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Full text of "La chronique"

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LA   CHRONIQUE 

D'ENGUERRAN 

DE  MONSTRELET 


TYPOGRAPHIE  DE  CH.  LAHURE 

Imprimeur  du  Sénat  et  de  la  Cour  de  Cassation 

rue  de  Vaugirard,  9 


LA  CHRONIQUE 

D'ENGUERRÂN 

DE   MONSTRELET 


EN  DEUX  LIVRES 
AVEC   PIÈCES   JUSTIFICATIVES 
1400  —  1444    • 

PUBLIÉE 

POUR  LA  SOCIÉTÉ  DE  L'HISTOIRE  DE  FRANGE 
PAR  L.  DOUËT-D'ARCQ 

TOME  PREMIER 


A   PARIS 

CHEZ  M^'"  V"  JULES  RENOUARD 

LIBRAIRE    DE    LA    SOCIÉTÉ    DE    l'hISTOIRE    DE    FRANCE 
RUE    DE    TOURNON,    N"    6 

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EXTRAIT   DU    RÈGLEMENT. 

Art.  14.  Le  Conseil  désigne  les  ouvrages  à  publier,  et  choisit 
les  personnes  les  plus  capables  d'en  préparer  et  d'en  suivre  la 
publication. 

Il  nomme,  pour  chaque  ouvrage  à  publier,  un  Commissaire 
responsable  ,  chargé  d'en  surveiller  l'exécution. 

Le  nom  de  l'Éditeur  sera  placé  à  la  tête  de  chaque  volume. 

Aucun  volume  ne  pourra  paraître  sous  le  nom  de  la  Société  sans 
l'autorisation  du  Conseil ,  et  s'il  n'est  accompagné  d'une  déclara- 
tion du  Commissaire  responsable,  portant  que  le  travail  lui  a  paru 
mériter  d'être  publié. 


Le  Commissaire  responsable  soussigné  déclare  que 
r Edition  de  la  Chronique  d'Enguerran  de  Monstrelet, 
préparée  par  M.  Douïêt-d'Arcq,  lui  a  paru  digne  d'être 
publiée  par  la  Société  de  l'Histoire  de  France. 

Fait  à  Paris  ^  le  20  octobre  1867. 


Signé  L.  BELLAGUET. 

Certifié, 
Le  Secrétaire  de  la  Société  de  l'Histoire  de  France , 
J.  DESNOYERS. 


PREFACE 


Dans  cette  suite  de  nos  anciennes  chroniques  fran- 
çaises ,  qui  s'ouvre  à  Villehardouin  et  s'arrête  à  Phi- 
lippe de  Gommines ,  Monstrelet  tiendra  toujours  une 
place  importante.  Si  inférieur  pour  la  composition  à 
Froissart,  dont  il  a  voulu  être  et  dont  il  est  par  le  fait 
le  continuateur,  il  rachète  à  quelques  égards  cette  in- 
fériorité par  des  mérites  qui  lui  sont  propres.  11  est 
exact  et  consciencieux.  De  plus,  il  a  eu  soin  de  re- 
cueillir et  nous  a  conservé  dans  sa  chronique  une  foule 
de  pièces  très-instructives,  en  sorte  que,  somme  toute, 
son  récit,  malgré  l'ennui  que  nous  cause  sa  forme,  est 
encore  pour  le  fond  le  guide  le  plus  sûr  pour  pénétrer 
dans  le  détail  si  complexe  des  faits  qui  ont  signalé  la 
première  moitié  du  xv®  siècle. 

L'académicien  Dacier,  qui  avait  fait  une  étude  par- 
ticulière de  nos  anciennes  chroniques,  nous  a  laissé 
comme  fruit  de  ses  travaux  en  ce  genre  deux  mémoires, 
l'un  sur  Froissart  et  l'autre  sur  Monstrelet.  Dans  son 
mémoire  sur  Monstrelet  il  a  réuni  tout  ce  qu'il  avait 
pu  recueillir  sur  ce  chroniqueur.  Malheureusement 
cela  se  réduit  à  bien  peu  de  chose.  En  effet,  il  se  borne 
à  nous  dire  que  Monstrelet  fut  pourvu  de  l'office  de  lieu- 


H  •  PRÉFACE, 

tenant  du  gavenier  ^  de  Cambrai  en  1436;  que,  le 
20  juin  de  la  même  année,  il  prêta  serment  en  qualité 
de  bailli  du  chapitre  de  l'église  de  Cambrai,  charge 
qu'il  exerça  jusqu'en  1 440  ;  que  le  9  novembre  1 444  il 
prêta  serment  comme  prévôt  de  la  ville  de  Cambrai, 
et  que  le  1 2  mars  suivant  il  fut  nommé  bailli  de  Wa- 
lincourt.  11  ajoute  qu'il  conserva  ces  deux  dernières 
charges  jusqu'à  sa  mort,  arrivée  vers  la  mi-juillet  1 453. 
Sur  quoi  nous  relèverons  ici  en  passant  une  petite  er- 
reur. Jean  le  Carpentier,  dans  son  Histoire  du  Cambré- 
sis^  nous  donne  une  liste  des  prévôts  de  Cambrai,  que 
tout  doit  nous  faire  supposer  exacte,  et  dans  laquelle 
Monstrelet  figure  sous  l'année  1 444,  entre  Jacques  le 
Fuzelier,  prévôt  en  1 441 ,  et  Pierre  de  Wingles,  qui  le 
fut  dès  l'an  1446.  Donc  Monstrelet  ne  conserva  pas  la 
charge  de  prévôt  de  Cambrai  jusqu'à  sa  mort,  comme 
nous  le  dit  Dacier.  11  est  encore  à  remarquer  que  Car- 
pentier, qui  donne  une  liste  assez  longue  des  gaveniers 
et  de  leurs  lieutenants,  ne  dit  pas  un  mot  de  Mon- 
strelet. 

Monstrelet,  aujourd'hui  Montrelet,  est  un  village  de 
Picardie  situé  a  peu  près  à  quatre  lieues  de  Doullens. 
D'après  Carpentier,  la  terre  de  Montrelet  aurait  eu  pour 
seigneur,  dèsran1125,  un  Enguerrand  de  Monstrelet, 
d'où  serait,  selon  lui,  descendu  notre  chroniqueur. 
Comme  le  livre  de  Carpentier  n'est  pas  dans  toutes  les 
mains,  et  que  d'ailleurs  le  passage  où  il  parle  de  Mon- 

\.  On  appelait  gavenier  celui  qui  percevait  la  gave,  sorte  de 
redevance  que  les  églises  de  Flandre  payaient  au  comte  pour  sa 
protection. 


PREFACE.  iiï 

strelet  est  important,  nous  croyons  utile  de  le  repro- 
duire ici.  ce  Monstrelet  portoit  d'or  au  sautoir  de  vair. 
La  terre  de  Monstrelet  est  située  au  comté  de  Pontliieu  ; 
qui  eut  pour  seigneur  dès  l'an  1125,  un  Enguerrand 
de  Monstrelet,  qui,  selon  Franchomme,  espousa  la 
fille  du  sieur  de  Hardicourt,  gentilhomme  aussi  de 
Pontliieu ,  qui  portoit  de  gueules  à  trois  paus  de  i>air. 
De  cet  Enguerrand  est  vraysemblablement  descendu 
nostre  Enguerrand  de  Monstrelet,  ce  fameux  historien, 
créé  grand  prévost  de  Cambray  et  bailli  deWallincourt, 
Tan  1444.  Il  choisit  sa  sépulture  aux  Cordeliers  de 
Cambray,  où  il  fut  inhumé  l'an  1453,  ayant  laissé  de 
sa  femme,  Jeanne  de  Yalbuon  ou  Valhuon,  une  fille 
nommée  Bonne  de  Monstrelet ,  alliée  avec  Martin  de 
Beaulaincourt,  surnommé  le  Hardy,  escuyer,  fils  de 
Martin  et  de  Marie  de  Wancquelin,  tous  inhumés  à 
Cambray,  selon  les  épitaphes  qu'en  rapporta  Ro- 
sel,  etc.  ^  » 

L'auteur  de  l'article  Monstrelet,  dans  la  Biographie 
universelle  ^  rapporte  un  passage  des  mémoriaux  de 
Jean  le  Robert,  abbé  de  Saint- Aubert  de  Cambrai  et 
contemporain  de  ce  dernier,  dans  lequel  on  lit  :  «  Le 
XX®  jour  de  juillet,  l'an  xmi.  c.  lui,  honorable  bons 
et  noble,  Engherans  de  Monstrelet,  escuyers,  prévost 
de  Cambray  et  bailli  de  Walincourt,  trépassa  et  élisit 
sa  sépulture  aux  cordeliers  de  Cambray...  Il  fu  né  de 
bas,  et  fu  uns  biens  honnestes  homs  et  paisibles,  et  cro- 

\ .  Hist.  gén.  de  la  noblesse  des  Pays-Bas,  ou  Hist.  de  Cambray 
et  du  Cambrésîs,  par  Jean  le  Carpentier.  Leyde ,  46G8,  2  vol. 
in-4,  t.  II,  p.  804. 


IV  PRÉFACE. 

niqua  de  son  temps  des  gherres  de  France,  d'Artois, 
de  Picardie  et  de  Engleterre,  et  de  Fland.  de  ceuls  de 
Gand  contre  Mons.  le  ducs  Plielippe,  et  trespassa  xv 
ou  XVI  jours  avant  que  la  paix  fust  faicte,  qui  se  fist  en 
le  fin  de  jullet  l'an  xini.  c.  lui.  Loes  en  soit  Dieux  et 
bénis.  »  L'auteur  de  l'article  biographique  entre  en- 
suite dans  une  discussion  sur  les  mots  né  de  bas ,  si 
contraires  à  ceux  dont  se  sert  Monstrelet  quand  il  dit, 
de  lui-même  :  «  Je  Enguerran  de  Monstrelet,  issu  de 
noble  généracion,  etc.,  »  et  il  donne  une  conjecture 
qui  semble  très-acceptable.  «  M.  Farez,  dit-il,  se- 
crétaire perpétuel  de  la  Société  d'émulation  de  Cam- 
brai ,  dans  un  rapport  fait  à  cette  société  en  1 808 , 
insinua  qu'au  lieu  de  né  de  bas  lieu^  il  devait  y  avoir 
né  de  Ponthieu^  contrée  où  se  trouve  la  terre  de 
Monstrelet.  » 

Voyons  maintenant  s'il  ne  serait  pas  possible  d'a- 
jouter au  peu  que  l'on  sait  de  la  vie  de  Monstrelet,  par 
un  seul  fait,  il  est  vrai,  mais  qui  aurait  son  importance. 

M.  Ravenel  a  publié,  il  y  a  quelques  années,  dans  le 
Bulletin  de  la  Société  de  l'Histoire  de  France,  une  pièce 
curieuse  \  C'est  une  lettre  de  grâce  accordée,  en  1424, 
par  Henri  IV,  roi  d'Angleterre,  alors  maître  de  la  France, 
à  un  Enguerran  de  Monstrelet,  coupable  de  l'un  de  ces 
faits  de  détroussement  sur  les  grandes  routes,  si  fré- 
quents à  cette  époque.  Comme  cette  pièce  se  trouve 
dans  les  registres  originaux  du  Trésor  des  chartes,  elle 
a  une  authenticité  inattaquable.  Aussi  toute  la  diffi- 

1 .  Nous  la  donnons  en  appendice  à  la  fin  du  volume. 


PREFACE.  V 

culte  est-elle  de  savoir  si  c'est  bien  à  notre  chroniqueur 
qu'elle  s'applique,  ou  à  tout  autre  personnage  portant 
le  même  nom  et  vivant  dans  le  même  temps.  Avant 
tout,  voyons  ce  qu'elle  dit  :  Il  a  été  exposé  au  roi,  de 
la  partie  de  Enguerran  de  Monstrelet ,  capitaine  du 
château  de  Frévench  (Frévent),  pour  le  comte  de  Saint- 
Pol,  que  vers  le  mois  de  février  de  l'an  1 422,  alors 
que  les  villes  du  Crotoy,  de  Noielle,  de  Rue  et  de  Mai- 
sons, en  Pontbieu,  tenaient  le  parti  d'Armagnac,  et 
que  leurs  garnisons  faisaient  de  fréquentes  excursions 
à  Guise  et  aux  environs,  un  nommé  Jean  le  Sergent, 
parent  de  cet  Enguerran,  était  venu  le  trouver  au  châ- 
teau de  Frévent,  en  compagnie  d'un  Jean  de  Molliens, 
«  qui  long  temps  a  suy  les  guerres  de  Nous  et  de  nostre 
très  cher  et  très  amé  cousin  le  duc  de  Bourgongne.  »  Ces 
deux  individus  passent  la  nuit  au  château,  et  le  lende- 
main matin,  ce  Jean  de  Molliens  dit  à  Enguerran  de  Mon- 
strelet :  ((  Enguerran,  se  vous  voulez  estre  prest,  vous 
troisième  quant  vous  manderay,  je  vous  feray  gaigner 
bon  bustin  et  de  bonne  prise.  Car  j'ay  aucuns  qui  sont 
mes  féables,  qui  m'ont  promis  de  moy  livrer  Armignaz, 
portant  grans  finances  d'or  et  d'argent.  »  Enguerran 
accepte  la  proposition  et  promet  de  se  tenir  prêt  pour  le 
jour  qui  lui  sera  indiqué.  Six  ou  huit  jours  après,  re- 
tour de  Molliens,  qui  dit  à  Enguerran  qu'il  a  parlé  h 
l'homme  dont  il  a  été  question  entre  eux ,  nommé 
Colinet  de  Grandchamp,  dit  TEschopier  ;  qu'il  leur  fau- 
dra se  mettre  en  route  dans  deux  jours,  et  qu'une  fois 
arrivés  à  Lille,  ils  y  auront  des  nouvelles  certaines.  Sur 
quoi  Enguerran,  son  frère,  nommé  Guilbin  de  Croix, 


Yi  PRÉFACE. 

et  son  varlet  Jacob  de  Groisectes,  avec  Molliens  et  un 
autre ,  se  rendent  à  Lille,  où  ils  trouvent  Colinet  de 
Grandchamp,  qui  leur  donne  l'itinéraire  des  gens  qu'ils 
guettent.  Ces  gens  doivent  venir  de  Guise  à  Tournay, 
de  Tournay  au  Pont  à  Vendin  et  de  là  au  Crotoy.  On 
convient  que  Colinet  ira  les  trouver  et  que ,  reste  dans 
leur  compagnie ,  il  attendra  ses  complices  au  Pont  à 
Vendin.  Quand  les  gens  qu'on  voulait  attaquer  passè- 
rent par  Pont  à  Vendin  avec  ce  Colinet,  celui-ci  fit  à 
ses  complices  le  signal  convenu,  et  aussitôt  Molliens, 
Enguerran  et  leurs  gens  se  mettent  à  leur  poursuite, 
les  atteignent  à  une  demi-lieue  de  la  ville,  les  détrous- 
sent de  quatre  à  cinq  cents  écus  qu'ils  portaient,  et  les 
laissent  là,  après  avoir  coupé  les  sangles  et  les  brides 
des  chevaux.  Le  coup  fait,  Enguerran  et  Molliens  se 
dirigent  sur  la  ville  de  Saint-Pol  et,  à  quatre  ou  cinq 
lieues  avant  d'y  arriver,  se  partagent  leur  butin.  Puis 
Enguerran  s'en  retourne  au  château  de  Frévent,  où, 
huit  jours  après,  un  Colart  Janglet,  qui  avait  épousé 
la  sœur  dudit  Colinet  l'Eschopier,  vint  le  trouver  et  lui 
dire  que  ce  Colinet  avait  fait  détrousser  Jean  le  Vas- 
seur  son  beau  frère^  et  avec  lui  trois  ou  quatre  mar- 
chands d'Abbeville,  ajoutant  que  le  bruit  courait  que 
lui  Enguerran  avait  été  complice  du  fait.  Enguerran 
avoue,  s'excusant  sur  ce  que  Molliens  et  Colinet  lui 
avaient  donné  à  entendre  que  le  coup  serait  fait  contre 
les  ennemis,  mais  que  s'ils  l'avaient  trompé  il  était 
prêt  à  faire  restitution.  Là-dessus  un  premier  rendez- 
vous  à  Arras  avec  les  parties  lésées ,  puis  un  second 
à  Abbe ville,  où,  par  l'entremise  de  Jean  de  Maillefeu, 


PRÉFACE.  VII 

autre  parent  d'Enguerran,  les  marchands  s'accordent 
avec  ce  dernier  et  se  déclarent  satisfaits.  Cependant  la 
justice  ayant  commencé  des  informations,  Enguerran 
s'adresse  à  la  clémence  royale  et  en  obtient  sa  grâce, 
«  en  considéracion  des  bons  et  agréables  services  faiz 
à  Nous  et  à  nostredit  cousin  le  duc  de  Bourgongne  par 
ledit  Enguerran,  en  noz  guerres  et  autrement.  » 

Tel  est  en  substance  le  récit  de  cette  longue  pièce , 
récit  dont  toutes  les  circonstances  semblent  s'appli- 
quer fort  bien  à  notre  chroniqueur.  D'abord  c'est  le 
même  nom  ;  Enguerran  de  Monstrelet.  Il  est  capitaine 
d'un  château  situé  en  Ponthieu,  et  notez  bien,  pour  le 
comte  de  Saint-Pol.  C'était  alors  Philippe  de  Bour- 
gogne ,  second  fils  d'Antoine  duc  de  Brabant  et  de 
Jeanne  de  Luxembourg,  fille  de  Waleran  de  Luxem- 
bourg, comte  de  Saint-Pol.  Il  devint  comte  de  Saint- 
Pol  à  la  mort  de  son  beau-père,  en  1415.  Or  Mon- 
strelet passe  pour  avoir  écrit  son  histoire  pour  la 
maison  de  Luxembourg.  D'un   autre  côté,  si  l'on 
accepte  la  date  de  1 390 ,  donnée  par  la  plupart  des 
biographes  pour  celle  de  sa  naissance,  le  fait  dont 
nous  parlons  étant  de  l'année  1 422 ,  il  aurait  eu  alors 
trente-deux  ans ,  âge  où  il  est  encore  permis  jusqu'à 
un  certain  point  de  faire  des  sottises.  Qui  sait  même 
si  celle-là ,  un  peu  forte  nous  voulons  bien  l'avouer, 
mais  qui  après  tout  n'était  pas  de  celles  qu'on  ne 
pardonnait  pas  ,  surtout  au  xv*  siècle ,  ne  l'aurait  pas 
amené  à   faire  un   sage   retour  sur  lui-même   et  à 
embrasser  un   genre    de  vie  tout  autre.  A  ce  point 
de  vue,  cette  date  de  1422  serait  une  époque  bien 


VIII  PRÉFACE. 

importante  dans  la  vie  de  Monstrelet ,  puisque  ce 
serait  le  point  de  départ  de  la  conversion  de  son  esprit 
vers  les  sages  idées  qu'on  lui  voit  plus  tard;  c'eût  été 
là  pour  lui,  racheter  bien  utilement  et  bien  morale- 
ment les  fautes  de  sa  jeunesse.  Quoi  que  l'on  pense  au 
reste  de  nos  conjectures ,  nous  n'en  insistons  pas 
moins  sur  tous  les  caractères  qui  permettent  d'appli- 
quer la  lettre  de  rémission  de  1 424  au  chroniqueur 
Monstrelet.  Car  la  petite  difficulté  de  détail  qui  s'y 
trouve,  en  ce  que  le  frère  de  l'Enguerran  de  Monstre- 
let de  la  lettre ,  lequel  y  est  nommé  deux  fois ,  s'ap- 
pelle Guilbin  de  Croix  et  non  pas  Guilbin  de  Mon- 
strelet comme  il  semblerait  tout  naturel ,  n'en  est  pas 
une  au  fond,  puisqu'il  y  a  mille  exemples,  au  xv^  siècle, 
de  frères  ayant  porté  des  noms  différents.  Une  diffi- 
culté beaucoup  plus  grave,  ce  serait  le  silence  de  tous 
les  contemporains  de  Monstrelet  sur  un  fait  de  cette 
nature.  Mais  sans  compter  qu'il  a  bien  pu  se  perdre 
dans  mille  autres  semblables  qui  se  passaient  alors,  on 
a  vu  que  ce  que  l'on  savait  de  certain  sur  Monstrelet, 
d'après  les  témoignages  de  son  temps,  se  réduisait 
presque  à  rien. 

L'éveil  nous  étant  une  fois  donné  par  la  lettre  de 
rémission  de  1422,  nous  n'avons  rien  négligé  pour 
sonder  le  terrain  à  l'entour  du  point  indiqué.  Mais 
toutes  nos  recherches  n'ont  abouti  qu'à  bien  peu  de 
chose.  Tout  ce  que  nous  avons  trouvé  ,  c'est,  dans  les 
registres  du  parlement  deux  arrêts  de  l'année  1 398 , 
où  il  est  question  d'un  Enguerrand  de  Monstrelet,  tué 
dans  une  querelle  privée  en  1 396 ,  et  qui  nous  parait 


PRÉFACE.  IX 

être  le  père  de  FEiiguerran  de  la  lettre  de  rémission 
de  1422.  Le  premier  de  ces  arrêts  est  du  18  janvier 
>I398  (v.  s.).  Il  est  rendu  dans  un  procès  entre  le  pro- 
cureur général  et  Enguerrand  de  Fieffés ,  chambellan 
du  roi  et  seigneur  de  Bonneville ,  chevalier,  deman- 
deurs ,  d'une  part ,  et  Thomas  de  Rosière  dit  Froissart, 
écuyer,  seigneur  de  Raimbercourt  et  de  Courcelles, 
défendeur,  d'autre  part.  On  y  voit,  qu  un  Enguerrand 
de  Monstrelet,  était  allé  avec  une  suite,  visiter  chez  lui 
cet  Enguerrand  de  Fieffés,  dont  il  avait  été  bien  reçu. 
Mais  pendant  la  visite  il  y  eut  un  vol  de  commis,  pour 
lequel  quelques-uns  des  gens  de  Monstrelet  furent 
arrêtés.  De  là  la  haine  de  ce  Monstrelet  contre  ce  de 
Fieffés.  Un  jour  du  mois  de  décembre  1395,  Monstre- 
let et  ses  gens  attaquent  à  main  armée  cet  Enguerrand 
de  Fieffés,  lequel  n'a  que  le  temps  de  se  sauver  au  plus 
vite.  Nouvelle  attaque  au  mois  de  janvier  suivant. 
Surpris  dans  les  champs ,  de  Fieffés  se  sauve  à  la  ville 
de  Monstrelet  dans  la  maison  d'un  Jean  de  Havernas. 
Il  y  est  assiégé  par  Monstrelet  et  les  siens  qui  démo- 
lissent le  toit,  tentent  d'y  mettre  le  feu,  et  finissent  par 
se  retirer,  après  avoir  tué  trois  chevaux  appartenant  à 
de  Fieffés,  de  la  valeur  d'environ  quatre  cents  francs 
d'or.  Thomas  de  Rosière  est  impliqué  dans  l'affaire , 
mais  il  invoque  un  alibi  et  est  absous*.  Quant  à  En- 
guerrand de  Monstrelet,  il  obtient  des  lettres  de  rémis- 
sion ^  Le  second  arrêt  est  du  1  "  février  1 398  (v.  s.).  Il 

L  Reg.  14  du  Conseil,  fol.  267  v°. 

2.  Elles  se  trouvent  dans  le  registre  du  Trésor  des  chartes^ 


X  PRÉFACE. 

est  rendu  entre  les  mêmes  parties ,  mais  les  rôles  sont 
intervertis;  c'est  Thomas  de  Rosière  qui  est  le  deman- 
deur contre  Enguerrand  de  FietTes,  défendeur,  lequel 
est  condamne  à  cinq  cents  livres  parisis  d'amende 
envers  Thomas  de  Rosière  \  C'est  dans  ce  second 
arrêt  qu'il  est  question  de  la  mort  de  cet  Enguerrand 
de  Monstrelet ,  lequel ,  si  nos  conjectures  étaient  fon- 
dées ,  pourrait  être  le  père  du  chroniqueur.  Mais  cette 
longue  digression  sur  la  lettre  de  1422  nous  a  déjà 
entraîné  trop  loin.  Il  est  temps  de  revenir  à  notre 
sujet. 

Les  éditions  de  Monstrelet  sont  nombreuses.  11  y  a 
d'abord  les  éditions  gothiques  au  nombre  de  trois  : 
celle  de  Vérard  (sans  date),  celle  de  Jean  Petit  et 
Michel  Lenoir,  1512,  et  celle  de  1518.  Viennent  en- 
suite les  éditions  de  Chaudière  et  Luillier,  1572,  de 
Pierre  Mestayer,  1595,  et  d'Orry  en  1603,  qui  est  la 
dernière  avant  celle  de  Buchon.  Enfin  Th.  Johnes  a 
traduit  Monstrelet  en  anglais ,  comme  il  avait  déjà 
traduit  Froissart.  De  toutes  ces  éditions  celle  de  Vé- 
rard (sans  date)  et  celle  de  1572  ont  toujours  été  les 
plus  estimées. 

Quant  aux  manuscrits  de  Monstrelet,  on  peut  les  ran- 
ger tous  sous  trois  classes  :  ceux  qui  ne  contiennent 

coté  148,  pièce  79.  Elles  sont  datées  de  Paris,  du  mois  d'août  139S. 
L'Enguerrand  de  Monstrelet  qu'elles  concernent  y  est  qualifié 
d'écuyer. 

1.  Reg.  14  du  Conseil,  f.  273.  Dans  ce  même  registre,  f.  07, 
se  trouve  un  ajournement  du  5  août  1395  dans  le  procès  d'En- 
gnerrand  de  Fieffés  contre  Enguerrand  de  Monstrelet. 


PRÉFACK.  XI 

que  le  premier  livre  de  la  chronique,  ceux  qui  com- 
prennent les  deux  premiers  livres,  enfin  ceux  qui  com- 
prennent les  trois  livres  tels  qu'ils  se  trouvent  dans  les 
premières  éditions  gothiques.  On  peut  encore  former 
une  quatrième  catégorie ,  celle  des  manuscrits  qui  ne 
sont  que  des  abrégés  de  Monstrelet.  Enfin  il  faut  dis- 
tinguer les  uns  et  les  autres  en  manuscrits  français  et 
en  manuscrits  picards. 

Nous  avons  trouvé  à  la  Bibliothèque  impériale  sept 
manuscrits  de  Monstrelet,  et  deux  à  la  bibliothèque  de 
l'Arsenal.  Nous  allons  les  examiner  dans  l'ordre  qui 
vient  d'être  indiqué. 

Les  manuscrits  de  la  première  classe,  c'est-à-dire 
ceux  qui  ne  contiennent  que  le  premier  livre  de  Mon- 
strelet, sont  au  nombre  de  deux,  tous  deux  apparte- 
nant à  la  Bibliothèque  impériale.  Le  premier  porte  le 
numéro  8347-5.5.,  olim  Colbert  3186.  C'est  un  beau 
manuscrit  grand  in-folio  vélin,  relié  en  veau  bleu,  de 
227  feuillets,  y  compris  la  table  qui  est  à  la  fin,  et  in- 
complète, car  elle  s'arrête  au  243^  chapitre,  tandis 
qu'elle  devrait  aller  jusqu'au  258®  chapitre,  qui  est  le 
nombre  donné  par  le  texte.  Aussi,  après  le  227*  feuil- 
let trouve-t-on  la  trace  d'un  autre  qui  a  été  coupé  et 
qui  suffisait  évidemment  à  contenir  le  reste  de  la  table. 
Il  est  écrit  à  longues  lignes  avec  les  titres  des  chapi- 
tres en  rouge  et  les  initiales  ornées  ;  celles  qui  com- 
mencent les  années  sont  plus  travaillées  et  de  plus,  do- 
rées. Le  premier  feuillet  a  un  encadrement  colorié  et 
disposé,  en  chevrons  des  deux  côtés,  en  losanges  dans 
le  haut  et  en  girons  au  bas.  Sur  cette  dernière  partie 


xu  PRÉFACE. 

de  rencadrement  ou  frontispice  on  voit  un  arbre,  en- 
levé sur  fond  blanc,  qui  surmontait  peut-être  un  bla- 
son. Ce  qu'il  y  a  de  certain ,  c'est  que  sur  le  travail 
primitif  effacé,  on  voit,  très-grossièrement  dessiné  à 
l'encre,  un  écu  penché,  portant  une  face  chargée  de 
trois  croisettes,  accompagnée  en  chef  d'un  croissant,  et 
en  pointe  d'un  lion  issant,  avec  la  devise  :  Cœur  qui 
désire  n'a  repos.  Au-dessous  de  l'encadrement  se  lit  en 
lettres  noires  sur  une  banderole  à  fond  d'or,  la  devise  : 
Fax  mentis  honeste  gloria.  Enfin,  pour  ne  rien  omettre 
de  ce  qui  concerne  ce  premier  feuillet  ou  frontispice, 
il  faut  ajouter  qu'on  lit  à  côté  de  la  banderole  dont  on 
vient  de  parler  le  nom  de  Bourthevin^  et  sur  la  marge 
de  droite  celui  de  A  Bonelles.  Quant  au  corps  du  ma- 
nuscrit, il  est  écrit  d'un  bout  à  l'autre  de  la  même 
main,  et  de  cette  petite  cursive,  basse,  très-nette  et  car- 
rée qui  appartient  à  la  première  moitié  du  xv®  siècle. 
Certainement  ce  n^est  pas  là  l'original  de  la  chronique 
de  Monstrelet,  original  que  personne,  que  nous  sa- 
chions, n'a  connu,  mais  c'en  est ,  du  moins  à  notre 
avis,  l'une  des  premières  et  des  meilleures  copies. 
Nous  avons  été  frappé ,  à  première  vue ,  du  caractère 
contemporain  qu'il  présentait,  et  rien  depuis,  dans 
l'examen  attentif  que  nous  avons  fait  des  autres  ma- 
nuscrits, ne  nous  a  fait  revenir  sur  l'idée  favorable  que 
nous  avions  conçue  de  celui-ci.  En  conséquence,  c'est 
lui  que  nous  avons  choisi  pour  notre  édition. 

Le  second  des  deux  manuscrits  de  la  première  classe, 
c'est-à-dire  de  ceux  qui  ne  comprennent  que  le  pre- 
mier livre  de  Monstrelet,  appartient  aussi  à  la  Biblio- 


PRÉFACE.  XIII 

thèque  impériale,  sous  la  cote  Suppl.  Fr.  93.  C'est 
un  \oliime  in-fol.,  pap.  de  343  feuillets  écrits  à  deux 
colonnes.  11  commence  brusquement  et  sans  aucun 
titre  par  les  mots  :  Selon  ce  que  dist  Saluste^  etc.^  qui 
sont  les  premiers  mots  du  prologue.  Vient  ensuite,  au 
fol.  2,  la  table  des  cbapitres  qui  va  jusqu'au  fol.  10, 
lequel  est  suivi  de  deux,  feuillets  blancs.  C'est  au  fo- 
lio 13  que  commencent  les  chapitres,  qui  sont  au 
nombre  de  268.  Ce  manuscrit  porte  la  date  de  1459 
sur  le  verso  du  dernier  feuillet,  où  on  lit  ;  «  Je  Olivet 
du  Quesne,  natif  de  Lille  lez  Flandres,  accomplis  de 
coppier  ce  présent  livre,  le  xn*  jour  de  may.  Tan  mil 
nii*^Lix.  Scn'ptor  qui  scripsit  CLimChristo  vwere possit,yi 
C'est  un  fort  bon  manuscrit ,  dont  le  texte  est  pour 
le  fond  tout  aussi  sûr  que  celui  du  n**  8347.  Cepen- 
dant ,  sans  être  précisément  en  dialecte  picard ,  il  en 
a  quelques  formes,  et  par  exemple  le  ch  pour  le  c, 
comme  cummenchement ,  pour  commencement;  bachi- 
nés ,  pour  hacinès ,  etc.  Ce  manuscrit  présente  une 
particularité  assez  remarquable  et  que  nous  n'avons 
rencontrée  que  là.  11  donne  en  entier  un  assez  grand 
nombre  de  pièces  officielles  dont  le  n°  8347  ne  donne 
que  la  substance.  Le  cas  a  lieu  principalement  pour  les 
années  1413  et  1414.  Quant  à  la  chose  en  elle-même, 
il  est  assez  facile,  ce  nous  semble,  de  se  l'expliquer.  Il 
est  évident  qu'il  y  a  entre  le  livre  et  le  manuscrit  une 
différence  capitale.  Le  livre,  par  sa  nature  même,  est 
immuable.  Le  manuscrit,  au  contraire,  est  susceptible 
de  toutes  sortes  de  variations  et  de  différences,  car  ce- 
lui qui  faisait  exécuter  un  manuscrit  avait  toujours  la 


XIV  PRÉFACE. 

faculté  de  le  faire  accommoder  à  son  usage.  La  preuve 
en  est  bien  dans  la  question  qui  nous  occupe.  Quand 
on  copiait  un  Monstrelet  pour  llle-de-France ,  par 
exemple,  on  le  copiait  avec  les  formes  grammaticales 
de  l'Jle-de-France  ;  quand  c'était  pour  la  Picardie,  avec 
des  formes  picardes.  De  là  des  différences  très-notables 
de  style  dans  les  divers  manuscrits  d'un  même  ou- 
vrage. Mais  ce  n'étaient  pas  seulement  les  formes 
grammaticales  qui  pouvaient  changer,  c'était  encore, 
quand  on  le  voulait,  le  fond,  auquel  on  pouvait  tou- 
jours ajouter  ou  retrancher  à  son  gré.  Et  ici  encore 
nous  citerons  ce  qui  nous  arrive  pour  Monstrelet.  Nous 
parlerons  tout  à  l'heure  d'un  manuscrit  de  Monstrelet 
qui  a  appartenu  à  Charles  IX.  C'est  un  de  ces  manu- 
scrits abrégés  que  nous  avons  signalés.  Ici  par  exem- 
ple, le  récit  interminable  du  défi  de  l'écuyer  arrago- 
nais  est  résumé  en  deux  mots,  tandis  qu'au  contraire 
les  défis  réciproques  du  duc  d'Orléans  et  du  roi  d'An- 
gleterre, qui  sont  aussi  fort  longs,  se  trouvent  tout  en- 
tiers dans  le  manuscrit  en  question.  C'est  que  le  royal 
possesseur  du  maimscrit  prenait  tout  naturellement 
grand  intérêt  à  l'un  des  récits,  et  non  pas  à  l'autre. 

Passons  maintenant  à  la  seconde  classe  des  manu- 
scrits de  Monstrelet,  ceux  qui  contiennent  les  livres 

I  et  II.  Nous  n'en  avons  qu'un  de  ce  genre  à  signaler. 

II  se  trouve  à  la  Bibliothèque  impériale.  Il  est  en  deux 
volumes,  cotés  8345  et  8346,  in-fol.  pap.  à  deux  co- 
lonnes et  à  rubriques,  reliés  en  maroquin  rouge,  aux 
armes  de  France  sur  les  plats.  Le  premier,  ou  le 
n"  8345,  a  395  feuillets  écrits,  plus  6  restés  en  blanc, 


PRH'FACE.  XV 

2  au  commencement  et  4  à  la  fin.  Il  est  a  remarquer 
qu'il  a  un  intitule,  tandis  que  les  deux  manuscrits  que 
nous  venons  de  décrire  n'en  ont  pas.  Le  voici  :  «  Chi 
commenche  le  premier  livre  de  Englierant  de  Mon- 
strelet,  parlant  espécialement  des  fais  et  advenues  des 
royaumes  de  France  et  d'Engleterre ,  et  entredeux, 
d'autres  matères.  Et  commenche  au  roy  Charles  de 
France,  VP  de  clie  nom,  lequel  est  dit  Charles  le  Bel 
et  Cliarles  le  Bien  Ame.  »  On  lit  au  dernier  feuillet  : 
«Expliciile  premier  volume  de  Engherand  de  Monstre- 
let.  »  C'est  une  version  picarde,  comme  on  a  pu  s'en 
apercevoir,  rien  qu'à  l'intitulé  que  nous  venons  de 
transcrire.  Mais  en  dehors  des  formes  grammaticales, 
il  est  pour  le  fond  du  texte  et  pour  la  distribution  en- 
tièrement semblable  au  n^  8347.  Comme  lui,  il  a  seu- 
lement 258  chapitres,  tandis  que  tous  les  autres 
manuscrits  et  tous  les  imprimés  en  comptent  268. 
Différence,  au  reste,  qui  ne  porte  que  sur  la  coupure 
du  texte,  lequel  reste  le  même  au  fond,  dans  les  uns  et 
les  autres.  Le  second  volume,  c'est-à-dire  le  n°  8346, 
a  261  feuillets  numérotés.  Au  haut  du  premier  feuillet 
se  lit  l'invocation  :  In  noniine  Patris  et  Filii  et  Spiri- 
tus  sancti.  Amen.  Puis  au-dessous  la  rubrique  :  «  Chest 
chi  le  second  volume  des  histoires  Engherant  de  Mon- 
strelet.  w  Au  verso  du  feuillet  se  trouve  la  petite  pièce 
connue  sous  le  nom  du  Recouvrement  de  la  duché  de 
Normandie  et  de  Guienne,  par  le  hérault  Berry. 

Nous  voici  arrivé  à  la  troisième  classe  de  nos  ma- 
nuscrits, ceux  qui  contiennent  les  trois  livres.  Ces  der- 
niers, inférieurs  aux  précédents  par  rapport  au  texte, 


XVI  PRÉFACE. 

leur  sont  infiniment  supérieurs  par  l'exécution.  La  Bi- 
bliothèque impériale  en  possède  deux.  L'un,  sous  les 
if  8299-5  et  8299-6,  anciennement  Colbert  19  et  20, 
est  formé  de  deux  magnifiques  volumes  grand  in-fol. 
vél.,  dorés  sur  tranche,  et  reliés  en  maroquin  fauve  au 
chiffre  du  roi  Louis- Philippe.  Le  premier  volume  a 
d'abord  onze  feuillets  préliminaires,  qui  sont  numé- 
rotés. On  lit  en  tête  du  premier  de  ces  onze  feuillets  : 
(f  Le  premier  volume  de  Enguerran  de  Monstrcllet, 
ensuyvant  Froissart,  des  cronicques  de  France,  d'An- 
gleterre, d'Escoce,  d'Espaigne,  de  Bretaigne,  de  Gas- 
con gne,  de  Flandres  et  lieux  circon voisins,  w  Vient  en- 
suite le  prologue,  puis  la  table  des  chapitres,  au  nombre 
de  268.  Au  commencement  du  texte  la  pagination  re- 
commence de  1  à  389,  ce  qui  donne  pour  le  tout  400 
feuillets.  Ce  volume  contient  vingt-deux  miniatures, 
de  grande  proportion  et  fort  bien  exécutées.  Le  se- 
cond volume  est  comme  le  premier,  un  très-bel  in-folio 
de  471  feuillets.  Le  premier  commence  par  ces  mots  : 
«  Ung  très  noble  philosophe  nommé  Végèce,  »  qui 
sont  ceux  du  prologue  du  second  livre.  Vient  ensuite 
la  table  qui  s'arrête  au  bas  du  recto  du  folio  1 0,  dont 
le  verso  est  en  blanc.  Au  folio  1 1  s'ouvre,  par  une  ma- 
gnifique miniature  à  double  sujet,  la  suite  des  cha- 
pitres au  nombre  de  280,  puis  on  lit  au  recto  du  fo- 
lio 287  :  «  Cy  finist  le  second  volume  des  croniques  de 
messire  Enguerrand  de  Monstrelet.  Pour  monseigneur 
le  Légat.  »  La  table  du  troisième  livre  se  trouve  au  fo- 
lio 288,  et  au  folio  296,  le  texte.  Lu  il  reste  un  blanc 
qui  attend  encore  sa  miniature.  Au  dernier  feuillet  on 


PRÉFACE.  XVII 

lit  :  «  Cy  finist  le  tiers  volume  d'Ângiierraii  de  Mon- 
strellet,  des  cronicques  de  France  et  d'Angleterre  et  de 
Bourgoingne  et  autres  pays  circonvoisins,  etc.  »  Ce 
livre  a  140  chapitres.  Le  volume  a  cinquante-deux 
miniatures.  A  l'indication  de  la  fin  du  second  livre, 
on  a  remarqué  les  mots  :  Pour  monseigneur  le  Légat. 
Si,  comme  il  nous  semble,  ils  s'appliquent  au  cardinal 
d'Amboise,  légat  en  France  en  1499  et  mort  en  1516, 
c'est  entre  ces  années  qu'il  faut  chercher  la  date  de  ce 
beau  manuscrit. 

Le  second  des  deux  manuscrits  de  Monstrelet  con- 
tenant les  trois  livres,  appartient  encore  à  la  Biblio- 
thèque impériale,  où  il  est  conservé  sous  la  cote  La 
Valliere  32.  C'est  un  fort  beau  manuscrit  en  trois  vo- 
lumes in-folio,  répondant  chacun  à  l'un  des  trois  livres 
de  la  chronique.  Au  dernier  feuillet  du  troisième  vo- 
lume on  lit  :  «  Cy  finist  le  tiers  volume  d'Anguerran 
de  Monstrelet,  des  croniques  de  France,  d'Angleterre, 
de  Bourgongne  et  autres  pays  circonvoisins,  suyvant 
celles  de  Froissart.  Escriptespar  moyAnthoine  Bardin, 
serviteur  de  monseigneur  messire  Françoys  de  Ro- 
chechouart,  chevalier,  seigneur  de  Champdenier,  se- 
neschal  de  Tholouze,  gouverneur  et  lieutenant  général 
à  Gennespourle  roy  Loys,  douziesme  de  ce  nom,  son 
conseiller  et  chambellan  ordinaire.  Et  fut  achevé  au 
palays  dudit  Gennes,  la  vigille  de  Nostre  Dame  d'aoust, 
Fan  mil  cinq  cens  et  dix.  »  Ce  manuscrit  contient  un 
très-grand  nombre  de  dessins  à  la  plume  exécutés  en 
façon  de  camaïeux  et  dont  la  plupart  sont  enrichis 
d'or  et  de  vives  couleurs.  Comme  ces  dessins  sont  dus 
I  b 


xviii  PRÉFACE. 

très-vraisemblablement  à  des  artistes  italiens,  le  ma- 
nuscrit en  est  d'autant  plus  curieux  à  étudier  sous  le 
rapport  de  l'art.  On  y  rencontre  à  chaque  page  l'ëcu 
des  Rochechouart  {fascé  onde  d argent  et  de  gueules 
de  six  pièces). 

Nous  avons  parlé  de  manuscrits  où  la  chronique  de 
Monstrelet  se  trouve  plus  ou  moins  abrégée.  La  Biblio- 
thèque impériale  en  possède  deux.  L'un,  portant  le 
n**  8344,  est  un  beau  volume  in-folio,  vélin,  relié  en 
maroquin  rouge.  Il  est  écrit  à  deux  colonnes  et  con- 
tient 407  feuillets,  y  compris  la  table  des  chapitres 
qui  est  en  tête.  Il  est  orné  de  petites  miniatures  assez 
bien  traitées,  l'une  surtout  (folio  52)  qui  représente  le 
meurtre  du  duc  d'Orléans;  avec  les  détails  de  la  main 
coupée  et  du  page  allemand  couché  sur  son  maître.  Il 
commence  :  «  Premièrement,  dit  Enguerran  de  Mon- 
strelet pour  donner  congnoissance  aux  lisans  dont 
vindrent  les  haynes  et  divisions  qui  furent  en  France 
durant  le  règne  d'icelluy  roy  Charles  YI,  dont  sy  grans 
maulx  vindrent  en  son  royaume  que  c'est  pitié  du 
recorder.  »  Il  s'arrête  à  la  descente  du  comte  de  Salis- 
bury  en  France,  l'an  1428.  L'écriture  nous  parait  être 
de  la  fin  du  xv^  siècle. 

L'autre  Monstrelet  abrégé  est  un  volume  in-4,  dont 
le  papier  est  au  filigrane  d'un  écu  de  France,  et  relié 
aux  armes  et  au  chiffre  de  Charles  IX.  Il  a  387  feuillets 
numérotés  à  l'encre  rouge,  non  compris  14  autres  non 
numérotés,  en  tête,  contenant  la  table  des  chapitres. 
Au  premier  feuillet  on  lit  la  rubrique  :  «  Cy  commence 
le  premier  livre  de  la  cronique  que  fist  Enguerran  de 


PRÉFACE.  XIX 

Monstrelet,  qui  traicte  des  guerres  et  divisions  de 
France  et  d'Angleterre,  depuis  l'an  mil  quatre  cens 
jusques  à  l'an  mil  cinq  cens  vingt  deux,  c'est  à  sçavoir 
jusques  au  trespas  du  roy  Charles  de  France.  »  puis  les 
mots  :  «  Prohème  dudit  livre.  »  Et  enfin  le  texte  com- 
mence par  ces  mots  :  «  Extrait  des  histoires  et  cro- 
niques  faites  et  compilées  par  noble  homme  Enguerran 
de  Monstrelet  demeurant  à  Cambray.  Commençans 
icelles  croniques,  etc.  »  Au  verso  du  folio  384  on  lit 
la  rubrique  :  ((  Cy  fine  le  premier  livre  que  fist  en  son 
temps  Enguerran  de  Monstrelet.  w  Le  folio  385  est  en 
blanc,  le  folio  386  manque.  Enfin  au  folio  387  et  der- 
nier, on  lit ,  d'une  main  de  la  fin  du  x\f  siècle  : 

«  Ce  présant  livre  appartient  à  moy  Crestophe  Hes- 
selin  demeurant  en  la  rue  des  Bourdonnoys  à  Paris. 
Qui  le  trouvera,  si  luy  rende,  et  il  paira  voluntiers  le 
vin  à  la  St.-Martin. 

Qui  me  trouvera ,  soit  gueux  ou  mille , 
Je  luy  supplie  de  cuer  enclin 
Me  rendre  à  une  belle  fille. 
Son  nom  Marguerite  Hesselin. 

Nous  n'avons  reproduit  ceci  que  pour  montrer  la 
bizarre  destinée  de  ce  livre,  qui,  des  mains  de  Char- 
les IX  tombe  dans  celles  d'un  bourgeois  de  la  rue  des 
Bourdonnais.  Ce  manuscrit  n'est,  comme  on  le  voit, 
qu'un  abrégé  de  Monstrelet,  et  encore  du  premier  livre 
seulement. 

Quant  aux  deux  manuscrits  de  la  Bibliothèque  de 
l'Arsenal,  nous  n'en  dirons  que  peu  de  chose,  leur  im- 


XX  PRÉFACE, 

portance  disparaissant  tout  à  fait  devant  la  plupart  de 
ceux  dont  il  vient  d'être  question.  Le  premier,  qui 
porte  la  cote  Hist,  147,  est  un  volume  in-folio,  pa- 
pier à  deux  colonnes  et  à  rubriques,  de  387  feuillets. 
C'est  un  abrégé  des  deux  premiers  livres  de  la  chro- 
nique de  Monstrelet.  L'écriture  peut  remonter  au 
temps  de  Henri  IL  II  a  appartenu  à  la  famille  de  Saint- 
Gelais ,  comme  le  prouve  la  mention  de  la  naissance 
de  plusieurs  personnes  de  cette  famille,  qui  se  trouve 
au  dernier  feuillet.  L'autre  manuscrit  de  l'Arsenal, 
Hist,  146,  est  encore  un  abrégé,  mais  qui  n'embrasse 
pas  même  tout  le  premier  volume,  puisqu'il  s'arrête  au 
traité  de  Pouilly-le-Fort  du  18  juillet  1419.  C'est  un 
in-folio,  papier  à  deux  colonnes  et  à  rubriques,  d'une 
écriture  de  la  fin  du  xv"  siècle. 

Toutes  les  éditions  de  Monstrelet,  à  l'exception  de 
la  dernière,  celle  de  Buchon,  s'accordent  à  donner 
trois  livres  à  la  chronique  de  Monstrelet.  On  a  vu  que 
les  manuscrits  complets  donnaient  également  ces  trois 
livres.  Cependant  Ducange*,  et  après  lui  Dacier,  avaient 
conçu  des  doutes  sur  l'authenticité  de  ce  troisième 
livre.  Comme  il  s'étend  de  l'année  1 444,  où  finit  le  se- 
cond, jusqu'à  l'année  1467,  il  y  avait,  rien  que  dans 
cette  dernière  date,  une  objection  invincible,  Monstre- 
let étant  mort  en  1453.  Aussi  Buchon,  lorsqu'il  donna 
son  édition  de  Monstrelet  en  1 826,  prit,  par  d'excel- 
lentes  raisons,  assez  mal  présentées   au  reste  dans 

\ .  Notes  et  observations  sur  Monstrelet.  C'est  une  plaquette  de 
10  p.  conservée  à  la  Bibl.  imp.  Ms.  Ducange  1218.  Nous  la  citons 
sous  la  rubiique  Notes  de  Dacange. 


PRÉFACK.  XXI 

sa  première  préface,  le  parti  de  n'admettre  comme 
appartenant  en  propre  à  notre  chroniqueur  que  les 
deux  premiers  des  trois  qui  avaient  jusqu'alors  passé 
sous  son  nom,  restituant  ce  troisième  livre  à  Mathieu 
de  Coucy.  Et,  en  effet,  ce  dernier  dit  positivement 
qu'il  commence  sa  chronique  \l\  où  finit  celle  de  Mon- 
strelet,  c'est-à-dire  en  1444.  Aussi  la  difficulté  n'est- 
elle  pas  de  savoir  s'il  faut,  oui  ou  non,  retrancher  de 
la  véritable  et  authentique  chronique  de  Monstrelet  ce 
troisième  livre,  mais  bien  d'expliquer  comment  toutes 
les  éditions  et  tous  les  manuscrits  complets  Ty  ont  fait 
entrer.  Voici,  suivant  nous,  comment  on  pourrait  ex- 
phquer  le  fait.  Les  manuscrits  de  Monstrelet,  qui  con- 
tiennent seulement  les  deux  livres,  arrêtent  le  récit  par 
ces  mots  :  «  Comme  il  sera  dit  dans  mon  tiers  livre,  » 
phrase  qui,  a  la  vérité,  démontre  bien  le  projet  qu'avait 
Monstrelet  de  donner  un  troisième  livre,  mais  qui 
n'implique  pas  nécessairement  qu'il  ait  écrit  ce  troi- 
sième livre,  ni  surtout  qu'il  l'ait  publié.  Un  autre  ar- 
gument dont  Buchon  ne  s'est  pas  servi,  et  qui  pourtant 
nous  semble  assez  fort,  c'est  que  dans  toutes  les  édi- 
tions et  dans  tous  les  manuscrits,  chacun  des  deux 
premiers  livres  est  précédé  d'une  préface,  tandis  que 
le  troisième  n'en  a  pas.  On  ne  voit  pas  bien  pourquoi 
Monstrelet  aurait  ainsi  abandonné  une  méthode  bonne 
en  soi,  et  que  d'ailleurs  il  semblait  affectionner.  Disons 
donc  qu'il  n'a  vraiment  fait,  ou  du  moins  mis  au  jour, 
que  ses  deux  premiers  livres.  Quant  au  troisième,  voici, 
selon  nos  conjectures,  ce  qui  a  pu  arriver.  Les  pre- 
miers éditeurs  se  seront  servis  de  mauuscrits  n'ayant 


XXII 


PRÉFACE. 


que  les  deux  premiers  livres,  et  ils  auront  mis,  au  lieu 
du  troisième  qu'ils  y  trouvaient  annoncé  et  qu'ils  n'a- 
vaient pas ,  le  premier  manuscrit  traitant  des  mêmes 
matières  et  pouvant  servir  de  continuation ,  qu'ils  au- 
ront eu  sous  la  main.  Si  l'on  nous  objecte  l'existence 
des  manuscrits  aux  trois  livres,  nous  répondrons  qu'on 
bien  pu  faire  là  ce  qu'on  avait  fait  pour  les  imprimés,. 
et  qu'en  copiant  un  manuscrit  à  deux  livres  ayant  le 
renvoi  au  troisième,  on  aura  suppléé,  de  la  même  ma- 
nière que  pour  les  imprimés,  à  l'absence  de  ce  troi- 
sième livre.  En  résumé,  nous  ne  regardons  comme  par- 
faitement authentiques  que  les  deux  premiers  livres  de 
Monstrelet,  c'est-à-dire  celui  qui  commence  à  1400  et 
qui  finit  à  1422,  et  celui  qui,  reprenant  à  l'avéne- 
ment  de  Charles  VII,  s'arrête  assez  brusquement  à 
l'année  1444.  Ce  sont  donc  ces  deux  livres  seuls 
que  comprendra  notre  édition,  comme  celle  de  Bu- 
chon. 

Pour  le  premier  livre,  qui  s'étend  de  1400  à  1422, 
notre  texte  est  la  reproduction  littérale  du  manu- 
scrit 8347.  Nous  n'y  avons  absolument  rien  changé, 
si  ce  n'est  que  nous  écrivons  les  chiffres  en  toutes 
lettres,  et  aussi  que  nous  avons  cru  nécessaire  de 
suivre  dans  le  numérotage  des  chapitres  l'ordre  des 
imprimés ,  qui  en  donnent  268  pour  ce  premier  livre, 
tandis  que  notre  manuscrit  n'en  donne  que  258. 
Comme  nous  l'avons  déjà  dit,  c'est  toujours  la  même 
quantité  de  texte ,  seulement  différemment  coupé. 
A  ce  texte  de  notre  manuscrit  8347  nous  joindrons, 
à  leur  place  voulue,  à  la   fin  de  chaque  volume. 


PRÉFACE.  XXIII 

les  additions  fournies  par  le  manuscrit  SuppL  fi\  93, 
dont  il  a  déjà  été  parlé. 

Quant  au  second  livre,  qui  s'étend  de  Tan  1422  à 
Tan  1444,  nous  n'avions  plus  là,  comme  dans  le  pre- 
mier cas,  un  excellent  manuscrit  à  suivre  en  toute  con- 
fiance. Il  est  vrai  que  le  manuscrit  8346  est  fort  bon, 
mais,  si  l'on  veut  bien  se  le  rappeler,  c'est  une  version 
picarde,  laquelle  aurait  trop  juré  avec  notre  texte  du 
premier  livre.  Après  tout,  c'est  encore  l'édition  Vérard 
(sans  date)  qui  s'en  rapproche  le  plus.  Aussi,  après 
mûr  examen,  est-ce  ce  texte-là  que  nous  adopterons 
pour  le  second  livre,  mais  en  le  revoyant  soigneuse- 
ment, pour  le  fond,  sur  le  n®  8346. 

Notre  texte  ainsi  établi  se  suivra  sans  interruption 
de  volume  en  volume  jusqu'à  complète  terminaison. 
Après  le  texte  de  la  chronique  viendront  les  pièces  jus- 
tificatives, puis  des  notes  et  des  éclaircissements ,  et 
enfin  des  tables  étendues. 


TABLEAU  CHRONOLOGIQUE 


FAITS  COMPRIS  DANS  CE  VOLUME. 


ANINÉE   1400^ 

(Du  18  avril  1400  au  3  avril  1401.) 

Défi  de  l'écuyer  d'Aragon Pages     i  i 

Jubilé  à  Rome 31 

ANNÉE  UOl. 

(Du  3  avril  1401  au  26  mars  1402.) 

Mort  de  Jean  de  Montfort ,  duc  de  Bretagne 32 

Départ  de  l'empereur  de  Constantinople  de  Paris 32 

Retour  en  France  de  la  reine  Isabelle ,  veuve  de  Richard  II.  32 
Voyage  de  Philippe  le  Hardi,  duc  de  Bourgogne,  en  Bretagne, 

pour  mettre  le  jeune  duc  en  possession  de  son  duché 34 

Prise  de  possession  du  duché  de  Luxembourg  par  Louis,  duc 

d'Orléans 35 

Clément  {lis.  Robert),  duc  de  Bavière,  élu  roi  des  Romains.  36 
Expédition  de  Henri  IV,  roi  d'Angleterre ,  contre  les  parti- 
sans de  Thomas  Percy 38 

Envoi  d'une  armée  anglaise  contre  les  Gallois * .  39 

1 .  Afin  qu'on  ne  perde  pas  de  vue  que  toutes  ces  années,  étant  celles 
de  la  chronique  ,  sont  du  vieux  style ,  nous  avons  mis  la  concordance 
du  nouveau  stvle  à  côté  de  chacune  d'elles. 


XXVI  TABLEAU  CHRONOLOGIQUE 

ANNÉE  1402. 

(  Du  26  mars  1402  au  IS  avril  1403.) 

Tournoi  du  sénéchal  de  Hainaut Pages  39 

Défi  de  Louis,  duc  d'Orléans,  à  Henri  TV,  roi  d'Angle- 
terre   43 

Réponse  du  roi  d'Angleterre 46 

Copie  du  traité  de  1396  (lis.  1399) 49 

Seconde  lettre  du  duc  d'Orléans  au  roi  d'Angleterre 52 

Réponse  du  roi  d'Angleterre 57 

Défi  du  comte  de  Saint-Pol  au  roi  d'Angleterre 67 

Le  comte  de  Saint-Pol  fait  exécuter  en  effigie,  dans  son  palais 

de  Bohain ,  le  comte  de  Rutland , 68 

Expédition  de  Jacques  de  Bourbon ,  comte  de  La  Marche, 

dans  le  pays  de  Galles 69 

Mariage  d'Antoine  de  Bourgogne,  comte  de  Rethel,  avec 
Jeanne  de  Luxembourg,  fille  de  Waleran,  comte  de  Saint- 
Pol  70 

ANNÉE  1403. 
(Du  15  avril  1403  au  30  mars  1404.) 

Victoire  navale  remportée  par  les  Bretons  sur  les  Anglais. . .      71 

Un  écuyer  du  comté  de  Guines ,  nommé  Gilbert  Fretin,  fait 
des  courses  en  mer  contre  les  Anglais 72 

Démêlé  de  Charles  de  Savoisy  avec  l'Université  (en  juillet 
4  404) 73 

Semblable  démêlé  du  prévôt  de  Paris ,  Guillaume  de  Tignon- 
ville  (en  1407) 75 

Joute  du  sénéchal  de  Hainaut  en  présence  du  roi  d'Aragon..      76 

Défaite  des  Bretons  sur  les  côtes  d'Angleterre 80 

Le  maréchal  de  France  et  le  Maître  des  arbalétriers  envoyés 
au  secours  des  Gallois 81 

Bataille  d'Ancyre  (30  juin  1402)  où  Bajazet  I"  est  fait  prison- 
nier par  Tamerlan 84 

Charles  HI ,  roi  de  Navarre ,  obtient  le  duché  de  Ne- 
mours       86 

Mort  de  la  duchesse  de  Bar,  sœur  du  duc  de  Bourgogne ....     86 


DES  FAITS  COMPRIS  DANS  CE  VOLUME.         xxvii 

AimÉE  ikOk. 
(Du  30  mars  1404  au  19  avril  1405.) 

Mort  de  Philippe  le  Hardi,  duc  de  Bourgogne,  à  Halle  en 

Hainaut  (27  avril ) Pages     87 

Renonciation  de  douaire  faite  par  la  duchesse  Marguerite ...  89 
Descente  de  Waleran ,  comte  de  Saint-Pol ,   dans  l'île   de 

Wight 91 

Le  duc  d'Orléans  va  trouver  le  pape  à  Marseille 93 

Expédition  de  Jean  de  Bourbon,   comte  de  Clermont,   en 

Gascogne 94 

Siège  du  château  de  Calefrin  par  le  connétable  Charles  d'Al- 

bret ,  et  Harpedane 94 

Mort  d'Albert ,  comte  de  Hainaut 95 

Mort   de  Marguerite ,    duchesse   douairière  de  Bourgogne 

(  20  mars  1 405  ) 95 

Imposition  d'une  taille  générale ,  à  laquelle  s'oppose  le  duc 

de  Bourgogne  (  Jean  sans  Peur) 97 

ANNÉE  1405. 

(Du  19  avril  1405  au  11  avril  1406.) 

Jean ,  duc  de  Bourgogne ,  prend  possession  de  son  comté  de 
Flandre , 97 

Décime  imposée  sur  le  clergé  par  Benoît  XIII 98 

Champ  mortel  tenu  en  la  ville  du  Quesnoy  en  présence  de 

Guillaume ,  comte  de  Hainaut 99 

Le  comte  de  Saint-Pol  battu  par  les  Anglais  devant  le  châ- 
teau de  Merck 100 

Siège  de  l'Écluse  par  les  Anglais  ,  où  le  comte  de  Pembroke 

est  blessé  à  mort 107 

Ambassade  envoyée  par  le  duc  de  Bourgogne  à  Paris  pour 

son  expédition  de  Calais 107 

Arrivée  du  duc  de  Bourgogne  à  Paris.  Il  y  ramène  le  Dau- 
phin qu'on  menait  à  Melun 108 

L'Université  vient  saluer  le  duc  de  Bourgogne 112 

Le  duc  de  Bourgogne  se  fortifie  dans  son  hôtel  d'Artois H3 

11  fait  rendre  aux  Parisiens  les  chaînes  de  la  ville 113 


xKviii  TABLEAU  CHRONOLOGIQUt: 

Requête  qu'il  présente  au  Roi ,  en  son  nom  et  au  nom  de  ses 

frères Pages  114 

Hommages   faits   au   Roi  pour  les  comtés  de  Flandre,  de 

Rethel  et  de  INevers 119 

L*évéque  de  Liège  et  le  comte  de  Clèves  amènent  sous  les 

murs  de  Paris  une  armée  de  six  mille  Bourguignons 120 

Le  duc  d'Orléans  concentre  ses  forces  sur  Melun.. 120 

Le  duc  d'Anjou  travaille  à  la  paix  avec  les  ducs  de  Berri  et 

de  Bourbon 121 

Le  duc  d'Orléans  envoie  ses  lettres  aux  villes  de  France  et  à 

l'Université 121 

réputation  de  l'Université  au  duc  d'Orléans  étant  à  Melun. .    121 

La  Reine  et  le  duc  d'Orléans  s'avancent  sur  Paris 122 

Préparatifs  des  Parisiens  pour  leur  en  défendre  l'entrée. ...  123 
Les  princes  moyennent  un  accord  entre  le  duc  d'Orléans  et 

le  duc  de  Bourgogne 124 

Entrée  de  la  Reine  et  du  duc  d'Orléans  à  Paris 124 

Départ  des  troupes. ^ 125 

Le  duc  de  Bourgogne  retourne  en  Flandre 125 

ANNÉE  1406. 
(Du  il  avril  1406  au  27  mars  1407.) 

Le  gouvernement  de  Picardie  donné  au  duc  de  Bourgogne. .   125 

Ambassade  d'Angleterre 126 

Clugnet  de  Brabant,  fait  amiral  de  France ,  épouse  la  com- 
tesse douairière  de  Blois 127 

Le  duc  de  Berri ,  capitaine  de  Paris,  fait  rendre  aux  Parisiens 

leurs  armes  saisies  du  temps  des  Maillotins 127 

Guerre  entre  le  duc  de  Bar  et  le  duc  de  Lorraine 128 

Fêtes  de  Compiègne  pour  le  double  mariage  du  duc  de  Tou- 
raine  avec  Jaqueline  de  Bavière  ,  et  de  Charles  d'Orléans 

avec  la  reine  Isabelle 121) 

Guerre  sur  les  frontières  du  Boulonnois 130 

Négociation  du  comte  de  Northumberland  et  Thomas  Percy, 

sans  résultat 1 30 

La  guerre  recommence  entre  le  duc  de  Bar  et  le  duc  de 

Lorraine 131 

Fêtes  d'Arras  pour  le  mariage  d'Adolfe  IV,  comte  de  Clèves 


DES  FAITS  COMPRIS  DANS  CE  VOLUME.  xxix 

avec  Marie  de  Bourgogne,  et  du  comle  de  Penthièvre  avec 
Jeanne  de  Bourgogne,  filles  du  duc  Jean  sans  Peur. .  Pages  131 

Voyage  de  Guillaume  IV,  comte  de  Hainaut,  à  Paris 132 

Le  parlement  défend  de  payer  les  décimes 132 

Expédition  du  duc  d'Orléans  en  Guienne * 132 

Sièges  de  Blaye  et  de  Bourg  sur  Mer 1 33 

Rencontre  sur  mer  de  l'amiral  Clugnet  de  Brabant  avec  les 

Anglais  ,  sans  résultat 133 

Mauvais  succès  de  l'expédition  de  Guienne 134 

Grands  préparatifs  du  duc  de  Bourgogne  pour  le  siège  de  Calais,  i  33 

Travaux  faits  dans  la  forêt  de  Baulef 1 35 

Interrompus  par  ordre  du  Roi 136 

Guillaume  de  Vienne,  seigneur  de  Sain t- George ,  se  dén^et 
entre  les  mains  du  duc  de  Bourgogne  de  sa  charge  de  ca- 
pitaine de  Picardie 1 37 

Mort  de  la  duchesse  de  Brabant 137 

Le  duc   de  Bourgogne  vient  à  Paris   se  plaindre  du  duc 

d'Orléans 138 

Concile  de  Paris  qui  décrète  la  soustraction  de  la  France  à 

l'obédience  de  Benoît  XIII  (ouvert  le  11  novembre) 139 

Révolte  des  Liégeois  contre  leur  évèque  Jean  de  Bavière. . .    141 
Antoine,  duc  de  Limbourg,  prend  possession  du  duché   de 

Brabant.  —  Maëstricht  lui  résiste 1 44 

Bulle  du  pape  Grégoire  XII  (à  Saint-Pierre,  11  décembre). .   146 

ANNÉE  1407. 
(Du  27  mars  1407  au  15  avril  1408.) 

Le  duc  d'Orléans  obtient  le  duché  d'Aquitaine 151 

Trêves  avec  l'Angleterre 152 

Ambassade  anglaise  à  Paris. —  Demande  de  la  main  de  Marie 

de  France,  religieuse  à  Poissy,  pour  le  prince  de  Galles.. .  152 

Expédition  du  prince  de  Galles  en  Ecosse  (vers  la  Toussaint).  153 

Assassinat  de  Louis ,  duc  d'Orléans  (  23  novembre) ,  154 

Année  du  grand  hiver 165 

Arrivée   de  la  duchesse  d'Orléans  à  Paris  pour  demander 

justice  de  la  mort  de  son  mari ;  167 

Retour  à  la  couronne  d'une  portion  de  l'apanage  d'Orléans.  168 

Conseil  tenu  par  le  duc  de  Bourgogne  dans  sa  ville  de  Lille,  171 


XXX  TABLEAU  CHRONOLOGIQUE 

Mesures   prises   par  le  duc   de  Bourgogne    pour   contenir 

Paris. Pages  477 

Discours  de  M**  Jean  Petit  pour  la  justification  du  duc  de 

Bourgogne 177 

Seconde  partie  du  discours 223 

La  Reine  et  le  duc  d'Aquitaine,  sous  la  conduite  de  Louis  de 

Bavière ,  sortent  de  Paris  et  se  réfugient  à  Melun 243 

Ambassade  envoyée  à  Benoît  XIII 244 

Qui  lance  sa  bulle  d'excommunication 250 

ANNÉE  1408. 
(Du  15  avril  1408  au  7  avril  1409.) 

Propositions  de  l'Université  contre  Benoît  XIII ,  présentées 

par  Jean  Courteheuse  (Jean  Courtecuisse) 255 

Lacération  des  bulles  de  Benoît  XIII 258 

Départ  de  Louis  d'Anjou  pour  la  Provence 258 

Court  voyage  du  Roi  à  Melun 259 

Secours  envoyé  aux  Gallois 259 

Départ  du  duc  de  Bourgogne  de  Paris  (5  juillet) 259 

Ses  préparatifs  de  guerre  contre  les  Liégeois 259 

Guerre  des  Espagnols  contre  les  Sarrasins  de  Grenade 201 

Lettre  du  roi  de  Hongrie  à  l'Université  de  Paris  sur  l'affaire 

du  Schisme  (1 1  juin) 261 

Concile  de  Paris  sur  l'affaire  du  Schisme 263 

Entrée  de  la  Reine  et  du  Dauphin  à  Paris  (26  août) 267 

Entrée  de  la  duchesse  douairière  d'Orléans  en  appareil  de 

deuil  (27  août) 267 

Arrivée  de  Charles  duc  d'Orléans  à  Paris 268 

Plainte  de  la  duchesse  d'Orléans  et  de  ses  enfants  sur  la  mort 

de  Louis,  duc  d'Orléans 269 

Conclusions  prises  contre  le  duc  de  Bourgogne 3^6 

Hommage  de  Charles ,  duc  d'Orléans ,  au  Roi 348 

Appel  de  l'archevêque  de  Reims ,  des  conclusions  prises  par 

l'Université  de  Paris 348 

Défaite  des  Liégeois  par  le  duc  de  Bourgogne  (bataille  de 

Tongres) 350 

La  sentence  de  Liège 374 

L'assemblée  tenue  à  Paris  pour  procéder  contre  le  duc  de 


DES  FAITS  COMPRIS  DANS  CE  VOLUME.         xxxi 

Bourgogne  est  paralysée  par  les  nouvelles  de  la  bataille 

de  Liège Pages  387 

Grands  préparatifs  de  défense  du  duc  de  Bourgogne 389 

Le  Roi  quitte  Paris  et  se  retire  à  Tours 390 

Mort  de   la  duchesse  douairière  d'Orléans  (  Valentine   de 

Milan) 393 

Traité  de  Chartres , 395 

Mort  de  la  reine  d'Espagne  (Catherine,  fille  du  duc  de  Lan- 
castre,  femme  de  Henri  III ,  roi  de  Castille),  sœur  du  roi 

d'Angleterre  (  Henri  IV  de  Lancastre) 402 

Convocation  du  concile  de  Pise 402 

Mariage  de  Henri,  roi  de  Dace  (Eric  IX,  roi  de  Dane- 
mark) ,  avec  la  fille  du  roi  d'Angleterre  (  Philippe ,  fille  de 
Henri  IV} 403 


CHRONIQUE 

D'ENGUERRAN 

DE  MONSTRELET 


LIVRE  PREMIER 

1400-1422. 


PROLOGUE. 

Cy  commence  le  premier  livre  de  Enguerran  de  Monstrelet,  parlant 
espécialement  des  fais  et  advenues  des  royaumes  de  France  et  d'An- 
gleterre ,  et,  entre-deux  ,  d'aucunes  autres  matières.  Et  commence  au 
roy  Charles  de  France ,  Yï"  de  ce  nom ,  lequel  est  dit  Charles  le  Bel , 
ou  Charles  le  Kien-Aymé.  Et  fait,  ledit  Enguerran,  son  prologue  en 
ceste  manière  '. 

Selon  ce  que  dit  Saluste ,  au  commencement  d'un 
sien  livre  nommé  Catbilinaire ,  où  il  raconte  aucuns 
merveilleux  fais,  tant  des  Ronuiiains,  comme  de  leurs 
adversaires,  tout  homme  doit  fouir  oiseuse  et  sov  exer- 

7  •' 

citer  en  bonnes  œuvres ,  afin  qu'il  ne  soit  pareil  aux 
i .  Ce  titre  ne  se  trouve  pas  dans  Tédition  Vérard. 


I 


2  CHRONIQUE  [1400] 

bestes,  qui  ne  sont  utiles  qu  à  elles  seulement  se  à  au- 
tres choses  ne  sont  contraintes  et  induites. 

Comme  donques,  assez  soit  convenable  et  digne 
ocupacion  que  les  très  dignes  et  haulx  fais  d'armes, 
les  inestimables  et  aventureux  engins  et  sublilitez  de 
guerre  dont  les  vaillans  hommes  ont  usé ,  tant  ceulx 
qui  de  noble  maison  sont  yssus ,  comme  du  moien  et 
bas  estât,  et  qui  sont  advenus  au  très  chrestien  Roy  de 
France^ ,  et  en  plusieurs  autres  contrées  de  la  chres- 
lienté  et  des  marches  et  pays  d'autre  loy ,  feussent  et 
soient  mis  et  récitez  par  escript  en  manière  de  cro- 
niques  ou  histoires,  à  l'advertissement  et  introduction 
de  ceulx  qui,  à  juste  cause,  se  vouldroient  en  armes 
honnorablement  exerciter;  aussi  à  la  gloire  et  louenge 
de  ceulx  qui  par  force  de  courage  et  puissance  de  corps 
vaillamment  s'i  sont  portez,  tant  en  rencontres  ou  as- 
saulx  souspris  et  soudains,  comme  en  journées  entre- 
prinses  et  assignées,  corps   contre   corps,  plusieurs 
contre  autres ,  ou  puissance  contre  autre ,  et  en  toutes 
les  manières  que  vaillant  homme  se  peut  avoir,  les- 
quelles, le  lisant  ou  oiant,  doit  entenlivement  com- 
prendre ,  incorporer  et  considérer  ;  or  est-il ,  que  pour 
principalement  ramener  à  mémoire  les  dessusdiz  haulx 
fais  d'armes,  et  autres  matières  dignes  de  recordacion , 
et  mesmement  des  proesses  et  vaillances  ou  temps 
dont  ceste  présente  histoire  fait  mencion;  aussi  des 
discors ,  guerres  et  contens ,  esmeuz  et  par  long  temps 
continuez,  entre  les  princes  et  grans  seigneurs  dudit 
royaume  de  France,  des  pays  voisins  et  autres  marclies 
loingtaines,  à  quelque  occasion  que  lesdictes  guerres 

i .  Royaulme  de  France  (éd.  Vér.) 


[1400]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  3 

aient  prins  sourse  ou  naissance,  je,  Enguerran  de 
Monstrelet,  yssu  de  noble  gënëracion,  résident,  ou 
temps  de  la  compilacion  de  ce  présent  livre,  en  la 
noble  cité  de  Cambray,  ville  séant  en  l'empire  d'Ale- 
maigne ,  me  suis  entremis  et  ocupé  d'en  faire  et  com- 
poser ung  livre  ou  histoire,  en  prose,  jà  soit  ce  que  la 
matière  requière  plushault  et  subtil  engin  que  le  mien, 
pour  ce  que  plusieurs  choses  qui  y  sont  recitées  font  à 
peser,  si  comme  les  royales  majestez,  haultesses  et 
puissances  des  princes  d'excellence  et  noblesse  en 
armes,  dont  icellui  sera  composé;  mesmement  aussi, 
que  pour  enquérir  et  savoir  comment  les  besongnes 
ont  esté  faictes ,  et  icelles  comprendre  par  lois  conti- 
nuées, en  aiant  considéracion  à  ce  que  maintes  fois  ay 
apperceu ,  que  aucuns  d'un  mesmes  parti  ou  de  plu- 
sieurs, faisoient  de  icelles  besongnes  où  ilz  avoient 
tous  ensemble  esté  présens,  divers  rapors  et  difficiles; 
Et  me  suis  par  maintes  fois  en  moy-mesmes  apensé 
comment  ce  se  povoit  faire ,  et  se  de  la  diversité  de 
leurs  rapors  y  povoit  avoir  autre  cause  ou  raison  que 
faveur  aux  parties,  et  peut  estre  que  oyl;  considéré 
que  ceulx  qui  sont  aucunes  fois  à  ung  bout  d'un  as- 
sault,  ou  d'une  bataille,  ou  escarmouche,  ont  assez  à 
penser  à  eulx  vaillamment  conduire  et  garder  leur 
corps  et  honneur,  et  ne  pevent  lors  bonnement  veoir 
ce  qui  advient  d'une  autre  partie.  Néantmoins,  pour 
ce  que  dès  ma  jeunesse  et  que  je  me  suis  congneu ,  ay 
esté  enclin  à  veoir  et  oyr  telles  et  semblables  ystoires, 
et  y  prins  voulentiers  peine  et  labeur  en  continuant  à 
ce  faire  selon  mon  petit  entendement  jusquesau  temps 
de  mon  plus  meur  aage,  pour  la  vérité  d'icelles  en- 
quérir par  mainte  diligence,  dont  je  me  suis  informé 


4  CHRONIQUE  [1400] 

des  premiers  poins  d'icellui  livre  jusques  aux  derre- 
niers,  tant  aux  nobles  gens,  qui  pour  honneur  de  gen- 
tilesse  ne  doivent  ou  vouldroient  dire  pour  eulx ,  ne 
contre  eulx ,  que  vérité ,  comme  aussi  aux  plus  véri- 
tables que  j'ay  sceu  dignes  et  renommez  de  foy,  de 
toutes  les  parties,  et  par  espécial  des  guerres  du 
royaume  de  France,  et  pareillement  aux  roys-d' armes, 
héraulx  et  poursuivans  de  plusieurs  seigneurs  et  pays , 
qui  de  leur  droit  et  office  doivent  de  ce  estre  justes  et 
diligens  enquéreurs,  bien  instruis  et  vrais  relateurs; 
sur  la  récitation  et  relacion  desquelz ,  à  diverses  foiz 
recitées,  en  mectant  arrière  tous  rapors  que  je  ay 
doubté  ou  espéré  estre  non  prouvables  par  continua- 
cion,  pour  jamais  actaindre  le  cas,  après  que  sur  eulx 
ay  eu  plusieurs  considéracions  et  grans  dilacions  de 
moy  informer  comme  dessus,  ay  prins  mon  arrest  en 
la  déclaracion  et  raport  des  plus  vénérables,  et  l'ay 
fait  grosser  au  bout  d'un  an ,  et  non  devant.  Je  me 
suis  déterminé  et  conclud  de  poursuivre  ma  dessus- 
dicte  matière  depuis  le  commencement  de  mon  livre 
jusques  en  fin  d'icellui,  et  ainsi  l'ay  fait,  sans  favoriser 
à  quelque  partie,  ains,  à  mon  povoir,  ay  voulu,  comme 
raison  donne,  rendre  à  chascune  partie  vraie  déclara- 
cion de  son  fait,  selon  ma  congnoissance.  Car,  autre- 
ment faire ,  seroit  embler  et  taire  l'onneur  et  proesse 
que  les  vaillans  hommes  et  prudens  auroient  acquis  à 
la  peine ,  travail  et  péril  de  leur  corps ,  dont  la  gloire 
et  louenge  doit  estre  rendue  et  perpétuellement  dé- 
noncée à  l'exaltacion  de  leurs  nobles  fais.  Et  pour  ce 
que  celle  besongne  est  de  soy  dangereuse  et  ne  se  peut 
mectre  du  tout  au  plaisir  de  chascun  en  particulière 
affection  ou  autrement,  et  par  aventure  vouldroient 


[1400]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET,  S 

aucuns  maintenir,  aucune  chose  y  déclairëe  non  estre 
telle  et  ainsi  advenue ,  je  prie  et  requiers  très  instam- 
ment à  toutes  nobles  personnes  de  quelque  estât  qu'ilz 
soient,  qui  ce  présent  livre  liront  ou  oront ,  qu'il  leur 
plaise  me  tenir  pour  excusé  s'ilz  y  treuvent  aucune 
chose  qui  à  leur  entendement  ne  soit  agréable,  puis 
que  je  me  suis  délibéré  d'escripre  vérité  selon  la 
relacion  qui  faicte  m'en  a  esté.  Car,  se  faulte  y  estoit 
trouvée  ou  autrement  entendue ,  dont  je  me  suis  à 
mon  povoir  gardé,  icelle  doit  estre  et  retourner  sur 
ceulx  qui  du  propos  dont  elle  feroit  mencion ,  m'en 
auroient  fait  les  rapors  et  rendu  certain.  Et  s'ilz  y 
treuvent  aussi  aucune  chose  vertueuse ,  digne  de  mé- 
moire et  recordacion,  en  quoy  on  se  puist  et  doive 
déliter  et  y  prendre  bon  exemple  ou  introduction, 
la  grâce  et  mérite  en  soit  sur  ceulx  dont  ce  procède, 
en  perpétuelle  mémoire,  et  non  pas  à  moy,  qui  ne 
suis  en  ceste  partie  que  simple  expositeur. 

Et  commencera  ceste  présente  cronique  au  jour  de 
pasques  communiaulx ,  l'an  de  grâce  mil  quatre  cens, 
auquel  an,  fine  le  derrenier  volume  de  ce  que  fist  et 
composa  en  son  temps  ce  prudent  et  très  renommé 
historien,  maistre  Jehan  Froissart,  natif  de  Valen- 
ciennes  en  Haynnau  ;  duquel ,  par  ses  nobles  œuvres , 
la  renommée  durra  par  long  temps.  Et  finera  cestui 
premier  livre,  au  trespas  du  roy  de  France  de  très 
bonne  mémoire,  Charles  le  Bien-Aymé,  VP  de  ce  nom, 
lequel  expira  sa  vie  en  son  hostel  de  Saint-Pol  à  Paris, 
le  xxii^  jour  d'octobre  \  l'an  de  grâce  mil  quatre  cens 

1.  Le  Religieux  de  Saint-Denis  dit  le  21.  {Chron.  de  Ch.  VI ^ 
publiée  par  M.  Bellaguet,  t.  VI,  p.  498.) 


6  CHRONIQUE  [1400] 

vingt  et  deux.  Et  afin  que  on  voie  aucunement  les 
causes  pour  quoy  les  divisions ,  discordes  et  guerres 
s'esmurent  entre  la  très  noble ,  très  excellente  et  très 
renommée  seigneurie  de  France ,  dont  à  cause  de  ce 
tant  de  maulx  et  inconvéniens  sont  venus  ou  grant 
dommage  et  dësolacion  dudit  royaume,  que  piteuse 
chose  sera  du  recorder,  je  touclieray  ung  petit  au 
commencement  de  mon  livre ,  de  Testât  et  gouverne- 
ment, maintien  et  conduite  du  dessusdit  roy  Charles, 
ou  temps  de  sa  jeunesse. 


DE  L'AN  MCCCC. 

[Du    18   avril   1400   au  3    avnl   1401.] 


CHAPITRE    PREMIER. 

Comment  le  roy  Charles  le  Bien -Aymé  régna  en  France ,  après  qu'il  eust 
esté  sacré  à  Reims,  l'an  mil  trois  cens  quatre  vingts;  et  des  grans 
inconvéniens  qui  lui  survindrent  *. 

Pour  ce  que  au  commencement  de  mon  livre  ay 
aucunement  touché  que  je  parleray  subsècutive- 
ment  de  Testât  et  gouvernement  du  roy  de  France , 
Charles  le  Bien- Aymé  ,  VP  du  nom ,  et  afin  que  plus 
pleinement  soient  sceues  les  causes  et  raisons  pour 
quoy  les  seigneurs  du  sang  royal  furent,  durant 
son  règne  et  depuis ,  en  division ,  en  feray  en  ce 
présent  chapitre  aucune  mencion. 

1.  Ce  dernier  membre  de  phrase  manque  dans  l'édit.  Vérard. 


[1400]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  7 

Vérité  est  que  le  dessusdit  Cliaries  le  Bien- Aymé, 
fils  du  Roy  Charles  le  Quint  \  commença  à  régner  et 
fut  sacré  à  Reims  le  dimanche  avant  la  feste  de  Tous 
Sains ,  Fan  de  grâce  mil  trois  cens  quatre  vingts  % 
comme  plus  à  plain  est  déclairé  ou  livre  de  maistre 
Jehan  Froissart  ;  et  n'avoit  lors  que  quatorze  ans 
d'aage.  Et  depuis  là  en  avant,  gouverna  moult  gran- 
dement son  royaume  et  par  très  noble  conseil  ;  fist  en 
son  commencement  de  beaulx  volages ,  où  il  se  porta 
et  conduit ,  selon  sa  jeunesse,  assez  prudentement  et 
vaillamment ,  tant  en  Flandres,  où  il  gaigna  la  ba- 
taille de  Rosebecque  ^  et  réduit  les  Flamens  en  son 
obéissance ,  comme  depuis  en  la  valée  de  Cassel  et 
es  mètes  du  pays  à  F  environ,  et  aussi  contre  le  duc 
de  Gueldres.  Et  depuis  aussi  fut-il  à  l'Ecluse,  pour 
passer  oultre  en  Angleterre.  Pour  lesquelles  entre- 
prinses  fut  fort  redoubté  par  toutes  les  parties  du 
monde  où  on  avoit  de  lui  congnoissance.  Mais  for- 
tune, qui  souvent  tourne  sa  face  aussi  bien  contre 
ceulx  du  plus  haut  estât  comme  du  mendre ,  lui 
monstra  de  ses  tours.  Car,  Fan  mil  trois  cens  quatre 
vingts  douze ,  le  dessusdit  Roy  eut  voulenté  et  con- 
seil d'aler,  à  puissance  ,  en  la  ville  du  Mans ,  et  de  là 
passer  en  Bretaigne  pour  subjuguer  et  mectre  en  son 
obéissance  le  duc  de  Bretaigne ,  pour  ce  qu'il  avoit 
favorisé  messire  Pierre  de  Craon  qui  avoit  vilai- 
nement navré  et  injurié  dedens  Paris ,  à  sa  grant 
desplaisance ,  messire   Olivier   de  Cliçon ,   son    con- 

1.  Charles  le  Riche,  dans  l'édit.  Vérard. 

2.  Le  28  octobre  r380. 

3.  Le  27  novembre  1382.  Au  lieu  de  gaigna,  l'édir.  Vérard 
met  conquis  t. 


8  CHRONIQUE  [UOO] 

nestable.  Oiiquel  voiage  lui  advint  une  pileuse  aven- 
ture, dont  son  royaume  eut  depuis  moult  à  soulïrir, 
laquelle  sera  cy  aucunement  declairëe  ,  jà  soit  que  ce 
ne  fut  pas  du  temps ,  ne  de  la  date  de  cette  histoire. 
Or  est-il  ainsi  que  le  Roy  dessusdit,  chevauchant 
de  ladicte  ville  du  Mans  à  aler  audit  pays  de  Bre- 
laigne,  ses  princes  et  sa  chevalerie  estant  assez  près 
de  lui ,  lui  print  assez  soudainement  une  maladie  , 
de  laquelle  il  devint  ainsi  comme  hors  de  sa  bonne 
mémoire.  Et  incontinent  toUy  un  g  espieu  de  guerre 
à  ung  de  ses  gens ,  et  en  fëry  le  varlet  du  bastard  de 
Lengres,  tellement  qu'il  Foccist,  et  après  occist  ledit 
bastard  de  Lengres  \  Et  si  féry  telement  le  duc  d'Or- 
léans, son  frère,  que,  nonobstant  qu'il  feust  armé, 
si  le  navra-il  ou  bras.  Et  de  rechef  navra  le  seigneur 
de  Sempy  ^,  et  l'eust  mis  à  mort,  à  ce  qu'il  monstroit, 
se  Dieu  ne  l'eust  garandi.  Mais  en  ce  faisant,  se  laissa 
cheoir  à  terre ,  et  par  la  diligence  du  seigneur  de 
Coucy  et  autres  ses  féaulx  serviteurs ,  fut  prins ,  et  lui 
estèrent  à  moult  grant  peine  ledit  espieu.  Et  de  là 
fut  ramené  en  ladicte  ville  du  Mans ,  en  son  bostel , 
où  il  fut  visité  par  notables  médecins  ;  néantmoins  on 
y  espéroit  plus  la  mort  que  la  vie.  Mais  par  la  grâce 
de  Dieu,  il  fut  depuis  en  meilleur  estât,  et  revint 
assez  en  sa  bonne  mémoire  ;  non  pas  telle  que  para- 
vant  il  avoit  eue.  Et  depuis  ce  jour,  toute  sa  vie  du- 

1 .  Guillaume  de  Poitiers  fils  naturel  de  Guillaume  ,  évt-que  de 
Langres.  {Noie  de  Ducange.)  Le  Religieux  de  Saint-Denis  dit  que 
le  roi  tua  quatre  hommes ,  et  entre  autres  le  bâtard  de  Polignac. 
{ChroiK  de  Ch.  VI,  t.  Il,  p.  20.) 

2.  L'édit.  Vérard  donne  la  mauvaise  leçon  ,  Sainct  Py,  et  plus 
bas  Conchj,  pour  Coucy,  qui  est  dans  notre  manuscrit. 


[1400]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  9 

rant ,  eut  par  plusieurs  fois  de  telles  ocupacions 
comme  la  dessusdicte ,  pour  quoy  il  faloit  lousjours 
avoir  le  regard  sur  lui  et  le  garder.  Et  pour  ceste 
doloreuse  maladie  perdi,  toute  sa  vie  durant,  grant 
partie  de  sa  bonne  mémoire  ;  qui  fut  la  principale 
racine  de  la  dësolacion  de  tout  son  royaume.  Et 
depuis  ce  temps  commencèrent  les  envies  et  tribula- 
cions  entre  les  seigneurs  de  son  sang ,  pour  ce  que 
cbascun  d'eulx  contendoit  à  avoir  le  plus  grant  gou- 
vernement de  son  royaume ,  voyans  assez  clèrement 
qu'il  estoit  assez  content  de  faire  et  accorder  ce  que 
par  iceulx  lui  estoit  requis  ;  lesquelz  se  trouvoient 
vers  lui  les  ungs  après  les  autres,  et  à  cautelle  en 
l'absence  l'un  de  l'autre,  le  induisoient  à  faire  leur 
singulière  voulenté  et  plaisir,  sans  avoir  égard ,  tous 
ensemble  par  une  mesme  delibéracion,  au  bien  publi- 
que de  son  royaume  et  dominacion.  Toutesfois  au- 
cuns en  y  eut  qui  assez  loyaument  s'en  acquitèrent , 
dont  grandement  après  leur  mort  en  furent  recom- 
mandez. Lequel  Roy,  en  son  temps  eut  plusieurs  en- 
fants ,  filz  et  filles  :  dont ,  de  ceulx  qui  vesquirent 
jusques  à  aage  compétent,  les  noms  s'ensuivent  : 

Premièrement,  Loys,  duc  d'Âcquitaine ,  qui  eut 
espouse  la  fille  premier  née  du  duc  Jeban  de  Bour- 
gongne;  qui  mourut  avant  le  roy  son  père,  sans 
avoir  généracion.  Le  second  eut  nom  Jeban,  duc  de 
Touraine ,  qui  espousa  la  seule  fille  du  duc  Guillaume 
de  Bavière,  conte  de  Haynau  ;  qui  pareillement  mourut 
avant  le  roy  son  père ,  sans  avoir  généracion.  Le 
tiers  eut  nom  Cbarles,  qui  espousa  la  fille  de  Loys, 
roy  de  Cécile ,  et  en  eut  généracion ,  de  laquelle  sera 
cy-après  faicte  aucune  déclaracion  ;  lequel  Charles 


iO  CHRONIQUE  [1400] 

succéda  au  royaume  de  France  après  le  trespas  du  roy 
Charles  son  père.  La  première  fille  ot  nom  Ysabel ,  et 
fut  mariée  la  première  fois  au  roy  Richard  d'Angle- 
terre ,  et  depuis  au  duc  Charles  d'Orléans ,  duquel  elle 
délaissa  une  seule  fille.  La  seconde  fut  nommée  Je- 
hanne ,  et  fut  mariée  à  Jehan,  duc  de  Bretaigne,  du- 
quel elle  eut  plusieurs  enfans.  La  tierce  eut  nom  Mi- 
chèle ,  et  eut  à  mary  le  duc  Philippe  de  Bourgongne , 
de  laquelle  ne  demoura  nulz  enfans.  La  quatrième 
fut  nommée  Marie ,  qui  fut  religieuse  à  Poissy.  La 
quinte  eut  nom  Katherine,  et  eut  espouse  le  roy  d'x\n- 
gleterre ,  duquel  elle  eut  un  filz  nommé  Henry,  qui 
après  le  trespas  du  roy  son  père  ,  fut  roy  dudit 
royaume  d'Angleterre.  Lequel  roy,  Charles  VP,  eut 
tous  les  enfans  dessusdis ,  de  la  royne  Isabel,  son 
espouse,  fille  du  duc  Estienne  de  Bavière*. 

1 .  Il  n'est  pas  inutile  de  compléter  ici  cette  descendance  généa- 
logique de  Charles  VI  donnée  par  Monstrelet,  en  ramenant  les 
dates  au  N.  S. 

Charles  VI  naquit  à  Paris  le  3  décembre  1368,  et  y  mourut, 
à  l'hôtel  Saint-Pol,  le  21  octobre  1422.  Il  avait  épousé,  le 
17  juillet  1385,  Isabeau  de  Bavière,  dont  il  eut  : 

I.  Charles  de  France,  né  le  25  septembre  1386,  et  mort  le 

28  décembre  suivant. 

II.  Jeanne  de  France,  née  le  14  juin  1388;  morte  en  1390. 

III.  Isabelle  de  France,  née  le  9  novembre  1380,  morte,   en 

couches,  à  Blois,  le  13  septembre  1409. 

IV.  Jeanne  de  France,  née  le  24  janvier  4391,  morte  le  27  sep- 

tembre 1433. 

V.  Charles  de  France ,  dauphin ,  né  le  6  février  1392  ,  mort  le 

1 1  janvier  1 401 . 

VI.  Marie  de  France,  née  le  22  août  1392,  morte  le  19  août  1438. 

VII.  Michelle  de  France,  née  le  1 1  janvier  1 393,  morte  en  1422. 

VIII.  Louis  de  France,  duc  de  Guienne,  né  le  22  janvier  1397, 
^mort  le  18  décembre  1415. 


[UOO]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  11 


CHAPITRE  II. 

Comment  un  escuier  d*Arragon ,  nommé  Michel  d'Oris,  envoia  en  An- 
gleterre lectres  pour  faire  armes ,  et  la  response  qu'il  eut  d'un  cheva- 
lier dudit  pays  d'Angleterre. 

Au  commencement  de  cest  an  mil  quatre  cens, 
furent  envolées  ou  royaume  d'Angleterre  unes  lec- 
tres par  un  g  escuier  du  royaume  d'Arragon,  nomme 
Michel  d'Oris  ,  desquelles  la  teneur  s'ensuit  : 

«  Ou  nom  de  Dieu ,  et  de  la  benoiste  vierge  Marie  , 
de  saint  Michel  et  de  saint  Georges,  je,  Michel  d'Oris, 
pour  mon  nom  exaulcer,  sachant  certainement  la  re- 
nommée des  proesses  de  la  chevalerie  d'Angleterre, 
ay,  au  jour  de  la  date  de  ces  présentes,  prins  un  g 
tronçon  de  grève*  à  porter  à  ma  jambe  jusques  à 
tant  qu'un  chevalier  dudit  royaume  d'Angleterre  m'en 
aura  délivré ,  à  faire  les  armes  qui  s'ensuivent  :  pre- 
mièrement ,  d'entrer  en  place  à  pié ,  et  d'estre  armé 
chascun  ainsi  que  bon  lui  semblera ,  et  d'avoir  chascun 
sa  dague  et  son  espée  sur  son  corps ,  en  quelque  lieu 
qu'il  lui  plaira ,  aiant  chascun  une  hache ,  dont  je 
bailleray  la  longueur  :  et  sera  le  nombre  des  cops  de 

IX.  Jean  de  France,  né  le  31  août  4398,  mort  le  4  ou  5  avril 

d416. 

X.  Catherine  de  France,  née  le  27  octobre  1401  ,  morte  en 

1438. 

XI.  Charles  de  France  (Charles  VII),  né  le   23  février  1402, 

mort  le  22  juillet  1461. 

XII.  Philippe  de  France,  né  le  11  novembre  1407,  mort  le  même 

jour. 
1 .  On  désignait  par  le  mot  grève ,  la  pièce  d'armure  défensive 
destinée  à  protéger  le  gras  de  la  jambe. 


42  CHRONIQUE  [1400] 

tous  les  basions  ensuivans  *  :  c'est  assavoir ,  de  la  ha- 
che ,  dix  cops  sans  reprendre ,  et  quant  ces  dix  cops 
seront  parfais,  et  que  le  juge  dira  :  Ho  1  nous  ferrons 
dix  cops  d'espée  sans  reprendre  ne  partir  l'un  de 
l'autre ,  et  sans  changer  harnois.  Et  quant  le  juge 
aura  dit  :  Ho  !  d'espées,  nous  venrons  aux  dagues 
et  en  ferrons  dix  cops  sur  main.  Et  se  aucun  de 
nous  perdoit,  ou  laissoit  cheoir  aucun  de  ses  bas- 
tons  ,  l'autre  peut  faire  son  plaisir  du  baston ,  qu'il 
tendra  jusques  à  ce  que  le  juge  ait  dit  Ho  !  Et  les 
armes  à  pie  accomplies ,  nous  maintendrons  à  cheval  ; 
et  sera  chascun  armé  du  corps ,  ainsi  qu'il  lui  plaira. 
Et  y  aura  deux  chapeaulx  de  fer  paraulx ,  que  je  li- 
vreray  ;  et  choisira ,  mondit  compaignon ,  lequel  des 
deux  chapeaulx  qu'il  lui  plaira ,  et  aura  chascun  tel 
gorgerin  qu'il  lui  plaira.  Et  avecques  ce  ,  je  bailleray 
deux  selles,  dont  mondit  compaignon  aura  le  choix. 
Et  oultreplus ,  aurons  deux  lances  d'une  longueur , 
desquelles  lances  nous  ferrons  vingt  cops  sans  re- 
prendre ,  à  cheval ,  sur  main ,  et  pourrons  fërir  par 
devant  et  par  derrière ,  depuis  le  faulx  du  corps ,  en 
amont.  Et  icelles  armes  de  lances  faictes  et  acomplies, 
ferons  les  armes  qui  s'ensuivent  :  c'est  assavoir  ,  s'il 
advenoit  que  l'un  ou  l'autre  ne  feust  blecié ,  nous  se- 
rons tenus  après,  en  icelle  journée  mesme  et  ou 
second  jour  après  ,  férir  de  cop  de  lance,  à  course  de 
chevaulx,  à  trois  rens ,  tant  que  l'un  ou  l'autre  cherra 

i .  On  voit  ici  qu'on  entendait  par  là  toutes  sortes  d'armes 
blanches,  haches,  épées,  dagues,  etc.  De  là  cette  expression  qui 
revient  si  fréquemment  dans  les  anciens  textes  ,  de  gens  armés  et 
embastonnés.  Au  reste  l'édit.  Vérard  est  ici  plus  claire  ;  elle  met  : 
de  tous  les  basions  combatans  ensuyvant. 


[1400]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  43 

à  terre ,  ou  soit  blecié  si  qu'il  n'en  puist  plus  faire. 
Et  que  cliascun  s*arme  a  sa  voulenté  ,  le  corps  et  la 
teste ,  et  les  targes  soient  de  nerfz ,  ou  de  corne  \ 
sans  ce  qu'elles  soient  de  fer,  ne  d'acier,  ne  qu41  y  ait 
aucune  maistrise.  Et  courrons  lesdictes  lances,  à  tout 
les  selles  que  les  chevaulx  auront,  faisans  lesdictes 
armes  à  cheval.  Et  chascun  liera  et  mectra  ses  es- 
triers  à  sa  voulenté,  sans  faire  nulle  maistrise.  Et  pour 
y  adjouster  plus  grant  foy  et  fermeté ,  je ,  iVIicbel  d'O- 
ris ,  ay  scellé  ceste  lectre  du  séel  de  mes  armes ,  la- 
quelle lectre  fut  faicte  et  escripte  à  Paris ,  le  venredi 
XX*  jour  d'avril,  l'an  mil  quatre  cens.  » 

Lequel  poursuivant,  nommé  Aly,  s'adreça,  à  tous 
ses  lectres ,  en  la  ville  de  Calais ,  et  là  ,  furent  icelles 
veues  par  ung  chevalier  d'Angleterre,  nommé  messire 
Jehan  de  Prendegrest ,  lequel  accepta  de  faire  les- 
dictes armes  ou  cas  qu'il  plairoit  au  Roy  d'Angleterre, 
son  souverain  seigneur.  Et  sur  ce ,  rescripvi  ses  lectres 
à  l'escuier  d'Arragon  dessus  nommé  ;  desquelles  la 
teneur  s'ensuit  : 

«  A  noble  homme  et  honnorable  personne,  Michel 
d'Orix,  je,  Jehan  de  Prendegrest,  chevalier  et  familier 
de  très  hault  et  puissant  seigneur  monseigneur  le  conte 
de  Sombreseil  ^,  honneur  et  plaisance.  Plaise  vous  sa- 
voir que  j'ay,  ores,  personnellement,  veues  unes  lectres 


i .  Et  que  les  targes  soient  de  nerfz  ou  de  corne ,  que  les  bou- 
cliers soient  de  cuir  ou  de  bois  dur. 

2.  L'édit.  Vérard  et  celle  de  1572  donnent  :  le  conte  de  Som^ 
merset.  Sur  quoi  Ducange  fait  la  note  suivante  :  »  Jean  de  Beau- 
fort,  filz  de  Jean  de  Gand,  duc  de  Lancastre  et  de  Catherine 
Swinfort  sa  2"  femme.  Il  succéda  au  gouvernement  de  Calais,  à 
Jean  Holland ,  comte  de  Huntington.  » 


14  CHRONIQUE  [1400] 

par  deçà  envoiées  par  Aly  le  poursuivant,  par  les- 
quelles je  entens  la  vaillance  et  courageux  désir  d'ar- 
mes qui  sont  en  vous ,  et  aussi  que  vous  avez  fait  veu 
de  porter  une  certaine  chose  ,  laquelle ,  comme  vos 
dictes  lectres  contiennent ,  vous  fait  grant  mal  à  la 
jambe ,  et  que  vous  le  porterez  jusques  à  certain  temps 
que  vous  serez  délivré  d'aucun  chevalier  anglois 
d'avoir  fait  certaines  armes ,  composées  en  vosdictes 
lectres.  Moy,  désirant  honneur  et  plaisance ,  comme 
gentil  homme,  de  tout  mon  povoir,  ay,  ou  nom  de 
Dieu  et  de  la  doulce  vierge  Marie ,  de  monseigneur 
sainct  George ,  et  de  saint  Anthoine,  acceptée  et  ac- 
cepte vostre  requeste,  telle  et  en  la  meilleure  manière 
que  vosdictes  lectres  contiennent^  tant  pour  vous  alé- 
ger  de  la  peine  et  du  mal  que  vous  souffrez ,  comme 
aussi  pour  ce  que  j'ay  longuement  désiré  d'avoir  acoin- 
tance  avec  aucun  noble  et  vaillant  homme  de  la  partie 
de  France ,  afin  d'apprendre  aucune  chose  apparte- 
nant à  honneur  d'armes,  pourveu  qu'il  plaise  à  mon 
sire  le  Roy,  de  sa  grâce  espéciale  me  donner  congé 
de  le  faire ,  soit  devant  lui  et  sa  personne  royale ,  en 
Angleterre,  ou  autrement,  à  Calais,  par  devant 
mondit  très  hault  et  puissant  seigneur,  le  conte  de 
Sombreseil.  Et  en  oultre,  pour  tant  que  vos  dictes 
lectres  font  mencion  que  vous  apporterez  chapeaulx , 
desquelz  vostre  compaignon  choisira  celui  qu'il  lui 
plaira,  et  aura  chascun  tel  gorgerin  qu'il  lui  plaira, 
vous  plaise  savoir,  que  pour  ce  que  ne  vouldroie  que 
par  aucune  subtilité  de  ma  partie,  d'une  pièce  de  har- 
nois  ne  d'autre ,  le  fait  par  bon  vouloir  entreprins , 
peust  aucunement  estre  destourbé  ou  délaissé,  je 
vueil ,  s'il  vous  plaist ,  que  vous  apportez  deux  gor- 


[4400]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  iS 

gerins  d'une  façon  ,  dont  vous  aurez  semblablement 
le  choix.  Et  vous  prometz  en  bonne  foy  que  loyau- 
ment  je  mectray  et  feray  diligence  à  mon  povoir 
devers  messeigneurs  mes  amis  et  de  moy-mesme,  de 
impétrer  ledit  congié  ;  en  quoy  j'espère  en  Dieu  que 
je  ne  fauldray  pas.  Et  avecques  ce ,  du  jour  et  lieu  où 
lesdictes  armes  se  feront ,  se  c'est  le  plaisir  du  Roy 
nostre  sire,  comme  dit  est,  je  escripray  au  capitaine 
de  Boulongne  dedens  le  jour  de  la  Tipbaine  prouchain 
venant  au  plus  tost  que  faire  se  pourra ,  à  fin  que  de 
mon  entente  et  voulenté  puissiez  hastivement  estre 
certifié  ,  et  de  la  plaine  voulenté  de  mon  cuer  en 
ceste  partie.  Noble,  bonnorable  et  vaillant  seigneur, 
je  prie  à  cellui  qui  est  faiseur  et  créateur  de  tous 
biens,  qu'il  vous  octroit  joye,  honneur  et  plaisance, 
avecques  tous  biens  que  vous  vouldriez  de  vostre 
dame ,  à  laquelle  je  vous  prie  que  ces  présentes  me 
puissent  recommander.  Escriptz  soubz  mon  seel , 
à  Calais  ,  le  onzième  jour  de  juing ,  l'an  dessus- 
dit. » 

Depuis  lesquelles  lectres  dessusdictes  envolées  audit 
escuier  d'Arragon,  pour  ce  que  icellui  chevalier  n'avoit 
pas  assez  briève  response  ,  et  que  la  besongne  fut  par 
longtemps  délaiée  ,  lui  rescripvi  de  rechef  autres  lec- 
tres ,  dont  la  teneur  s'ensuit  : 

S'ensuit  la  seconde  lectre  du  chevalier  anglois,  envoiée  à  l'escuier 
d'Arragon. 

ce  A  bonnorable  homme  ,  Michel  d'Oris ,  je ,  Jehan 
de  Prendegrest,  chevalier,  salut.  Comme  pour  vous 
aisier  et  aléger  de  la  peine  que  vous  avez  soufferte , 
]e  vous  ay  octroie  à  délivrer  les  armes  que  vous  avez 


16  CHRONIQUE  [1400] 

vouées,  desquelles  mencion  est  faicte  es  leclres  seel- 
lées  du  seel  de  vos  armes;  sur  ce  que  j'ay  tant  fait, 
qu'à  ma  poursuite ,  avec  l'aide  de  monseigneur  et  de 
mon  lignage ,  que  le  Roy,  mon  souverain  et  lige  sei- 
gneur ,  le  m'a  octroie ,  et  sur  ce  ordonné  excellent 
et  puissant  seigneur,  monseigneur  de  Sombreseil , 
son  frère ,  capitaine  de  Calais ,  à  estre  nostre  juge , 
si  comme  escript  vous  ay  par  Aly  le  poursuivant , 
par  mes  lectres  portans  date  de  l'xi*  jour  de  juing 
derrenièrement  passé  ,  lesquelles  vous  povez  bien 
avoir  veues  en  digne  et  souffisant  temps  ,  si  comme 
peut  apparoir  par  les  lectres  de  noble  et  puissant 
homme ,  le  seigneur  de  Gaucourt ,  chambellan  du 
Roy  de  France ,  datées  du  xx*  jour  du  mois  de  jan- 
vier, lesquelles  contiennent  que  à  vous-mesmes  il 
a  lesdictes  lectres  envoiées ,  pour  haste  de  venir 
par  deçà  ;  pourquoy  povez  bien  entendre  que  le 
jour  de  l'acomplissement  de  nos  dictes  armes  sera 
le  premier  lundi  du  mois  de  may  prouchainement 
venant,  car  ainsi  fut-il  appoincté  et  ordonné  par  le 
Roy,  nostre  sire,  sur  la  poursuite  de  ma  dicte  impétra- 
cion ,  et  ainsi  il  le  me  convient  tenir.  Sur  quoy,  pour 
ce  qu'il  a  pieu  à  icellui  monseigneur  le  Roy,  pour 
autres  plus  haultes  causes  et  matières  touchans  et  re- 
gardans  le  fait  de  sa  royale  excellence,  avoir  ordonné 
monseigneur  son  frère  en  autres  parties  estre,  audit 
jour,  il  lui  a  pieu  avoir  tant  fait  à  l'umble  supplica- 
cion  de  moy,  et  pour  contemplacion  de  mesdiz  sei- 
gneur et  amis  de  lignage,  pour  tenir  ladicte  journée  et 
estre  nostre  juge,  il  a  commis  et  député  son  cousin  et 
mon  très  honoré  seigneur  Hue  Lutilier,  lieutenant  de 
mondit  seigneur  de  Sombreseil  audit  lieu  de  Calais  ; 


[1400]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  17 

et  pour  ce ,  suis  venu ,  prest  pour  acomplir  lesdictes 
armes  au  plaisir  de  Dieu ,  de  saint  George  et  de  saint 
Anthoine ,  espérant  que  de  vostre  partie  pour  l'alége- 
ment  de  vostre  dicte  peine ,  vous  y  serez  aussi  pré- 
sent. Et  en  celle  entente,  je  vous  envoie  sauf-con- 
duit pour  soixante  personnes  et  autant  de  chevaulx. 
Autre  chose  de  présent  ne  vous  sçay  que  rescripre,  car 
vous  sçavez  assez  qu'il  appartient  à  vostre  honneur.  Si 
prie  au  Dieu  d'amours  que,  ainsi  que  vous  désirez 
l'amour  de  vostre  dame  ,  vous  avancez  vostre  venue. 
Escript  audit  lieu  de  Calais ,  soubz  le  seel  de  mes  ar- 
mes, le  second  jour  de  janvier,  l'an  mil  quatre  cens.  » 

S'ensuit  la  tierce  lectre  du  chevalier  anglois,  envoiée  audit  escuier 
d'Arragon. 

«  Honnorable  homme,  Michel  d'Orix^  je,  Jehan  de 
Prendegrest,  chevalier,  salut.  11  vous  plaise  bien  avoir 
en  remembrance  que  de  par  vous  furent  envoiées  par 
deçà,  par  Aly  le  poursuivant ,  unes  lectres  générales  et 
universelles  adrécans  à  tous  chevaliers  anglois,  escriptes 
à  Paris ,  le  venredi  vingtième  jour  d'avril ,  l'an  mil 
quatre  cens ,  scellées  du  seel  de  voz  armes  ,  et  aussi 
vous  ne  devez  pas  oublier  la  response  que  je  feis  aus- 
dictes  lectres ,  comme  scet  le  chevalier  d'Angleterre  à 
qui  elles  vindrent  premièrement.  De  laquelle  res- 
ponse et  de  ce  qui  depuis  s'en  est  ensuy,  je  vous  ay 
escript  la  substance  par  mes  lectres  scellées  de  mes 
armes,  de  la  date  du  onzième  jour  de  juing  derrenier 
passé.  Et  aussi  vous  envoyai  sauf-conduit  bon  et  souf- 
fisant ,  pour  venir  par  deçà  acomplir  l'entente  de  vos 
dictes  lectres  universelles,  si  comme  es  dictes  miennes 
derrenières  lectres  est  pleinement  contenu,  où  s'en- 
1  2 


18  CHROISIQUE  [1400] 

suit  :  «  A  honnorable  homme ,  Michel  d'Oris.  »  Sur 
quoy,  vueillez  savoir  que  j'ay  grant  merveille,  car, 
actendu  la  substance  et  teneur  d'icelles  lectres,  je  n'ay 
eu  de  vous  autres  nouvelles,  soit  de  venir  au  jour 
qui  assigné  estoit,  ou  autrement  de  deue  excusacion 
pour  essoine  de  vostre  corps.  Néantmoins ,  je  ne  scay 
se  le  Dieu  d^amours  qui  vous  exorta  et  mit  en  courage 
de  vos  dictes  lectres  générales  envoler ,  ait  en  aucunes 
choses  esté  si  despieu ,  par  quoy  il  ait  changié  les  con- 
dicions  anciennes  qui  souloient  estre  telles,  que  pour 
resveiller  armes  et  pour  chascun  acroistre  il  tenoit  les 
nobles  de  sa  court  en  si  réale  gouvernance  que  pour 
acroissement  de  leur  honneur,  après  ce  quHls  avoient 
empris  aucun  fait  d'armes ,  ils  [ne]  se  absentoient  du 
pays  où  ils  avoient  fait  leur  dicte  entreprinse  jusques 
à  tant  que  fin  en  feust  faicte  ;  ne  aussi  faisoient  leurs 
compaignons,  fraier,  traveiller,  ne  despendre  leurs 
biens  en  vain.  Non  pourquant  je  ne  vouldroie  pas 
qu'il  trouvast  ceste  défaulte  en  moy,  si  qu'il  eust  cause 
de  me  bannir  de  sa  court.  Pour  tant  je  vueil  encore 
demourer  par  deçà  jusques  au  huitième  jour  de  ce 
présent  mois  de  may,  prest,  à  l'aide  de  Dieu,  de  saint 
George  et  de  saint  Anthoine,  de  vous  délivrer,  si  que, 
ma  dame  et  la  vostre  puissent  savoir  que  pour  la  ré- 
vérence d'icelles  j'ay  voulenté  de  vous  aisier  de  vostre 
grève  qui  par  si  long  temps  vous  a  mésaisié,  comme 
vos  dictes  lectres  contiennent,  pour  quoy  aussi  vous 
avez  cause  de  désirer  vostre  alégence.  Après  lequel 
temps ,  se  venir  ne  voulez  ,  je  pense ,  au  plaisir  de 
Dieu ,  retourner  en  Angleterre  par  devers  nos  dames, 
ausquelles ,  j'ay  esppir  en  Dieu ,  qu'il  sera  tesmoigné 
par  chevaliers  et  escuiers,  que  je  n'ay  en  riens  mes- 


[1400]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  19 

priiis  envers  le  Dieu  d'amours,  lequel  vueille  avoir 
lesdictes,  ma  dame  et  la  vostre,  pour  recomman- 
dées ,  sans  avoir  desplaisir  envers  elles  pour  quel- 
que cause  qui  soit  advenue.  Escript  à  Calais ,  soubz 
le  seel  de  mes  armes,  le  second  jour  de  juing,  l'an 
mil  quatre  cens  et  ung.  » 

S'ensuit  la  teneur  des  lectres  que  Pescuier  d'Airagon  escripvi  au  cheva- 
lier d'Angleterre  sur  lesdictes  lectres  prouchaines  précédentes. 

«  A  très  noble  personne  ,  messire  Jehan  de  Pren- 
degrest,  chevalier,  je,  Michel  d'Oris ,  escuier,  natif 
du  royaume  d'Arragon ,  faiz  assavoir,  que  pour  Tar- 
dant désir  et  courageux  vouloir  que  j'ay  tousjours  eu 
et  auray  tant  que  Dieu  me  fera  vivre ,  d'emploier  et 
user  mon  temps  en  armes  ainsi  que  à  ung  chascun 
gentil  homme  appartient,  sachant  que  ou  royaume 
d'Angleterre  soient  plusieurs  chevaliers  anglois  pleins 
de  grant  chevalerie,  lesquelz  longuement  à  mon 
advis  estoient  demourez  endormis ,  pour  les  resveiller 
à  démonstrer  leur  hardiesse  et  pour  avoir  de  eulx 
aucune  compaignie  et  congnoissance ,  l'an  mil  quatre 
cens,  prins  ung  tronçon  de  grève  à  porter  à  ma  jambe 
jusques  à  ce  que  je  seroie  délivré  des  armes  contenues 
en  mes  lectres,  dont  la  teneur  s'ensuit  :  «  Ou  nom  de 
Dieu,  etc.  »  Lesquelles  lectres  portées  par  Aly  le  pour- 
suivant, si  comme  voz  lectres  données  à  Calais  le 
onzième  jour  de  juing  le  tesmoingnent ,  desquelles , 
afin  que  ma  response  à  icelles  puist  mieulx  convenir, 
la  teneur  s'ensuit  :  «  A  noble  homme  et  honnorable 
personne  Michel  d'Oris,  etc.  »  Du  contenu  ou  com- 
mencement des  dictes  lectres ,  je  vous  remercie  de 
ma  part  tant  conmie  je  puis,   de  ce  que  vous  me 


20  CHRONIQUE  [1400] 

voulez  délivrer  de  la  peine  en  quoy  je  suis,  ainsi 
qu'en  voz  gracieuses  lectres  maintenez  que  vous 
avez  long  temps  désiré  avoir  acointance  avec  aucun 
noble  et  vaillant  homme  de  la  partie  de  France , 
comme  se  vous  vouliez  ignorer  dont  je  suis.  Pour  ce, 
vous  ay  cy-dessus  fait  assavoir  que  je  suis  nez  du 
royaume  d'Arragon ,  non  pour  quant  que  je ,  et  chas- 
cun  plus  grant  que  moy,  peut  justement  dire  avoir 
bon  titre  quant  il  est  natif  du  royaume  de  France, 
car  il  n'est  nul  qui  puist  dire  avoir  trouvé  sur 
François ,  vilain  reprouclie  en  chose  que  chascun 
preudomme  ou  gentil  homme  peut  faire  ,  qui  la  vé- 
rité en  vouldroit  dire,  mais  pour  tant  que  nul  preu- 
domme ne  doit  denyer  son  pays,  et  pour  vous  faire 
assavoir  et  monstrer  la  voulenté  que  j'ay  eue,  et  ay, 
et  auray  tant  que  soient  acomplies  les  armes  déclai- 
rées  en  mes  premières  lectres ,  il  est  vray  que  je ,  de- 
mourant  oudit  royaume  d'Arragon ,  emprins  les  armes 
dessusdictes.  Mais  voyant  que  j'estoie  trop  loing  des 
parties  d'Angleterre ,  pour  plus  tost  la  chose  acom- 
plir  me  parti  d'ilec  et  m'en  vins  à  Paris ,  où  je  de- 
mouray  actendant  voz  nouvelles  long  temps  depuis 
que  je  avoie  envolées  mesdictes  premières  lectres.  Et 
depuis,  pour  certaines  causes  neccessaires  touchant 
mon  souverain  seigneur  le  roy  d'Arragon ,  me  parti 
de  France  et  m'en  retournay  en  mon  pays,  très  me- 
lencolieux  et  esbahy  de  ce  que  je  trouvay  délay  en 
tant  de  nobles  chevaliers,  de  si  petit  esbatement 
comme  j'avoye  devisé  ,  dont  n'avoie  eu  nulle  res- 
ponse.  Si  y  demouray  par  l'espace  de  deux  ans,  pour 
cause  de  guerre  ([ui  estoit  entre  mes  amis.  Puis,  prins 
congié  à  mondit  seigneur,  et  m'en  retournay  à  Paris 


[1400]  D'EISGUERRAN  DE  MONSTRELET.  21 

pour  savoir  nouvelles  pour  moy  acquiter  dudict  fait. 
Et  lors,  je  trouvay  à  l'ostel  de  monseigneur  de  Gau- 
court,  à  Paris,  es  mains  de  Jehan  d'Ollvedo,  escuier 
dudit  seigneur,  vos  dictes  lectres  dont  cy-dessus  est 
faicte  mencion,  lesquelles  y  avoient  esté  apportées  après 
ce  que  je  m'en  estoie  râlé  oudit  royaume  d'Arragon. 
Pour  quelle  occasion  elles  furent  après  mondit  dé- 
partement envoiées,  je  n'en  dy  plus.  Mais  ung  chascun 
y  pourra  penser  selon  la  teneur  du  fait,  ce  que  bon 
lui  semblera.  De  laquelle  lectre  je  suis  moult  esmer- 
veillé ,  et  aussi  sont  plusieurs  autres  chevaliers  et  es- 
cuiers  qui  la  teneur  en  ont  oye ,  considérans  le  bon 
rapport  de  vostre  chevalerie ,  que  tant  avez  observé 
le  droit  des  armes  et  maintenant  les  voulez  changer, 
et  sans  nul  autre  traictié  ne  advis  de  partie ,  par  vous 
mesmes  avez  voulu  estre  juge  et  placé  à  vostre  plaisir 
et  advantage.  Laquelle  chose,  comme  chascun  peut 
savoir,  n'est  pas  chose  convenable.  Or,  quant  aux 
autres  lectres  dessus  escriptes  en  l'ostel  de  mondit 
seigneur  de  Gaucourt  à  Paris ,  pour  y  mieulx  respon- 
dre,  j'ay  cy  fait  enarrer  la  teneur  comme  il  s'ensuit. 
Quant  au  premier  point  contenu  es  dictes  lectres  où 
avez  voulu  dire  que  autres  lectres  m'avez  envoiées  avec 
sauf-conduit  pour  acomplir  les  armes  la  et  au  jour  où 
il  vous  avoit  pieu  à  vostre  avantage  et  plaisir ,  sachez 
certainement  et  sur  ma  foy ,  qu'onques  autres  lectres 
ne  vy  de  vous  fors  cestes  cy  qui  me  furent  baillées  le 
douziesme  jour  de  mars,  ne  cellui  sauf-conduit  onques 
ne  vy,  car  sans  doute  se  je  l'eusse  eu  avecq  vosdictes 
lectres,  vous  eussiez  assez  tost  eu  nouvelles  de  moy  et 
response  à  icelles.  Clar  c'est  la  chose  que  je  désire  plus 
estre  acomplie  que  chose  qui  soit.  Et  bien  povez  sa- 


22  CHRONIQUE  [1400] 

voir  que  le  grant  désir  et  vouloir  que  j'ay  à  délivrer 

lesdictes  armes  m'a  fait  par  deux  foiz  venir  et  eslon- 

gner  de  mon  pays,  par  deux  cens  et  cinquante  lieues, 

à  grans  frais  et  despens,  comme  chascun  peut  savoir. 

Et  pour  ce  que  autre  fois  et  plus  à  plain  èsdictes  lectres 

que  feistes  savoir  que  vous  aviez  esleu  place  à  Calais 

par  devant  noble  et  puissant  prince  le  conte  de  Som- 

breseil,  et  après,  pour  tant  qu'il  estoit  ocupé  autre 

part ,  ainsi  que  vosdictes  leclres  veulent  dire ,  messire 

Hue  de  Lucrelles,  lieutenant  à  Calais  dudit  seigneur 

de  Sombreseil,  fut  commis  pour  tenir  la  place  par  très 

hault  et  puissant  prince   le  roy  d'Angleterre  vostre 

souverain  seigneur,   à  vostre  voulenté  et  poursuite  , 

sans  mon  vouloir,  sceu  ne  congié ,  dont  je  suis  moult 

esmerveillé  et  à  bon  droit,  que  sans  moy  estes  tant  aie 

avant  comme  d'eslire  juge  et  place,  et  mesmement  à 

vostre  soubait.  Et  me  semble  que  de  vostre  pays  ne 

vouldriez  pour  riens  perdre  la  veue.  Et  toutesfoiz  nos 

devanciers  et  les  nobles  chevaliers  anciens  qui  tant 

nous  ont  laissé  de  beaulx  exemples,  ne  quirent  onques 

de  grands  honneurs  en  leur  propre  pays,  ne  onques 

furent  coustumiers  de  requerre  choses  desconvenables  ; 

car  ce  n'est  que  pour  eslongner  les  bonnes  entre- 

prinses.    Si  sïiis   bien  certain  que   en  ce    cas    vous 

n'ignorez  pas  que  le  devis  du  juge ,  du  jour  et  de  la 

place ,  doit  estre  esleu  du  commun  assentement  des 

parties.  Et  se  je  eusse  eu  voz  lectres  à  temps,  je  le 

vous  eusse  fait  savoir. 

De  ce  que  vous  dictes  que  vous  ne  savez  se  le  Dieu 
d'amours  m'a  de  soy  banny,  pour  ce  que  je  me  suis 
eslongné  du  pays  de  France  où  mes  premières  lectres 
furent  escriptes,  ne  se  il  m'a  fait  changer  mon  propos, 


[1400]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  23 

je  VOUS  fais  assaVoir  tout  acertes  sans  nulle  faintise , 
qu'onques  puis  que  je  euz  ceste  chose  encommençée 
ne  cbangay  mon  propos,  ne  feray,  tant  que  Dieu  me 
garde  de  meschef ,  ne  en  mon  lignage  ne  eut  onques 
homme  qui  ne  ait  tousjours  fait  ce  que  preudomme  et 
gentil  doit  faire.  Et  quant  ce  viendra  à  la  journée,  la- 
quelle à  l'aide  de  Dieu  sera  briefment  se  par  vous  ne 
demeure,  je  croy  qu'il  vous  sera  besoing  d'avoir  meil- 
leur cuer  que  d'avoir  à  faire  à  homme  retrait  de  son 
propos.  Pour  quoy  je  vous  prie  que  laissons  telles  pa- 
roles qui  ne  povent  porter  fruit.  Car  ce  n'est  pas  fait 
de  chevalerie ,  ne  de  gentillesse  ;  mais  pensez  au  fait , 
ainsi  que  m'en  avez  donné  espérance.  Si  vous  fais  as- 
savoir que  on  m'a  raporté  que  vous  avez ,  à  Calais , 
entré  en  place  tout  seulet  contre  moy  qui  estoie  du 
fait  tout  non  sachant,  comme  cy-dessus  est  dit,  et 
loing  de  vous  pour  lors  bien  de  trois  cens  lieues.  Et 
se  j'eusse  fait  semblables  armes  contre  vous,  là  où  pour 
le  temps  de  lors  estoie,  ce  que  Dieu  ne  veuille,  je  crois 
que  les  haubergons  n'en  feussent  jà  froissez  ne  les 
lances  brisées,  aussi  peu  comme  les  vostres  furent.  Si 
eustes  vous  lors,  de  vous  mesmes  le  pris  sans  contredit. 
Et  en  vérité  je  pense  que  vostredicte  entreprinse  et 
journée  ne  fu  onques  à  meure  delibéracion  de  vos 
amis  conclute ,  ne  par  autres  qui  en  ont  oy  parler  ne 
sera  jà  loée.  Mais  non  por  quant  je  ne  vouldroie  pas 
que  par  semblables  fictions  colorées,  ce  qui  a  esté  dit, 
prononcié  et  promis  par  vous,  on  deist  que  vous  l'avez 
baillé  par  paroles  sans  nul  effect.  Je  vous  prie  tant 
chèrement  et  si  acertes  comme  je  puis ,  que  vous  me 
vueillez  acomphr  mesdictes  armes  ainsi  qu'elles  sont 
en  mesdictes  lectres  devisées ,  et  que  je  en  ay  granl 


4 


Î4  CHRONIQUE  [1400] 

désir  et  espoir.  Et  ne  veuilles  autrement  le  temps  tenir 
en  paroles.  Car  je  ne  doubte  point  qu'en  Angleterre 
n'ait  plusieurs  chevaliers  qui  pieçà  me  eussent  délivré 
de  ma  peine  si  la  chose  n'eust  esté  par  vous  emprinse. 
Et  sur  ce,  ne  vous  excusez  plus  par  voz  lectres  que  vous 
dictes  avoir  à  moy  envolées,  car  j'en  suis  tout  sans 
coulpe,  comme  cy- dessus  est  dit.  Si  suis  prest,  sachez 
de  vray,  de  soustenir  et  garder  mon  honneur  et  qu'il 
n'y  a  nulle  chose  cy-dessus  escripte  de  ma  part  contre 
vérité,  qui  du  contraire  me  vouldroit  charger.  Et  pour 
ce  que  je  ne  vouldroye  point  estre  si  oportun  que  je 
deusse  le  lieu  et  la  place  eslire  sans  vous  le  faire  savoir, 
je  offre,  se  voulez,  aler  devant  très  hault  et  puissant 
prince  et  mon  souverain  lige  seigneur  le  Roy  d'Ar- 
ragon,  ou  devant  les  rois  d'Espaigne,  de  Portugal  ou  de 
Navarre.  Et,  se  nulz  de  ces  princes  ne  voulez  eslire, 
pour  plus  estre  près  de  vostre  repaire  et  pour  non  es- 
longner  de  vos  marches  et  de  Madame  la  vostre,  à  la- 
quelle de  mon  povoir  je  vouldroye  complaire,  je  suis 
prest  d'aler  à  Boulongne,  et  que  vous  venez  à  Calais. 
Et  là  où  le  capitaine  de  Calais  de  vostre  part,  et  le 
capitaine  de  Boulongne  de  ma  part,  et  au  jour  que  ces 
deux  vouldront  eslire,  je  suis  prest  et  appareillé  de  y 
aler  et  vous  acomplir  lesdictes  armes,'  ainsi  qu'elles 
sont  en  mesdictes  lectres  comprinses,  à  l'aide  de  Dieu, 
de  Nostre  Dame ,  de  monseigneur  saint  Michel  et  de 
monseigneur  saint  George.  Et  non  obstant  que  je  suis 
si  loingtain  de  mon  pays,  je  actendray  vostre  response 
jusques  à  la  fin  du  moys  d'aoust  prouchain  venant,  et 
tandis,  pour  l'amour  de  vous,  je  ne  porteray  pas  le 
tronçon  de  grève,  combien  que  plusieurs  me  aient 
exorté  du  contraire.  Lequel  terme  passé ,  se  je  n*ay  de 


[1400]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRFXET.  25 

VOUS  oy  nouvelles ,  je  porteray  ledit  tronson  de  grève 
et  feray  aler  poursuivre  mesdictes  lectres  premières 
par  vostre  royaume  par  tout  où  bon  me  semblera,  tant 
que  j'aye  trouvé  qui  me  délivre  de  ma  peine.  Et  afin 
que  vous  adjoustez  plus  grant  foy  aux  choses  dessus- 
dictes,  j'ai  mis  à  ces  présentes  lectres  le  seel  de  mes 
armes  et  icelles  signées  de  mon  seing  manuel,  et  parties 
par  ABC.  Lesquelles  furent  faictes  et  escriptes  à  Paris, 
le  quatriesme  jour  de  septembre,  l'an  mil  quatre 
cents  et  un  g.  » 

S'ensuit  la  tierce  lectre  de  l'escuier  d'Arragon  envoiée  au  chevalier 
anglois. 

«  Ou  nom  de  la  saincte  Trinité,  de  la  benoiste 
vierge  Marie,  de  monseigneur  saint  Michel  l'Ange,  et 
de  Mgr.  saint  George ,  qui  me  gecte  à  mon  honneur, 
je ,  Michel  d'Oris ,  escuier,  natif  du  royaume  d'Arra- 
gon, fay  assavoir  à  tous  chevaliers  anglois,  que  pour 
exaulcer  mon  honneur  et  quérir  à  faire  armes ,  j'ay 
sceu  certainement  qu'il  y  a  noble  chevalerie  partie 
d^Angleterre ,  et  je,  désirant  avoir  votre  acointance 
et  d'aprendre  de  vous  les  tours  et  fais  d'armes,  vous 
requiers  pour  l'ordre  de  chevalerie  et  pour  la  riens  que 
plus  aymez  *  que  vous  me  vueillez  délivrer  des  armes 
qui  cy  s'ensuivent.  Premièrement,  d'entrer  en  la  place 
à  pié ,  etc.  Et  tout  ainsi  qu'il  est  contenu  es  premières 
lectres  universelles,  excepté  qu'il  avoit  escript  en  la 
fin  ainsi  :  Et  me  offre  pour  abréger  mon  fait  et  pour 
mieulx  monstrer  ma  bonne  voulenté  et  souveraine  di- 
ligence ,  d'estre  par  devant  vostre  juge  à  Calais ,  de- 
dens  deux  mois  après  ce  que  je  auray  reçeue  vostre 

1.  Pour  la  riens  ^  c'est-à-dire  pour  la  chose.  Ici,  la  dame. 


26  CHRONIQUE  [1400] 

response  scellée  du  seel  de  voz  armes ,  se  Dieu  me 
garde  d'essoine*.  Et  dedens  iceulx  deux  mois  je  vous 
envoieray  lesdiz  deux  chapeaulx  et  deux  selles  ,  et  la 
mesure  de  tous  les  basions  dessus  diz.  Et  je  prie  à 
cellui  qui  par  sa  bonne  bonté  me  vouldra  délivrer, 
que  brief  je  aie  sa  bonne  et  honnorable  response, 
si  comme  j'ay  espoir  d'avoir  des  nobles  dessusdiz. 
Toutefois,  envoiez  moy  sauf-conduit,  bon  et  seur,  pour 
toutes  choses  qui  contre  moy  et  ma  corapaignie  pour- 
roient  venir,  jusques  au  nombre  de  trente  cinq  che- 
vaulx ,  et  que  je  ave  response  par  Longueviile ,  por- 
teur de  ceste.  Et  pour  y  adjouster  plus  grant  fermeté, 
j'ay  signé  ces  lectres  de  mon  seing  manuel  et  scellées 
du  seel  de  mes  armes.  Lesquelles  furent  faictes  à 
Paris,  le  premier  jour  de  janvier,  Fan  mil  quatre 
cent  et  deux.  » 

S'ensuit  la  quatriesme  lectre  envolée  par  ledit  escuier  d'Arragon 
au  chevalier  anglois. 

«  En  l'onneur  de  Dieu ,  père  de  toutes  choses ,  et 
de  la  benoiste  vierge  Marie  sa  mère,  qui  me  soit  en 
aide  et  me  vueille  par  sa  grâce  adrécer  et  conforter 
de  venir  à  vraie  conclusion  de  ceste  œuvre  que  j'ay 
emprise  à  tous  chevaliers  anglois,  je  ,  Michel  d'Oris, 
natif  du  royaume  d'Arragon ,  faiz  assavoir  que  na- 
guères,  c'est  assavoir  l'an  mil  et  quatre  cens,  comme 
cellui  qui  pour  lors  vouloie  estre  séparé  et  abstrait 
de  toutes  autres  cures ,  aiant  en  remembrance  les 
très-singulières  gloires  que  nos  devanciers  du  temps 

1.  Essoine,  empêchement,  obstacle,  embarras.  Ce  mot  a  signifié 
aussi  excuse. 


[1400]  D'ENGUERRAN  DE  MOJNSTRELET.  27 

de  jadis  receurent  par  les  très-excellentes  proesses 
qu'ilz  firent  et  monstrèrent  en  exercices  d'armes;  les- 
quelz  considérans  de  cuer  acquérir  aucune  nouvelle 
loenge  et  mérite ,  et  pour  moy  habiliter  en  aucune 
chose  digne  et  vertueuse ,  disposay  en  mon  cuer  au- 
cunes armes  faire  avec  aucun  chevalier  anglois  qui 
délivrer  m'en  vouldroit  par  sa  proesse.  Lesquelles 
armes  accepta ,  noble  et  honnorable  homme ,  messire 
Jehan  de  Prendegrest ,  chevalier  d'Angleterre ,  ainsi 
qu'il  peut  apparoir  par  ses  lectres  cy-après  déclairées. 
Et  afin  que  je  puisse  venir  à  conclusion  au  propos 
que  je  tens ,  j'ay  fait  incorporer  après  mes  lectres  der- 
renières,  audit  messire  Jehan  de  Prendegrest  na- 
guères  envoiées,  esquelles  toutes  les  lectres  sur  ce 
faictes  d'une  part  et  d'autre  sont  comprinses,  des- 
quelles la  teneur  s'ensuit  :  »  A  très-noble  personne,  etc.  » 
Et  puis  toutes  les  lectres  jusques  à  la  tierce  lectre 
dudit  escuier.  Lesquelles  lectres  je  fis  envoler  à  Calais 
par  Berry,  roy  d'armes,  pour  bailler  audit  messire 
Prendegrest.  Et  pour  ce  que  ledit  hérault ,  en  reve- 
nant dudit  lieu ,  raporta  lui  avoir  esté  dit  de  par  très 
puissant  prince  le  conte  de  Sombreseil ,  capitaine  de 
Calais,  que  dedens  le  mois  d'aoust  auroit  renvoie 
response  desdictes  lectres  à  Boulongne,  combien  qu'il 
n'aist  pas  esté  acomply,  toutes  fois,  pour  l'onneur 
dudit  seigneur  et  capitaine  de  Calais ,  qui  par  son  hu- 
milité s'estoit  chargé  de  renvoier  la  response  à  Bou- 
longne, ainsi  qu'il  fut  dit  et  raporté  par  Faulcon, 
roy  d'armes  d'Angleterre,  et  aussi  pour  l'onneur  de 
chevalerie  ,  et  afin  que  par  nulle  occasion  indeue  ne 
soit  dit  ou  temps  avenir  que  j'ay  fait  mes  poursuites 
trop  importunément ,  j'ay  actendu ,  passé  ledit  terme 


28  CHRONIQUE  [1400] 

que  la  response  me  devoit  estre  en\  oiëe ,  par  Tespace 
d'un  mois  après.  Et  en  après,  afin  qu'il  soit  apparant 
et  chose  notable  à  cbascun  de  ma  grâce  et  bonne 
voulenté  et  de  mes  lectres  à  vous  envolées ,  et  aussi  à 
qui  la  faulte  et  eoulpe  de  ceste  matière  peut  toucher  , 
j'ay  fait  après  insérer  mes  derrenières  lectres  à  vous 
envolées,  desquelles  la  teneur  s'ensuit  :  «  Ou  nom  de  la 
saincte  Trinité.  »  Et  la  tierce  lectre  de  l'escuier  [porte]  : 
Par  telle  condicion  que  se  vous  ne  me  délivrez  à  ceste 
foiz ,  je  n'entens  plus  à  rescripre  sur  ceste  matière  en 
Angleterre ,  quant  à  présent.  Car  je  vous  sçais  si  ma> 
courtois  et  si  mal  gracieux ,  quant  tant  de  foiz  avez 
oy  ma  requeste  et  ma  bonne  voulenté ,  tant  par  lectres 
que  Aly  le  poursuivant,  à  présent  appelle  Longue- 
ville  le  hérault ,  vous  a  présentées  par  Graville  ,  par 
moy,  ou  royaume  d'Angleterre,  en  l'an  mil  quatre  cent 
et  un  g,  comme  de  mes  autres  lectres  à  vous  présentées 
par  Graville  le  poursuivant ,  faisant  mencion  de  mes 
premières  lectres  générales ,  faites  en  l'ostel  de  mon- 
seigneur de  Gaucourt  à  Paris;  et  comme  par  unes 
autres  lectres  à  vous  envolées  de  par  moy  par  Berry, 
roy  d'armes,  lesquelles  a  reçeues  très-puissant  sei- 
gneur, monseigneur  de  Sombreseil ,  capitaine  de  Ca- 
lais ,  et  aussi  par  mes  autres  lectres  escriptes  à  Paris , 
le  douziesme  jour  de  juing  l'an  mil  quatre  cens  et 
trois ,  lesquelles  sont  cy-dessus  tran scriptes  ;  et  furent 
icelles  présentées  par  Longueville  le  hérault ,  à  très- 
puissant  prince  monseigneur  de  Sombreseil ,  capitaine 
de  Calais.  A  toutes  lesquelles  lectres  je  n'ay  trouvé  nul 
chevalier  qui  m'ait  envoie  son  scelle  selon  le  contenu 
d'icelles.  Et  pour  tant,  communément  pourray  bien 
dire  que  nulle  amitié,  ne  bonne  compaignie  ,  je  n'ay 


[4400]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  29 

trouvé  en  tant  de  noble  chevalerie  comme  il  a  ou 
royaume  d'Angleterre,  veu  que  je  suis  venu  de  si 
loingtain  pays  en  approuchant  vostre  pays,  poursui- 
vant en  ceste  peine  par  deux  ans  ou  environ.  Et  m'en 
fauldra  aler  ou  royaume  dont  je  suis,  sans  avoir  acoin- 
tance  de  vous,  comme  j'ay  eu  et  ay  très-grant  dësir, 
ainsi  qu'il  vous  peut  apparotr  et  appert  par  mes  dictes 
lectres  générales.  Et  se  ainsi  me  pars  de  vous  sans  nul 
effect,  je  vous  auray  peu  à  remercier,  considéré  la 
poine  où  je  suis  et  ay  esté  moult  longuement.  Et  veu 
vostre  response,  quinze  jours  après  la  date  de  ces 
présentes,  j'ay*  entencion  ,  au  plaisir  de  Dieu,  de 
Nostre-Dame,  de  monseigneur  saint  Michel  et  de  mon- 
seigneur saint  George,  de  m'en  retourner  à  la  court 
de  mon  très-redoubté  seigneur  le  roy  d'Arragon.  Et  se 
dedens  iceulx  quinze  jours  me  voulez  aucune  chose 
escripre ,  vous  me  trouverez  en  Tostel  monseigneur 
le  Prévost  de  Paris.  Autre  chose  ne  vous  scay  que  es- 
cripre, fors  que  je  vous  prie  qu'il  vous  souviengne  de 
moy  et  de  la  peine  où  je  suis.  Et  pour  adjouster  plus 
grant  foy  et  fermeté  à  ces  présentes  lectres,  je  les  ay 
signées  de  mon  seing  manuel  et  scellées  du  seel  de 
mes  armes.  Si  les  ay  fait  escripre  doubles ,  et  parties 
par  A  ,  B,  C;  desquelles  Jectres  j'ai  retenu  l'une  par 
devers  moy.  Escript  à  Paris ,  le  douziesme  jour  de 
may,  l'an  mil  quatre  cens  et  trois.  » 

Depuis  lesquelles  lectres ,  Perrin  de  Loherenc  ,  ser- 
gent d'armes  du  roy  d'Angleterre  ,  soy  disant  procu- 
reur en  ceste  partie  dudit  chevalier  anglois,  envoia 
unes  lectres  par  manière  de  response  à  l'escuier  d'Ar- 
ragon ,  dont  la  teneur  s'ensuit  : 

«  A  très-noble  escuier  Michel  d'Oris.  Je  vous  signifie 


30  CHROIMQUE  [1400] 

de  par  monseigneur  Jehan  de  Prendegrest,  que  se 
voulez  présentement  paier  en  sa  main  les  coustz  et  des- 
pens  qu'il  fist  pour  vous  délivrer  des  armes  contenues 
en  vos  lectres ,  lesquelles  il  maintient  que  par  vostre 
défault  sont  encore  non  faictes  ,  il  vous  en  délivrera 
très-voulentiers ,  et  autrement,, sachez  qu'il  ne  vous 
en  délivrera  en  riens  \  Et  aussi  ne  soufTrera  aucun 
autre  chevalier  ne  escuier  de  pardeça,  vous  en  déli- 
vrer, ne  à  ce  donner  response.  Et  pour  ce  ,  se  vous 
lui  voulez  envoier  cinq  cens  mars  d'esterlins  pour  les 
despens  dessusdis ,  lesquelz  il  dit  avoir  tant  cousté , 
je  tieng  que  vous  n'atendrez  point  longuement  à  estre 
délivré  desdictes  armes.  Si  vous  conseille  par  voie  de 
gentillesse,  que  ou  cas  que  lesdiz  despens  vous  ne 
vouldriez  prestement  envoier  par  deçà,  comme  dit 
est ,  vous  vous  gardez  d^ aucune  chose  si  légèrement 
parler  de  la  chevalerie  d'Angleterre  comme  en  disant 
que  vous  n'y  avez  trouvé  nul  chevalier  qui  vous  ait 
envoyé  son  scelle  selon  le  contenu  de  vos  dictes  lec- 
tres, comme  vous  touchez  en  vostre  dernière  escrip- 
ture.  Car,  pour  certain,  s'il  convient  que  plus  avant 
en  soit  parlé ,  je  vous  fais  bien  à  savoir  de  par  messire 
de  Jehan  de  Prendegrest ,  chevalier,  qu'il  sera  trouvé 
prest  à  maintenir  le  contraire,  en  défense  de  son  hon- 
neur que  vous  touchez  en  ce  trop  asprement,  si 
comme  il  semble  à  nos  seigneurs  qui  de  ce  scevent  la 
vérité.  Car  il  en  a  fait  ce  que  preudomme  et  gentil 
doit  faire.   Et  de  ces  choses  m' envolez  la  response  et 

i .  On  trouve  ici  un  assez  bizarre  mélange ,  mais  du  reste  très- 
commun  à  cette  époque ,  des  idées  chevaleresques  et  des  intérêts 
positifs.  Ici,  l'Anglais  consent  à  faire  fait]  de  chevalier,  mais  sous 
caution  préalable. 


[1400]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  31 

vostre  Youlenté  par  Chalon  le  hérault,  porteur  de  ces 
présentes;  lesquelles,  pour  y  adjouster  plus  grant  foy, 
j'ay  seellées  et  signées  à  Paris ,  l'an  mil  quatre  cent  et 
quatre.  » 

Lesquelles  lectres ,  ainsi  envoiées  de  Tune  partie  à 
l'autre,  finalement,  quant  au  fait,  rien  n'en  fut 
exécuté,  ne  mis  à  efTect. 

CHAPITRE  III  '. 

Gomment  les  grans  pardons  furent  à  Romme. 

En  cest  an ,  cest  assavoir  l'an  mil  quatre  cens , 
furent  les  grans  pardons  à  Romme,  ausquelz  alèrent 
pour  acquérir  le  salut  de  leurs  âmes ,  infinies  per- 
sonnes de  toutes  les  parties  de  chrestienté.  Et  durant 
lequel  temps  régna  très-grant  mortalité  universelle, 
dont,  entre  les  autres,  moururent  plusieurs  légions 
de  pèlerins  alans  audit  lieu  de  Romme ^ 

1 .  L'intitulé  de  ce  chapitre  ne  se  trouve  ni  dans  notre  manu- 
scrit ,  ni  dans  celui  qui  porte  le  n"  8345.  Mais  il  existe,  tel  qu'on 
le  donne  ici,  dans  lems.  Suppl.  fr.  93,  et  dans  tous  les  imprimés. 

2.  Godefroi  a  donné  dans  son  Charles  VI  (p.  599),  une  ordon- 
nance de  Tan  1400,  qui  défend  ce  pèlerinage  de  Rome.  Au  reste 
la  peste  ne  fut  pas  le  seul  fléau  qui  atteignit  les  pèlerins.  Ils  furent 
dépouillés  de  tout  par  les  bandes  qui  parcouraient  la  campagne 
de  Rome.  (Voy.  Raynaldi,  Ann,  EccL,  t.  VIII,  p.  65.) 


32  CHRONIQUE  [1401] 

DE  L'AN  MCCCCI. 

[Du  3  avril   1401    au  26   mars   1402.] 


CHAPITRE  IV. 

Comment  Jehan  de  Montfort ,  duc  de  Bretaigne ,  mourut  ;  et  du  parle- 
ment de  l'empereur  de  Constantinoble  de  Paris  ;  et  le  retour  de  la 
royne  d'Angleterre. 

Au  commencement  de  cest  an^  mourut  Jehan  de 
Montfort ,  duc  de  Bretaigne ,  auquel  succéda  Jehan , 
son  filz ,  qui  avoit  espousé  la  fille  du  roy  de  France, 
et  avoit  plusieurs  frères  et  seurs.  Ouquel  temps  l'em- 
pereur de  Constantinoble  .,  qui  avoit  esté  grant  espace 
de  temps  en  la  cité  de  Paris ,  aux  despens  du  roy  de 
France  ,  se  parti ,  à  tous  ses  gens ,  et  s'en  ala  en  An- 
gleterre, où  il  fut  moult  honnorablement  receu  du  roy 
Henry  et  de  tous  ses  princes,  et  de  là  s'en  retourna 
en  son  pays^ 

Et  adonc  plusieurs  notables  ambaxadeurs ,  par  di- 
verses fois ,  furent  envolez  de  France  en  Angleterre  et 

1.  Au  commencement  de  cest  an^  c'est-à-dire  1401.  Cette  date 
n'est  pas  exacte.  Jean  IV,  duc  de  Bretagne,  fils  de  Jean  de  Mont- 
fort, et  de  Jeanne  de  Flandre,  mourut  le  1"  novembre -1399. 
Jean  V,  son  fils  aîné ,  avait  épousé  Jeanne  de  France ,  fille  de 
Charles  VI.  Il  avait  pour  frères  ,  Artur,  comte  de  Richemont ,  qui 
fut  duc  de  Bretagne,  en  1457,  et  Gilles  de  Bretagne,  mort  en 
1412.  Ses  sœurs  étaient:  Marie,  femme  de  Jean,  comte  d'Alen- 
çon,  Marguerite  et  Blanche. 

2.  Manuel  Paléologue  avait  fait  sa  première  entrée  dans  Paris, 
le  3  juin  1 400,  de  là  il  était  passé  en  Angleterre ,  en  septembre  , 
même  année,  puis  était  revenu  à  Paris  le  28  février  1401. 


[U04]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  33 

d'Angleterre  en  France ,  pour  traicter  principalement 
que  le  roy  d'Angleterre  voulsist  renvoyer  la  royne 
Ysabel,  fille  du  roy  de  France,  jadis  femme  du  roy 
Richard*,  et  avecques  ce  qu'il  la  laissast  joyr  et  pos- 
séder du  douaire  qui  enconvenancé  lui  avoit  esté  au 
traictié  du  mariage.  Lesquelz  ambaxadeurs,  après 
plusieurs  traictiez'  en  fin  vindrent  à  conclusion^,  et 
fut  celle  royne  ramenée  en  France  par  messire  Tho- 
mas de  Persi ,  connestable  d'Angleterre ,  qui  avoit  en 
sa  compaignie  plusieurs  chevaliers  et  escuiers ,  dames 
et  damoiselles ,  pour  icelle  acompaigner.  Et  fut  con- 
duicte  jusques  à  un  lieu  nommé  Lelinguen  *,  entre 
Calais  et  Boulongne ,  et  là ,  fut  délivrée  et  baillée  à 
Waleran  ,  conte  de  Saint-Pol ,  capitaine  et  gouverneur 
de  Picardie  ^,  avec  lequel  estoient  l'évesque  de  Char- 
tres et  le  seigneur  de  Longue  ville  pour  la  recevoir  ;  et 
si  y  estoient  la  damoiselle  de  Montpensier,  seur  au 
conte  de  La  Marche ,  et  la  damoiselle  de  Luxembourg, 
seur  au  conte  de  Saint-Pol ,  et  autres  dames  et  damoi- 
selles ,  envolées  de  par  la  royne  de  France.  Lesquelz 


4.  Le  traité  de  mariage  d'Isabelle,  fille  de  Charles  VI,  avec 
Richard  II,  roi  d'Angleterre,  fut  conclu  à  Paris,  le  9  mars  4  395 
(V.  S.).  Ainsi  la  petite  princesse  n'avait  pas  sept  ans  révolus,  étant 
née  le  9  novembre  1389. 

2.  En  effet,  on  peut  lire  dans  Ryraer  les  pièces  très-nom- 
breuses de  cette  négociation. 

3.  L'acte  définitif  de  la  restitution  est  du  3  août  1401. 

4.  Lelinghen,  entre  Boulogne  et  Calais.  C'était  le  lieu  habituel 
des  conférences  tenues  entre  les  plénipotentiaires  français  et  les 
plénipotentiaires  anglais  au  sujet  de  ces  trêves  si  souvent  jurées  et 
si  souvent  rompues. 

5.  Valeran  de  Luxembourg ,  fils  aîné  de  Gui  de  Luxembourg , 
comte  deLigny,  et  de  Mahaut  de  Châtillon,  comtesse  de  Saint-Pol. 

I  '3 


34  CHRONIQUE  [4401] 

tous  ensemble ,  après  qu'ils  eurent  prins  congié  aux 
seigneurs  et  dames  d'Angleterre,  se  partirent  de  là  et 
amenèrent  ladicte  dame  aux  ducs  de  Bourgongne  *  et 
de  Bourbon  *,  qui  à  grant  compaignie  Tatendoient  sur 
une  montaigne  assez  près  de  là.  Si  fut  d'eulx  reçeue 
et  bienveignée  très  honnorablement.  Et  ce  fait,  la 
menèrent  à  Boulongne  et  de  là  à  Abbeville,  où  ledit 
duc  de  Bourgongne ,  pour  sa  venue  ,  fist  un  très  ho- 
norable disner.  Et  après,  icellui  duc  print  congé 
d'elle  et  retourna  en  Artois.  Et  ledit  duc  de  Bourbon, 
et  les  autres  qui  estoient  à  ce  commis ,  la  menèrent  à 
Paris ,  devers  le  Roy,  son  père,  et  la  Royne,  sa  mère, 
desquelz  elle  fut  reçeue  et  bie:«tveignée  très  bènigne- 
ment  ^  Néantmoins ,  combien  qu'elle  feust  honnora- 
blement renvoièe ,  comme  dit  est ,  si  ne  lui  fut  assi- 
gnée aucune  rente,  ne  revenue,  pour  son  dit  douaire. 
Dont  plusieurs  princes  de  France  ne  furent  pas  bien 
contens  dudit  roy  d'Angleterre ,  et  désiroient  moult 
que  le  Roy  se  disposast  à  leur  faire  guerre. 

CHAPITRE   V. 

Comment  le  duc  Phelippe  de  Bourgongne,  oncle  du  roy  de  France,  ala 
en  Bretaigne ,  et  le  duc  d'Orléans,  frère  du  Roy,  à  Luxembourg;  et 
du  discord  qu'ilz  eurent  ensemble. 

En  ce  mesme  an  s'en  ala  en  Bretaigne  le  duc  Phe- 
lippe de  Bourgongne  prendre  la  possession,  de  par  le 

4 .  Philippe  le  Hardi ,  fils  du  roi  Jean. 

2.  Louis  II,  dit  le  Bon. 

3.  On  lit  dans  une  chronique  universelle  qui  finit  à  l'an  1431  : 
«  Et  fu  commune  renommée  que  elle  n'eubt  oncques  parfaicte  joie 
depuis  son  retour  d'Angleterre.»  (Bibl.  inip.,  f".  Cord,  16,  fol.  328.) 


[i401]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  3S 

roy  de  France ,  de  la  duchié ,  pour  le  jeune  duc.  Le- 
quel pays  lui  fist  tantost  obéissance.  Et  s'en  ala  à 
Nantes ,  yeoir  la  duchesse  vesve ,  qui  estoit  seur  au 
roy  de  Navarre  et  avoit  promis  d'espouser  tost  après 
le  roy  d'Angleterre  ^  Et  pour  tant,  ledit  duc  de  Bour- 
gongne,  qui  estoit  son  oncle,  traicta  tant  avec  elle 
qu'elle  quicta  son  douaire  à  ses  enfans,  par  condi- 
cion  qu'elle  devoit  avoir  par  chascun  an  en  récom- 
pense d'icellui ,  certaine  somme  d'argent.  Après  les- 
quelz  traictiez,  et  que  icellui  duc  eut  mis  garnisons  de 
par  le  Roy  en  aucuns  lieux  et  des  plus  fortes  places  du 
pays ,  il  s'en  retourna  à  Paris,  menant  avecques  lui  le 
dessusdit  jeune  duc  et  ses  deux  frères*,  lesquelz  fu- 
rent honnorablement  receuz  du  Roy  et  de  la  Royne. 

Et  lors ,  Loys ,  duc  d'Orléans  et  frère  du  Roy,  ala 
prendre  la  possession  du  gouvernement  de  la  duchié 
de  Luxembourg,  par  le  consentement  du  roy  de 
Boesme ,  à  qui  elle  appartenoit ,  avec  lequel  il  avoit 
eu  espéciales  convenances.  Si  mist  garnison  de  ses 
gens  en  plusieurs  villes  et  forteresses  d'icelle  duché ,  et 
après  s'en  retourna  en  France  ^ 

Et  peu  de  temps  après,  sourdi  grande  discencion 
entre  ledit  duc  d'Orléans  et  son  oncle  le  duc  de  Bour- 

1 .  Le  duc  de  Bourgogne  fit  son  entrée  à  Nantes  le  1  "  octobre 
ik02.  Le  mariage  de  Jeanne  de  Navarre,  veuve  de  Jean  IV,  duc 
de  Bretagne,  avec  Henri  IV,  roi  d'Angleterre,  se  fit  le  23  avril 
1402  (V.  S.). 

2.  Jean  V,  Artur  et  Gilles  de  Bretagne. 

3.  Ce  n'est  pas  le  roi  de  Bohême ,  mais  Josse,  marquis  de  Mo- 
ravie, fils  de  Jean  de  Luxembourg,  frère  de  l'empereur  Charles  IV, 
qui  céda  à  Louis,  duc  d'Orléans,  le  duché  de  Luxembourg,  et 
cela,  non  pas  en  1401,  comme  le  dit  Monstrelet,  mais  en  1402. 
Il  le  reprit  en  1407,  à  la  mort  du  duc  d'Orléans. 


36  CHRONIQUE  [1401] 

gongne,  et  tant,  que  chascun  d'eulx  assembla  grant 
nombre  de  gens  d'armes  entour  Paris.  Mais  en  fin,  par 
le  moien  de  la  Royne ,  et  des  ducs  de  Berry  et  de 
Bourbon,  fut  la  paix  faicte.  Et  par  ainsi  se  retrabi- 
rent  toutes  manières  de  gens  d'armes  es  lieux  dont  ils 
estoient  venus. 

CHAPITRE   VI. 

Comment  Clément ,  duc  en  Bavière  ,  fut  par  les  électeurs  d'Alemaignc 
esleu  à  estre  Empereur,  et  comment  il  fut  à  grant  puissance  mené  a 
Franquefort. 

En  l'an  dessusdit ,  Clément ,  duc  en  Bavière  * ,  fut 
par  les  électeurs  d'Alemaigne  esleu  empereur  de  Rom- 
me ,  après  ce  que  fut  réprouvé  et  déposé  le  roy  de 
Boesme ,  jadis  empereur  de  Romme.  Si  fut  mené  par 
iceulx  à  Francquefort ,  et  avoit  adonc  en  sa  compai- 
gnie  bien  quarante  deux  mil  bommes  de  guerre ,  si 
mist  le  siège  devant  ladicte  ville ,  qui  estoit  à  lui  re- 
belle ,  là  où  il  fut  environ  quarante  jours ,  durant  le- 
quel temps  se  commença  entre  ses  gens  une  grant 
mortalité  d'épidémie,  dont  bien  moururent  quinze 
mil  de  ses  gens.  En  la  fin  desquelz  quarante  jours 
ung  traictié  se  fist,  et  fut  mise  celle  ville  de  Franc- 
quefort en  l'obéissance  dudit  empereur.  Et  pareil- 
lement se  y  mirent  Coulongne  ^,  Aiz  et  plusieurs  autres 

i.  C'est  la  leçon  fautive  de  tous  les  manuscrits  et  des  im- 
primés. Il  faut  lire  Robert  au  lieu  de  Clément.  Robert,  duc 
de  Ravière ,  fut  élu  empereur  le  22  août  1400,  deux  jours  après 
la  déposition  de  Wenceslas ,  roi  de  Rohéme.  (Voy.  Raynaldi, 
t.VIII,p.  77.) 

2.  C'est  à  Cologne  que  l'empereur  Robert  fut  couronné ,  le 
e  janvier  1401  (N.  S.). 


[1404]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  97 

villes ,  et  lui  baillèrent  leurs  lectres  recognoissans 
que  son  élection  avoit  esté  bien  et  deuement  faicte. 
Et  après ,  fut  couronné  en  ycelle  ville  par  l'évesque 
de  Mayence ,  de  laquelle  coronation  plusieurs  princes 
et  grans  seigneurs  du  pays  firent  grant  feste.  Si  y 
furent  faictes  nobles  joustes  et  grans  esbatemens. 
Laquelle  feste  passée ,  ledit  empereur  envoia  Estienne , 
duc  en  Bavière  ,  son  cousin  germain,  lequel  estoit 
père  de  la  royne  de  France,  à  Paris,  pour  conïer- 
mer  la  paix  entre  ledit  empereur  et  le  roy  de 
France.  Lequel  duc  Estienne ,  venu  audit  lieu  de 
Paris,  fut  reçeu  à  grant  joie,  tant  de  sa  fille,  la 
Royne ,  comme  des  princes  et  seigneurs  du  sang  royal, 
car  le  Roy  estoit  pour  lors  malade.  Et  après  qu'il 
eust  faicte  sa  req^este  en  un  certain  jour,  lui  fut 
faicte  response  par  les  dessusdiz  seigneurs ,  que  bon- 
nement saulve  fonneur  du  Roy  et  leur  serement,  ne 
povoient  faire  paix  au  préjudice  de  leur  beau  cou- 
sin le  roy  de  Boesme  ;  qui  autrefois  avois  esté  esleu 
et  couronné  à  roy  d'Alemaigne.  Après  laquelle  res- 
ponse, icellui  duc  s'en  retourna  en  Alemaigne  de- 
vers le  nouvel  empereur,  auquel  il  racompta  et  dist 
ce  qu'il  avoit  trouvé  et  besongné  en  France.  Si  n'en 
fut  pas  bien  content;  mais  autre  chose  n'en  peut 
avoir.  Et  après ,  icellui  empereur  avoit  proposé  d'aler 
personnellement  en  Lombardie  à  puissance  de  gens 
d'armes.  Et  pour  conquerre  des  passages  envoia  une 
partie  de  ses  gens  devant,  mais  les  gens  d'armes 
du  duc  de  Milan  vinrent  à  main  armée  contre  eulx 
et  en  occirent  et  prindrent  plusieurs.  Entre  lesquelz 
fut  prins  messire  Gérard,  chevalier,  seigneur  de  Ha- 
rancourt ,    mareschal  du   duc  d'Austeriche ,   et  plu- 


38  CHRONIQUE  [1401] 

sieurs  autres.  Et  par  ainsi  fut  rompu  le  voyage  dudit 
empereur. 

CHAPITRE  VIL 

Comment  le  roy  Henry  d'Angleterre  combati  ceulx  de  Persiaque  et  de 
Gales,  qui  estoient  entrez  en  son  pays. 

Environ  le  mois  de  mars  de  cest  an ,  se  meut  grant 
dissencion  entre  le  roy  Henry  d'Angleterre  et  ceulx 
de  Persiaque  et  de  Gales*,  avec  lesquelz  estoient  plu- 
sieurs Escoçoys.  3i  entrèrent  à  grant  puissance  ou 
pays  de  Northombelande,  et  là  les  trouva  le  dessusdit 
roy  Henry,  qui  pour  les  combattre  avoit  fait  grant 
assemblée.  Mais,  de  première  venue,  desconfirent  et 
ruer ?nt  jus  son  avan garde,  et  pour  ce,  sa  seconde  ba- 
taille n*osa  aler  contre  eulx.  Et  adonc  le  Roy,  qui  me- 
noit  l'arrière  garde ,  espris  de  grant  voulenté ,  voiant 
aussi  ses  gens  doubtablement  assembler  à  ses  adver- 
saires ,  se  mist  et  plongea  vigoureusement  dedans  la 
bataille  de  ses  ennemis,  en  laquelle  il  se  conduisi  et 
porta  si  chevalereusement ,  comme  il  fut  sceu  et  relaté 
par  plusieurs  nobles  des  deux  parties,  que  ce  jour  il 
occist  et  mist  à  mort  de  sa  propre  main  plus  trente  six 
hommes  d'armes ,  jà  soit  ce  que  par  trois  foiz  il  fut 
abatu  de  cops  de  lance  du  conte  de  Gales,  d'Escoce*; 

1.  C'est-à-dire  les  partisans  de  Henri  de  Percy,  comte  de  Nor- 
thumberland ,  et  les  Gallois  soulevés  par  Owen  Glendower.  Les 
premiers  soulèvements  des  Galles  datent  de  l'an  1400.  (Voy. 
Walsingham,  JBrei>.  hist.^  p.  405.) 

2.  Vérard  et  l'édit.  de  1572  donnent  de  Glas.  C'est  Douglas, 
comme  au  reste  notre  texte  lui-riéme  le  porte  quelques  lignes 
plus  bas. 


[ikO]]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  80 

si  eust  este  prins  et  occis  dudit  conte,  se  ses  gens  ne 
Feussent  défendu  et  rescoux.  Là  fut  occis  Henri  de 
Persiaque  et  Thomas  de  Persiaque,  son  oncle*.  Si  y 
fut  prins  le  conte  de  Douglas^  d'Escoce,  et  plusieurs 
autres.  Après  laquelle  besongne ,  icellui  roy  Henry 
se  partit  du  camp ,  joyeux  de  sa  victoire  ,  et  envoia 
en  Gales  plusieurs  de  ses  gens  d'armes  pour  assiéger 
une  ville  en  laquelle  estoient  aucuns  favorables  aux 
dessusdiz  Persiaques. 


DE  L'AN  MCCCCn. 

[Du    26  mars    1402    au   15   avril   1403.] 


CHAPITRE  VIIL 

Comment  Jehan  de  Verchin  ,  séneschal  de  Haynnau ,  envoya  ses  lettres 
en  divers  pays  pour  faire  armes. 

Au  commencement  de  cest  an ,  Jehan  de  Verchin , 
chevalier  de  grant  renom,  et  séneschal  de  Haynnau  , 
envoia  en  divers  pays  par  un  sien  hérault  plusieurs 
lectres  aux  chevaliers  et  escuiers,  afin  de  este  (sic) 
fourny  à  faire  aucunes  armes  qu'il  avoit  entreprinses 
à  faire.  Desquelles  lectres  la  teneur  s'ensuit  : 

«  A  tous  chevaliers ,  escuiers  et  gentilz  hommes  de 

1.  Lems.  Suppl.  fr.  9^,  Vérard,  et  l'édit.  de  1572  portent  que 
Thomas  de  Percy  seul  fut  tué ,  et  qu'Henri  de  Percy  ne  fut  que 
prisonnier.  «  Là  fut  occis  Thomas  de  Parsiaque ,  et  Henry,  son 
nepveu ,  prins.  » 


40  CHROMQUE  [1402] 

nom  et  d'armes  ,  sans  reprouche ,  je  ,  Jehan  de  Ver- 
chin  ,  chevalier,  séneschal  de  Haynnau ,  fays  savoir  à 
tous ,  qu'à  l'aide  de  Dieu ,  de  Nostre  Dame ,  de  mon- 
seigneur saint  George  et  de  ma  dame ,  seray,  le  pre- 
mier dimanche  du  moys  d'aoust  prouchain  venant ,  à 
Coussi,  se  je  n'ay  léale  essoine*,  pour  faire  les  armes 
qui  cy-après  sont  escriptes,  pardevant  mon  très  re- 
double seigneur,  monseigneur  le  duc  d'Orléans ,  le- 
quel m'a  accordé  la  place.  S'il  est  donques  gentil 
homme ,  tel  que  dessus  est  dit ,  qui  accorder  les  me 
vueille  :  premièrement,  le  gentil  homme  qui  accorder 
me  vouldra  mon  emprinse ,  sera  monté  à  cheval  en 
selle  de  guerre  sans  nulle  maistrise,  et  serons  armez 
pour  noz  corps  comme  il  nous  plaira  et  aurons  targes 
sans  couverture  ne  ferreure,  de  fer  ne  d'acier,  et  aurons 
chascun  une  lance  de  guerre  où  ne  pourra  avoir 
agrape  ne  rondelle,  et  une  espée.  Si  assemblerons  des- 
dictes lances  une  fois,  et  assenez  desdictes  lances  ou 
non,  chascun  ostera  sa  targe  a  par  lui  et  prendra  son 
espée  sans  aide  d'autrui.  Si  en  ferons  vingt  cops  sans 
reprinse.  Et  je ,  pour  honneur  de  la  compaignie  et 
pour  le  plaisir  que  le  gentil  homme  m'aura  fait  d'a- 
complir  madicte  enlreprinse,  le  délivreray  prestement 
à  pié  se  je  n'ay  essoine  de  mon  corps,  sans  ce  que 
nous  prenons  ne  ostons ,  lui  ou  moy,  pièces  de  har- 
nois  pour  les  espées  à  cheval  si  non  que  chascun 
pourra  prendre  autre  visière  et  ralonger  ses  plates  s'il 
lui  plaist,  de  tel  nombre  de  cops  d'espée  qu'il  me 
aura  voulu  deviser,  et  de  dagues  aussi,  quant  il  m'aura 
affermé  d'acomplir  ma  dessusdicte  emprinse,  pourtant 

i.  Empêchement  ou  excuse  légitime.  (Voy.  la  note  de  la  p.  26.) 


[U02]  D'ENGUERRAN  DE  MONSÏRELET.  ki 

que  ledit  nombre  de  cops  se  puist  fournir  dans  la 
journée,  à  telles  reprinses  que  je  lui  deviseray,  et 
pareillement  de  tant  de  cops  de  hache  que  deviser  me 
vouldra.  Mais  pour  les  haches  se  pourra  armer  chas- 
cun  comme  il  lui  plaira.  Et  s'il  advenoit  aussi ,  que  jà 
ne  puist  advenir,  que  en  faisant  lesdictes  armes  Tun 
de  nous  deux  feust  blécié  tant  que  pour  la  journée  les 
armes  ne  peussent  estre  parfaictes,  qui  adonc  seroient 
emprinses  par  nous  deux  ,  l'autre  ne  seroit  en  riens 
tenu  de  le  actendre  pour  les  parfaire,  ains  seroit  quicte 
d'icelles.  Et  quant  je  auray  acompli  ce  que  dessus 
est  dit  ou  que  le  jour  sera  passé ,  je ,  avec  l'aide  de 
Dieu ,  de  Nostre-Dame ,  de  monseigneur  Saint  George 
et  de  ma  dame,  me  partiray  de  ladicte  ville,  se  je  n'ay 
essoine  de  mon  corps,  pour  aler  à  Saint- Jacques  en 
Galice.  Et  tous  les  gentilz  hommes  de  la  condicion 
dessusdicte,  que  je  trouveray  moy  alant  oudit  voyage 
et  retournant,  jusques  en  la  dessusdicte  ville  de  Coucy, 
qui  me  vouldront  faire  tant  de  honneur  et  de  grâce 
de  me  délivrer  de  pareilles  armes  cy-dessus  devisées, 
à  cheval,  et  me  bailler  juge  raisonnable  sans  me 
eslongner  de  mon  droit  chemin  plus  de  vingt  lieues  , 
ne  me  reculer  du  chemin ,  et  me  affermer  que  le  plai- 
sir du  juge  soit  tel  que  lesdictes  armes  soient  com- 
mencées dedens  cinq  jours  que  je  seray  venu  en  la 
ville  où  les  armes  se  devront  faire ,  je ,  à  l'aide  de 
Dieu  et  de  ma  dame ,  si  je  n'ay  loyale  essoine  de  mon 
corps,  quant  il  me  auront  acompli  mon  emprinse  les 
délivreray  prestement  à  pie  et  par  la  manière  cy-des- 
sus devisée ,  de  tel  nombre  ae  cops  d'espée ,  de  hache 
et  de  dague  qu'ilz  me  auront  voulu  deviser  quant  ilz 
commencèrent  à  acomplir  ma  dessusdicte  entreprinse. 


42  CHRONIQUE  [1402] 

Et  s'il  advenoit  que  ung  gentil  homme  et  moy  feis- 
sions  accord  à  faire  lesdictes  armes ,  et  me  eust  donné 
juge  comme  cy-dessus  est  devisé  ,  et  en  alant  devant 
le  juge  en  trouvasse  ung  autre  qui  me  voulsist  faire  les 
armes  pareillement  et  donner  juge  plus  près  de  moy 
que  le  premier,  je  araie  toujours  à  aler  premièrement 
délivrer  cellui  qui  plus  près  juge  me  donroit ,  et  quant 
je  seroie  quicte  de  lui,  je  retourneroie  à  l'autre  pour 
fournir  ce  que  accordé  aurions  ensemble,  se  je  n'avoie 
essoine  de  mon  corps  ;  et  ainsi  pareillement  faire  tout 
le  voiage  durant.  Et  seray  quicte  devant  chascun  juge 
pour  faire  une  fois  lesdictes  armes.  Et  ne  pourra,  ung 
gentil  homme  que  une  fois  faire  armes  avecques  moy 
tout  le  chemin  durant.  Et  aurons  bastons  paraulx  de 
longueur  pour  faire  lesdictes  armes  qui  se  feront ,  la- 
quelle longueur  je  bailleray  quant  je  en  seray  requis. 
Et  seront  tous  les  cops  de  toutes  lesdictes  armes  qui 
se  feront,  depuis  le  bort  des  plates  dessoubz  en  amont. 
Et  afin  que  tous  gentilz  hommes  qui  auront  voulenté 
de  me  délivrer  puissent  sçavoir  mon  chemin,  j'ay 
intencion,  au  plaisir  de  Dieu,  de  passer  par  le  royaume 
de  France  et  de  là  tirer  à  Bordeaulx  et  puis  ou  pays 
jdu  conte  de  Foix ,  de  là  ou  royaume  de  Castille  ,  et 
puis  à  monseigneur  saint  Jacques.  Et  au  retourner, 
s'il  plaist  à  Dieu,  repasseray  par  le  royaume  de  Por- 
tingal ,  et  de  là  ou  royaume  de  Valence ,  ou  royaume 
d'Arragon ,  en  Cathelongne ,  en  Avignon ,  et  puis  ra- 
passeray  parmi  le  dessusdit  royaume  de  France,  pour- 
veu  que  je  puisse  par  les  dessusdiz  pays  seurement 
passer  sans  avoir  empeschement  et  portant  ceste  pré- 
sente emprinse ,  excepté  ceulx  du  royaume  de  France 
et  ceulx  du  pays  de  Haynau.  Et  afin  que  ceste  emprinse 


[i402]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  43 

soit  tenue  véritable ,  j*ay  mis  le  seel  de  mes  armes  à 
cestè  présente  lectre  pour  acomplir  ce  que  dessus  est 
escript  et  signé  de  ma  main.  Qui  fut  faicte  en  l'an  de 
rincarnacion  Nostre  Seigneur  mil  quatre  cens  et  deux, 
le  premier  jour  du  mois  de  juing.  » 

Lequel  séneschal  dessusnommé ,  pour  fournir  et 
acomplir  son  emprinse  ala  à  Coucy,  selon  le  contenu 
de  ses  lectres  cy-devant  escriptes,  et  là ,  fut  par  le  duc 
d'Orléans  très  joieusement  reçeu^  Mais  audit  jour  ne 
comparut  homme  pour  faire  armes  contre  lui.  Et  pour 
tant ,  un  peu  de  jours  ensuivans  se  parti  de  là  pour 
aler  ou  voiage  de  Saint-Jacques  ainsi  que  promis 
l'avoit.  Durant  lequel  voiage  il  fist  armes  en  sept  lieux 
et  par  sept  journées  avant  son  retour.  Auxquelles ,  à 
toutes  les  foiz ,  il  se  porta  si  vaillamment  et  si  honno- 
rablement  que  tous  les  princes  qui  estoient  juges 
d'icelles  armes  furent  contens  de  sa  personne. 

CHAPITRE  IX. 

Comment  Loys,  duc  d'Orléans,  frère  du  roy  de  France,  envoya  lectre« 
au  roy  Henry  d'Angleterre  pour  faire  armes,  et  de  la  respouse 
qu'il  eut. 

En  Tan  mil  quatre  cens  et  deux ,  Loys ,  duc  d'Or- 
léans ,  frère  du  roy  de  France ,  envoia  unes  lectres 
pour  faire  armes ,  au  roy  Henry  d'Angleterre,  dont  la 
teneur  s'ensuit  : 

ce  Très  hault  et  puissant  prince ,  Henry,  roy  d'An- 
gleterre ,  je ,  Loys ,  par  la  grâce  de  Dieu ,  filz  et  frère 
des  roys  de  France ,  vous  escrips  et  faiz  savoir  par 

1 .  L'an  i  400 ,  le  duc  d'Orléans  avait  acheté  la  seigneurie  de 
Coucy  de  Marie  de  Coucy,  veuve  de  Henri ,  duc  de  Bai'. 


44  CHRONIQUE  [1402] 

moy,  qu'à  l'aide  de  Dieu,  de  la  benoiste  Trinité,  pour 
le  désir  que  j'ay  de  venir  à  honneur,  l'emprinse  que  je 
pense  que  vous  devez  avoir  pour  venir  à  proesse  en 
regardant  l'oisiveté  en  quoy  plusieurs  seigneurs  se  sont 
perdus,  extrais  de  royale  lignée,  quant  en  fais  d'armes 
ne  s'emploient ,  jeunesse  qui  mon  cuer  requiert  d'em- 
ploier  en  aucuns  fais  pour  acquérir  honneur  et  bonne 
renommée ,  me  fait  penser  à,  de  présent,  commencer 
à  faire  le  mestier  d'armes.  Plus  honnorablement  ne  le 
pourroie  acquérir,  tout  regardé  ,  que  d'eslre  en  lieu  , 
à  ung  jour  advisé  tant  de  vous  comme  de  moy,  et  en 
une  place  comme  nous  feussions  nous  deux  acom- 
paignez  de  cent,  tant  chevaliers  que  escuiers  de  nom 
et  d'armes  et  sans  aucun  reprouche,  tous  gentilz  hom- 
mes, et  nous  combatre  jusques  au  rendre.  Et,  à  qui 
Dieu  donra  la  grâce  d'avoir  la  victoire,  le  jour,  chascun 
chez  soy  comme  son  prisonnier  pourra  mener  son 
compaignon  pour  en  faire  sa  voulenté.  Et  si  ne  por- 
terons sur  nous  quelque  chose  qui  tourne  à  sort  ou 
invocacion  quelconques  qui  de  l'Eglise  soit  défendue. 
Et  n'y  aura  traict  en  ladicte  bataille ,  fors  que  chascun 
se  aidera  du  corps  que  Dieu  lui  a  preste,  armé  comme 
bon  lui  semblera ,  tant  à  l'un  costé  comme  à  l'autre, 
pour  sa  seureté  ,  aians  bastons  acoustumez.  C'est  as- 
savoir lance,  hache,  espée  et  dague,  et  chascun  de 
tel  avantage  comme  besoing  et  mestier  sera  pour  sa 
seureté  et  pour  soy  aider,  sans  avoir  alênes ,  broches , 
crocqs,  poinçons,  fers  barbelez,  aguilles,  pointes 
envenimées,  ne  rasoirs  ;  comme  pourra  estre  advisé  par 
gens  en  ce  congnoissans ,  qui  seront  à  ce  ordonnez 
tant  d*une  partie  comme  d'autre ,  avec  toutes  les 
seuretez  qui  en  ce  cas  sont  neccessaires. 


[i402]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  4» 

Et  pour  venir  à  l'elTect  d'icelle  journée  désirée ,  je 
vous  fais  assavoir,  qu'à  l'aide  de  Dieu,  de  Nostre  Dame 
et  de  monseigneur  saint  Michel,  vostre  voulenté  sceue, 
je  vouldroie  bien  estre,  acompaigné  du  nombre  des- 
susdit, en  ma  ville  et  cité  d'Angoulesme,  pouracomplir 
à  l'aide  de  Dieu  ce  que  dit  est.  Or  m'est  advis,  que  se 
vostre  courage  est  tel  que  je  pense  pour  ce  fait  acom- 
plir,  vous  pourrez  venir  jusques  à  Bordeaulx,  et  là,  es 
marches  nous  deux  nous  trouverons,  pour  oultrer 
nostre  journée  qui  pourra  estre  advisée  tant  de  vos 
gens  comme  des  miens  commis  à  ce  aians  pleine  puis- 
sance comme  se  nous  y  estions  en  nos  propres  per- 
sonnes. Très  hault  et  puissant  prince,  mandez  moy  et 
faictes  savoir  en  ce  cas  vostre  voulenté  pour  acomplir 
les  choses  dessusdictes,  et  vueillez  abréger  le  temps  de 
en  mander  vostre  plaisir.  Car  je  pense  que  vous  povez 
savoir  que  en  tous  faiz  d'armes  bien  advisé  le  plus 
brief  compte  est  le  meilleur ,  principalement  et  géné- 
ralement aux  roys,  aux  princes  et  aux  seigneurs,  et  en 
ad  visant  tant  par  man  démens  comme  par  escrips  en 
ceste  emprinse  n'en  pourroit  venir  entre  vous  et  moy 
que  empeschement  de  fais  neccessaires  qui  sont  ou 
pevent  estre  en  noz  mains.  Et  pour  ce,  afin  que  vous 
sachez  et  congnoissez  que  ce  que  je  vous  escrips  et 
mande  je  vueil  acomphr  à  l'aide  de  Dieu,  je  me  suis 
soubscript  de  ma  propre  main ,  et  si  ay  scellé  de  mes 
propres  armes  ces  présentes  lectres,  en  mon  chasleP, 
escriptes  le  vu®  jour  du  mois  d'aoust,  l'an  mil  quatre 
cens  et  deux.  » 

i.  Le  ms.  Suppl,  fr.  93,  ajoute  de  Coachy,  Cou  ci. 


46  CHRONIQUE  [4402] 

S'ensuit  la  première  lectre  de  response  du  roy  Henry  d'Angleterre  aux 
lectres  du  duc  d'Orléans. 

«  Henry,  par  la  grâce  de  Dieu  roy  de  France  et 
d'Angleterre  et  seigneur  d'Yllande,  à  liault  et  puissant 
prince,  Loys  de  Valois,  ducd'Orlëans.  Vousescripvons, 
mandons  et  faisons  savoir  que  nous  avons  veues  voz 
lectres  et  requeste  d'armes  dont  la  teneur  s'ensuit  : 
«  A  très  hault  et  puissant  prince,  Henry,  etc.  »  Parla 
teneur  desquelles  nous  povons  bien  apparcevoir  à  qui 
elles  adressent.  Néantmoins  il  est  à  nous  comme  pour- 
roit  estre  entendu  par  ce  que  vous  avez  mandé ,  nous 
en  avons  grans  merveilles  pour  les  causes  qui  s'en- 
suivent :  premièrement,  entre  les  trêves  prinses  et 
jurées  entre  nostre  très  cher  seigneur  et  cousin,  le  roy 
Richart,  nostre  derrenier  prédécesseur,  que  Dieu 
absoille ,  et  vostre  seigneur  et  frère ,  lesquelles  vous 
mesmes  avez  jurées  à  tenir  et  qui  sont  affermées  par 
vostredit  seigneur  et  nous,  secondement  l'aliance  qui 
fut  pourparlée  entre  nous,  et  vous  à  Paris,  et  aussi  par 
les  seremens  que  vous  baillastes  en  noz  mains  et  es 
mains  de  nos  très  chers  chevaliers  et  escuiers,  mes- 
sire  Thomas  d'Espinguen ,  messire  Thomas  Rampston 
et  Jehan  Marburi ,  de  la  bonne  amitié  et  aliance  que 
vous  promistes  à  nous  tenir.  Desquelles  lectres  de 
vostre  aliance  scellées  de  vostre  grant  seel  la  teneur 
s'ensuit  :  Ludoi^icus,  etc.  Or,  puis  qu'ainsi  est  que  vous 
avez  commencé  devers  nous,  contre  raison,  pour  les 
causes  dessus  dictes,  comme  il  nous  semble,  qu'il  nous 
soit  par  vous  envoyé,  nous  voulons  respondre  en  la 
manière  qui  s'ensuit.  C'est  à  dire  que  nous  voulons 
bien  que  Dieu  et  tout  le  monde  sache ,  qu'il  n'a  esté 


[1402]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  47 

ne  n'est  nostre  enlencion  de  aler  contre  chose  c{ue 
nous  aions  promis  en  nostre  dëfault  ne  par  nous  com- 
mencié ,  mais  puis  que  vous  avez  ainsi  commencé  en 
vostre  personne  devers  nous ,  vous  prions ,  mandons 
et  faisons  savoir  que  la  pareille  lectre  d'aliance  que 
vous  avez  reçeue  de  nous ,  cassons ,  adnuUons  et  ré- 
voquons tant  qu'est  en  nous ,  et  tenons  pour  nulle 
amitié,  amour,  aliance  doresenavant ,  et  ce  en  vostre 
défault.  Car  il  nous  semble  que  nul  prince,  seigneur, 
chevalier  ne  autre  de  quelque  estât  qu'il  soit,  ne  doit 
demander  ne  faire  armes  soubz  icelle  aliance  et  amitié. 
Et  pour  ce  nous  vous  quictons  devers  vous  toute  nostre 
aliance  et  amitié ,  et  vous  respondons  à  vostre  lectre 
de  requeste  combien  que  considéré  la  dignité  que  Dieu 
nous  a  donnée  et  là  où  Dieu  nous  a  mis  de  sa  bonne 
grâce ,  ne  devrions  respondre  à  nul  tel  fait  si  non  de 
pareil  estât  et  dignité  que  nous  sommes ,  si  faisons  à 
vous  savoir  que  là  où  il  est  contenu  en  vostre  lectre 
que  l'emprinse  que  vous  pensez  que  nous  devons  avoir 
pour  venir  à  proesse  regardant  l'oisiveté,  il  est  vray 
que  nous  ne  sommes  point  tant  emploiez  en  armes  et 
honneurs  comme  noz  nobles  progéniteurs  ont  esté/' 
Mais  Dieu  est  tout  puissant  de  nous  mectre  à  poursuir 
leurs  fais  quant  lui  plaira ,  lequel  par  toute  l'oisiveté 
que  nous  avons  eu  de  sa  bonne  grâce  tousjours  à 
gardé  nostre  honneur.  Et  quant  à  ce  que  vous  désirez 
d'estre  à  lieu  et  à  jour  regarder,  tant  de  nous  comme 
de  vous,  en  une  place  où  nous  feussions  nous  deux 
acompaignez  chascun  de  son  costé  de  cent  chevaliers 
et  escuiers  de  nom  et  d'armes  et  gentilz  hommes  sans 
avoir  reprouche,  à  nous  combattre  jusques  au  rendre, 
vous  faisons   savoir  qu'il  n'a  esté  veu  devant  ceste 


48  CHRONIQUE  [U02] 

heure  que  aucuns  de  nos  nobles  progéniteurs  roys  ait 
esté  ainsi  infesté  par  aucunes  personnes  de  mendre 
estât  qu'il  n'estoit  lui  mesmes ,  ne  qu'il  n'avoit  mis,  ne 
emploie  son  corps  en  tel  fait  avecques  cent  personnes 
ou  autre  nombre,  pour  telle  cause.  Car  il  nous  semble 
que  ce  que  ung  prince  roy  fait ,  il  le  doit  faire  à  l'on- 
neur  de  Dieu  et  commun  prouffit  de  toute  cbrestienté 
ou  de  son  royaume ,  et  non  pas  pour  vaine  gloire ,  ne 
pour  nulle  convoitise  temporelle.  Et  nous  voulons  par 
tout  conserver  Testât  que  Dieu  nous  a  donné ,  prins  à 
nous  tel  propos  que  à  quelque  beure  qui  nous  plaira  et 
semblera  mieux  expédient ,  à  Tonneur  de  Dieu  et  de 
nous  et  de  nostre  royaume ,  nous  venrons  personelle- 
ment  en  nostre  pays  pardelà ,  acompaigné  de  tant  de 
gens  et  telz  comme  il  nous  plaira,  lesquelz  nous  répu- 
tons  tous  noz  loiaulx  serviteurs,  subgetz  et  amis,  pour 
y  conserver  nostre  droit.  Ou  quel  temps,  se  vous  pen- 
sez qu'il  soit  bon  à  faire ,  vous  vous  pourrez  mectre 
avant  avec  tel  nombre  de  gens  que  bon  vous  semblera, 
pour  vous  acquérir  honneur  en  acomplissement  de 
vostre  courageux  désir.  Et  se  Dieu  plaist  et  Nostre 
Dame  et  monseigneur  saint  George,  vous  n'en  partirez 
sans  estre  respondu  à  vostredicte  requeste ,  tellement 
que  vous  en  devrez  estre  tenu  pour  respondu,  soit 
pour  combatre  entre  noz  deux  personnes  autant 
comme  Dieu  vouldra  souffrir,  laquelle  chose  nous 
désirons  plus  que  autrement  pour  eschever  l'effusion 
du  sangchrestien,  ou  autrement  en  plus  grant  nombre. 
Et  Dieu  scet,  et  voulons  que  tout  le  monde  sache,  que 
ceste  nostre  response  ne  procède  point  d'orgeuil ,  ne 
de  présumpcion  de  cuer,  ne  pour  mectre  en  reprouche 
nul  preudhomme  qui  son  honneur  a  cher,  mais  seule- 


[1402]  D'ENGLERRAN  DE  MOJNSTRELET.  49 

ment  pour  faire  abatre  la  haultesse  de  cuer  et  surcui- 
dance  de  cellui ,  quel  qu'il  soit ,  qui  ne  scet  discerner 
en  quel  estât  il  est  lui  mesmes.  Et  se  vous  voulez  que 
tous  ceulx  de  vostre  partie  soient  sans  reprouche, 
gardez  vos  lectres.  voz  promesses  et  vostre  seel  que 
m'avez  fait  devant  ceste  heure.  Et  pour  ce  que  nous 
voulons  que  vous  sachez  que  celle  nostre  response,  la- 
quelle vous  escripvons  et  mandons,  procède  de  nostre 
certaine  science,  et  que  nous  l'acomplirons  en  nostre 
droit ,  se  Dieu  plaist ,  nous  avons  seeilé  du  seel  de  noz 
armes  ces  présentes  lectres.  Donné  en  nostre  court 
de  Londres,  le  v^  jour  du  mois  de  décembre,  l'an 
de  grâce  mil  quatre  cens  et  deux,  et  de  nostre 
règne  le  Iv^  » 

S'ensuit  la  lectre  de  l'aliance  jà  pieça  faicte  entre  le  duc  d'Orléans  et  le 
duc  Henry  de  Lenclastre,  avant  qu'il  feust  fait  roy  d'Angleterre. 

«  Loys,  duc  d'Orléans,  conte  de  Valois,  de  Blois  et 
de  Beaumont,  à  tous  ceulx  qui  ces  présentes  lectres 
verront,  salut  et  dilection.  Savoir  faisons  par  ces  pré- 
sentes que  jà  soit  ce  que  entre  hault  et  puissant  prince, 
nostre  très  cher  cousin ,  Henry,  duc  de  Lenclastre  ^  et 
nous ,  soit  donné  dilection  et  affection ,  néantmoins , 
nous,  désirans  avoir  plus  ferme  amitié  et  aliance  en- 
semble ,  actendu  que  nulle  chose  en  ce  monde  ne  se 
peut  à  peine  trouver  meilleure ,  ne  plus  plaisant ,  ne 
plus  prouffitable  de  ce  ,  ou  nom  de  Dieu  et  de  la  très 
saincte  Trinité ,  qui  est  très  bel  exemple  et  aussi  ferme 

i.  Le  ms.  Sitppl.  fr.  93,  porte  :  «  Henry,  duc  de  Lenclastre 
et  Herosdie,  comte  d'Erby,  Lincelne,  Leychestre  et  Northanip- 
ton.  » 


50  CHROINIQUE  [1402] 

et  estable  fondement  en  parfaicte  charité  et  amitié,  ne 
sans  le  bras  de  sa  grâce  riens  ne  se  peut  bien  ne  prouf- 
fitablement  mectre  à  fin,  Nous,  en  forme  et  manière 
que  ceste  nostre  amitié  soit  réputée  honnorable  et 
honneste ,  sommes  venus  et  venons  à  faire  aliance  et 
confédéracion  en  ceste  manière  : 

Premièrement.  Chascun  de  nous  tient  estre  raison 
et  appreuve  moult  que  en  ceste  aliance  soient  exceptez 
tous  ceulx  qui  sembleront  à  chascun  de  nous  estre 
exceptez  au  regard  de  honnesteté,  et  pour  ce  nous 
exceptons  de  nostre  fait  ceulx  qui  s'ensuivent  :  Pre- 
mièrement, nostre  très  hault  et  puissant  prince  et  mon 
très  redoublé  seigneur,  Charles,  par  la  grâce  de  Dieu 
roy  de  France ,  monseigneur  le  Daulphin ,  son  ainsné 
filz  et  tous  les  autres  filz  et  enfans  de  mondit  seigneur, 
madame  la  royne  de  France  et  nos  très  chers  oncles , 
les  ducs  de  Berry  et  de  Bourgongne  et  de  Bourbon , 
très  nobles  princes  nos  très  cliers  cousins,  le  roy  des 
Rommains  et  de  Boesme  ,  le  roy  de  Hongrie,  son  frère, 
et  leurs  oncles ,  et  Precop ,  marquis  de  Morienne ,  et 
aussi  tous  noz  cousins  plus  prouchains  et  tous  autres 
de  nostre  sang,  présens  et  avenir,  tant  masles  comme 
femelles,  et  nostre  très  cher  père,  le  duc  de  Milan,  la 
fille  duquel  nous  avons  à  femme,  pour  laquelle  affinité 
nous  appartient  estre  favorable  à  son  bien  et  honneur; 
et  très  nobles  princes  nos  très  chers  cousins ,  le  roy 
de  Caslille,  le  roy  d'Escoce  et  tous  autres  aliez  à  mon- 
dit seigneur,  ausquelz  il  nous  fault  adhérer  avec  mon- 
dit seigneur ,  et  nostre  très  cher  cousin  le  duc  de  Lor- 
raine, le  conte  de  Clèves,  le  seigneur  de  Cliçon  et  tous 
nos  vassaulx  et  obligez  par  foy  et  serement ,  lesquelz 
nous  devons  estre  gardez  de  mal  pour  ce  qu*ilz  se  sont 


[1402]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  51 

adonnez  à  nos  services  et  commandemens  ;  et  finable- 
ment  tous  ceulx  qui  sont  noz  aliez,  ausquelz  appartient 
garder  et  tenir  noz  convens. 

Item,  entre  ledit  duc  de  Lenclastre  et  nous,  sera 
tousjours  sans  intermission  bonne  affection  de  vraie 
dilection  et  de  pure  amour,  comme  doit  estre  entre 
vrais  et  honnestes  amis. 

Item ,  chascun  de  nous  sera  tousjours  et  en  tous 
lieux  amy  et  bien  vueillant  l'un  de  l'autre  et  ennemi  de 
ses  ennemis,  ainsi  qu'il  convient  à  honneur  et  louenge 
de  l'un  et  de  l'autre. 

Item ,  en  tous  temps ,  en  tous  lieux  et  en  tous  cas , 
causes  et  besongnes ,  chascun  de  nous  pourchacera , 
gardera  et  défendra  le  salut,  le  bien  et  estât  de  l'autre, 
tant  en  paroles  comme  en  fais,  diligemment  et  soigneu- 
sement ,  tant  comme  faire  se  pourra  honnorablement 
et  honnestement. 

Item ,  en  temps  et  en  cas  de  discord  et  de  guerre , 
nous  aiderons  et  défendrons  l'un  l'autre  à  grant  désir 
pour  vouloir  et  parfaire  œuvre  envers  et  contre  tous 
princes,  seigneurs,  barons  et  toute  autre  personne  sin- 
gulière, communaulté,  collège,  université,  de  quelque 
seigneurie,  dignité  ou  estât,  degré  ou  condicion  qu'ilz 
soient,  par  toutes  voies  et  remède,  engins,  consaulx, 
forces,  aides,  gens  d'armes,  ost  et  autres  subsides  que 
nous  pourrons  et  scaurons.  Et  chascun  de  nous  se 
lèvera,  résistera  et  combatra  contre  tous  les  adversaires, 
guerroieurs  et  ennemis  de  l'autre,  et  se  y  efforcera  de 
toute  pensée ,  conseil  et  œuvres  licites ,  exceptez  tous- 
jours,  comme  dit  est,  les  dessusnommez. 

Item,  les  choses  dessusdictes  se  feront,  tenront,  gar- 
deront et  dureront  tant  comme  les  trêves  présentes , 


ii'È  CHRONIQUE  [1402] 

faictes  entre  mondit  seigneur  et  le  roy  d'Angleterre 
dureront.  Et  se  meilleure  paix  se  fait,  ils  dureront  tant 
comme  icelle  paix  durera  entre  eulx  sans  enfraindre. 
En  tesmoing  et  fermeté  de  ce ,  nous  avons  fait  faire  et 
escripre  ces  présentes  lectres  et  y  mectre  nostre  seel 
pendant.  Donné  à  Paris,  le  xvn^jour  de  juing,  Tan  de 
grâce  mil  trois  cens  quatre  vings  seize  ^  » 

S'ensuit  la  seconde  lectre  du  duc  d'Orléans  répliquant  aux  premières 
lectres  du  roy  Henry  d'Angleterre. 

«  Hault  et  puissant  prince,  Henry,  roy  d'Angleterre, 
je,  Loys,  par  la  grâce  de  Dieu  filz  et  frère  des  roys 
de  France,  duc  d'Orléans,  etc.  Vous  escrips,  mande  et 
faiz  savoir,  que  j'ay  reçeu  à  bonne  estrainne  le  pre- 
mier jour  de  janvier^,  par  Lanclastre,  roy  d'armes, 
vostre  liérault,  les  lectres  que  escriptes  m'avez,  faisans 
response  à  aucunes  autres  lectres  que  mandées  et 
escriptes  vous  avoye  par  Champaigne,  roy  d'armes,  et 
par  Orléans,  mon  hérault,  et  ay  bien  entendu  le  con- 
tenu d'icelles. 


1.  Paris,  17  juin  1396,  sic  dans  le  ms.  Suppl.  fr.  93.  Il  y  a 
ici  erreur  de  date  ,  car  l'original  de  ce  traité,  qui  est  en  latin, 
est  ainsi  daté  en  toutes  lettres.  Datum  Parisius,  clic  décima  sep- 
tima  mensis  julii  j  anno  Domini  millesimo  trecrntesimo  nonagesimo 
nonn. 

2.  C'était  en  effet  une  habitude  du  temps  de  donner  des 
etrennes  le  premier  jour  de  janvier.  Et  même  on  appelait  ce  jour, 
comme  aujourd'hui ,  le  jour  de  l'an,  ainsi  qu'on  le  voit  par  le  pas- 
sage suivant  d'un  compte  de  l'an  1458.  a  A  madame  Jehanne , 
fille  du  Roy  nostre  sire ,  duchesse  de  Bourbonnois  et  d'Auvergne, 
que  le  Roy  nostredit  seigneur  lui  avoit  donné  pour  ses  estrennes 
dudit  jour  de  Ctin ,  premier  dudit  mois  de  janvier,  la  somme  de 
v''  1.  t.  « 


[1402]  D'ENGUERRAN  DE  MOJNSTRELET.  53 

Et  quant  à  ce  que  vous  ignorez  ou  voulez  ignorer , 
que  vous  ne  sçavez  se  mesdictes  lectres  se  adressent  à 
vous ,  vostre  nom  y  est ,  lequel  vous  prinstes  sur  fons 
et  que  vostre  père  et  mère  vous  appelloient.  De  la 
dignité  que  vous  tenez  je  escrips  au  long ,  mais  je  ne 
appreuve  point ,  ne  ne  vouldroie  en  ce  approuver  la 
manière  comment  vous  y  estes  venu.  Mais  sachez  de 
vray  que  mesdictes  lectres  s  adressent  à  vous. 

Quant  à  ce  que  vous  m'avez  escript  que  vous  avez 
merveille  de  la  requeste  que  je  vous  ay  faicte,  consi- 
dérées les  trêves  prinses  par  mon  très  redoubtè  prince, 
monseigneur  le  roy  de  France  d'une  part,  et  hault  et 
puissant  prince  le  roy  Richard ,  mon  nepveu  et  vostre 
seigneur  lige,  derrenier  trespassé,  Dieu  scet  par  qui*, 


i .  Richard  II  fut  déposé  le  !20  septembre  1 399.  Son  cousin,  Henri 
de  Lancastre ,  petit-fils  du  fameux  prince  Noir,  lui  succéda  sous  îe 
nom  de  Henri  IV  et  fut  couronné  le  13  octobre  suivant.  Richard 
mourut  en  prison  dans  le  château  de  Pontefract,  en  West-Riding, 
le  24  février  1400.  Les  circonstances  mystérieuses  de  sa  mort  ont 
donné  naissance  à  trois  opinions  différentes.  L'une,  qu'il  fut  tué 
par  sir  Piers  Exton  qui  était  entré  dans  sa  prison  avec  cinq  assas- 
sins. L'autre,  qu'il  se  laissa  mourir  de  faim  dans  sa  prison,  en  ap- 
prenant la  défaite  de  ses  partisans.  Et  c'est  ce  que  dit  Walsingham. 
Une  dernière  opinion,  fut  qu'on  le  laissa  mourir  de  faim  d'après 
les  ordres  de  Henri  de  Lancastre.  Le  judicieux  Lingard  n'ose  pas 
conclure  ici ,  bien  que  la  chose  semble  facile ,  surtout  par  un  té- 
moignage de  l'archevêque  Scrope,  témoignage  qu'il  rapporte  lui- 
même  ,  et  que  voici  :  Vbi  eum  hreviter  [  ut  vulgariter  dicitur  quin- 
deeim  die  s  et  totidem  noctes ,  in  fame^  siti  et  frigore  vexaverunt  et 
crucifîxerunt  ;  et  tandem  morte  turpissima ,  adhuc  regno  nostro 
Anglidd  penitus  incognita  ,  sed  gratin  divina  penitus  non  celanda , 
interimerunt  et  occiderunt.  Quoi  qu'il  en  soit ,  en  France ,  on  crut 
généralement  que  la  mort  de  Richard  II  avait  été  le  résultat  d'un 
crime.  Son  successeur,  bien  qu'en  traitant  avec  la  France ,  y  était 


54  CHRONIQUE  [1402] 

d'autre  part,  et  que  aussi  vous  dictes  par  vosdictes 
lectres  que  par  aucune  aliance  faicte  envers  nous  deux, 
laquelle  vous  m'avez  envoiée  de  mot  à  mot,  je  la 
récite  pour,  les  voians  ,  mieulx  informer  en  vous  de- 
monstrant ,  veu  mon  propos  que  lors  avoie  et  au- 
ray,  se  Dieu  plest,  toute  ma  vie,  c'estassavoir  de 
garder  l'aliance,  se  envers  vous  n'eust  eu  aucun  dé- 
fault. 

Premièrement ,  d'avoir  entreprins  encontre  vostre 
lige  et  souverain  seigneur  le  roy  Richard,  que  Dieu 
pardoint,  ce  que  ayez  fait;  qui  estoit  alië  de  mon  très 
redoublé  seigneur,  monseigneur  le  roy  de  France, 
tant  par  mariage  comme  par  escripz  scellez  de  leurs 
seaulx.  En  quoy  nous  jurasmes ,  c'estassavoir  ceulx  de 
leur  lignage  d'un  costé  et  d'autre,  comme  il  appert  par 
les  lectres  faictes  pour  le  temps ,  ilz  assemblèrent  de- 
vers monseigneur  et  vostre  seigneur  dessusdit,  vous 
estans  en  sa  compaignie  et  plusieurs  autres  de  son 
lignage.  Et  povez  congnoistre  et  apparcevoir  par  mes- 
dictes  lectres,  dont  vous  m'avez  envoie  la  copie,  se  ceulx 
qui  estoient  par  avant  allez  de  mondit  seigneur  ne 
sont  point  exceptez.  Et  si  povez  savoir  se  ce  seroitbien 
bonnes  te  chose  à  moy  d'avoir  aliance  à  vous  de  pré- 
sent. Car  au  temps  que  je  fis  ladicte  aliance  je  n'eusse 
cuidié,  ne  pensé  que  vous  eussiez  fait  contre  vostre 
roy  ce  qui  est  congneu  et  que  chascun  scel  que  vous 

regardé  comme  un  cruel  usurpateur.  C'est  ce  que  démontre  claire- 
ment une  pièce  onginale  du  Trésor  des  Charles.  C'est  une  pro- 
messe de  Henri  IV  de  garder  les  trêves  jurées  par  son  prédéces- 
seur, où  le  secrétaire  du  roi  de  France  n'a  pas  hésité  à  mettre  au 
dos  la  note  suivante  :  Littere  Henrici  Lartcastrie  dicentis  se  esse 
regem  Anglic  ,  per  quas  pmmittit  tenere  trcugas. 


[1402]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  55 

avez  fait.  Et  pour  ce  que  vous  dites  que  nul  seigneur 
ne  chevalier,  de  quelque  estât  qu'il  soit,  ne  doit  de- 
mander à  faire  armes  sans  rendre  leurs  aliances  avant 
qu'on  feist  ceste  entreprinse,  je  ne  sçay  se  à  vostre  sei- 
gneur le  roy  Richard  vous  rendistes  le  serement  de 
feaulté  que  vous  aviez  à  luy  avant  que  vous  procédis- 
siez  contre  sa  personne  par  la  manière  que  avez  fait. 
Et  quant  à  la  quictance  que  vous  me  faictes  avant  que 
vous  me  respondez  à  la  promesse  que  faicte  m'avez, 
comme  il  appert  par  les  lectres  sur  ce  faictes  que  je 
ne  puis  avoir,  sachez  que  depuis  que  je  sceuz  le  fait 
que  vous  feistes  à  vostre  lige  seigneur ,  je  n'euz  appa- 
rence que  vous  deussiez  tenir  àmoy,  ne  aultrui,  quelz- 
conques  convenances  que  vous  deussiez  avoir  fait.  Et 
devez  penser  et  assez  congnoistre  que  je  n'ay  vouloir 
d'avoir  aliance  à  vostre  personne. 

Quant  à  la  considëracion  que  povez  avoir  à  la  di- 
gnité en  quoy  vous  estes,  je  ne  pense  que  la  vertu 
divine  vous  y  ait  mis,  Dieu  le  scet  et  peut  bien  savoir, 
et  avoir  dissimulé ,  comme  il  a  fait  plusieurs  princes 
régner  et  à  la  fin  de  leur  confusion.  Et  à  me  comparer 
à  vostre  personne,  point  n'en  est  besoing ,  regardant 
mon  honneur. 

A  ce  que  vous  me  rescripvez  que  pour  l'oisiveté 
que  vous  avez  eu  vostre  honneur  a  tousjours  bien 
esté  gardé ,  assez  est  le  contraire  sceu  par  toutes 
contrées. 

Quant  à  la  venue  que  vous  pensez  à  faire  pardeçà 
sans  le  me  mander  quant  ne  où  ce  sera ,  rescripvez 
le  moy  ou  le  me  mandez ,  et  je  vous  asseure  que  vous 
orrez  nouvelles  sans  guères  actendre,  de  tout  mon  vou- 
loir, pour  faire  et  parfaire  à  l'aide  de  Dieu,  se  ay  santé. 


m  CHRONIQUE  [4  402] 

ce  que  j'ay  escript  par  \os  autres  lectres  se  à  vous  ne 
tient. 

Et  ce  que  vous  me  rescripvez  que  voz  progéniteurs 
n'ont  point  acoustumez  d'estre  ainsi  infestez  de  men- 
dres  personnes  qu'ilz  n'estoient  eulx  mesmes,  qui  ont 
esté  et  qui  sont  les  miens,  n'est  jà  besoin  g  que  j'en  soie 
mon  liérault ,  il  est  congneu  par  tout  pays ,  et  quant  à 
moy  je  me  sens  sans  reprouclie ,  la  Dieu-niercy  ,  et  ay 
tousjours  fait  ce  que  loial  preudomme  doit  faire  envers 
Dieu,  comme  envers  monseigneur  et  son  royaume. 
Qui  fait  ou  a  fait  autrement ,  et  eust  tout  le  monde 
en  sa  main,  si  n'a-il  riens  et  n'est  mie  à  priser. 

Quant  à  ce  que  vous  rescripvez  que  ce  que  ung 
prince  roy  doit  faire  il  le  doit  faire  à  l'onneur  de  Dieu, 
au  commun  prouffit  de  toute  chrestienté  et  de  son 
royaume ,  et  non  point  par  vaine  gloire  et  pour  nulle 
convoitise  temporelle,  je  vous  respons  que  c'est  bien 
dit,  mais  se  vous  l'eussiez  fait  en  vostre  pays  le  temps 
passé ,  plusieurs  choses  par  vous  faictes  n'eussent  pas 
esté  exécutées  ou  pays  où  vous  demourez. 

Quant  à  comparer  ma  très  redoubtée  dame,  ma- 
dame la  royne  d'Angleterre,  vostre  rigueur  et  vostre 
cruaulté ,  qui  est  venue  désolée  en  ce  paj'S  de  son  sei- 
gneur qu'elle  a  perdu,  desnuée  de  son  douaire  que 
vous  détenez ,  despoullez  de  son  avoir  qu'elle  emporta 
pardelà  et  qu'elle  avoit  par  son  seigneur,  où  est  cellui 
qui  veult  avoir  honneur,  qui  ne  se  monstre  pour  sous- 
tenir  son  fait?  Où  sont  tous  nobles  qui  doivent  garder 
en  tous  estas  les  drois  des  dames  vefves  et  des  pucelles, 
de  si  belle  vie  comme  tous  scevent  que  estoit  ma  des- 
susdicte  dame  et  nièpce?  Et  pour  ce  que  je  lui  appar- 
tiens de  si  près  comme  chascun  scet,  me  acquitant 


[1402]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  fîT 

devers  Dieu  et  envers  elle  comme  son  parent,  vous 
respons  aux  poins  que  vous  me  dictes,  que  pour  esche- 
ver  l'elTusion  du  sang  humain ,  vous  estant  venu  par- 
deçà  et  moy  estant  venu  à  l'encontre  de  vous,  me 
respondrës  plus  voulentiers  de  corps  à  corps  ou  de 
plus  grant  nombre  que  de  présent  ne  m'escripvez,  qu'à 
l'aide  de  Dieu,  de  la  benoiste  vierge  Marie  et  de  mon- 
seigneur saint  Michel,  sceue  de  vous  laresponse  de  ces 
lectres ,  soit  corps  à  corps  ou  nombre  à  nombre ,  soit 
povoir  à  povoir,  vous  trouverez  en  faisant  mon  devoir 
et  gardant  mon  honneur  telle  response  par  effect 
comme  en  tel  cas  appartient.  Et  vous  mercie  pour 
ceulx  de  mon  costë ,  que  de  leur  sang  avez  plus  grant 
pitié  que  n'avez  eu  de  vostrelige  et  souverain  seigneur. 
Et  afin  que  vous  congnoissez  et  sachez  que  ce  que  je 
vous  escrips  et  mande  je  vueil  acomplir  à  l'aide  de 
Dieu ,  j'ay  cy  fait  mectre  le  seel  de  mes  armes  et  me  y 
suis  soubscript  de  ma  propre  main,  lendemain  du  jour 
Nostre  Dame  xxvi**  jour  de  mars,  l'an  mil  quatre  cens 
et  deux.  » 

S'ensuit  la  seconde  lectre  du  roy  Henry  d'Angleterre,  dupliquant 
à  la  seconde  lectre  du  duc  d'Orléans. 

«  Henry,  par  la  grâce  de  Dieu  roy  de  France  et 
d'Angleterre,  seigneur  d'Irlande.  Loys  de  Valois,  duc 
d'Orléans  !  nous  vous  escripvons ,  mandons  et  faisons 
savoir  que  nous  avons  veu  unes  lectres  de  vostre  part, 
le  derrenier  jour  de  ce  présent  mois  d'avril ,  que 
nous  avez  envolées  par  Champaigne,  roy  d'armes,  et 
Orléans ,  vostre  hérault ,  en  cuidant  avoir  donné  res- 
ponse à  noz  lectres  par  vous  reçeues  le  premier  jour 
de  janvier  derrenier  passé ,  par  Lanclastre ,  roy  d'ar- 


58  CHRONIQUE  [4402] 

mes,  nostre  hërault.  Laquelle  vostre  lectre  porte  date 
du  XXVI*  jour  du  mois  de  mars,  mil  quatre  cens  et  deux, 
et  avons  bien  entendu  le  contenu  d'icelles.  Et  jà  soit 
ce  que  toutes  choses  considérées  et  par  espécial  Testât 
où  Dieu  nous  a  mis ,  nous  ne  deussions  respondre  à 
vostre  requeste  que  faicle  nous  avez ,  ne  aux  réplica- 
cions  adjoustées  à  icelles ,  toutesfois,  puisque  vous* 
touchez  nostre  honneur,  nous  vous  voulons  respondre, 
voiant  et  considérant  qu'en  vostre  première  requeste 
d'armes  à  nous  faicte,  à  laquelle  nous  vous  donnasmes 
response,  vous  prétendistes  icelles  avoir  procédé  d'en- 
tier désir  et  jeunesse  de  cuer  pour  vous  acquérir  hon- 
neur et  bon  renom  à  commencer  à  venir  et  vouloir 
savoir  le  mestier  d'armes.  Et  nous  semble  par  vostre 
présent  escript  que  icellui  vostre  désir  avez  grande- 
ment tenu  en  frivoles  et  en  paroles  de  tençon  et  de 
despit,  en  diffamant  nostre  personne ,  cuidant  par 
aventure  que  ce  tourneroit  à  la  confusion  de  nous,  ce 
que  Dieu  peut  bien  tourner  à  la  vostre,  et  à  bon  droit. 
Si  sommes  pour  tant  esmeuz,  et  non  pas  sans  cause 
raisonnable,  de  vous  donner  response  aux  principaulx 
poins  comprins  en  vosdictes  lectres  par  manière 
comme  cy-après  pourrez  plus  pleinement  apparce- 
voir,  bien  pensant  et  considérant  que  point  n'appar- 
tient à  nostre  estât ,  ne  que  ne  pourrions  nostre  hon- 
neur garder  par  tencer,  ne  avecques  ce  sur  les  autres 
poins  frivoles  et  tençons  pleins  de  malice,  ne  vous 
donner  response  aucunement ,  sinon  que  tout  ce  qui 
touche  nostre  reprouche  est  faulx. 

Premièrement ,  quant  à  la  dignité  que  vous  dictes 
nous  tenir,  laquelle  vous  ne  escripvez  au  long  ne  ap- 
prouvez, et  si  ne  vouldriez  en  ce  approuver  la  manière 


[1402]  DT^NGUERRAN  DE  MOINSTRELET.  59 

comment  nous  y  sommes  venus,  certes  nous  nous 
esmerveillons  grandement.  Car  nous  le  vous  avions 
bien  dit  et  déclairé  avant  nostre  partement  de  par- 
delà  ,  ouquel  temps  vous  approuvastes  nostre  promo- 
cion  et  promistes  aide  à  l'encontre  de  nostre  très  cher 
seigneur  et  cousin  le  roy  Richard ,  que  Dieu  absoille , 
se  nous  l'eussions  voulu  avoir.  Néantmoins ,  de  la 
preuve  ou  de  la  despreuve  de  vous  en  ce,  nous  tenons 
bien  peu  de  compte.  Car,  puisque  Dieu ,  de  sa  bonne 
grâce,  en  nostre  droit  nous  a  approuvé ,  et  tous  ceulx 
de  nostre  royaume,  aussi  il  nous  souffist  pour  tous 
ceulx  qui  en  ce  nous  vouldroient  contredire ,  qui  au- 
ront le  tort;  confiant  de  la  bénigne  grâce  de  Dieu  qui 
nous  a  gouverné  et  défendu,  et  bien  a  commencié  en 
nous ,  car  en  continuant  sa  grande  miséricorde ,  nous 
a  mené  à  bonne  fin  et  à  telle  conclusion  que  vous  re- 
congnoistrez  la  dignité  qu'il  nous  a  donné  et  le  droit 
que  nous  y  avons. 

Quant  à  ce  que  en  vosdictes  lectres  est  faicte  men- 
cion  du  trespassement  de  nostre  très  cher  seigneur  et 
cousin  ,  que  Dieu  pardoint ,  en  disant  que  Dieu  scet 
par  quoy,  nous  ne  savons  à  quelle  fin  ne  par  quoy 
vous  le  dictes.  Mais  se  vous  voulez  ou  osez  dire  que 
par  nous  ou  nostre  vouloir  ou  consentement,  il  ait  esté 
mort ,  il  est  faulx ,  et  sera  toutes  les  fois  que  vous  le 
direz.  Et  à  ce  nous  sommes  et  serons  prest,  à  l'aide 
de  Dieu,  de  nous  défendre  contre  vous,  corps  à  corps, 
se  vous  le  voulez  ou  osez  prouver. 

Et  là  où  vous  escripvez  en  nous  monstrant  garder 
\e  propos  que  vous  avez  de  l'aliance  faicte  par  nous 
deux  se  en  nous  n'eust  eu  aucun  défault  d'avoir  en- 
treprins  à  l'encontre  de  nostre  très  cher  seigneur  et 


00  CHRONIQUE  [1402] 

cousin,  ce  que  dictes  nous  avoir  faict;  qui  estoit  alié 
de  vostre  seigneur  et  frère ,  tant  par  mariage  comme 
par  escripz  scellez  de  leurs  seaulx  ;  et  aussi,  du  temps 
que  vous  feisles  celle  aliance  aVec  nous ,  vous  ne 
eussiez  cuidië  ne  pensé  que  nous  eussions  fait  a  l'en- 
contre  de  nostre  très  cher  seigneur  et  cousin  ce  qui  est 
congneu  et  que  cliascun  scet  que  nous  avons  fait ,  à  ce 
que  vous  en  dictes  nous  respondons  que  nous  n'avons 
riens  fait  envers  lui  que  nous  n'osons  bien  avoir  fait 
devant  Dieu  et  tout  le  monde. 

En  ce  que  vous  nous  escripvez  que  nous  pourrions 
congnoistre  et  apparcevoir  par  voz  lectres  de  ladicte 
aliance  se  ceulx  qui  estoient  paravant  exceptez ,  et  se 
nostre  très  chère  et  amée  cousine  dame  Ysabel,  vostre 
honnorée  dame  et  nièpce,  y  estoit  pas  comprinse,  nous 
ne  sçavons  se  les  avez  exceptez  en  général.  Mais  adonq, 
quant  vous  feistes  l'aliance  d'entre  nous  à  vostre  re- 
queste ,  vous  ne  les  acceptastes  point  en  espécial 
comme  vous  feistes  bel  oncle  de  Bourgongne.  Et 
néantmoins  une  des  principales  causes  de  vostre 
aliance,  qui  se  fist  à  vostre  instance  et  requeste,  estoit 
.  pour  la  malveillance  que  vous  aviez  à  vostredit  oncle 
de  Bourgongne ,  comme  nous  saurons  bien  déclairer 
quant  nous  vouldrons ,  par  où  tous  loiaulx  pourront 
apparcevoir  se  aucun  défault  y  a  en  vous ,  et  pour  ce 
une  ypocrisie  soufTiroit  devers  Dieu ,  sans  estre  usée 
devers  le  monde. 

Quant  a  ce  que  vous  maintenez  que  puisque  vous 
avez  sceu  le  fait  que  vous  prétendez  que  nous  avons 
fait  a  nostredit  seigneur  et  cousin  ,  vous  n'eustes  espé- 
rance que  nous  deussions  tenir  à  vous ,  ne  l\  aultrui, 
quelque  promesse  ou  convenance  que  deussions  avoir 


[1402]  D'ENGLE?vRAN  DE  MONSTRELET.  01 

si  que  nous  deussions  penser  et  assez  congnoistre  que 
vous  n'avez  vouloir  d'avoir  aliance  à  nostre  personne, 
nous  nous  merveillons  moult.  Car,  long  temps  après 
que  nous  estions  en  Testât  que  par  la  grâce  de  Dieu 
nous  avons  de  présent ,  vous  envoiastes  devers  nous 
ung  de  voz  chevaliers  portant  vostre  livrée ,  qui  nous 
compta  de  par  vous  que  vous  vouldriez  toutesfoiz 
à  nous  eslre  entier  ami ,  à  ce  qu'il  nous  disoit ,  et  que 
après  vostredit  seigneur  et  frère  vous  nous  feriez  au- 
tant de  plaisir  et  amitié  comme  à  nul  prince  qui  feust. 
A  telles  enseignes  que  vous  lui  cliargastes  de  nous 
dire  que  l'aliance  faicte  entre  vous  et  nous  esloit  pas- 
sée soubz  noz  grans  seaulx,  laquelle  chose,  ainsi  qu'il 
nous  disoit,  ne  vouldriez  avoir  descouverte  à  nul 
François.  Et  depuis,  par  aucuns  de  noz  hommes  liges 
vous  nous  feistes  savoir  vostre  bon  vouloir  touchant 
celle  amour  et  entière  amitié  par  semblable  manière 
en  effect  comme  ils  nous  ont  dit.  Mais  puisque  vous 
n'avez  vouloir  d'avoir  aliance  à  nostre  personne , 
nostre  estât  bien  considéré ,  si  comme  escript  nous 
avez,  certes  nous  ne  sçavons  pour  quoy  nous  deussions 
désirer  d'avoir  aucune  aliance  à  vous ,  toutes  choses 
bien  considérées.  Car,  ce  que  envoie  nous  avez  par 
avant,  ne  s'accorde  pas  à  ce  que  escript  nous  avez  à 
présent.  Et  là  où  vous  avez  escript  quant  à  la  consi- 
déracion  que  nous  pourrons  avoir  en  la  dignité  en 
quoy  nous  sommes ,  vous  ne  pensez  que  la  vertu  di- 
vine nous  y  ait  mis  en  disant ,  Dieu  peut  avoir  dissi- 
mulé, comme  il  a  fait  plusieurs  princes  régner,  et  à 
la  fin  à  lear  confusion.  Certes,  de  bouche  et  de  cuer 
plusieurs  gens  parlent,  et  pour  telz  comme  ilz  sont 
eulx  mesmeSy  ilz  jugeiît  les  autres.  Pour  quoy  Dieu 


62  CHRONIQUE  [i402] 

est  tout  puissant  de  faire  tourner  vostre  sentence  sur 
vous  niesme,  et  non  point  sans  cause. 

En  ce  que  touchez  la  dignité  en  quoy  nous  sommes, 
vous  ne  croiez  que  la  vertu  divine  nous  y  ait  mis. 
Certes,  nous  vous  respondons  et  faisons  sçavoir  que 
nostre  seigneur  Dieu ,  à  qui  nous  donnons  tousjours 
loanges  et  grâces ,  nous  a  monstre  de  sa  divine  grâce 
plus  que  nous  ne  sommes  dignes  de  recevoir  ou 
d'avoir,  se  ce  n'estoit  seulement  de  sa  miséricorde  et 
bénignité,  par  quoy  il  lui  a  pieu  de  nous  donner,  et 
certes  ce  que  toutes  les  sorceries  ,  ne  dyableries  pour- 
roient  faire  ne  donner,  ne  aussi  tous  ceulx  qui  s'en 
entremectent.  Et  combien  que  vous  doubtez,  nous  ne 
doubtons  pas ,  mais  sçavons  et  affions  bien  en  Dieu , 
que  nous  y  sommes  entrez  par  lui  et  de  sa  bénigne 
grâce. 

Quant  à  ce  que  vous  escripvez  par  vostre  demande 
que  avoit  à  comparer  vostre  très  chère  et  très  honno- 
rée  dame  et  nièpce  ,  nostre  rigueur  et  nostre  cruaulté, 
qui  estoit  venue  en  son  pays  désolée  de  son  seigneur 
qu'elle  a  perdu ,  desseurée  de  son  douaire  que  vous 
dictes  que  nous  détenons,  despoullée  de  son  avoir 
qu'elle  aporta  pardeçà  et  qu'elle  avoit  de  son  sei- 
gneur, Dieu  scet,  à  qui  nulle  chose  ne  peut  estre 
celée ,  que  nous  n'avons  fait  rigueur  ne  cruaulté  en« 
vers  elle,  mais  lui  avons  monstre  honneur,  amour  et 
amitié.  Qui  vouldroit  dire  le  contraire,  il  mentiroit 
faulsement.  Et  pleust  à  Dieu  que  vous  n'eussiez  jà  fait 
rigueur,  cruaulté  ne  villenie  devers  nulle  dame ,  da- 
moiselle  ne  autre  personne ,  que  n'avons  fait  devers 
elle  ;  nous  créons  que  vous  en  vauldriez  mieulx. 

Quant  à  ce  que  vous  faictes  si  grant  levée  de  son 


[i402]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  63 

douaire,  comme  vos  lectres  plus  pleinement  font  men- 
cion  ,  nous  sommes  bien  contens  que  ou  cas  que  les 
lectres  de  convenance  faictes  sur  son  mariage  eussent 
este  bien  veues  et  entendues  ,  vous  ne  peussiez,  à  dire 
vérité ,  avoir  mis  sus  à  nous  telle  reprouche  comme 
vous  cuidez  avoir  fait. 

Quant  à  ce  que  vous  touchez  la  désolacion  de  vostre 
très  chère  et  très  honnorée  dame  et  nièpce  de  son 
seigneur,  nous  vous  respondons  par  la  manière  que 
respondu  vous  avons  paravant.  Quant  à  son  avoir,  il 
est  vérité  qu'à  son  département  de  nostre  royaume 
nous  feismes  pleinement  à  elle  restituer  ses  biens  et 
ses  joiaulx  et  plus  que  nous  n'en  trouvasmes  avec  elle 
quant  nous  venismes  à  nostre  royaume.  Si  que  nous 
tenons  à  en  estre  quicte ,  comme  il  appert  par  une 
quictance  soubz  le  seel  de  son  père,  vostredit  seigneur, 
passée,  et  par  son  conseil,  vous  y  estant  présent; 
comme  à  toutes  gens  pourra  clèrement  apparoir,  sans 
ce  que  de  riens  l'ayons  despoullée,  comme  mis  sus  le 
nous  avez  faulsement.  Et  pour  ce,  vous  devriez  ad- 
viser  de  ce  que  vous  escripvez  ;  car  nul  prince  ne  doit 
escripre  si  non  loyaument  et  pleinement ,  ce  que  vous 
n'avez  pas  fait  à  présent  et  pour  tant  nous  vous  avons 
respondu  comme  dessus  et  vous  respondons  à  tous 
poins  en  ce  que  nous  devons  faire  par  telle  manière 
qu'à  l'aide  de  Dieu ,  de  Nostre  Dame  et  de  monsei- 
gneur saint  George,  chascun  nous  tendra  preudomme 
et  nostre  honneur  en  sera  gardé. 

A  ce  vous  escripvez  que  vous  sçavez  que  ceulx  de 
vostre  compaignie  et  vous,  estes  tous  preudommes 
et  loyaulx  et  pour  telz  vous  réputez  ,  touchant  vostre 
compaignie  ,  nous  ne  leur  reprouchons  pas  ,  car  nous 


64  CHRONIQUE  [1402J 

ne  les  congnoissoiis  pas,  mais  quant  à  vostre  per- 
sonne,  nous  ne  vous  réputons  pas  pour  tel,  toutes 
choses  considérées.  Et  là  où  vous  nous  nierciez  pour 
ceulx  de  vostre  costé,  que  de  leur  sang  avons  plus 
grant  pitië  que  n'avons  eu  de  noslre  roy  lige  et  sou- 
verain seigneur,  nous  vous  respondons  qu'en  l'on- 
neur  de  Dieu  et  de  Nostre  Dame  et  de  monseigneur 
saint  George ,  que  en  ce  que  vous  nous  avez  escript 
que  du  sang  de  ceulx  de  vostre  costé  avons  plus  grant 
pitié  que  nous  n'avons  eu  de  nostredit  seigneur,  vous 
avez  menti  faulsement  et  mauvaisement.  Car  vraiment 
nous  avons  son  sang  plus  cher  que  le  sang  de  ceulx 
de  vostre  costé ,  combien  que  vous  prétetidez  le  con- 
traire faulsement.  Et  se  vous  voulez  dire  que  nous 
n'aions  eu  cher  son  sang  et  sa  vie ,  nous  disons  que 
vous  mentez  et  mentirez  faulsement  à  toutes  les  foiz 
que  vous  le  direz.  Et  scet  le  vray  Dieu ,  que  nous 
appelions  en  tesmoing,  en  mectant  en  ce  nostre  corps 
contre  le  vostre  pour  nostre  défense ,  comme  loial 
prince  doit  faire ,  se  vous  le  voulez  ou  osez  prouver. 
Et  pleust  à  Dieu  que  vous  n'eussiez  onques  fait  ne 
procuré  contre  la  personne  de  vostredit  seigneur  et 
frère ,  ne  les  siens  ,  plus  que  nous  avons  de  nostredit 
seigneur.  Si  créons  qu'ils  en  feussent  à  présent  plus 
aises.  Et  jà  soit  ce  que  vous  pensez  que  nous  n'avons 
desservi  d'estre  merciez  de  ce  que  nous  avons  pitié  de 
ceulx  de  vostre  costé  ,  toutesfois  il  nous  semble  que 
envers  Dieu  et  tout  le  monde  nous  l'avons  bien  des- 
servi, mais  non  pas  en  telle  manière  que  vous  pré- 
tendez faulsement.  Considéré  que  après  le  sang  de  noz 
féaulx  liges  et  subgetz ,  certes  nous  avons  bonne  cause 
comme  il  nous  semble  de  avoir  bien  cher  le  sang  de 


[440Î]  D*ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  (>S 

ceulx  de  France  en  recordant  le  bon  droit  que  Dieu 
nous  a  donne ,  ainsi,  comme  nous  avons  entier  espoir 
en  lui,  pour  la  salvacion  desquelz  vouldrions  plus 
voulentiers  mectre  nostre  corps  contre  le  vostre ,  que 
souffrir  l'effusion  de  leur  sang ,  comme  bon  pasteur 
doit  faire ,  en  lui  exposant  pour  ses  brebis  ,  là  où , 
moiennant  vostre  bonne  grâce  et  orgueil  de  cuer, 
vous  les  mectriez  à  ce  qu'ilz  pourroient,  quant  vous  ne 
vouldriez  mectre  vostre  corps  ou  exposer  pour  eulx 
quant  mestier  seroit.  Mais  nous  ne  merveillons  point 
se  vous  faictes  de  vostre  part  comme  le  mercenaire  , 
veu  que  au  pasteur  des  brebis  n'appartient  pas  que 
quant  il  voit  le  loup  venant ,  laisser  les  brebis,  en  soy 
mectant  à  la  fuite  sans  avoir  de  riens  cher  leur  sang. 
Et  nous  aussi  confermant  des  femmes  qui  contredirent 
avoir  l'enfant  devant  le  noble  roy  Salomon.  C'est  as- 
savoir, la  bonne  mère  qui  avoit  pitié  de  son  filz ,  ou 
l'autre  qui  n'estoit  point  sa  mère  vouloit  avoir  en  ce 
faisant  départi  et  mis  à  mort,  se  le  sage  juge  et  discret 
n'eust  esté. 

De  ce  que  vous  escripvez  que  sceue  de  nous  la  res- 
ponse  de  vos  derrenières  lectres  ,  soit  corps  à  corps 
ou  nombre  à  nombre,  soit  povoir  à  povoir,  nous  vous 
trouverons  en  faisant  vostre  devoir  et  en  gardant  l'on- 
neur  de  vous  par  effect  comme  en  tel  cas  appartient , 
nous  vous  mercions  se  vous  le  voulez  poursuivir  et 
fournir.  Néantmoins  savoir  vous  faisons  que  nous  es- 
pérons, à  l'aide  de  Dieu,  que  vous  verrez  le  jour  que 
vous  ne  départirez  sans  avoir  Tune  des  deux  voies  à 
nostre  honneur. 

A  ce  que  vous  désirez  d'estre  acei  tené  de  la  venue 
que  pensons  à  faire  pardelà  ,  vous  faisons  sçavoir  par 
i  '    5 


66  CHRONIQUE  [4  402] 

la  manière  que  \ous  avons  rescript  en  noslre  autre 
lectre ,  que  à  quelque  heure  qu'il  nous  plaira  et  sem- 
blera mieulx  expédient  à  l'onneur  de  nous  et  de  Dieu 
premier,  et  de  nostre  royaume,  nous  vendrons  per- 
sonnellement en  nostre  pays  de  pardelà ,  acompaigné 
de  tant  de  gens  et  telz  comme  il  nous  .plaira  ,  lesquelz 
nous  réputons  tous  noz  loyaulx  serviteurs ,  subgetz  et 
amis,  pour  y  conserver  nostre  droit.  Toutesfois  nous 
commectons  à  Taide  de  Dieu  nostre  droit  contre  le 
vostre  en  nostre  défense,  comme  escript  vous  avons 
paravant,  pour  obvier  à  la  malicieuse  et  faulse  renom- 
mée que  vous  nous  cuidez  avoir  mis  sus ,  se  vous  le 
voulez  ou  osez  prouver.  Lequel  temps  vous  trouverez 
assez  tost  à  vostre  confusion  et  pour  estre  congneu 
tel  que  vous  estes.  Dieu  scet  et  voulons  que  tout  le 
monde  le  sache,  que  ceste  nostre  response  ne  procède 
point  d'orgueil,  ne  de  présumpcion  de  cuer,  mais 
pour  ce  que  vous  avez  commencé  à  vostre  tort ,  nous 
confiant  tousjours  en  nostre  seigneur  Dieu  ,  qui  nous 
a  mis  en  tel  estât  en  qui  nous  devons  soustenir  droit 
de  tout  nostre  povoir,  par  la  bonne  grâce  et  aide  de 
lui  devant  mise. 

Si  vous  respondons  et  respondrons  comme  dessus 
est  dit.  Et  pour  ce  que  nous  voulons  que  vous  sachez 
que  ceste  nostre  response ,  laquelle  nous  vous  rescrip- 
vons  et  mandons ,  procède  de  nostre  certaine  science, 
avons  scellé  de  noz  armes  ces  présentes  lectres.  Donné 
à  Londres,  etc.  » 

Néantmoins,  jà  soit  ce  que  ledit  roy  d'Angleterre 
et  le  duc  d'Orléans  eussent  escriptes  et  envoiées  les 
lectres  dessusdictes  l'un  à  l'autre ,  toutesfois  ne  com- 


[1402]  D'ENGUERRAN  DE  MONSÏRELET.  GT 

parurent  onques  personnellement  l'un  contre  l'autre. 
Et  par  ainsi  se  demourèrent  les  besongnes  touchans  la 
matière,  en  cest  estât. 

CHAPITRE  X. 

Comment  le  conte  Waleran  de  Saint-Pol  envoia  lectres  de  défiance  au 
roy  Henry  d'Angleterre  ,  et  la  teneur  d'icelles. 

Item ,  en  cest  an  pareillement  Waleran  ,  conte  de 
Saint-Pol,  en\oia  lectres  de  défiance  au  roy  d'Angle- 
terre ;  desquelles  la  teneur  s'ensuit  : 

i<  Très  hault  et  puissant  prince,   Henry   de   Len- 
clastre,  moy,  Waleran  de  Luxembourg,  conte  de  Hayn- 
nau  et  de  Saint-Pol ,  considérant  l'affinité ,  amour  et 
considéracion  que  j'avoye  pardevers  très  puissant  et 
très  hault  prince,  Richard  ,  roy  d'Angleterre,  duquel 
ay  eu  la  seur  à  espeuse ,  et  la  destruction  du  dit  roy 
dont  notoirement  estes  encoulpé  et  très  grandement 
diffamé  ;  avec  ce,  la  grant  honte  et  dommage  que  moy 
et  ma  généracion  de  lui  descendant,  povons  ou  pour- 
rons avoir  ou  temps  avenir,  et  aussi  l'indignacion  de 
Dieu  tout-puissant  et  de  toutes  raisonnables  et  bon- 
norables  personnes,   se  je  ne  me  expose   avecques 
toute  ma  puissance  à  venger  la  destruction  dudit  roy, 
auquel  je  estoye  alyé;  pour  tant,   par  ces  présentes 
vous  fais  savoir  qu'en  toutes  manières  que  je  pourray, 
vous  gréveray,  et  tous  dommages  tant  par  moy  comme 
par  mes  parens,  mes  hommes  et  mes  subgetz  ,  je  vous 
feray,  soit  en  terre  ou  en  mer,  toutesfois,  hors  du 
royaume  de  France ,  pour  la  cause  devant  dicte ,  non 
pas  aucunement  pour  les  faiz  meuz  et  à  mouvoir  entre 


68  CHRONIQUE  [1402] 

mon  très  redoublé  prince  et  souverain  seigneur  le  roy 
de  France  et  le  royaume  d'Angleterre.  Et  ce  je  vous 
certifie  par  l'impression  de  mon  seel.  Donné  en  mon 
chastel  de  Luxembourg,  le  x*  jour  de  février,  l'an  mil 
quatre  cens  et  deux.  » 

Lesquelles  lettres  furent  envolées  audit  roy  par  ung 
hérault  d'icellui  conte  Waleran. 

A  quoy  fut  respondu  par  ledit  roy  Henry  que  de  ce 
ne  faisoit  compte,  et  qu'il  avoit  bien  entencion  que  le 
dessusdit  conte  Waleran  auroit  assez  à  faire  à  garder 
contre  lui  sa  personne  ,  ses  subgetz  et  ses  pays. 

Après  ceste  défiance  ,  ledit  conte  se  disposa  et  pré- 
para en  toutes  manières  à  faire  guerre  au  dessusdit 
roy  d'Angleterre  et  aux  siens.  Et  qui  plus  est  fist,  en  ce 
mesme  temps ,  faire  en  son  chastel  de  Bohain ,  la 
figure  et  représentacion  du  conte  de  Rostelant  \  ar- 
moié  de  ses  armes ,  et  ung  gibet  assez  portatif ,  lequel 
il  fist  mener  et  conduire  secrètement  en  aucune  de 
ses  fortresses  ou  pays  de  Boulenois.  Et  tost  après 
furent  icellui  gibet  et  représentacion  conduis  par  Ro- 
binet de  Rebretenges,  Aleaume  de  Yiritum'?  et  autres 
expers  gens  de  guerre  jusques  assez  près  des  portes  de 
Calais,  et  là  fut  le  dessusdit  gibet  drécié,  et  le  dessusdit 
conte  de  Rostelant  pendu  les  piez  dessus.  Et  quant  ce 
vint  au  matin  que  les  Anglois  de  Calais  ouvrirent  leurs 
portes,  ilz  furent  tous  esmerveillez  de  voir  ceste  aven- 
ture. Si  le  despendirent  sans  délay,  et  l'emportèrent 
dedens  leur  ville.  Et  depuis  ce  temps  furent  par  longue 

1.  Edouard  Plantagenest ,    comte  de  Rutland,   connétable  et 
amiral  d'Angleterre,  fils  d'Edmond  de  Langley,  duc  d'York. 
i,  Aliaume  de  Biurtin  (édit.  de  1372). 


[1402]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  69 

espace  plus  enclins  à  faire  dommage  et  desplaisir  au 
conte  Waleran  et  à  ses  pays  et  subgets ,  plus  que  pa- 
rafant n'avoient  esté. 


CHAPITRE  XL 

Comment  messire  Jaques  de  Bourbon,  conte  de  La  Marche,  il  et  ses 
frères ,  furent  envoiez  de  par  le  roy  de  France  en  l'aide  des  Galois. 

En  cest  an ,  messire  Jaques  de  Bourbon ,  conte  de 
La  Marche,  acompaigné  de  ses  deux  frères,  c'est 
assavoir  Loys  et  Jehan ,  et  douze  cens  chevaliers  et 
escuiers ,  fut  envoiez  de  par  le  roy  de  France  au  port 
de  Breth  ^  en  Bretaigne ,  pour  aler  en  Gales  en  l'aide 
des  Galois  contre  les  Anglois  \  Et  là,  monta  ou  navire 
qui  apresté  lui  estoit ,  très  bien  garni  et  pourveu  de 
toutes  besongnes  neccessaires.  Si  cuida  aler  au  port  de 
Tordemue  ^  mais  le  vent  lui  fut  contraire,  par  quoy 
il  n'y  peut  aler.  Et  adonc  vid  icellui  conte  partir  sept 
nefz  qui  estoient  pleines  de  diverses  marchandises  et 
aloient  au  port  de  Pleinemue  \  Si  les  suivirent  hasti- 
vement,  et  tant  que  les  hommes  qui  estoient  dedens 

1 .  Le  texte  porte  Breth  très-lisiblement.  Cependant  on  peut  fort 
bien  y  substituer  Brech^,  le  ^  et  le  c  se  prenant  fréquemment  l'un 
pour  l'autre  dans  tous  les  textes  de  cette  époque.  En  prononçant 
Bresce  on  se  rapproche  du  vrai  nom ,  Brest. 

2.  Dès  l'an  1400,  Owen  Gland ower  avait  soulevé  les  Gallois 
contre  Henri  IV,  roi  d'Angleterre ,  et  avait  pris  le  titre  de 
prince  de  Galles.  Il  en  est  question  dans  un  des  chapitres  sui- 
vants. 

3.  Dans  le  ms.  Snppl.  fr.  93  :  Tertcmue ,  et  à'Jrtmue  dans 
redit,  de  1572.  C'est  Darmouth  en  Devonsbire. 

4.  Plymouth. 


70  CHRONIQUE  [1402] 

les  sept  nefz  dessusdictes  entrèrent  dedens  leurs  petis 
basteauix  et  se  saulvèrent  au  mieulx  qu'ilz  porent. 
Et  ledit  conte  et  ses  gens  prindrent  et  emmenèrent  les- 
dictes  nefz  et  tous  les  biens  ,  et  puis  alèrent  audit  port 
de  Pleinemue  et  le  exilla  par  feu  et  par  espëe ,  et  de  la 
ala  à  une  petite  isle  nommée  Salemine  \  laquelle  pa- 
reillement fut  deslruicte.  A  laquelle  isle  prendre,  fu- 
rent faiz  nouveaulx  chevaliers  les  deux  frères  du  des- 
susdit conte,  c'est  assavoir,  Loys,  conte  de  Vendosme, 
et  Jehan  de  Bourbon  qui  estoit  le  plus  jeune  avec 
plusieurs  autres  de  leur  compaignie.  En  après,  quant 
ledit  conte  de  La  Marche  et  ses  gens  en  eurent  la 
seigneurie  par  trois  jours,  doubtans  que  les  Ânglois 
qui  s'assembloient  pour  les  combatre  ne  venissent  à 
trop  grant  puissance  sur  eulx ,  sortirent  de  là  pour 
aler  en  France.  Mais  quant  ilz  furent  entrez  en  mer, 
une  grande  tempeste  se  leva  qui  leur  dura  par  trois 
jours,  de  laquelle  furent  péries  douze  de  ses  nefz  et 
ceulx  qui  estoient  dedens.  Et  ledit  conte,  à  tous  le 
surplus ,  s'en  vint  à  grant  péril  pour  ladicte  tempeste , 
arriver  au  port  de  Saint-Maclou^  et  de  là  s'en  ala  à 
Paris  devers  le  roy  de  France. 

En  cel  an  ,  le  duc  de  Bourgongne,  oncle  du  roy  de 
France,  fist  la  feste  et  solemniza  très  autenticquement 
les  nopces  et  mariage  de  son  second  filz  Anthoine , 
conte  de  Réthcl ,  qui  depuis  fut  duc  de  Brabant,  et  de 
la  seule  fille  Walerand  conte  de  Saint-Fol,  laquelle 
il    avoit   eue   de  la  contesse   Mahaut    sa   première 


1.  Le   ras.    Suppl.    fr.  93   et   l'édit.  de    1572    donnent  Saf- 
Icnuc. 

2.  Saim-Mâlo. 


[1402]  D'ENGDERRAN  DE  ÎVIONSTRELET.  71 

femme,  jadis  seur  au  roy  Richard  d'Angleterre.  La- 
quelle feste  fut  moult  notable,  et  y  eut  plusieurs  princes 
et  princesses  avec  très  noble  chevalerie,  et  soustint 
le  dessusdit  duc  de  Bourgoigne  tous  les  frais  et  des- 
pens  d'icelle. 


DE  L'AIV  MCCCCni. 

[Du  15    avril  1403    au   30   mars  1404.] 


CHAPITRE  XII. 

Comment  l'admirai  de  Bretaigne  et  autres  seigneurs  combatirent  les 
Anglois  sur  mer  ;  et  de  Gilbert  de  Fretin  qui  fist  guerre  au  roy  Henr^' 
d'Angleterre. 

Au  commencement  de  cest  an,  Tadmiral  de  Bre- 
taigne, le  seigneur  de  Penheet^,  le  seigneur  du  Chastel, 
le  seigneur  du  Bois  et  plusieurs  autres  chevaliers  et 
escuiers  de  Bretaigne  jusques  au  nombre  de  douze 
cens  hommes  d'armes,  s'assemblèrent  à  Morlens',  puis 
entrèrent  en  trente  nefz  à  un  port  qu'on  appelle 
Chastel-PoP  contre  les  Anglois  qui  estoient  sur  mer  en 
grant  multitude  espians  les  marchans ,  comme  pillars 
et  escumeurs  de  mer.  Si  que  le  mercredi  ensuivant*,' 

1.  Penhoet,dans  Suppl.  fr.  93. 
t.  Morlaix. 

3.  Ce  doit  être  Saint-Paul  de  Léon,  port  de  mer  assez  voisin 
de  Morlaix. 

4.  Comme   il  n'y  a  pas  de  date  précise  qui  précède ,  il  est  à 


7â  CHRONIQUE  [1403] 

iceulx  Anglois  nagans  devant  ung  port  de  mer  appelle 
Saint-Mathieu,  les  Bretons  leur  alèrent  après  et  les 
poursuirent  jusques  à  lendemain  soleil  levant  qu'ilz  se 
arrangèrent  ensemble  par  bataille,  qui  dura  trois  heures. 
Finablement  les  Bretons  obtindrent  contre  les  Anglois, 
si  conquirent  deux,  mil  combatans  anglois  et  qua- 
rante nefz  à  voile  et  une  grosse  carraque.  Dont  la  plus 
grant  partie  des  Anglois  furent  gectez  en  la  mer  et 
noiez ,  et  les  autres  eschapèrent  depuis  par  finance  ^ 

En  oultre,  en  icellui  mesme  temps,  un  escuier 
nommé  Gillebert  de  Fretin ,  natif  de  la  conté  de  Gui- 
nes,  défia  le  roy  d'Angleterre,  pour  ce  qu'il  lui  avoit 
fait  ardoir  sa  maison ,  à  l'occasion  de  ce  qu'il  ne  lui 
vouloit  faire  serement  de  fidélité.  Et  pour  tant  ledit 
Gillebert  assembla  plusieurs  hommes  de  guerre,  et  fist 
tant  qu'il  eut  deux  vaisseaulx  bien  garnis.  Si  commença 
à  mener  forte  guerre  au  roy  dessusdit  et  lui  fist  grant 
dommage,  et  tant  que  les  trêves  qui  estoient  entre  les 
deux  roys  de  France  et  d'Angleterre  furent  rompues 
par  mer  dont  plusieurs  maulx  s'en  ensuivirent. 

supposer  que  par  ces  mots  :  Au  commencement  de  cest  an^  le 
chroniqueur  entend  le  jour  même  de  Pâques.  Or,  en  1403, 
Pâques  tomba  un  dimanche  1 5  avril  ;  ce  serait  donc  trois  jours 
après,  c'est-à-dire  le  mercredi  18,  que  les  Bretons  firent  ren- 
contre de  la  flotte  anglaise  devant  un  port  appelle  Saint-Mathieu.. 
1 .  Le  Religieux  de  Saint-Denis ,  qui  s'étend  plus  au  long  sur 
cette  victoire  navale  des  Bretons,  pajrle  aussi  d'une  traversée  har- 
die que  fit  Pierre  desEssars  en  Angleterre.  {Chr.  de  Ch.  VI,  t.  III, 
p    105.) 


[1403]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  73 


CHAPITRE  XIII. 

(vomment  l'Université  de  Paris  eut  grant  discort  entre  messire  Charles 
de  Savoisy^  et  pareillement  contre  le  prévost  de  Paris  qui  lors  estoit. 

En  ce  temps^,  l'Université  de  Paris  faisant  processions 
générales  en  alanl  à  Saincte-Katlierine  du  Val  des 
Escoliers,  se  mut  une  dissencion  entre  aucuns  de  la- 
dicte  Université  et  les  gens  de  messire  Charles  de  Sa- 
voisi,  chambellan  du  roy  de  France,  qui  menoient 
leurs  chevaux  boire  à  la  rivière  de  Seine.  Et  fut  la 
cause  de  ladicte  mutacion^  pour  ce  que  les  dessusdiz 
chevauchèrent  roidement  parmy  ladicte  procession  et 
tant  qu'ilz  blecèrent  aucuns  desdiz  escoliers  là  estans, 
lesquelz,  de  ce  non  contens,  ruèrent  pierres  après  eulx 
et  boutèrent  aucuns  assez  roidement  jus  de  leurs 
chevaulx.  Après  laquelle  envaye  se  partirent  de  là,  re- 
tournans  en  l'hostel  dudit  Savoisi,  ouquel  lieu  ilz  se 
armèrent  et  prindrent  arcs  et  flèches.  Et  avecques  eulx 
amenèrent  aucuns  de  leurs  autres  gens  qu'ilz  avoient 
assemblez  oudithostel,  et  s'en  alèrent  de  rechef  en- 
vayr  lesdiz  escoliers,  et  de  fait  tirèrent  sur  eulx,  et  des 
flèches    et    d'autres   bastons    en   blecèrent   aucuns , 

1.  C'est-à-dire,  suivant  Monstrelet,  en  1403.  Mais  il  se  trompe. 
Le  démêlé  de  Charles  de  Savoisy  avec  l'Université  ,  démêlé  qui , 
grâce  aux  circonstances  du  schisme  et  de  la  rivalité  des  maisons 
d'Orléans  et  de  Bourgogne  ,  prit  des  proportions  si  grandes , 
date  de  l'année  1404.  La  procession  solennelle  de  l'Université 
eut  lieu  le  14  juillet  1404,  comme  le  dit  très-exactement  le  Reli- 
gieux de  Saint-Denis.  (T.  III,  p.  186.) 

2.  Mutacion,  pris  pour  :  momement,  émeute.  Au  reste  il  faut 
s'attendre  à  trouver  notre  chroniqueur  bronchant  ainsi  presque  à 
chaque  pas  sm  le  sens  propre  des  mots. 


74  CHRONIQUE  [1403] 

mesmemenl  dans  ladicte  église'.  Si  se  commença  un 
très  grant  hutin,  mais  fmablement,  par  la  grant  multi- 
tude d'iceulx  escoliers  qui  estoient  en  grant  nombre, 
furent  les  dessusdiz  reboutez  après  que  les  plusieurs 
eurent  esté  batus  et  vilainement  navrez.  Et  qui  plus 
est ,  après  la  procession  retraicte  grant  partie  de  ceulx 
de  rUniversité  alèrent  devers  le  Roy  faire  plainte  de 
Toi fense  qui  leur  avoit  esté  faicte ,  requérans  instam- 
ment au  Roy  par  la  bouche  du  Recteur  que  amende 
leur  en  feust  faicte  selon  le  cas.  Disans  oultre  pour 
vray,  que  se  ainsi  ne  se  faisoit,  ilz  se  partiroient  tous 
de  la  cité  de  Paris  et  yroient  demourer  ailleurs  où  ilz 
seroient  tenus  paisibles.  A  laquelle  requeste  fust  res- 
pondu  de  la  bouche  du  Roy  que  si  bonne  provision 
leur  seroit  baillée  qu'ilz  devroient  estre  contens.  Fina- 
blement,  après  ce  que  par  plusieurs  journées  ilz  eurent 
très  diligemment  poursui  ceste  besongne ,  tant  envers 
le  Roy  et  les  seigneurs  de  son  sang,  comme  son  grant 
Conseil ,  fut  en  la  fin  ordonné  de  par  le  Roy  pour  les 
appaiser  que  le  dessusdit  messire  Cliarles  de  Savoisy, 
pour  l'amende  de  ladicte  offense  faicte  par  ses  gens 
comme  dit  est,  seroit  banni  et  bouté  hors  de  l'ostel 
du  Roy ,  et  aussi  de  tous  ceulx  de  son  sang ,  et  avec  ce 
qu'il  seroit  privé  de  tous  offices  royaulx.  Et  si  fut  sa 
maison  démolie  et  abatiie  de  fons  en  comble  et 
avecques  ce  fut  condemné  à  fonder  deux  chapelles  de 
cent  livres  de  rente,  lesquelles  furent  en  la  dominacion 
de  ladicte  Université.  Après  laquelle  sentence  ainsi 
-faicte  et  acomplie ,  icellui  messire  Charles  s'en  ala  de- 

i .  Le  Religieux  de  Saint-Denis  dit  qu'un  diacre  et  un  sous- 
diacre  eurent  leurs  vêlements  percés  à  coups  de  flèches.  {Ibid.) 


[1403]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  7S 

mourer  hors  du  royaume  de  France ,  en  estrange  pays 
désole  et  en  grande  desplaisance.  Mais  depuis  se  gou- 
verna si  doulcement  et  si  honnorablement,  que  certain 
espace  de  temps  après,  par  le  moien  principalement 
de  la  royne  de  France  et  autres  grans  seigneurs ,  il 
eut  sa  paix  et  retourna  en  l'ostel  du  Roy,  et  en  la  grâce 
de  ceulx  de  ladicte  Université. 

En  après,  en  autre  temps*,  messire  Guillaume  de 
Tignonville,  prévost  de  Paris,  fist  exécuter  deux  clercs 
de  ladicte  Université  ;  c'estassavoir  un  nommé  Roger 
de  Montillel,  qui  estoit  Normant ,  et  l'autre  nommé 
Olivier  Bourgois,  qui  estoit  Breton,  lesquelz  estoient 
chargez  d'avoir  commis  plusieurs  larrecins  et  en  di- 
vers cas  ;  et  pour  ceste  cause ,  non  obstant  qu'ilz  feus- 
sent  clercs  et  eulx  menant  à  la  justice ,  criassent  hault 
et  cler  :  Clergie!  à  fin  d'estre  rescoux,  néantmoins, 
comme  dit  est,  furent  exécutez  et  mis  au  gibet.  Et 
depuis,  par  le  pourchas  de  l'Université,  fut  privé  de 
tout  office  royal  et  avec  tout  ce ,  fut-il  condempné  à 
faire  une  croix  de  pierre  de  taille  grande  et  eslevée 
assez  près  dudit  gibet,  sur  le  chemin  de  Paris,  où 
estoient  les  ymages  d'iceulx  deux  clercs  entaillez  ;  et 
si  les  fist  despendre  et  mectre  sur  une  charrète  cou- 
verte de  noir  drap  ;  et  ainsi,  acompaigné  de  ses  sergens 
et  autres  gens  portans  torches  de  cire  allumée ,  furent 
menez  à  Saint-Maturin-,  et  là  par  le  prévost  rendus  au 

1.  En  1407.  Le  Religieux  de  Saint-Denis,  bien  mieux  au 
fait  que  Monstrelet  de  tout  ce  qui  regarde  l'Université,  ne  s'y 
est  pas  trompé ,  et  son  récit  est  bien  à  sa  place ,  c'est-à-dire  en 
1407.  (T.  m,  p.  722.} 

2.  On  se  rappelle  que  ce  couvent  était  le  lieu  consacré  des  as- 
semblées solennelles  de  l'Université. 


76  CHRONIQUE  [1403] 

recteur  de  l'Université  qui  les  fist  enterrer  honnorable- 
ment  au  cloistre  de  ladicte  église.  Et  là,  de  rechef,  fut 
fait  ung  épitaphe  à  leur  semblance  pour  perpétuelle 


CHAPITRE  XIV. 

Comment  le  séneschal  de  Haynau,  lui  qualriesme,  fist  armes,  présent  le 
roy  d'Arragon  ;  et  du  voyage  que  l'admirai  de  Bretaigne  fist  en 
Angleterre, 

En  l'an  dessusdit ,  furent  entreprinses  armes  à  faire 
par  le  gentil  séneschal  de  Haynnau ,  en  la  présence  du 
roy  d'Arragon',  c'estassavoir  de  quatre  contre  quatre. 
Et  estoient  les  arme;s  telles  qu'ilz  dévoient  combat re 
de  haches ,  d'espées  et  de  dagues  jusques  à  oultrance , 
sauf  en  tout  la  voulenté  du  juge.  Si  estoient  en  laconi- 
paignie  dudit  séneschal,  messire  Jaques  de  Montenay, 
chevalier  normant,  le  second  messire  Taneguy  du 
Chastel,  chevalier  de  la  duchié  de  Bretaigne,  et  le 
tiers  estoit  ung  notable  escuier  nommé  Jehan  Carmen. 
Et  leur  adverse  partie  estoit  du  royaume  d'Arragon , 
et  par  espécial  estoit  le  principal  ung  nommé  Colemach 
de  Saincte-Couloume ,  et  estoit  de  l'ostel  du  roy  d'Ar- 
ragon, et  de  lui  moult  aymé.  Le  second  estoit  appelle 
messire  Pierre  de  Moscade^  Le  tiers  estoit  nommé 
Pothon  de  Saincte-Coloume ,  et  le  quart  se  nommoit 
Barnabo  de  l'Oef.  Et  quant  ce  vint  au  jour  assigné, 

1.  On  peut  voir  dans  la  Bibl.  de  l'École  des  chartes  (l»"*  série, 
t.  V,  p.  379  )  quelques  pièces  relatives  à  une  autre  émeute  d'éco- 
liers ,  en  1 453. 

2.  Martin. 

3.  Pierre  de  Moncade. 


[1403]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  77 

[le  roi]*,  qui  avoit  fait  préparer  les  lices  en  la  cité  de 
Valence-la-Grant  emprès  son  palais  moult  richement, 
vint  à  son  eschafault  acompaigné  du  duc  de  Candie  et 
des  contes  de  Sardaine  et  d'Aynemie,  avec  très  grant 
noblesse.  Et  tout  à  Fenviron  d'icelles  lices  estoient 
faiz  escbafaux  dessus  lesquelz  estoient  les  nobles  du 
pays  avec  les  dames  et  damoiselles,  et  aussi  les  no- 
tables bourgois  et  bourgoises  de  ladicte  cité  de  Va- 
lence. Et  furent  commis  de  par  le  roy  dedens  les  lices 
pour  garder  le  champ,  quarante  hommes  d'armes, 
moult  richement  parez.  Et  entre  les  claières  desdictes 
lices',  estoit  le  connestable  d'Arragon  à  tout  grant 
compaignie  de  gens  très  richement  armez  selon  ]a 
coustume  du  pays.  Si  y  avoit  dedens  le  champ  deux 
petites  tentes  pour  reposer  et  ombroier  les  champions 
dessusdiz,  lesquelles  estoient  moult  bien  ouvrées  et 
parées  des  blazons  d'un  chascun  d'eulx.  Et  adonc, 
quant  le  Roy  fut  venu,  comme  dit  est,  il  fîst  savoir  par 
aucuns  chevaliers  de  son  hostel ,  au  séneschal  et  à  ses 
compaignons,  qu'ilz  venissent  premiers  dedens  ledit 
champ  et  que  ainsi  estoit-il  ordonné ,  jà  soit  que  les 
Arragonnois  estoient  appellans.  Lesquelles  nouvelles 
oyes  par  icellui  séneschal  et  ceulx  de  sa  partie ,  se  ar- 
mèrent incontinent  et  montèrent  chascun  sur  un  bon 
coursier,  lesquelz  estoient  parez  semblablement  l'un 
comme  l'autre  de  drap  de  soie  vermeil  qui  batoient 
jusques  près  de  terre,  et  sur  les  draps  dessusdiz  estoient 
semez  plusieurs  escussons  de  leurs  armes.  Et  ainsi,  en 
noble  appareil,  alèrent  de  leur  hostel  jusques  aux  bar- 

i.  Le  ms.  Suppl.  fr.  93  porte  :  le  dessusdit  Roy. 

2.  Barrières  desdictes  lices.  Var.  du  ms.  Suppl.  fr.  93. 


78  CHRONIQUE  [1403] 

rières  desdictes  lices.  Si  aloit  devant  l'escuier  dessus- 
nommé  ,  et  après  lui  messire  Taneguy  du  Chastel ,  le- 
quel suivoit  messire  Jaques  de  Montenay,  et  tout 
derrière  aloit  le  séneschal,  lequel  conduisoit  le  sei- 
gneur de  Chin.  Et  ainsi  entrans  dedens,  alèrent  faire 
la  révérence  au  roy  Martin  d'Arragon,  qui  leur  fîst 
très  grant  honneur;  et  puis  se  re trahirent  dedens  leur 
tente,  où  ilz  actendirent  leurs  adversaires  bien  heure 
et  demie.  Lesquelz  vindrent  tous  ensemble  à  cheval 
comme  les  autres ,  et  estoient  tous  leurs  chevaux  cou- 
vers  de  blans  drap  de  soye  où  il  y  avoit  plusieurs 
escussons  semez  de  leurs  armes.  Et  après  qu'il z  entrent 
faicte  la  révérence  au  Roy ,  alèrent  en  leur  tente ,  qui 
estoit  au  costé  destre  :  et  depuis  leur  venue,  furent 
bien  cinq  heures  tous  armez  en  leursdictes  tentes.  Et 
la  cause  pour  quoy  ilz  y  furent  si  longuement,  fut 
pour  ce  que  le  Roy  et  son  conseil  les  vouloient  ac- 
corder, afin  qu'ilz  ne  combatissent  point.  Et  pour 
ceste  cause ,  furent  par  le  Roy  envoiez  plusieurs  am- 
bassadeurs au  séneschal,  à  fin  qu'il  voulsist  estre 
content  de  non  plus  avant  procéder  en  ceste  matière. 
Ausquelz  il  respondi  à  toutes  lesfoiz  bien  et  sagement, 
disant  que  l'entreprinse  avoit  esté  faicte  à  la  requestè 
de  Colemach,  et  qu'il  estoit  venu  et  ceulx  de  sa  partie, 
de  loingtain  pays,  à  grant  travail  ^t  despens,  pour  lui 
acomplir  son  désir ,  lequel ,  lui  et  les  siens ,  vouloient 
contretenir.  Finablement,  après  plusieurs  paroles 
portées  d'un  costé  et  d'autre,  fut  conclud  qu'ilz  com- 
menceroient  ensemble  la  bataille ,  et  lors  furent  faiz 
de  par  le  Roy  les  cris  acoustumez ,  et  tantost  après 
le  roy  d'armes  d'Arragon  s'escria  en  hault  :  Que  les 
champions  dessusdiz  feissent  leur  devoir.  Et  adouc 


[i403]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  7» 

yssireni  de  leurs  tentes  aussi  tost  les  ungs  comme  les 
autres,  cbascuii  d'eulx  tenans  leurs  haches  en  leurs 
mains,  et  commencèrent  à  marcher  l'un  envers  l'autre 
moult  fièrement.  Si  avoient  les  Arragonnois  ensemble 
proposé  de  assembler  eulx  deux  de  première  venue 
sur  le  sèneschal  pour  le  ruer  jus.  Et  estoient  les  deux 
parties  tout  de  pie,  et  entend  oient  qu'il  feust  à  l'un  des 
boutz  loing  des  autres,  mais  il  estoit  sur  le  mylieu.  Et 
quant  ce  vint  à  l'aproucher,  ledit  sèneschal  s'avança 
devant  les  autres  de  trois  à  quatre  pas ,  et  assembla 
premier  à  Colemach ,  qui  ce  jour  avoit  este  fait  che- 
valier de  la  main  du  Roy,  et  lui  donna  si  grant  cop  de 
sa  hache  sur  le  costé  de  son  bacinet,  qu'il  le  fîst  des- 
marcher et  tourner  demy  tour.  Et  les  autres  assem- 
blèrent chascun  endroit  soy,  tant  d'une  partie  comme 
d'autre,  très  vaillamment.  Toutesfoiz,  messire  Jaques 
de  Montenay  gecta  sa  hache  jus,  etprint  messire  Pierre 
de  Mouscade  d'une  main  par  le  bort  dessoubz  les 
lames,  et  en  l'autre  avoit  sa  dague,  dont  il  le  cuida 
férir  par  dessoubz.  Mais  ainsi  que  toutes  icelles  parties 
montroient  semblant  de  bien  besongner,  le  Roy  les 
fist  prendre  sus.  Et  pour  vray,  selon  l'apparence  qu'on 
en  povoit  veoir,  se  la  besongne  se  feust  poursuye  jus- 
ques  à  oultrance,  les  Arragonnois  estoient  en  grant 
péril  de  en  avoir  le  pire.  Car  ledit  sèneschal  et  ceulx 
qui  estoient  avecques  lui ,  estoient  moult  puissans  de 
corps  et  de  bien ,  visitez  et  esprouvez  en  armes  pour 
faire  et  acomplir  tout  ce  qu'on  leur  eust  peu  ou  sceu 
demander  par  quelconque  manière  que  ce  eust  esté. 
Et  après  ce  que  lesdiz  champions  eurent  esté  prins 
sus,  comme  dit  est,  le  Roy  avala  de  son  eschafault  de- 
dens  les  lices ,  et  requist  au  sèneschal  et  h  Colemach 


80  CHRONIQUE  [1403] 

que  le  surplus  des  armes  voulsissent  mectre  sur  lui  et 
sur  son  conseil,  et  qu'il  en  feroit  tant  que  tous  devroient 
estre  contens.  Et  lors  le  séneschal,  en  soy  mectant  à 
ung  genoil  pria  moult  humblement  au  Roy  que  les 
armes  se  parfeissent  selon  la  requeste  de  Colemach. 
A  quoy  le  Roy  répliqua  en  requérant  de  reclief  que  le 
surplus  fust  mis  sur  lui  :  ce  qui  fut  accordé.  Si  print  le 
séneschal  par  la  main  et  le  mist  au  dessus  de  lui ,  et 
Colemach  de  l'autre  costé,  et  ainsi  les  mena  lui -mesmes 
hors  des  lices ,  et  de  là  retournèrent  cbascun  en  leurs 
hostelz,  où  ilzse  désarmèrent.  Et  après  le  Royenvoia 
par  ses  principaulx  chevaliers  quérir  le  séneschal  et 
ses  compaignons,  ausquelz,  par  trois  et  quatre  jours, 
il  fist  aussi  grant  honneur  et  récepcion  en  son  hostel 
comme  il  eust  peu  faire  de  ses  propres  frères.  Et  après 
qu'il  les  eut  accordez  avec  leur  adverse  partie ,  leur 
fist  dons  et  beaulx  présens.  Et  puis  se  départirent  de 
là  et  retournèrent  en  France ,  et  ledit  séneschal ,  en 
Haynnau. 

Ouquel  temps ,  l'admirai  de  Bretaigne ,  le  seigneur 
du  Chastel  et  plusieurs  autres  chevaliers  et  escuiers , 
tant  dudit  pays  de  Bretaigne  comme  de  Normendie , 
jusques  à  douze  cens  combatans  ou  plus,  montèrent  en 
plusieurs  nefz  au  port  de  Saint-Mâlo ,  et  se  mirent  en 
mer  pour  aler  descendre  au  port  de  Terdrenne*.  Mais 

1 .  Dans  l'original  on  peut  lire  également  Terdrenne  ou  Terdre- 
mie.  Le  ms.  8345  donne  Terdremue.  L'édit.  de  Vérard,  Tremiie. 
Buchon  qui  lisait  Tordrenne ,  dit  qu'il  a  fait  de  vaines  recherches 
pour  trouver  un  port  sur  la  côte  d'Angleterre  (]ui  répondît  à  ce 
nom.  Quant  à  l'édit.  de  4572,  elle  donne  Atemue.  Le  ms.  Suppl. 
fr.  93  donne  Tmucy  avec  un  signe  d'abréviation  sur  le  t ,  qui  fait 
lire  Termue ,  dont  à  la  rigueui*  on  peut  faire  Darmouth.  C'est 


|1403]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  84 

ledit  admirai  et  plusieurs  autres  desloèrent  à  descendre 
ilec.  INëantmoins,  ledit  seigneur  DuChastelet  plusieurs 
autres  descendirent  et  prindrent  port,  pensant  que  les 
autres  les  suivissent,  ce  que  point  ne  se  fist.  Et  se  alèrent 
très  vaillamment  combatre  aux  Anglois ,  qui  en  grant 
nombre  s'estoient  là  assemblez,  et  tant  dura  la  be- 
songne  qu'en  la  fin  les  Bretons  et  Normans  y  furent 
desconfis.  Et  y  fut  occis  le  dessusdit  seigneur  Du  Chastel 
et  ses  deux  frères,  messire  Jehan  Martel,  chevalier 
normant,  et  plusieurs  autres.  Et  si  en  y  eut  environ 
cinquante  de  prisonniers*,  desquelz  estoit  le  seigneur 
de  Blaqueville,  qui  depuis  eschapèrent  par  finance. 
Et  l'admirai  dessusdit,  avecques  ceulx  qui  demourèrent 
ou  navire ,  se  retraïrent  en  leur  pays ,  tristes  et  dolens 
de  leur  perte. 

CHAPITRE   XV. 

Comment  le  mareschal  de  France  et  le  maistre  des  arbalestriers  alèrent 
en  Angleterre  en  l'aide  du  prince  de  Gales. 

Environ  ce  temps  ^,  le  mareschal  de  France  et  le 
maistre  des  arbalestriers,  par  le  commandement  du 
Roy  et  à  ses  despens ,  assemblèrent  douze  mille  com- 

effectivement  à  ce  port  que  les  Bretons  firent  leur  descente  ,  seu- 
lement il  faut  mettre  l'événement  à  l'année  i  404  ,  et  non  pas 
4403.  (Voy.  Walsingliam,  £rci>.  Itist.,  p.  412.) 

4r  II  semblerait,  d'après  Walsingham  ,  que  le  nombre  des  pri- 
sonniers fut  beaucoup  plus  grand.  Il  dit  que  les  femmes  anglaises 
elles-mêmes  en  firent ,  et  que  beaucoup  de  Français  furent  tués 
par  les  paysans  anglais,  faute  d'entendre  leur  langue ,  et  de  pou- 
voir leur  faire  comprendre  qu'ils  voulaient  se  racheter.  (Ibid.) 

2.   Environ  ce  temps.  C'est  une  erreur.  Ce  n'est  pas  en  1403 , 


82  CHRONIQUE  [1403] 

batans,  si  vindreùt  à  Brelh  en  Bretaigne  pour  secourir 
le  prince  de  Gales  *  contre  les  Anglois.  Si  eurent  six 
vings  nefz  à  voile  qu'ilz  y  trouvèrent,  et  pour  le  vent, 
qui  leur  fut  contraire  ,  demourèrent  par  quinze  jours. 
Mais  quant  ilz  eurent  vent  qui  leur  fut  propice,  si 
arrivèrent  au  port  de  Harfort^  en  Angleterre,  lequel 
ilz  prindrent  lantost,  en  occiant  les  habitans  excepté 
ceulx  qui  tournèrent  en  fuite  ;  et  gastèrent  le  pays 
d'entour.  Puis  vindrent  au  cbaslel  de  Harford,  ou 
quel  estoit  le  conte  d'Arondel  et  plusieurs  liommes 
d'armes  et  gens  de  guerre.  Et  quant  ilz  eurent  ars  la 
ville  et  les  faulxbourgs  dudit  cliastel,  ilz  se  partirent 
de  là ,  destruisant  tout  le  pays  devant  eulx  par  feu  et 
par  espèe.  Puis  alèrent  à  une  ville  nommée  Tenebi , 
située  à  dix  buit  lieues  près  dudit  cliastel,  et  là,  trou- 
vèrent, lesdiz  François,  ledit  prince  de  Gales  à  tout  dix 
mille  combatans  qui  là  les  actendoit.  Adonc  alèrent 
tous  ensemble  à  Calemarcbin  '  à  douze  lieues  près  de 
Tenebi,  et  de  là  en  entrant  ou  pays  de  Morgnie, 
alèrent  à  la  Table  ronde,  c'est  assavoir  l'abbaye  noble, 
puis  prindrent  leur  chemin  pour  aler  à  Vincestre.  Si 
ardirent  les  faulxbourgs  et  le  pays  environ ,  et  trois 
lieues  oultre  encontrèrent  le  roy  d'Angleterre*  qui 

mais  bien  en  i  405  qu'il  faut  placer  les  événements  racontés  dans 
ce  chapitre.  (Voy.  Walsingham,  £rci>.  hisf.y  p.  418.) 

i .  Owen  Glendower,  en  révolte  ouverte  contre  Henri  de  Lan- 
castre,  depuis  l'an  1400. 

2.  Ju  port  de  Harfort.  Il  n'y  a  pas  de  port  de  mer  de  ce  nom- 
là  en  Angleterre.  Walsingham  nous  apprend  que  les  Français  dé- 
barquèrent à  Wilford ,  port  du  comté  de  Pembroke ,  au  sud  du 
pays  de  Galles. 

3.  Carmathen.  (Wals.,  loc.  cit.) 

4.  Ici  Monstrelet  confond  tout,  les  faits  et  les  dates.  En  effet 


[140:^]  D'ENGIJERRAN  DE  MONSTRELET.  âS 

venoit  contre  eulx  à  grant  puissance;  là  se  arrestèrent 
l'un  contre  l'autre  et  se  mirent  franchement  en  ba- 
taille, chascune  d'icelles  parties,  sur  une  montaigne, 
et  y  avoit  une  grande  valée  entre  les  deux  ostz.  Si 
convoitoient  chascun  d'eulx  que  sa  partie  adverse 
l'alast  assaillir,  ce  que  point  ne  fut  fait.  Et  furent  par 
huit  journées  en  cest  estât  que  chascun  jour  au  matin 
se  mectoient  en  bataille  l'un  contre  l'autre  et  là  se 
tenoient  toute  jour  jusques  au  soir.  Durant  lequel 
temps  y  eut  plusieurs  escarmouches  entreulx,  èsquelles 
furent  mors  environ  deux  cens  hommes  des  deux 
parties  et  plusieurs  navrez.  Entre  lesquelz  ,  de  la  par- 
tie de  France  furent  mors  trois  chevaliers ,  c'est  assa- 
voir messire  Patroullart  de  Troies*,  frère  dudit  ma- 
reschal  de  France  ,  mons.  de  Mathelonne  et  mons.  de 
La  Ville'.  En  oultre,  avec  ce,  les  François  et  Galois 
furent  fort  traveillez  de  famine  et  autres  mésaises,  Car 
à  grant  peine  povoient  ilz  recouvrer  de  vitaille ,  pour 
ce  que  les  Anglois  gardoient  de  près  les  passages. 
Finablement  quant  icelles  deux  puissances  eurent  esté 
l'une  devant  l'autre  ainsi  comme  dit  est ,  ledit  roy 
d'Angleterre  voiant  que  ses  adversaires  ne  l'assaul- 
droient  pas  ,  se  re trahit  le  soir  à  Vincestre.  Mais  il  fut 
poursuy  par  aucuns  François  et  Galois  lesquelz  des- 


ce  qui  précède,  qu'il  rapporte  à  l'année  1403,  appartient  à 
l'année  1405.  Ce  qui  suit,  au  contraire,  appartient  à  l'année  1402. 
(Voy.  Wals.,  Brev.  hist.,  p.  407.) 

1.  Patrouliars  de  Tries ,  dans  l'édit.  de  1572.  C'est  Patroullart 
de  Trie,  qu'il  faut  lire. 

2.  Le  seigneur  de  Martelonne  et  le  seigneur  de  La  Valle,  dans 
l'édit.  de  1572,  où  Ducange  propose,  avec  raison,  de  lire  : 
Laval. 


84  CHRONIQUE  [1 403] 

troussèrent  dix  huit  charretes  chargées  de  vivres  et 
d'autres  bagues.  Si  se  retrahirent  iceulx  François  et 
Galois  ou  pais  de  Gales.  Et  pendant  que  ce  voiage  se 
faisoit,  le  navire  des  François  vaucroit  sur  la  mer,  et  y 
avoit  dedens  aucun  nombre  de  gens  d'armes  pour  le 
garder.  Lequel  navire  se  tira  vers  Gales,  à  ung  port 
qui  leur  avoit  esté  ordonné ,  et  là  les  trouvèrent  les 
François,  c'est  assavoir  l'admirai  de  France  et  le 
maistre  des  arbalestriers  ,  lesquelz  avec  leurs  gens  se 
mirent  en  mer  et  singlèrent  tant  qu'ilz  arrivèrent  sans 
fortune  àSaint-Pol  de  Léon.  Toutesfoiz  quant  ils  furent 
descendus  et  qu'ilz  eurent  visité  leurs  gens,  ils  trou- 
vèrent qu'ilz  en  avoient  bien  perdu  soixante  ,  des- 
quelz  les  trois  chevaliers  dessusdiz  estoient  les  princi- 
paulx.  Et  après  se  partirent  de  là  et  retournèrent  en 
France  ,  chascun  en  leurs  propres  lieux ,  réservé  les 
deux  officiers  royaulx,  qui  alèrent  à  Paris  devers  le 
Roy  et  les  autres  princes  de  son  sang ,  desquelz  ils 
furent  receuz  à  grant  léesse. 


CHAPITRE   XVI. 

Comment  ung  puissant  Sarrasin  *,  nommé  le  Grant  Tamburlan,  entra 
à  puissance  en  la  terre  du  roy  Basach. 

En  cest  an ,  ung  grant  seigneur  et  puissant  des  ré- 
gions de  Barbarie  nommé  le  Grant  Tamburlan  ',  à  tout 
deux  cens  mil  combatans  et  vingt  six  éléphans ,  entra 

i.  Ung  puissant  sarrasiriy  sic  dans  8345.  Le  ms.  Suppl.  fr.  93, 
et  les  imprimés  donnent  :  mcscréant. 

2.  C'est  le  Tartare  Timour-Lenk  ,  vulgairement  Tamerlan. 


[1403]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  85 

en  la  terre  de  Turquie  appartenant  au  roy  Basach  K 
Lequel  Basac  estoit  ung  prince  païen,  moult  puissant  ', 
et  ung  des  principaulx  de  ceulx  qui  avoient  vaincu  les 
chrestiens  en  la  bataille  de  Hongrie',  où  Jehan  de 
Bourgongne,  conte  de  Nevers,  fut  prins  comme  plus 
à  plain  est  dëclairé  es  histoires  de  maistre  Jehan  Frois- 
sart.  Lequel ,  quant  il  sceut  que  icellui  Tamburlan 
estoit  ainsi  entré  en  sa  terre  à  puissance  et  dëgastoit 
tout  par  feu  et  par  espée ,  fist  soudainement  ung  très 
grant  mandement  par  tous  ses  pays  et  tant  que  dedens 
quinze  jours  ensuivans  assembla  bien  trois  cens  mille 
combatans  et  seulement  dix  éléphans.  LesqUelz  élé- 
phans  ,  tant  d'une  partie  comme  d'autre ,  portoient 
cuves  sur  leur  dos  en  manière  de  chasteaulx  où  de- 
dens avoient  plusieurs  hommes  d'armes  qui  moult 
gre voient  leurs  adversaires.  A  tout  laquelle  compai- 
gnie  ledit  admirai  Basach  ala  pour  rencontrer  ledit 
Tamburlan.  Si  le  trouva  devers  Occident,  emprès  une 
montaigne  nommée  Appade,  et  estoit  logié  sur  ime 
haulte  montaigne  ,  et  avoit  destruit  et  ars  plusieurs 
bonnes  villes  et  grant  partie  du  pays  de  Turquie.  Et 
lorsqu'ils  eurent  la  veue  l'un  de  l'autre,  ordonnèrent 
leurs  batailles  et  fmablement  assemblèrent  l'ung  contre 
l'autre,  mais  à  la  fin  le  roy  Basach  et  ceulx  de  sa  partie 
furent  mis  à  desconfiture  et  fut  lui  mesmes  prison- 


1.  BajazetP'. 

2.  Bajazet  avait  été  surnommé  liderim,  ou  l'Éclair,  à  cause 
de  ses  rapides  conquêtes,  au  commencement  de  son  règne. 

3.  En  la  bataille  de  Hongrie.  C'est  la  bataille  de  Nicopoli,  en 
Bulgarie,  qui  se  donna  le  28  septembre  1306.  Les  Hongrois 
avaient  été  battus  une  première  fois  par  Bajazet,  au  même  lieu, 
en  4394. 


86  CHROMQUE  [1403] 

nier*,  et  avec  ce  furent  mors  bien  quarante  mille  de 
ses  turcs  et  dix  mille  de  son  adverse  partie.  Après  la- 
quelle besongne,  le  dessusdit  Tamburlan  envoya  grant 
partie  de  ses  gens  aux  principales  villes  d'icellui  Ba- 
sach ,  lesquelles,  ou  au  moins  la  greigneur  partie,  se 
rendirent  à  lui.  Et  par  ainsi  icellui  Tamburlan  con- 
quist  la  plus  grant  partie  du  pays  de  Turquie. 

CHAPITRE  XVII. 


Comment  Charles,  roy  de  Navarre,  traicta  avec  le  roy  de  France  et  eu» 
la  duchié  de  Nemoux. 


Item,  en  ceste  saison  ,  Charles,  roy  de  Navarre', 
vint  à  Paris  devers  le  roy  de  France ,  et  tant  traicta 
avecques  lui  et  ceulx  de  son  estroit  conseil,  que  le 
chastel  de  Nemoux  avecques  autres  cbastellenies  lui 
furent  données  et  en  fîst  une  duché.  Si  en  fist  preste- 
ment hommage  audit  roy  de  France  et  y  renonça,  au 
prouffit  du  Roy  et  de  ses  successeurs,  moiennant  que 
avec  ladicte  duché  de  Nemoux  lui  fut  promis  à  paier 
de  par  le  roy  de  France  deux  cens  mil  escus  d'or  du 
coing  du  Roy. 

En  après  le  duc  Phelippe  de  Bourgongne  lui  par- 
tant de  Paris  ala  à  Bar-le-Duc  à  l'obsèque  de  la  du- 


1.  C'est  à  la  bataille  d'Ancyre  (auj.  Angora  dans  l'Anatoiie) 
que  Bajazet  fut  fait  prisonnier  par  Tamerlan.  Ainsi  Monstrelet 
se  trompe  en  mettant  ce  fait  sous  l'année  1403,  car  la  bataille 
d'Ancyre  se  donna  le  30  juin  1402. 

2.  Charles  III,  dit  le  Noble,  fils  de  Charles  le  Mauvais  et  de 
Jeanne  de  France,  fille  aînée  du  roi  Jean.  Cet  arrangement  du  roi 
de  Navarre  avec  Charles  VI  est  du  10  juin  1404. 


[U03]  D'EISGUERRAIX  DE  MONSTRELEÏ.  87 

chesse  de  Bar  sa  seur*  qui  estoit  trespassée.  Et  de  là 
après  ledit  service  fait  s'en  retourna  en  sa  \ille  d'Arras 
où  estoit  sa  femme,  la  duchesse,  et  célébra  la  feste  de 
Pasques,  et  puis  s'en  ala  à  Brucelles  en  Brabant  devers 
la  duchesse,  taye  de  sa  femme,  qui  Tavoit  mandé  pour 
lui  baller  le  gouvernement  du  pays.  Duquel  lieu  print 
audit  duc  une  grande  maladie.  Si  se  fist  porter  à 
Haulx',  comme  cy-après  sera  déclairé. 


DE  L'AN  MCCCCIV. 

[Du   30   mars    1404   au    19    avril  1405.] 


CHAPITRE  XVIII. 

Comment  le  duc  Phelippe  de  Bourgongne,  oncle  du  roy  Charles,  VI*  de 
ce  nom ,  trespassa  en  la  ville  de  Haulz  en  Haynnau. 

Au  commencement  de  cest  an ,  le  duc  de  Bourgon- 
gne  ,  jadis  fils  du  roy  Jehan  et  h^ère  au  roy  Charles  de 
France ,  le  Riche ,  et  oncle  au  roy  présent ,  Charles  le 
Bien-Aymé,  lequel  duc,  comme  j'ay  dit  cy-dessus, 
estoit  moult  malade ,  se  fist  apporter  sur  une  litière , 
de  la  ville  de  Bruxelles  en  Brabant  en  la  ville  de  Haulx 
en  Haynnau.  Et  afin  que  les  chevaulx  qui  le  portoient 


1 .  Marie  de  France ,  fille  du  roi  Jean  et  femme  de  Robert,  duc 
de  Bar.  C'est  pour  ce  dernier  que  le  roi  Jean  avait  érigé  en 
duché  le  comté  de  Bar,  Tan  1335. 

2.  Halle  en  Hainaut ,  sur  les  frontières  du  Brabant. 


«8  CHRONIQUE  [1404] 

alassent  plus  seurement  et  à  son  aise,  y  avoit  plusieurs 
laboureurs  et  manouvriers  qui  aloient  devant  ladicte 
lictière  à  tout  planes  *  et  autres  instrumens  de  fer  pour 
refaire  et  aouvyer  les  chemins.  Ouquel  lieu  de  Haulz 
il  fut  deschargé  et  mis  assez  près  de  l'église  de  Nostre- 
Darae  en  ung  hostel  où  lors  estoit  l'enseigne  du  Cerf. 
Ouquel  lieu,  lui  sentant  très  fort  agra\é  de  sa  maladie 
manda  devant  lui  ses  trois  filz ,  c'est  assavoir,  Jehan , 
conte  de  Nevers ,  Anthoine  et  Phelippe  ',  ausquelz  il 
pria  très  acertes  et  commanda  destroitement ,  que 
toutes  leurs  vies  duràns  feussent  bons,  vrais  et  loyaulx 
obéissans  au  roy  Charles  de  France ,  sa  noble  géné- 
racion  ,  sa  couronne  et  tout  son  royaume  ,  et  ce  leur 
fist  il  promectre  sur  tant  qu'ilz  Tamaient.  Lesquelles 
promesses  dessusdictes  furent  par  les  trois  princes  des- 
susditz  humblement  accordez  à  leurdit  seigneur  et 
père.  Et  là  avec,  fut  par  ledit  duc  ordonné  à  chascun 
d'eulx  les  seigneuries  qu'il  vouloit  qu'ilz  tenissent  après 
son  trespas  et  la  manière  et  intencion  qu'ilz  en  avoient 
à  user.  Lesquelles  et  plusieurs  acomplies  et  devisées 
par  lui  moult  sagement  comme  à  tel  prince  apparte- 
noit  faire  ,  aiant  bonne  mémoire  en  sa  derrenière 
heure,  rendi  son  esperit  ou  dessusdit  hostel  ',  et  là  fut 

1.  A  tout  planes^  avec  des  bêches.  Aouvyer  les  chemins ^  les 
rendre  praticables. 

2.  Jean  sans  Peur;  Antoine,  comte  de  Rhétel,  puis  duc  de 
Brabant  ;  Philippe ,  comte  de  Nevers;  ces  deux  derniers  furent  tués 
à  la  bataille  d'Azincourt  (1 415). 

3.  Le  27  avril  1404.  On  lit,  dans  la  chronique  déjà  citée  : 
«  Lequel  duc  fu  en  son  tamps  tenu  pour  Tung  des  sages  princes 
de  France;  et  par  son  sens  il  tint  grant  tamps  le  royaume  en 
paix  ,  combien  que  le  duc  d'Orléans  luy  fist  mainte  paine  et 
voloit  lousjours  estre  le  maistre.  Mais  ledit  de  Bourgoigne  l'en 


[1404]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  89 

son  corps  et  ses  entrailles  mises  et  enterrées  en  l'église 
Nostre-Dame  de  Haulz ,  et  son  corps,  bien  embasmé, 
fut  mis  en  ung  sarcueil  de  plomb  et  de  là  transporté 
en  la  ville  de  Douay  et  de  là  à  Arras,  tousjours  très 
grandement  acompai^né  selon  son  estât.  Ouquel  lieu 
d'Arras  fut  mis  en  sa  chapelle,  où  on  lui  fist  ung  service 
solennel.  Et  là  renonça  la  duchesse  Marguerite*  à  ses 
biens ,  pour  la  double  qu'elle  avoit  qu'elle  ne  trouvast 
trop  grans  debtes^  en  mectant  sur  sa  représentacion 
sa  ceinture  avec  sa  bourse  et  les  clefs,  comme  il  est 
de  coustume,  et  de  ce  demanda  instrumens  à  ung  no- 
taire publique  qui  là  estoit  présent.  En  après,  le  corps 
dudit  duc  fut  mené  en  Rourgongne  et  enterré  aux 
Chartreux  emprès  Digon  ,  dedens  l'église  ,  laquelle  lui 
mesme  avoit  fait  fonder  et  édifier  à  ses  despens.  Et  son 
cuer  fut  porté  à  Saint-Denis  en  France  et  mis  emprès 
les  Roy  aulx ,  desquelz  il  estoit  yssu.  Si  avoit  icellui 
duc ,  avec  ses  trois  filz ,  trois  filles ,  c'est  assavoir  la 
duchesse  d'Ostericlie  ^^  la  duchesse  de  Holande%  femme 
au  comte  Guillaume  de  Haynnau ,  et  la  duchesse  de 


garda  bien ,  tant  par  le  sens  de  luy,  comme  par  sa  puissance , 
laquelle  il  lui  monstra  pluiseuVs  foix  en  son  temps ,  tant  en  la 
ville  de  Paris,  où  ilz  firent  de  grandes  assemblées,  comme  ail- 
leurs. Mais  oncques  horion  n'en  fu  donné  ».  (Bibl.  impér.  , 
F»  Cord,  4  6,  fol.  328.) 

\.  Marguerite,  fille  de  Louis  de  Mâle,  comte  de  Flandre  et 
veuve  de  Philippe  de  Rouvre,  remariée  au  duc  Philippe  le  Hardi 
le  19  juin  1369,  morte  à  Arras,  le  16  mars  1405. 

2.  La  duchesse  d'Osteriche.  Catherine  de  Bourgogne ,  née  en 
1378,  mariée  le  IS  août  1393,  à  Léopold  ,  duc  d'Autriche. 

3.  La  duchesse  de  Hollande ,  Marguerite  de  Bourgogne,  née  en 
1374,  mariée  le  12  avril  1383  à  Guillaume  de  Bavière,  comte 
de  Hainaut. 


90  CHRONIQUE  [4404] 

Savoie*.  Après  la  mort  duquel  duc  y  eut  grans  pleurs 
et  lamentacions ,  principalement  de  tous  ses  enfans  , 
aussi  généralement  de  la  plus  grant  partie  des  sei- 
gneurs et  autres  gens  d'estat  du  royaunie  de  France  et 
de  tous  ses  pays.  Car  en  son  temps  il  avoit  régné  et 
gouverné  moult  prudemment  les  besongnes  du  Royaume 
avecques  son  frère  ainsné  Jehan ,  duc  de  Berry,  dont 
il  avoit  esté  et  fut  encores  plus  après  sa  mort ,  très 
excellemment  recommandé.  Et  après  icellui  duc  dé- 
funct  comme  dit  est ,  Jehan ,  conte  de  Nevers,  son  fîlz 
ainsné ,  saisi  la  duché  et  conté  de  Bourgongne ,  et  Xn- 
thoine ,  le  second  filz ,  fut  héritier  actendant  la  duché 
de  Brabant  après  le  trespas  de  sa  grant  tante  la  du- 
chesse ,  laquelle  lui  livra  présentement  le  duché  de 
Lembourg.  Et  Phelippe,  le  tiers  filz,  fut  nommé  comte 
de  Nevers  et  baron  de  Donzy,  à  en  joir  après  le  trespas 
de  la  duchesse  sa  mère  \  Si  commencèrent  iceulx 
trois  frères  à  gouverner  moult  haultement  leurs  sei- 
gneuries, et  eurent  l'ung  avec  l'autre  plusieurs  con- 
saulx  avecques  leurs  plus  foibles  serviteurs ,  afin  de 
savoir  comment  ilz  se  mectroient  à  gouverner  envers 
le  Roy  leur  souverain  seigneur. 

4.  La  duchesse  de  Savoie,  Marie  de  Bourgogne  ,  née  en  1380, 
mariée  le  30  octobre  1393  à  Amédée  VIII ,  comte  de  Savoie. 

Philippe  le  Hardi  avait  eu  une  quatrième  fille  ,  nommée  Bonne, 
que  Monstrelet  n'avait  pas  à  mentionner  ici,  puisqu'elle  était 
morte  en  1399. 

2.  Qui  arriva  le  46  mars  4405. 


[1404]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  91 


CHAPITRE  XIX. 

Comment  Walerau ,  conte  de  Saint-Pol,  à  tout  grant  compaignie  de 
gens  d'armes,  ala  par  mer  en  l'isle  de  Wisque,  pour  faire  guerre  au 
roy  Henry  d'Angleterre. 

En  cest  an,  le  comte  Waleran  de  Saint-Pol  assembla 
à  Abbeville  en  Pontliieu  environ  seize  cens  comba- 
tans,  esquelz  y  avoit  grant  partie  de  nobles  hommes , 
qui  avoient  fait  grans  pour\éances  de  chars  salées,  de 
biscuits,  de  vins,  de  cervoises,  de  beurres,  de  farines  et 
autres  choses  neccessaires  à  mectre  en  mer.  Duquel 
lieu  d' Abbeville  furent  menez  par  ledit  conte  au  port 
de  Harfleur,  où  ils  trouvèrent  des  nefz  et  des  vaisseaulx 
à  leur  voulentë.  Et  quant  ils  eurent  là  séjourné  un  peu 
de  jours  pour  appoincter  et  ordonner  leurs  besongnes, 
en  eulx  recommandant  à  monseigneur  Saint  Nicolas, 
montèrent  esdiz  vaisseaulx,  et  singlèrent  tant  qu'ilz 
vindrent  en  l'isle  de  Wisque,  qui  est  près  du  port  de 
Hantonne*.  Ouquel  descendirent  à  terre  en  démon- 
strant  chère  hardie  pour  combatre  les  ennemis,  des- 
quelz  par  iceulx  à  leur  descendue  furent  assez  peu 
veuz,  car  tous  ceulx  de  ladicte  isle  s'estoient  retrais  es 
bois  et  es  forteresses.  Et  là,  de  la  partie  dudit  conte, 

i.  L'île  de  Wight  près  de  Southampton.  Elle  avait  été  ravagée 
par  les  Français,  en  4  377.  Le  Religieux  de  Saint-Denis  dit  que  le 
comte  de  Saint-Pol  descendit  à  l'île  de  Thanet  (comté  de  Kent)  et 
met  le  fait  en  Pan  1403.  (C/ir.  de  Ch.  FI,  t.  III,  p  118.)  La  ten- 
tative du  comte  de  Saint-Pol  sur  Tîle  de  Wight  est  du  mois  de 
décembre  1403  ,  comme  on  le  voit  dans  les  pièces  données  par 
Rymer,  et  notamment  par  un  ordre  d'armement  adressé  au  bailli 
de  Southampton  le  10  décembre,  lequel  est  révoqué  le  13.  (Rymer, 
Fœdera,  etc.,  t.  IV,  p.  60.) 


92  CHROINIQUE  [1404] 

il  eut  faiz  plusieurs  chevaliers  nouveaulx ,  c'est  assa- 
voir Jehan  de  Harecourt,  Phelippe  de  Fosseux,  le  sei- 
gneur de  Giency  et  plusieurs  autres.  Si  alèrent  fuster 
aucuns  meschans  villages  du  pays  et  bouter  les  feux  en 
aucuns  lieux.  Durant  lequel  temps  vint  devers  ledit 
conte  ung  prestre  du  pays,  d'assez  bon  entendement, 
lequel  traicta  avecques  lui  pour  le  rachat  et  salvacion 
d'icelle  ysle,  comme  il  donnoit  à  entendre  ;.  et  en  de- 
voit  estre  paiëe  grant  somme  de  pécune  à  icellui  conte 
et  à  ses  capitaines.  Lequel  conte  fut  assez  content. 
Mais  ce  fut  une  décepcion  que  ledit  prestre  fai^oit  afin 
de  les  délaier  et  atarger  de  paroles  tandis  que  les  An- 
glois  s'assembleroient  pour  les  venir  combatre.  De 
laquelle  besongne  ledit  colite  Waleran  fut  adverti,  et 
pour  ce,  lui  et  les  siens  remontèrent  en  leur  navire  et 
s'en  retournèrent  es  parties  de  là  où  ilz  estqient  venus, 
sans  plus  riens  faire.  Pourquoy  plusieurs  grans  sei- 
gneurs qui  estoient  avecques  lui  en  prindrent  grant 
desplaisance,  pour  tant  qu'ilz  avoient  mis  grant  argent 
en  faisant  les  dictes  pourvéances.  Et  aussi  les  pays  par 
où  lesdictes  gens  d'armes  passèrent  en  furent  moult 
traveillez ,  et  en  commença  on ,  en  plusieurs  parties , 
à  murmurer  contre  ledit  conte.  Mais  on  n'en  peut 
avoir  autre  chose  ^ 


i .  Le  Religieux  de  Saint-Denis  ajoute  que  sur  la  fin  de  février 
la  garnison  anglaise  de  Calais  ravagea  le  comté  de  Saint-Pol. 
(t.  III,  p.  124.) 


[1404]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  93 


CHAPITRE  XX. 

Comment  le  duc  Loys  d'Orléans  ala  de  par  le  Roy  à  Marseille  devers  le 
pape  ;  le  duc  de  Bourbon ,  en  Languedoc  ;  et  le  connestable ,  en  la 
duchié  d'Aquitaine. 

Item,  en  ce  temps,  Loys,  duc  d'Orléans,  fut  en- 
voyé de  par  le  roy  de  France  et  son  grant  conseil 
devers  le  pape  nommé  Grégoire ,  acompaigné  de  six 
cens  chevaucheurs  ou  environ,  afin  de  lui  remonstrer 
que  l'union  feust  mise  en  nostre  mère  sainte  Eglise  ^ 
Et  par  la  Cliampaigne  et  Bourgongne  s'en  ala  à  Lyon 
sur  le  Rosne  ,  et  de  là  à  Marseille  où  ledit  pape  estoit 
et  toute  sa  court.  Lequel  grandement  et  notablement 
receut  ledit  duc.  Et  après  qu'il  eut  oye  sa  requeste, 
lui  bailla  ses  lectres  apostoliques  sur  aucunes  certaines 
condicions.  Après  lesquelles  receues ,  et  qu'il  ot  prins 
congié  d'icellui  pape,  s'en  retourna  par  plusieurs  jour- 
nées à  Paris  devers  le  Roy,  où  estoient  les  ducs  de 
Berry,  de  Bretaigne  et  de  Bourbon^  et  plusieurs  autres 
seigneurs  ,  tant  séculiers  comme  ecclésiastiques,  en  la 
présence  desquelz  il  les  bailla  au  Roy,  contenans  entre 
autres  choses  que  ledit  pape  se  offroit  à  procurer 
l'union  de  toute  l'universelle  Église ,  et  pour  l'amour 
de  ce,  se  il  estoit  neccessité,  s' offroit  de  résigner  ladicte 
papalité,  et  faire  tout  ce  qui  estoit  expédient  touchant 
ceste  matière ,  en  obéissant  au  saint  concile  en  tout 
droit  et  raison.  De  laquelle  lectre  apostolique  et  du 


i.  C'est  en  4403  et  non  en  1404,  que  le  duc  d'Orléans  alla 
trouver  le  pape,  et  ce  pape  était  Benoît  XIII. 

2.  Le  ms.  Suppl,  fr.  93,  et  aussi  l'édit.  de  1572,  ajoutent  ici  : 
le  duc  de  Bourgogne. 


04  CHRONIQUE  [4  404] 

contenu  en  icelle,  le  Roy,  les  dessusdiz  seigneurs  et 
tout  le  conseil,  avec  TUniversité,  se  tindrent  lors  assez 
pour  contens. 

Duquel  temps ,  Jehan ,  conte  de  Clermont ,  filz  et 
héritier  du  duc  de  Bourbon,  fut  envoie  de  par  le  Roy 
et  son  conseil,  en  Languedoc,  pour  aler  en  Gascongne 
guerroier  les  Anglois  qui  adonc  faisoient  grant  guerre 
aux  François  sur  les  frontières  d'ilec.  Et  fist  son  as- 
semblée de  gens  d'armes  à  Saint-Flour  en  Auvergne  ; 
laquelle  fut  de  cinq  cens  bacinets  et  cinq  cetis  archers 
et  arbalestriers  ;  desquelz  estoit  le  principal,  avecques 
ledit  de  Bourbon,  le  viconte  de  Castelbon»,  filz  au 
conte  de  Foix.  Si  commencèrent  à  faire  forte  guerre 
aux  Anglois ,  et  mirent  plusieurs  fortresses  en  l'obéis- 
sance du  Roy.  C'est  assavoir  :  le  chastel  Saint-Pierre , 
le  chastel  Saincte-Marie ,  le  Neufchastel  et  plusieurs 
autres.  Après  lesquelles  besongnes,  et  que  les  fortresses 
furent  bien  garnyes ,  s'en  retourna  devers  le  Roy  et 
les  autres  grans  seigneurs,  desquelz  il  fut  bienveigné 
et  conjoy  grandement. 

Et  tantost  après  ,  messire  Charles  de  Labrelh ,  con- 
neslable  de  France ,  et  avecques  lui  Harpedane  ,  che- 
valier de  grant  renom,  eulx  grandement  acompaignez, 
en  la  duchié  d'Acquitaine  asségèrent  le  chastel  de  Ca- 
lefrin  qui  moult  traveilloit  les  pays  du  Roy  et  tenoit 
ses  garnisons  en  trop  grande  subjeclion.  Et  si  estoit  la 
plus  grande  partie  du  pays  appati  à  eulx.  Lequel  siège 
dura  environ  six  sepmaines,  en  la  fin  desquelles  firent 
traictié  iceulx  asségez  avec  ledit  connestable,  par  con- 
dicion  qu'ilz  se  partiroient  saufz  leur  corps  et  leurs 
biens ,  et  avecques  ce ,  auroient  certaine  somme  d'ar- 
gent, qui  se  print  et  cueilli  sur  les  hal>itans  d'icelUii 


[1404]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRE!. ET.  95 

pays.  Et  après  que  icellui  connestable  eut  garny  ledit 
chastel  de  gens  de  guerre ,  il  s'en  retourna  à  Paris  de- 
vers le  roy  Charles. 

CHAPITRE  XXL 

Comment  le  duc  Aubert,  conte  de  Haynnau,  trespassa,  et  pareillement  la 
duchesse  Marguerite  de  Bourgongne  ,  vesve  du  duc  Phelippe  ,  jadis 
fille  du  conte  Loys  de  Flandres. 

En  cest  an  trespassa  de  ce  siècle  le  duc  Aubert , 
conte  de  Haynnau,  de  Holande  et  de  Zélande ,  lequel 
avoit  esté  filz  de  Loys  jadis  empereur  d'Alemaigne. 
Duquel  duc ,  demourèrent  deux  fils  et  une  fille ,  c'est 
assavoir,  Guillaume  ,  lequel  estoit  ainsné ,  et  Jehan , 
de  son  surnom  nommé  Sans-Pitié,  lequel  fut  promeu 
à  estre  évesque  du  Liège ,  non  obstant  qu'il  n'estoit 
point  encore  sacré.  Et  la  fille  estoit  mariée  au  duc 
Jehan  de  Bourgongne.  Et  fut  ledit  duc  Aubert,  enterré 
en  l'église  collégiale  de  La  Haye  en  Holande*. 

Et  pareillement  mourut  audit  an,  le  vendredi  devant 
la  my-quaresme  ^,  Marguerite ,  duchesse  de  Bour- 
gongne %  vesve  du  duc  Philippe  derrenier  trespassé , 
en  son  hostel  à  Ârras.  Laquelle  fut  actaincte  de  hastive 
maladie.  Si  fut,  de  ses  trois  filz,  c'estassavoir  Jehan, 

i.  Albert,  comte  de  Hainaut  et  de  Hollande,  second  fils  de 
l'empereur  Louis  de  Bavière,  et  de  Marguerite ,  comtesse  de  Hol- 
lande, mort  à  la  Haye  le  13  décembre  1404  ,  à  l'âge  de  soixante- 
sept  ans.  VArt  de  vérifier  les  dates  lui  donne  trois  fils  et  quatre 
filles. 

2.  20  mars. 

3.  Marguerite  de  Flandre  ,  fille  unique  de  Louis  HI,  comte  de 
Flandre  et  d'Artois ,  et  de  Marguerite  de  Brabant,  mourut  à  Arras 
le  20  mars  1404.  (V.  S.i 


06  CHRONIQUE  [1404] 

duc  de  Bourgongne  ,  Anthoine  ,  duc  de  Lembourc  *, 
et  Phelipe  le  moins  né ,  menée  en  grans  pleurs  et  gé- 
missemens  en  la  ville  de  Lisle ,  où  elle  fut  enterrée 
dans  l'église  collégiale  de  Saint- Pierre^  emprès  son 
père,  le  conte  Loys  de  Flandres.  Après  la  mort  de  la- 
quelle ,  succéda  Jehan  ,  duc  de  Bourgongne ,  son  pre- 
mier filz,  en  la  conté  de  Flandres  et  d'Artois,  et  Phe- 
lippe  dessus  nommé ,  eut  la  conté  de  Nevers,  comme 
en  autre  lieu  est  déclairé.  Et  assez  tost  après  furent 
promeuz ,  de  la  partie  du  duc  de  Bourgongne  et  à  sa 
requeste,  les  mariages  de  Loys,  duc  d'Acquitaine, 
daulphin  ,  filz  ainsné  du  roy  de  France,  et  de  la  fille 
ainsnée  du  duc  de  Bourgongne ,  nommée  Marguerite , 
et  aussi  de  Phelippe,  conte  de  Charrolois ,  seul  filz  et 
héritier  d'icellui  duc ,  et  de  Michèle ,  fille  au  roy  des- 
susdit. Desquelles  aliances,  en  ensuivant  ce  que  autre- 
foiz  en  avoit  esté  pourparlé  du  vivant  du  duc  Phelipe 
deffunct,  le  Roy,  la  Royne  et  autres  du  sang  royal 
estoient  assez  contens,  excepté  le  duc  Loys  d'Orléans, 
seul  frère  du  Roy,  auquel  ceste  aliance  n'estoit  pas 
bien  agréable.  Et  deslors  et  paravant  y  avoit  eu  entre 
iceulx  deux  princes ,  c'estassavoir  d'Orléans  et  de 
Bourgongne  ,  aucunes  rumeurs  et  envies ,  pour  quoy, 
quelque  semblant  qu'ilz  monstrassent  l'un  à  l'autre , 
si  n'y  av oit-il  pas  grant  amour,  en  partie  par  les  ra- 
pors  que  faisoient  leurs  gens  chascun  à  son  maistre  et 
seigneur,  l'un  à  l'autre.  INéantmoins  les  dessusdiz  ma- 
riages furent  du  tout  accordez  et  confermez  entre  les 
parties  dessiisdictes ,  et  en  furent  faictes  et  baillées  de 


1 .  Antoine ,  duc  de  Limbourg. 

2.  A  Saint-Pierre  de  Lille. 


[1404]  D'ENGUERRAIN  DE  MONSTRELET.  97 

partie  à  autre  aucunes  seuretez  par  lectres  et  instru- 
mens  royaulx. 

Et  adonc ,  fut  mise  sus  à  Paris  une  très  grande  taille 
sur  tout  le  peuple  du  royaume  de  France  de  par  le 
Roy  et  son  grand  conseil ,  à  laquelle  mectre  sus,  ne  se 
voult  point  consentir  ledit  duc  de  Bourgongne  ;  dont 
il  fut  grandement  aymé  et  recommande  de  tout  le 
peuple  généralement. 


DE  L'AIV  M  CCCC  V. 

[Du    19   avril    1405    au   H    avril    1406.] 


CHAPITRE  XXII. 

Comment  le  duc  Jehan  de  Bourgongne  ,  après  le  décès  de  la  duchesse , 
sa  mère,  fut  receu  es  bonnes  villes  de  la  Conté  de  Flandres  comme 
seigneur. 

Au  commencement  de  cest  an  le  duc  Jehan  de  Bour- 
gongne ,  après  ce  qu'il  eut  esté  à  Paris  devers  le  Roy, 
il  s'en  retourna  en  Flandres ,  avec  lui  ses  gens  et  ses 
deux  frères ,  tous  deux  à  grant  compaignie  de  nobles 
hommes  d'iceulx  pays.  Si  fut  par  tout  receu  très  hon- 
norablement  et  amiablement  de  tous  ses  subgetz ,  et 
lui  donnèrent  très  beaulx  dons  et  riches ,  par  espécial 
ceulx  de  Gand,  de  Ypre,  de  Bruges  et  d'autres  bonnes 
villes ,  et  avec  ce ,  lui  firent  tous  serement  de  fidélité 
et  lui  promectant  de  le  servir,  obéir  et  aymer  comme 
tenus  y  estoient.  Et  adonc  défendi  à  tous  ses  subgetz 
/  7 


98  CHROINIQUE  [140S] 

d'icelles  deux  contez ,  que  nul  ne  paiast  la  taille  der- 
renièrement  imposée  à  Paris  par  le  conseil  royal,  dont 
Loys  d'Orléans ,  au  gré  duquel  la  plus  grant  partie 
des  besongnes  du  royaume  se  conduisoient  pour  ce 
temps,  et  tant  que  les  traictiez  des  mariages  des  enfans 
du  Roy  et  du  duc  de  Bourgongne  dessus  nommez  fu- 
rent aucunement  empescîiez,  et  voult  le  dessusdit  duc 
d'Orléans  trouver  la  manière  de  marier  le  duc  de 
Guienne ,  son  nepveu  ,  en  autre  lieu ,  dont  moult  des- 
pleut au  duc  de  Bourgongne  quant  ce  fut  venu  à  sa 
congnoissance,  et  pour  ce  envoia  tantost  ses  ambaxa- 
deurs  devers  le  Roy,  la  Royne  et  le  grand  conseil,  mais 
à  brief  dire  ilz  n'eurent  point  response  bien  agréable 
pour  leur  maistre  et  seigneur  ledit  duc ,  et  pour  ce , 
le  plus  tost  qu'ilz  porent  s'en  retournèrent  en  Flandres 
devers  lui  ;  lequel  leur  response  oye  print  conseil  avec- 
ques  ses  féaulx  sur  ceste  matière.  Lesquelz  lui  con- 
seillèrent qu'il  seroit  bon  qu'il  se  traisist  au  plus  tost 
qu'il  pourroit  bonnement ,  vers  le  Roy  et  son  grant 
conseil ,  afin  que  lui  estant  présent  il  peust  mieulx 
poursuivir  les  besongnes  en  sa  personne  que  ne  pour- 
roient  faire  ceulx  qu'il  y  envoioit.  Auquel  conseil  il  se 
accorda  assez  légèrement ,  et  fîst  ses  préparatifs  pour 
y  aler  au  plus  tost  qu'il  pourroit. 

Et  en  ce  mesme  temps  ,  fut  imposé  un  dixième  sur 
le  clergié  par  le  pape  Bénédic  XliP ,  lequel  tenoit  sa 
résidence  et  sa  court  en  la  cité  de  Prouvence  *.  Et  fut 
causé  icellui  dixième  pour  l'union  de  nostre  mère 


1 .  Benoît  XIII  était  alors  à  Marseille  et  sur  le  point  de  se  rendre 
à  Rome  pour  s'entendre  avec  le  nouveau  pape  Innocent  VII ,  élu 
le  17  oclobre  1404. 


[1405]  D'ENGUEKRAN  DE  MONSTRELET.  99 

saincte  Église.  Si  se  devoit  paier  à  deux  termes ,  c'est 
assavoir  à  la  Pasque  et  à  la  Saint  Remy. 

CHAPITRE  XXIÏI. 

Comment  le  duc  Guillaume  ,  conte  de  Haynnau,  tint  en  cel  an  un  champ 
mortel  en  la  ville  du  Quesnoy. 

Or  est  vérité  qu'en  cel  an  fut  fait  en  la  ville  du 
Quesnoy  en  Haynnau  un  champ  mortel  en  la  présence 
du  duc  Guillaume,  conte  de  Haynnau^,  juge  en  ceste 
partie.  C'estassavoir  d'un  gentilhomme  nommé  Ror- 
nete ,  appellant ,  lequel  estoit  du  pays  de  Haynnau ,  à 
rencontre  d'un  autre  gentilhomme  nommé  Sohier 
Rarnage ,  de  la  conté  de  Flandres.  Et  estoit  la  que- 
relle telle ,  que  ledit  Rarnage  disoit  et  maintenoit  que 
icellui  Sohier  avoit  tué  et  murdry  un  sien  prouchain 
parent.  Pour  lequel  cas ,  icellui  duc  Guillaume  livra 
lices  et  place  à  ses  despens  selon  la  coustume  à  ce 
introduicte.  Et  après  que  par  icellui  duc  ils  eurent 
par  plusieurs  fois  esté  induis  et  admonestez  à  faire 
paix  l'un  à  l'autre ,  et  lui  voiant  que  à  ce  ne  se  vou- 
loient  consentir,  leur  fut  ordonné  à  venir  à  certain 
jour  et  comparoir  par  devant  le  dessusdit  duc,  auquel 
jour  ils  vindrent ,  et  premièrement  ledit  appellant 
entra  dedans  les  lices,  acompaigné  d'aucuns  de  ses 
amis  prouchains;  et  après,  y  entra  le  défendeur.  Si 
fut  lors  crié  de  par  le  duc  par  ung  hérault,  et  défendu 
que  nul  ne  leur  baillast  empeschement  sur  peine  de 
perdre  la  teste,  et  lors,  fut  de  rëchef  crié  que  les  deux 

1 .  Guillaume  ,  comte  de  Hainaut  et  de  Hollande ,  fils  aîné  du 
comte  d'Albert  dont  la  mort  a  été  rapportée  plus  haut ,  et  c!e 
Marguerite  de  Silésie. 


iOO  CHRONIQUE  [1405] 

champions  feissent  leur  devoir.  Après  lequel  cry,  se 
party  premièrement  ledit  appellant  de  son  paveillon , 
et  commença  à  marcher  avant ,  et  d'autrepart,  vint  le 
défenseur  à  l'encontre  de  lui.  Et  après  qu'ilz  eurent 
jectëes  chascun  leurs  lances  l'un  contre  l'autre ,  sans 
ce  que  d'icelles  eussent  receu  aucun  empeschement , 
vindrent  aux  espées  et  se  combatirent  une  petite  es- 
pace. Mais  en  conclusion,  le  dessusdit  Bornete ,  ap- 
pellant ,  vainqui  assez  briefment  son  adversaire  et  lui 
fist  confesser  de  sa  bouche  le  cas  pour  lequel  il  Favoit 
appelle.  Et  après ,  icellui  vaincu  fut  jugié  par  le  duc 
Guillaume  à  estre  décapité.  Lequel  jugement,  sans 
délay,  fut  acomply.  Et  le  vainqueur  fut  honnorable- 
ment  ramené  à  son  hostel,  et  avec  ce,  de  tous  les  sei- 
gneurs généralement  fut  il  honoré  et  conjoy.  Si  fut 
aucun  bruit  que  le  duc  d'Orléans  avoit  esté  à  celle 
besongne  en  habit  descongneu  *. 

CHAPITRE  XXIV. 

Comment  le  conte   Waleran  de  Saint-Pol  mena  son  armée   devant  le 
chastel  de  Merck*  où  il  fut  desconfit  des  Anglois. 

Environ  le  moys  de  may,  l'an  dessusdit ,  Waleran 
du  Luxembourg ,  conte  de  Ligny  et  de  Saint-Pol,  ca- 
pitaine de  Picardie  et  de  Boulenois  de  par  le  roy  de 
France,  assembla  des  dessusdiz  pays  de  Picardie  et  de 
Boulenois  de  quatre  cens  à  cinq  cens  archers  '  avec 

]  .  En  habit  descogneu ,  déguisé. 

2.  Il  y  a  au  texte  :  Marly,  C'est  une  inadvertance  du  copiste, 
car  plus  bas  le  texte  porte  ainsi  qu'il  faut,  Merck. 

3.  Cinq  cens  archers.  L'édit.  de  Vérard  porte  :  bachinès,  et 
celle  de  1 372,  bachinets. 


[i405j  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  JOl 

cinquante  arbalestriers  genevois  ^  et  environ  mil  Fia- 
mens  de  près  des  marches  de  Gra vélines  ,  lesquelz  il 
mena  et  conduisi  depuis  Saint-Omer  vers  Tournehan , 
et  de  là ,  5*en  ala  mectre  le  siège  devant  une  fortresse 
des  Anglois  nommée  Merck,  à  une  grosse  lieue  de  Ca- 
lais. Lesquelz  .\nglois  dudit  chastel ,  avecques  autres 
garnisons  de  leur  parti ,  avoient  couru  et  traveillé  de 
luouvel  ledit  pays  de  Boulenois  et  autres  terres  voi- 
sines. Si  fist  ledit  conte,  devers  ledit  chastel,  lever 
plusieurs  engins,  dont  il  avoit  grant  abondance  %  des- 
quelz  icellui  chastel  fut  durement  oppresse.  Si  se  dè- 
fertdirent  très  vaillamment  les  Anglois  qui  le  lenoient. 
Et  adonc  ledit  conte,  voiant  que  par  force  d'assault 
ne  povoit  prendre  ledit  chastel  sans  trop  grant  peine 
et  perte  de  ses  gens,  fist  loger  ses  gens  dedens  les  mai- 
sons de  la  ville  qui  estoit  close  de  vielz  fossez ,  et  la 
fist  réparer  pour  estre  plus  à  l'asseur  à  l'encontre  des 
Anglois  ses  adversaires ,  tant  de  Calais ,  comme  d'au- 
tres garnisons.  Et  lendemain  fist  assaillir  la  garnison 
d'icellui  chastel ,  laquelle  fut  prinse  par  force.  Et  y 
gaignèrent  les  assaillans ,  grant  foison  de  chevaulx, 
jumens ,  vaches  et  brebis.  Auquel  assault ,  messire 
Jehan  de  Berengeville ^  fut  durement  navre,  dont  il 
morut  tantost  après.  Et  en  ce  mesme  jour  yssirent  de 
Calais  environ  cent  hommes  d'armes,  lesquelz  vindreni 
chevauchant  assez  près  des  François,  et  les  advisèrejit 
tout  à  leur  aise ,  et  puis  se  retirèrent  en  icelle  vîUe  de 

1.  Genevois,  habitants  de  Gènes,  Génois.  L'édit.  de  Vérard  et 
celle  de  1572  ,  mettent  :  cinq  cens. 

2.  Au  texte  :  habiindance . 

3.  L'édit.  de  Vérard ,  et  celle  de  1372,  mettent  :  Robert  de  Bè» 
rrngille. 


i02  CHRONIQUE  [1405] 

Calais.  Et  tantost  après,  pai  ung  hérault ,  mandèrent 
audit  conte  de  Saint-Pol  que  lendemain  venroient 
disner  avecques  lui  se  là  les  vouloit  actendre.  Auquel 
hërault  fut  respondu ,  que  s'ilz  y  venoient  ilz  seroient 
receuz  et  qu'ilz  trouveroient  le  disner  tout  prest.  Et 
raporta ,  ledit  hèrault ,  la  response  à  ceulx  qui  là 
l'avoient  envoyé.  Lesquelz ,  lendemain  très  matin  , 
yssirent  de  ladicte  ville  de  Calais ,  deux  cens  hommes 
d'armes ,  deux  cens  archers ,  et  environ  trois  cens 
hommes  de  pie  légèrement  armez  ,  et  avecques  eulx 
menèrent  douze  ou  treize  chariots  *  chargés  de  vivres 
et  d'artillerie,  lesquelz  tous  ensemble,  conduisoit  ung 
chevalier  anglois  ,  nommé  Richard  Aston  %  lieutenant 
à  Calais  pour  le  conte  de  SonbreseiP  frère  de  Henry 
de  Lencl astre,  pour  ce  temps  roy  d'Angleterre.  Si  che- 
minèrent en  bonne  ordonnance  jusques  assez  près  de 
leurs  ennemis ,  lesquelz  par  leurs  espies  et  coureurs 
furent  de  ce  advertis ,  mais  point  ne  se  préparoient , 
ne  mectoient  en  ordonnance  dehors  leur  fogis  pour 
les  combatre ,  ainsi  que  faire  le  dévoient ,  ains  les 
actendoient  dedens  leur  closture  et  fossez  ,  si  longue- 
ment que  les  dessusdiz  Anglois  commencèrent  à  tirer 
terriblement  de  leur  traict ,  sans  ce  que  iceulx  Fran- 
çois leur  peussent  faire  résistence.  Et  adonc  ,  en  assez 
brief  terme  la  plus  grant  partie  des  Flamens  et  gens 
de  pied  se  commencèrent  à  desroyer  et  mectre  en  fuite 
pour  la  crainte  du  traict  dessusdit ,  à  l'exemple  des- 

1 .  Dix  ou  douze  chars.  (Édijt.  Vér.) 

2.  Richart  Aston,  lieutenant,  etc.,  l'édit.  Vér.  imprime  fauti- 
vement :  Richart  a  son  lieutenant,  etc. 

.'3.  Sombreset,  frère  de  loi  on  beau-frère  de  Henri  de  Lancastre 
(Vér.)  Jean ,  comte  de  Sommerset. 


[1405]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  103 

qiielz  se  partirent  aussi  grant  partie  des  gens  d'armes, 
et  aussi  les  arbâlestriers  genevois  estans  en  icelle  place 
qui  le  jour  devant  avoient  aloué  la  plus  grant  partie 
de  leur  traict  à  l'assault  devant  dit,  n'avoient  point 
remis  ne  appoincté  autres  quarreaulx  au  point  de  leurs 
arbalestes  des  garnisons  de  leur  artillerie  qui  estoient 
sur  les  chars ,  par  quoy,  quant  ce  vint  au  besoin  g  ilz 
ne  firent  point  grant  défense.  Et  par  ainsi  iceulx  \n- 
glois ,  sans  ce  que  de  leur  partie  y  eust  grant  dom- 
mage ,  desconfirent  assez  briefment  les  François  leurs 
ennemis  ,  et  demeurèrent  victorieux  sur  la  place.  Mais 
le  dessusdit  conte  de  Saint-Pol ,  avec  aucuns  de  sa 
compaignie,  se  parti  sans  avoir  aucune  occupacion  de 
sa  personne  S  et  par  devers  Saint-Omer  s'en  retourna 
à  Tliërouenne.  Et  tous  ceulx  qui  demeurèrent  de  sa 
partie  furent  prins  et  occis  en  la  place.  Desquelzmors 
povoit  avoir  jusques  au  i^ombre  de  soixante  ou  envi- 


1 .  Se  parti  sans  avoir  aucune  occupacion  de  sa  personne.  Ces 
mots  semblent  impliquer  un  blâme  de  la  faiblesse  qu'aurait  mon- 
trée le  comte  de  Saint-Pol  en  cette  rencontre.  Le  Religieux  de 
Saint-Denis  ,  dont  au  reste  le  récit  est  bien  moins  détaillé  et 
semble  moins  authentique  que  celui  de  Monstrelet ,  va  bien  plus 
loin.  Car  il  ne  craint  pas  de  jeter  ici  au  comte  le  reproche  d'une 
indigne  lâcheté.  Sic  cornes  cnnfusione  indiitus  et  rêver encia  ,  prc- 
lium  reformidans ,  et  quemdam  equm  ,  qui  ceteros  celeritate  et  la- 
boris  paciencia  longe  superarc  dicebatur^  ascendens  et  sue  consulens 
saluti  ^  cuni  probro  et  ignoniinia  consortes  deseruit  et  turpi  fuga 
perpetnam  infamiam  émit.  (  Chr.  de  Ch.  VI ^  t.  III ,  p.  260.)  A 
lire  ce  passage,  on  serait  tenté  de  croire  que  le  Religieux  de  Saint- 
Denis  avait  quelque  rancune  contre  ce  pauvre  comte  de  Saint-Pol. 
Dans  tous  les  cas,  on  sent  ici  la  différence  de  manière  entre 
Thomme  de  plume  et  l'homme  du  métier.  Naturellement  ce  der- 
nier est  plus  indulgent.  C'est  que,  mieux  que  le  moine,  il  savait 
Il  quoi  s'en  tenir  sur  les  difficultés  d'une  affaire. 


104  CHRONIQUE  [1405] 

ron ,  dont  furent  les  principaulx  :  le  seigneur  de  Que- 
recques*,  messire  Merlet  de  Saveuzes,  messire  Cour- 
bet de  Rubempré ,  messire  Marcel  de  Yaillecbiron', 
messire  Guy  de  Yvregny ''j  le  seigneur  de  Faiel.  Et  de 
ceulx  qui  furent  prins ,  furent  le  seigneur  de  Hangest, 
capitaine  de  Boulongne,  le  seigneur  de  Dampierre, 
sénescbal  de  Ponthieu,  le  seigneur  de  Brimeu,  messire 
Sarrasin  d'Arly,  le  seigneur  de  Rambures,  Gontier  *,  le 
seigneur  de  Givencbi  et  plusieurs  autres  notables  che- 
valiers et  escuiers,  jusques  au  nombre  de  soixante  à 
quatrevingts  ou  environ.  Après  laquelle  besongne,  et 
que  iceulx  Anglois  eurent  prins  et  ravy  tous  les  biens, 
chars  et  aitillerie  que  avoient  là  amené  leurs  adver- 
saires, et  desnué  les  mors,  si  s'en  retournèrent  en  leur 
ville  de  Calais  à  tout  leurs  prisonniers,  joyeulx  de  leur 
victoire.  Et  à  l' opposite ,  le  conte  Waleran  et  ceulx 
qui  s'estoient  saulvez  de  sa  compaignie  ,  eurent  au 
cuer  très  grant  tristesse,  et  non  point  sans  cause. 

En  après,  le  troisième  jour  ensuivant,  les  dessusdiz 
Anglois  yssirent  de  leur  ville  de  Calais  à  tout  foison 
de  canons  et  autres  instrumens  de  guerre  qu'ilz  avoient 
gaigné  sur  les  François  devant  Merck  ,  et  povoient 
estre  cinq  cens*^  ou  environ,  qui  vindrent  de  nuit  cou- 
vertement  environ  le  point  du  jour,  et  commencèrent 


1.  Le  seigneur  de  Qiierecques^  lis.  Quieret. 

2.  Marcel  de  Vaillechiron.  Il  faut  lire  :  Martel  de  Valhuon , 
comme  dans  Vérard. 

'^.  Guy  de  Yvregny.  Guy  d'Ivergny  (édit.'de  1572),  Guy  d'Ivre- 
gny  (édit,  Vér.) 

4.  Gontier.  Dans  l'édit.  de  Vérard  ,  au  lieu  de  ce  nom  on  lit  : 
George  la  Personne. 

o.  Vérard  ajoute  :  Combatans. 


[1405]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  iOîi 

très  asprement  à  assaillir  la  ville  de  Ardre  *,  laquelle 
ilz  ciiidèrent  trouver  desgarnye  de  gens  d'armes.  Et 
de  fait  drecèrent  esclieles  contre  les  murs  et  trahirent 
le  feu  dedens  en  plusieurs  lieux.  Mais  par  l'aide,  con- 
fort et  diligence  de  deux  notables  chevaliers  qui  de- 
dens estoient ,  c'estassavoir  messire  Mansart  du  Bois  ' 
et  le  seigneur  de  Licques,  furent  lesdiz  Anglois  très 
fort  reboutez ,  et  en  y  eut ,  en  faisant  ledit  assault  et 
en  eulx  retraiant,  mors,  de  quarante  a  cinquante,  dont 
la  plus  grant  partie  furent  par  leurs  compaignons 
portez  en  une  grande  maison  au  dehors  de  la  ville  en 
laquelle  ilz  boutèrent  le  feu  pour  les  ardoir  afin  que 
de  leurs  ennemis  ne  feust  leur  perte  sceue.  Et  après , 
tous  confus  et  desplaisans  de  leur  dommage,  s'en  re- 
tournèrent en  leur  ville  de  Calais  \  Auquel  lieu  ,  pour 
ce  que  aucuns  de  leurs  gens  y  estoient  mors  de  la 
navreure  du  trait  des  Genevois  estans  à  la  besongne 
de  Merck  ,  volrent  tuer  aucuns  d'iceulx ,  disans  que 
ledit  traict  estoit  envenimé.  Et  adonc  le  dessusdit 
conte  de  Saint-Pol ,  lequel ,  comme  dit  est ,  s' estoit 
retrait  à  Thèrouenne,  comme  espérant  aucunement 
recouvrer  son  honneur,  manda  par  toutes  les  marches 
de  Picardie  gens  de  guerre  et  les  fist  venir  vers  lui.  Si 
y  vindrent  le  seigneur  de  Dampierre ,  messire  Jehan 
de  Craon  ,  seigneur  de  Dommart ,  messire  Morelet  de 
Querecques ,  le  seigneur  de  Fosseux  ,  le  seigneur  de 

i .  Vérard  imprime  :  la  ville  et  Ardre  ;  faute  qui  De  se  trouve 
pas  dans  l'édit.  de  1572. 

2.  Mansart  du  Bos,  dans  Vérard,  qui  par  contre  met  fautive- 
ment /<?  seigneur  de  Lignes,  au  lieu  de  Licques. 

3.  Le  Religieux  de  Saint-Denis  ne  dit  rien  de  cet  échec  essuyé 
par  les  Anglais  sous  les  murs  d'Ardres. 


106  CHRONIQUE  [1405] 

Chili ,  le  seigneur  de  Houcourt ,  et  plusieurs  autres 
nobles  hommes  en  très  grant  nombre,  avec  lequel 
conte ,  ils  tindrent  plusieurs  consaulx  esquelz  ils  con- 
clurent d'aler  à  puissance  devers  les  marches  de  leurs 
adversaires  pour  iceulx  envayr  et  grever  de  toute  leur 
puissance.  Mais  en  ces  propres  jours  fut  mandé  audit 
conte  et  ausdiz  seigneurs  de  par  le  Roy  qu'ilz  ne  pro- 
cédassent plus  avant  à  faire  ladicte  entreprinse,  car  le 
Roy  y  avoit  pourveu  d'autres  gens.  C'est  à  dire  qu  il 
y  envoia  le  marquis  du  Pont,  filz  au  duc  de  Bar,  le 
conte  de  Dampmartin  et  Harpedane  \  chevalier  de 
grant  renom  ,  à  tout  quatre  cens  bacinets  et  cinq  cens 
autres  hommes  de  guerre  qui  se  logèrent  à  Boulon  gne 
et  es  autres  lieux  sur  les  frontières  de  Boulenois.  Pour 
lequel  mandement  d'iceulx  ne  de  leur  venue,  ledit 
conte  Waleran  de  Saint- Pol  ne  fut  guères  joyeux. 
Mais  ce  lui  convint  il  souffrir,  feust  de  son  bon  grè 
ou  autrement.  Et  d'autre  part,  le  duc  Jehan  de  Bour- 
gongne ,  qui  estoit  en  son  pays  de  Flandres ,  sachant 
la  fortune  et  dommage  que  avoit  eu  ledit  conte  de 
Saint-Pol ,  en  fut  très  desplaisant ,  et  envoya  hastive- 
ment  messire  Jehan  de  La  Valée%  chevalier,  et  plu- 
sieurs hommes  d'armes  et  arbalestriers  à  Gravelines 
et  autres  lieux  de  ladicte  frontière  pour  garder  que 
les  Anglois  ne  leur  feissent  aucun  dommage.  Esquelles 
frontières  estoient  aussi  commis  de  par  le  roy  de 
France,  messire  Holiel  d'Araines^,  lequel  nuit  et  jour 
très  diligemment  entendoit  aux  besongnes. 

1.  Harpedane j  Harpaydanne ,  dans  Vérard. 
t.  Jehan  de  La  Vallée.  (Vér.) 

3.  Holiel  d Araines.  y év^rà  et  l'édit.  de  4572  portent  :  Lyonnet 
tT Àrurpmes ;  où  le  prénom  est  bon,  et  le  nom,  mauvais. 


[1405]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  107 

En  oultre,  le  roy  Henry  d'Angleterre ,  qui  par  ceulx 
de  Calais  avoit  sceau  la  bonne  fortune  que  ses  gens 
avoient  eue  contre  les  François  devant  Merck ,  mist 
hastivement  sus  une  grosse  armée  de  quatre  à  six 
mille  combatans  \  lesquelz  il  envoya  devant  Dunquer- 
que  et  Nyeuport  descendre  au  port  de  ^Escluse^  Et 
eulx  là  venus ,  se  mirent  hors  dudit  navire  bien  trois 
mille  hommes  et  par  le  gravier  alèrent  tout  à  pie  bien 
une  lieue  assaillir  le  chastel  de  l'Escluse.  Mais  les 
gardes  d'icellui  avec  ceulx  de  la  ville  et  du  pays  envi- 
ron, qui  en  brief  furent  en  grant  effroy,  se  défendirent 
très  vaillamment,  et  tant  que  par  le  trait  des  canons 
et  autre  défense  reboutèrent  leurs  ennemis  et  en  occi- 
rent  bien  soixante  et  plus ,  entre  lesquelz  le  conte  de 
Pennebruch^,  qui  estoit  ung  de  leurs  principaulx  ca- 
pitaines, y  fut  navré  à  mort.  Et  pour  tant  ne  demoura 
point  que  ledit  duc  de  Bourgongne  pour  garder  son 
pays  contre  iceulx  Auglois  ne  feist  tantost  assembler 
grant  nombre  de  gens  d'armes  par  le  seigneur  de  Croy 
et  autres  ses  capitaines ,  lesquelz  il  fist  traire  sur  les 
frontières  de  Flandres  afin  de  résister  à  telles  ou  pa- 
reilles entreprinses  que  avoient  fait  ses  adversaires ,  et 
iceulx  combatre  se  plus  y  retournoient. 

Et  qui  plus  est ,  le  dessusdit  duc  de  Bourgongne 
mist  sus  une  ambaxade  qu'il  envoia  à  Paris  devers  le 
Roy  *  et  son  grant  conseil  pour  avoir  aide  de  gens  et 

i.  De  quatre  à  cinq  mille.  (Édit.  de  Vérard  et  celle  de  1572.) 

2.  Lesquelz,  par  mer,  à  grant  nombre  de  navires,  il  envoia 
nageant  par  devant  Dunquerque  et  Nuefport.  (Vérard  et  l'édit.  de 
1572.) 

3.  Le  comte  de  Pembroke.  Vérard  et  l'édit.  de  1672  écrivent 
Prremhroc. 

k.  Le  Roy,  le  duc  d'Orléans  et  autres  du  grant  conseil.  (Ver.) 


108  CHRONIQUE  [1405] 

d  argent  pour  mectre  siège  devant  Calais.  Car  il  estoit 
de  ce  moult  désirant.  Mais  aux  ambaxadeurs  dessusdiz 
fut  par  le  duc  d'Orléans  et  autres  du  grant  conseil 
baillé  response  négative*.  Et  pourtant,  ledit  duc  de 
Bourgongne ,  oye  la  response  devant  dicte  par  sesdiz 
ambaxadeurs ,  se  disposa  d'aler  à  Paris  devers  le  Roy 
pour  mieulx  expédier  et  conduire  ses  besongnes.  Et 
pour  ce  lira  vers  Arras ,  où  il  eut  plusieurs  grans  con- 
saulx  sur  ses  afaires  avec  plusieurs  seigneurs ,  et  ses 
féables  serviteurs. 


CHAPITRE  XXV. 

Comment  le  duc  Jehan  de  Bourgongne  ala  à  Paris  et  fist  retourner  la 
Royne  et  le  Daulphin  que  le  duc  d'Orléans  eramenoit. 

En  après,  quant  ledit  duc  de  Bourgongne  eut  con- 
cJud  dedens  Arras  sur  ses  afaires,  il  se  partie,  à  tout 
plusieurs  liommes  d'armes ,  jusques  à  liuit  cens  com- 
batans  ou  plus,  armez  couvertement,  la  vigile  de  l'Âs- 
sumpcion  Nostre-Dame',  pour  aler  à  Paris.  Et  cela, 
par  aucuns  jours ,  jusques  en  la  ville  de  Louvres  en 
Parisis.  Auquel  lieu  lui  furent  envolées  unes  lectres  de 
Paris ,  contenant  que  le  Roy  estoit  de  sa  maladie  re- 
tourné en  santé,  et  aussi  que  la  Royne  et  le  duc  d'Or- 
léans estoient  partis  de  Paris  pour  aler  à  Meleun ,  et 
de  là  à  Chartres,  et  qu'ilz  avoient  ordonné  d'emme- 
ner avecques  eulx  le  duc  de  Guienne,  daulphin  de 

1 .  Ces  obstacles  mis  par  le  duc  d'Orléans  aux  desseins  du  duc 
de  Bourgogne  sur  Calais ,  accrurent  la  haine  de  ce  dernier.  Voy 
V Histoire  de  Bourgogne  de  dona  Plancher. 

2.  Le  14  aoùlKfcOS. 


[<405]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  400 

Vienne'.  Lesquelles  lectres  par  lui  visitées,  un  peu  se 
dormy,  et  puis  au  son  de  la  trompeté ,  avecques  ses 
gens ,  de  ladicte  ville  se  party  très  matin ,  et  hastive- 
ment  s'en  ala  audit  lieu  de  Paris  afin  de  trouver  ledit 
duc  d'Aquitaine.  Mais  quant  il  fut  là  venu,  il  lui  fut 
dit  d'aucuns  qu'il  s'estoit  déjà  parti  pour  aler  audit 
lieu  de  Meleun ,  avecques  la  Royne  sa  mère  ^,  ce  qui 
estoit  vérité.  Et  pour  ce,  icellui  duc  de  Bourgongne, 
sans  descendre  ne  atarger,  chevaucha  très  fort ,  à  tout 
ses  gens,  parmy  ladicte  ville  de  Paris,  tant  que  son 
cheval  povoit  troter,  et  suivy  ledit  daulphin,  lequel  il 
raconsuivy  près  de  CorbueiP.  En  laquelle  ville  de 
Corbueil  l'actendoient  ladicte  Royne  et  le  duc  d'Or- 
léans, au  disner*,  et  avecques  ladicte  Royne,  le  mar- 

i.  Le  dauphin  Louis.  C'était  le  huitième  enfant  et  le  troisième 
des  fils  de  Charles  VI  et  d'Isabeau  de  Bavière.  Monstrelet  l'appelle 
ici  duc  de  Guienne  ,  mais  plus  habituellement ,  comme  plus  bas , 
duc  d'Aquitaine. 

2.  Le  Religieux  de  Saint -Denis  rapporte  qu'à  la  nouvelle  de 
l'arrivée  du  duc  de  Bourgogne,  la  reine  et  le  duc  d'Orléans 
avaient  quitté  Paris  en  toute  hâte,  pour  se  réfugier  à  Melun.  Il 
ajoute,  qu'en  partant,  la  Reine  avait  ordonné  à  son  frère,  Louis 
de  Bavière  ,  au  grand  maître  de  l'hôtel  Gérard  de  Montaigu ,  et 
au  mareschal  de  Bouciquaut ,  de  lui  ramener  le  Dauphin  avec  ses 
autres  enfants ,  et  même ,  dit  le  Chroniqueur,  les  enfants  du  duc 
de  Bourgogne.  «  Ipsa  eciam  regina  fratri  suo,  magistro  domus 
»«  régie,  ac  eciam  marescallo  Boussicaudo,  jussit  ut  die  sequenti, 
««  dominum  ducem  Guienne  DaUinum  et  fratres  ejus,  cum  liberis 
a  eciam  ipsius  ducis  Burgundie  ad  eam  in  manu  potenti  adduct- 
«  rent  sic  secrète  ut  ab  aliis  consanguineis  et  civibus  Parisiensibus 
«  eorum  ignoraretur  recessus.  »  {Chr.  de  Ch.  FI,  t.  III,  p.  292.) 

3.  Vérard  met  :  entre  la  Villejuive  et  Corbueil, 

4.  Au  dlsner.  Il  y  a  ici  dans  Vérard  une  variante  importante  : 
«  Et  avec  ledit  duc  d'Acquitaine  estoient,  son  oncle  de  par  sa 
mère ,  c'estassavoir,  Louys  de  Bavière ,  le  marquis   du  Pont ,  iiU 


410  CHRONIQUE  [U05] 

quis  du  Pont ,  fils  au  duc  de  Bar,  son  oncle  de  par  sa 
mère,  le  conte  de  Dampmartin,  Montagu  le  grant 
maistre  d'hostel  du  Roy,  avecques  lui  la  dame  de 
Préaulx,  femme  de  monseigneur  Jaques  de  Bourbon. 
Et  lors ,  le  duc  de  Bourgongne ,  approucliant  le  duc 
d'Âcquitaine,  daulphin,  lui  fist  très  grant  honneur  et 
révérence,  et  lui  supplra  qu'il  Youlsist  retourner  et 
demourer  à  Paris,  disant  que  là  seroit  il  mieulx  que 
en  quelconque  autre  lieu  du  royaume.  Et  avecques  ce 
lui  dist  qu'il  avoit  à  parler  à  lui  de  certaines  besongnes 
qui  bien  lui  touchoient*.  Après  lesquelles  paroles 
dictes ,  ledit  duc  Loys  de  Bavière ,  voiant  la  voulenté 
du  Daulphin  son  neveu,  incliner  à  la  requeste  qu'on 
lui  faisoit ,  si  dist  :  «  Sire  duc  de  Bourgogne ,  laissez 
aler  monseigneur  d'Acquitaine,  mon  nepveu,  après  la 
Pioyne  sa  mère ,  et  monseigneur  d'Orléans  son  oncle , 
là  où  on  le  fait  aler  par  le  consentement  du  Roy  son 
père.  »  Et  après,  icellui  duc  Loys  défendi  de  par  le 
Roy  à  tous  ceulx  qui  là  estoient ,  que  nul  ne  mist  la 
main  à  la  litière,  ne  baillast  empeschement  audit  duc 
d'Acquitaine  qu'il  n'alast  son  chemin  où  ordonné  lui 
estoit.  Non  obstans  lesquelz  délais,  et  plusieurs  autres 
paroles,  délaissées  pour  cause  de  briesté,  ledit  duc  de 
Bourgongne,  de  fait  fist  retourner  ladicle  litière  et 
ledit  duc  d'Acquitaine  avecques  toute?  ses  gens,  et  le 


au  duc  de  Bar,  [le]  conte  Dammartin,  Montagu  grant  maistre 
d'hostel  du  Roy,  avec  eulx,  pluiseurs  autres  seigneurs  qui  l'accom- 
pagnoient.  Et  estoit  en  une  litière  avec  luy  fie  Dauphin)  sa 
sœur  de  Priaulx,  femme  de  messire  Jacques  de  Bourbon.  Et 
lors,  etc.  D 

1.  jNotez  que  ce  dauphin   Louis  n'était  qu'un  enfant  de  huit 
ans,  étant  né  le  22  janvier  1*397. 


[1405]  DENGUERRAN  DE  MONSTRELFT.  411 

renvoia  à  Paris ,  excepté  le  marquis  de  Pont  \  le  conte 
de  Danipmartin  et  plusieurs  autres  de  la  famille  du 
duc  d'Orléans,  lesquelz  sans  délay  chevauchèrent  oultre 
jusques  à  Corbueil.  Si  racontèrent  à  la  Roy  ne  et  au 
dessusdit  duc  d'Orléans,  comment  ledit  duc  de  Bour- 
gongne  avoit  fait  retourner  dedens  Paris  le  duc  d'Ac- 
quitaine,  oultre  leur  gré.  Pour  lesquelles  nouvelles  ilz 
furent  moult  esmerveillez et  eurent  grant  crainte^,  pour 
ce  qu'ilz  ne  sçavoient  quelle  chose  icellui  duc  de 
Bourgongne  tendoit  à  faire  ;  et  tant  que  le  duc  d'Or- 
léans laissa  son  disner  qui  estoit  appareillé,  et  s'en  ala 
bien  en  haste  à  Meleun,  et  la  Royne  après  lui,  et  tous 
ceulx  de  leur  famille.  Et  le  duc  de  Bourgongne,  comme 
dit  est,  avec  toutes  ses  gens,  s'en  ala  vers  Paris,  con- 
duisant ledit  duc  d'Acquitaine.  Au  devant  et  en  ren- 
contre duquel ,  yssirent  ledit  toy  de  Navarre ,  le  duc 
de  Berry,  le  duc  de  Bourbon ,  le  conte  de  la  Marche 
et  plusieurs  autres  seigneurs ,  et  les  bourgois  de  Paris 
en  grant  multitude.  Et  entra  dedens  Paris  très  honno- 
rablement,  tousjours  ledit  duc  de  Bourgongne  et  ses 
deux  frères  ^  au  plus  près  de  la  litière ,  et  ainsi  les 
autres  seigneurs.  Si  chevauchèrent  tout  le  pas  en  tel 
estât ,  tant  qu'ilz  vindrent  au  chastel  du  Louvre ,  de- 
dens lequel  ledit  daulphin  fut  mis  jus  de  sa  litière  par 
Loys  de  Bavière,  son  oncle;  et  là  fut  logié.  Si  se  re- 
trahirent tous  les  seigneurs ,  chascun  en  son  hostel , 
réservé  le  duc  de  Bourgongne ,  qui  là  se  loga  *.  Et 

1 .  Pour  plus  de  correction  il  faudrait  :  le  marquis  du  Pont. 

2.  Grant  crainte ^  grant  crémeur.  (Vér.) 

3.  L'édit.  de  1572  ajoute  :  qui  estoient  avec  luy  durant  ceste 
l)esongne. 

4.  C'est-à-dire  au  Louvre.  Voici  comment  la  chronique ,  très- 


H«  CHRONIQUE  [1405] 

taiitost  après  envoya  plusieurs  messagers  garnis  de 
ses  lectres,  en  tous  ses  pays,  pour  amasser  gens  d'ar- 
mes et  venir  devers  lui  audit  lieu  de  Paris.  Si  tenoit 
icellui  duc  son  estât  dedens  le  Louvre,  en  la  chambre 
Saint-Loys,  et  es  chambres  de  dessoubz  appartenans  à 
icelle.  Et  le  duc  d'Acquitaine  et  toute  sa  famille  fut 
logië  es  chambres  d'en  hault.  Et  lendemain ,  le  Rec- 
teur et  aussi  toute  la  plus  grant  partie  de  l'Université 
de  Paris,  vindrent  devers  ledit  duc  de  Bourgongne 
faire  la  révérence ,  et  le  remercier  en  grant  humilité , 

bourguignonne,  que  nous  avons  déjà  citée,  raconte  cet  enlèvement 
du  Dauphin. 

«  Quant  le  duc  de  Bourgoigne  sceult  celle  emprise  et  ce  dépar- 
tement,  il  fu  en  moult  grand  doublance,  car  il  sa  voit  bien  la 
mauvaise  volonté  du  duc  d'Orléans,  qui  tousjours  croissoit  de  mal 
en  pis  en  toutes  manières  ,  tousjours  tendant  à  la  couronne  de 
France.  Il,  meu  de  loiauté  et  de  preudomniie,  chevaulcha  à  force 
et  course  de  chevaulx  après  ledit  duc  de  Guyenne ,  son  beau  filz  , 
et  passa  parmy  Paris  sans  repaistre,  et  se  hasta  tant  de  chevaulchier 
que  il  le  ractaint  anchois  que  il  venist  à  Meleun  où  on  le  menoit 
pour  celle  nuit.  Et  pour  ce  que  il  estoit  bien  près  de  ladicte  ville 
ossy  tost  que  il  eubt  ractaint  le  chariot  ouquel  il  estoit,  il  maismes 
sacqua  une  espée  et  trencha  les  trais  de  ce  chariot ,  et  puis  rebout 
sadicte  espée  et  alla  parler  audit  duc  de  Guyenne.  Et  après  ce 
que  il  l'eubt  salué  ,  il  luy  demanda  où  on  le  menoit.  Et  il  lui  res- 
pondy  qu'il  ne  savoit.  Et  lors  lui  demanda  ledit  duc  de  Bourgoigne 
se  il  volloit  point  retourner  à  Paris,  et  il  luy  respondy  que  ouil.  A 
donc  list  ledit  de  Bourgoigne  remectre  à  point  les  trais  dudit  cha- 
riot, et  list  retourner  son  beau  filz  à  Paris.  Dont  ceulx  qui  le  con- 
duisoient  n'osèrent  faire  semblant ,  car  ledit  de  Bourgoigne  estoit 
en  armez  aussi  bien  que  ilz  estoient ,  et  si  estoit  le  mieulx  acom- 
paigné.  Et  tousjours  lui  venoient  gens  qui  le  sitvoient  de  tire, 
dont  sa  force  croissoit  tousjours.  Et  par  ainsi  ramena  l'enfant 
à  Paris.  Dont  tout  le  peuple  fu  moult  joieulx ,  car  ils  avoient 
grant  paour  et  doubtance  d'iceluy  enfant.  »  (Bibl.  imp.,  f.  Cord, 
16,  fol.  329.)  Voy.  nos  Pièces  justificatives. 


[1405]  D*ENGUERRAN  DE  MONSTRELtri.  HZ 

publiquement,  de  la  bonne  amour  et  affection  qu'il 
avoit  au  Uoy,  à  sa  gënéracion ,  et  à  tout  le  royaume. 
De  laquelle  ilz  estoient  et  se  tenoient  véritablement 
estre  informez  qu'il  tendoit  à  bonne  fin  et  à  la  réfor- 
macion  et  réparacion  d'icellui  ;  lui  requérant  en  oultre 
qu'en  ce  voulsist  persévérer  et  non  cesser,  pour  quel- 
que cause  qui  advenist. 

Le  dymenche  ensuivant,  ledit  duc  de  Bourgongne, 
avecques  tous  ses  gens,  se  desloga  du  Louvre ,  et  s'en 
ala  loger  en  son  hostel  d'Artois  \  Ouquel  lieu  fist  faire 
par  les  rues  de  grandes  fortificacions  de  palis  et  de 
barrières,  afin  que  de  sa  partie  adverse  ne  peust  estre 
grevé.  Et'  avec  ce,  fist  tant  devers  le  Roy  et  ceulx  du 
grant  conseil,  que  les  chaynes  de  Paris  qui  estoient  au 
chastel  du  Louvre,  furent  rendues  aux  Parisiens,  et 
remises  par  les  rues  comme  elles  avoient  autre  fois 
esté.  Pour  laquelle  chose  ledit  duc  de  Bourgongne  fut 
grandement  en  la  grâce  de  toute  la  communaulté  de 
Paris  ^  Et  icellui  chastel  du  Louvre  demoura  en  la 
garde  de  noble  homme  messire  Renault  d'Anghiennes, 
qui  paravant  y  estoit  commis  de  par  le  Roy.  La  bas- 
tille Saint-Anthoine  fut  mise  en  la  garde  de  Montagu , 
grant  maistre  d'hostel  du  Roy^  Mais  il  jura  et  fist 


1.  Rue  Mauconseil.  Cet  hôtel  devait  son  nom  à  Robert,  comte 
d'Artois,  frère  de  saint  Louis  ,  son  premier  possesseur, 

2.  Le  Religieux  de  Saint-Denis  (t.  III,  p.  308)  dit  que  ce  fut 
le  duc  de  Berri.  Ce  qui  est  moins  probable. 

3.  Le  Religieux  de  Saint-Denis  (t.  III,  p.  308)  dit,  au  con- 
traire ,  que  le  gouvernement  de  la  Bastille  fut  ôté  à  Montaigu  et 
donné  au  seigneur  de  Saint-George.  Entre  ces  deux  versions  op- 
posées, nous  donnons  la  préférence  à  celle  de  Monstrelet.  Car  la 
phrase  qui  suit  lui  donne  une  grande  autorité. 


H  4  CHRONIQUE  [1405] 

serement  qu'il  ne  mestroit  honime  dedens  si  non  seu- 
lement ceulx  du  conseil  du  Roy  là  estans.  Et  le  duc 
d'Acquitaine  ou  de  Guienne  fut  baillé  en  gouverne- 
ment au  duc  de  Berry,  de  par  le  Roy  et  son  grant  con- 
seil. Et  après  le  duc  de  Bourgongne  et  ses  deux  frères 
baillèrent  et  présentèrent  au  Roy  et  a  son  grant  con- 
seil une  supplicacion ,  de  laquelle  la  teneur  s'ensuit  : 

«Jehan,  duc  de  Bourgongne,  Antlioine,  duc  de 
Lembourg,  et  Phelippe,  conte  de  Nevers,  frères,  vos 
très  humbles  subgetz ,  parens  et  obédiens  serviteurs 
vraiment  et  féablement,  congnoissans  par  jugement 
de  raison  chascun  chevalier  de  vostre  royaume  notoi- 
rement estre  tenu  et  obligié,  après  Dieu,  vous  aymer, 
servir  et  obéir.  Et  ne  sommes  point  tenus  seulement 
de  vous  non  nuire,  mais  avecques  ce  sommes  tenus 
de  vous  notifier  et  à  vostre  personne  faire  sçavoir  ce 
qu'on  procure  contre  vostre  honneur  et  prouffît.  Et 
mesmement  ceulx  qui  par  prouchaineté  de  vostre  sang 
tiennent  de  vous  grandes  seigneuries ,  par  le  lien  des-' 
quelles  sommes  obligez  à  vous,  et  à  vous  nous  sentons 
tenus  comme  il  appert.  Car  à  vous  sommes  subgetz 
ou  royaume  et  de  par  vostre  dignité  sommes  vos  cou- 
sins germains.  Et  moy ,  Jehan  ,  par  la  grâce  de  Dieu 
et  de  vous,  suis  duc  de  Bourgongne ,  per  du  royaume 
de  France,  doien  des  pers,  conte  de  Flandres  et  d'Ar- 
tois. Et  moy,  Anthoine,  conte  de  Rethel;  et  moy, 
Phelipe,  conte  de  Nevers  et  baron  de  Donsy  ;  et  avec- 
ques ce ,  par  le  consentement  de  vous ,   nostre  très 

1 .  Au  lieu  de  cette  pièce,  qui  a  tous  les  caractères  de  l'authen- 
ticité ,  le  Religieux  de  Saint-Denis  fait  prononcer  à  un  Jean  de 
Nieles,  orateur  choisi  par  le  duc  de  Bourgogne,  un  long  discours 
sur  le  même  sujet.  {Chr.  de  Ch.  Vl,  t.  III,  p.  297.) 


[ikOr>]  D*ENGrERRAN  DE  MONSTRELET.  ns 

redoubté  seigneur,  et  de  nostre  très  redoubtée  dame 
la  Roy  ne,  et  tout  le  sang  [royal],  contraicté  est  le 
mariage  entre  le  duc  d' Acquitaine,  daulphin  de  Vienne, 
votre  filz,  et  la  fille  de  moy  duc  de  Bourgongne.  Et 
aussi  entre  la  dame  de  Valois,  vostre  lille,  et  Phelippe, 
conte  de  Charrolois,  mon  fîlz.  Et  si  sommes  vers  vous 
tenus  par  le  command  de  feu  nostre  très  redoubté  sei- 
gneur et  père,  que  Dieu  absoille,  et  qui  environ  la  fin 
de  sa  vie  nous  commanda  à  promelre  que  devers 
vous  et  vostre  royaume  toute  fèaulté  nous  garderons. 
Laquelle  chose  tous  les  jours  de  nostre  vie  acomplir 
nous  désirons  et  convoitons.  Et  afin  que  es  devantdiz 
liens,  à  aler  au  contraire  par  dissimulacion  feinte  ne 
soions  veuz,  et  aussi  que  nous  ne  encourons  la  divine 
indignacion ,  il  nous  semble  qu'il  est  neccessité  que 
nous  vous  déclairons  ce  que  souvent  est  traictié  contre 
l'honneur  et  prouffit  de  vous  et  de  vostre  royaume, 
principalement  en  quatre  poins  selon  nostre  jugement. 
«  Le  premier,  si  est  de  vostre  personne.  Car  devant 
ce  que  de  ceste  maladie  de  laquelle  non  mie  tant  seu- 
lement estes  grevé ,  mais  tous  les  cuers  de  vos  amis 
qui  vous  ayment  en  sentent  et  souffrent  très  grant 
douleur,  en  vostre  conseil,  souventes  foiz  sont  fais 
traictiez  contre  vostre  honneur  et  prouffit ,  coulourez 
par  fiction  de  bien,  et  moult  de  choses  inraisonnables 
vous  sont  demandées.  Jà  soit  ce  que  par  voz  responses 
les  refusez ,  toutesfoiz  par  aucun  de  vostre  conseil  est 
donné ,  et  tant,  qu'on  obtient  ce  qu'on  demande.  En 
oultre  point  n'avez  vestemens,  joiaulx  ne  vaisseaulx, 
telz  comme  il  appartient  à  vostre  estât  royal,  et  se 
aucuns  en  avez,  à  peu  d'ochoison  sont  engagiez. 
Aussi ,  vos  serviteurs  n'ont  nulle  audience  par  devers 


HH  CHRONIQUE  [1405] 

VOUS,  ne  point  de  prouffit,  et  avec  ce,  des  choses  des- 
susdictes  et  plusieurs  autres  qui  touchent  vostre  hon- 
neur n'oseroient  faire  mencion  selon  ce  qu'ilz  dé- 
sirent. 

((  Le  second  point  est  la  justice  de  ce  royaume,  qui 
devant  tous  autres  royaumes  souloit  tenir  l'exécucion 
souveraine  de  droite  justice ,  laquelle  chose  est  le 
principal  fondement  de  vostre  royaume.  Et  du  temps 
passé,  vos  officiers  estoient  fais  par  bonne  et  vraie 
élection  et  des  plus  notables ,  qui  grandement  gar- 
doient  vos  drois,  et  à  tous,  grans,  moiens  et  petis 
égualement  justice  se  faisoit.  Maintenant  est  il  le  con- 
traire. Car  vos  officiers  sont  fais  par  dons  et  par  pro- 
messes et  par  prières.  Par  quoy  vos  droiz  sont  gran- 
dement diminuez  ;  si  en  est  le  peuple  trop  fort  grevé. 

«  Le  tiers  point  est  de  vostre  domaine ,  qui  est  très 
mal  gouverné,  et  tant  que  plusieurs  maisons,  chas- 
teaulxet  édifices  vont  à  ruyne.  Semblablement  vos 
bois,  vos  moulins,  vos  rivières,  viviers  et  revenues 
de  vos  franches  festes,  et  généralement  tout  vostre 
domaine ,  pour  la  grant  diminucion  se  perd ,  se  péry 
et  va  à  néant. 

«  Le  quart  point  est  de  l'Eglise ,  des  nobles  et  du 
peuple.  Premièrement,  que  ceulx  de  l'Eglise  sont 
moult  opprimez  et  4:rop  grans  dommages  ilz  seuffrent, 
tant  de  juges  comme  de  hommes  d'armes  et  plusieurs 
autres  qui  leurs  biens  et  leurs  vivres  prennent  et 
ravissent,  et  leurs  maisons  et  leurs  biens  raençonnent, 
et  pour  ceste  cause  à  peine  ont  ilz  de  quoy  vivre,  ne 
faire  le  service  divin.  Les  nobles,  souventesfois  sont 
mandez  soubz  l'ombre  de  vostre  guerre,  dont  nuls 
ileniers  ne  reçoivent,  et  pour  acheter  chevaulx,  ar- 


[nos]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  i17 

meures  et  ce  qiii  à  guerre  appartiennent,   il  advient 
souvent  qu'ilz  vendent  leurs  choses. 

«  Tant  qu'est  de  vostre  peuple ,  il  est  certainement 
tout  cler  que  tous  ou  à  peu  près  tendent  à  perd  ici  on 
pour  les  dommages  qu'ilz  reçoivent  de  vos  baillis  et 
prévostz  et  par  espëcial  des  fermiers  ou  autres  offi- 
ciers ,  et  avec  les  gens  de  guerre ,  lesquelz  sans  cause 
ont  esté  tenus  et  encores  sont    Pour  quoy  on  doit 
doubter  que  Dieu  ne  se  courrouce  contre  vous,  se 
autrement  par  vous  n'y  est  pourveu.   Et  ce  est  tout 
notoire,  comment  vos  ennemis,  du  temps  de  Pbelippe 
et  Jehan,  tous  deux  roys  de  France,  vos  nobles  pré- 
décesseurs, les  grans  dommages  qu'ilz  firent  en  vostre 
royaume.  Et  comment  le  roy  Richard  d'Angleterre,  à 
vous  alyé  ,  privèrent  de  son  royaume  ,  et  sa  femme , 
vostre  fille,  contre  sa  voulenté  et  la  vostre  longuement 
ilz  retindrent,  et  pour  l'amour  d'elle,  moult  de  vos 
subgetz,  tant  nobles  comme  marchans,  sur  la  mer 
prindrent  et  noyèrent,  et  les  trêves  ilz  rompirent,  et 
vostre  royaume  par  feu  et  par  pilleries  ilz  ont  gasté 
en  moult  de  lieux.  C'est  assavoir  en  Picardie,  en  Flan- 
dres ,  en  Normandie ,  en  Bretaigne  et  en  Acquitaine , 
où  ilz  ont  fait  dommages  irréparables.  Néantmoins , 
très  noble  Sire,  la  guerre  que  vous  avez  entreprinse 
contre  vos  ennemis,  ne  disons  point  que  la  laissiez, 
car  s'il  estoit  ainsi ,  très  grant  défaulle  pourroit  estre 
imputée  à  vostre  conseil ,  pour  la  dissencion  qui  est 
entre  vos  ennemis  *  et  aussi  la  guerre  qu'ilz  ont  d'une 

1 .  En  effet ,  à  celte  époque  Henri  IV  avait  à  se  défendre  à  la 
fois  contre  les  révoltes  des  partisans  de  Richard  II  à  l'intérieur, 
le  soulèvement  des  Galles  à  Vouest ,  et  les  incursions  des  Écossais 
dans  les  comtés  du  nord. 


H8  CHRONIQUE  [i408| 

part  contre  les  Escossoiz,  et  se  ilz  estoient  pacifiez 
plus  grant  dommage  pourroient  faire  en  vostre  royaume 
que  devant. 

«  En  après  il  semble  et  est  vérité  que  grant  chose 
avez  à  faire  à  maintenir  vostre  guerre ,  tant  en  vostre 
demaine,  comme  es  aydes  qui  vous  sont  faictes.  De 
rechef,  deux  grandes  tailles  sont  nouvellement  taillées 
en  vostre  royaume  sur  tiltre  de  la  guerre ,  et  ce  non 
obstant  riens  n'en  est  despendu  pour  vosdictes  guerres. 
Pour  quoy  est  à  doubter  qu'il  n'en  viengne  moult 
grans  maulx ,  considéré  la  murmuracion  du  clergié , 
des  nobles  et  du  peuple.  Car  se  tous  ensemble  se  es- 
mouvoient,  que  jà  n'aviengne ,  ce  seroit  chose  plus 
périlleuse  qu'onques  mais  ne  fut  jusques  à  heure  pré- 
sente. Et  chascun  de  vostre  royaume  qui  féablement 
à  vous  est  subject ,  doit  avoir  grant  douleur  quant  il 
voit  périr  tant  d'argent  de  vostre  royaume.  Et  pour 
tant,  très  noble  Sire,  que  nous,  comme  devant  est 
dit ,  sommes  à  vous  tant  obligez ,  et  afin  que  nous  ne 
encourons  l'indignacion  de  nostre  dame  la  Roy  ne  et 
des  autres  de  vostre  sang  royal  et  des  autres  hommes 
féables  de  vostre  royaume ,  sans  ce  que  nous  quérons 
quelconque  injurier,  ne  autre  gouvernement*,  mais 
seulement  tant  pour  nous  féablement  acquiter  devers 
vous,  très  humblement  vous  supplions  que  vous  vueil- 
lez  mectre  remède  aux  convencions  dessusdictes  et 
appeller  les  hommes  nomniez  suspecs  en  ceste  ma- 
tière '  et  qu'ilz  n'ayent  point  de  doubtance  de  à  vous 

i .  Ne  autre  gouvernement.  Lis.  :  ne  avoir  gouvernement. 

2.  Les  hommes  nommez  suspecs  en  caste  matière.  Il  y  a  là  un 
contre- sens.  Il  faudrait  :  les  hommes  renommez  pour  être  experts 
en  cette  matière. 


[d405]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  H« 

dire  vérité  et  qu'ilz  vous  donnent  bon  conseil  et  en 
brief  ce  soit  mis  à  exécucion  et  à  effect.  Et  à  ce  faire 
nous  offrons  richesses  ,  corps  et  amis ,  et  à  tous  ceulx 
qui  véritablement  se  vouldront  acquiter  *.  Car  vraie- 
ment  nous  ne  pourrions  veoir  ne  souffrir  telz  inconvé- 
niens  estre  faiz  contre  vous  et  vostre  majesté  royale. 
Et  n'est  point  nostre  intencion  de  cesser,  ne  taire  ceste 
péticioUj  jusques  à  ce  que  remède  y  sera  mis.  » 

Ainsi  fuia  la  supplicacion  du  duc  Jehan  de  Bour- 
gongne  et  de  ses  deux  frères. 

Ung  autre  jour  que  le  Roy  estoit  en  assez  bonne 
prospérité  de  santé ,  les  devantditz  frères  supplians  , 
avec  le  duc  de  Berry,  leur  oncle,  et  autres  princes,  le 
chancelier  de  France  et  le  premier  président  en  par-  # 
lement  et  grant  nombre  d'officiers  royaulx,  s'en  alè- 
rent  à  l'hostel  de  Saint-Pol.  Ouquel  lieu  ilz  trouvèrent 
le  Roy,  qui  de  sa  chambre  estoit  descendu  en  ung  jar- 
din ,  et  après  que  très  humblement  le  eurent  salué , 
les  trois  frères  dessusdiz  lui  firent  hommage  des  sei- 
gneuries qu'ilz  tenoient  de  lui ,  c'estassavoir,  le  duc 
Jehan ,  de  sa  duché  de  Bourgongne  et  de  ses  contez 
de  Flandres  et  d'Artois  ,  Anthoine,  duc  de  Lembourg, 
de  sa  conté  de  Rethel ,  et  Phelippe ,  le  mainsné ,  de  sa 
conté  de  Nevers.  Sy  y  avoit  pour  ce  jour  très  grant 
nombre  de  nobles  hommes ,  chevaliers  et  escuiers , 
qui  là  pareillement  firent  hommage  au  Roy  de  plu- 
sieurs seigneuries  qu'ilz  tenoient  en  divers  pays  de  son 
royaume.  Et  après  que  iceulx  trois  frères  eurent  requis 
au  Roy  lectres  et  icelles  obtenues,  prindrent  congié  à 


i .  Cette  phrase  ,  qui  est  fort  claire  ici ,  est  inintelligible;  dans 
l'édition  de  Vérard. 


420  CHRONIQUE  [1405] 

lui  et  se  retrahirent  en  leurs  hostelz.  Et  adonc,  à  ces 
mesmes  jours ,  vint  à  Paris  et  es  villages  à  Fenviron  , 
au  mandement  dudit  duc  de  Bourgongne  et  de  ses 
deux  frères ,  bien  six  mille  combatans.  Entre  lesquelz 
estoient  pour  iceulx  conduire,  Jehan  Sans-Pitié  ,  éves- 
que  de  Liège  et  le  conte  de  Clèves.  Et  fut  faicte  celle 
assemblée  pour  résister  au  duc  Loys  d'Orléans,  se  au- 
cunement vouloit  faire  entrepnnse  à  l'encontre  d'eulx. 
Car  desjà  estoient  bien  informez  qu'il  n'estoit  point 
bien   content  de   ce  que   on  avoit  ainsi  fait  retour- 
ner le  duc  d'Aquitaine ,  son  nepveu ,  comme  dessus 
est  dit,  et  aussi  de  la  proposicion  qu'on  avoit  fait  faire 
devant  le  Roy  par  les  trois  frères  dessusdiz  et  le  grant 
^conseil ,  et  que  de  ce  estoient  grandement  en  son  in- 
dignacion,  et  par  espécial  ledit  duc  de  Bourgongne. 
Et  si,  sentoit  la  proposicion  dessusdicte  estre  faicte 
plus  à  sa  charge  principalement  que  de  tous  les  autres 
princes  du  royaume.  Et  pour  ce  que  ledit  duc  d'Or- 
léans ne  sçavoit  à  quelle  fin  icelles  besongnes  pour- 
roient  venir,  ni  comment   on  se  vouloit  gouverner 
envers  lui ,  manda  gens  d'armes  de  toutes  pars  pour 
se  fortifier.  Entre  lesquelz  y  vint  Harpedane,  à  tous 
ses  gens  ,  qui  estoient  sur  les  frontières  de  Boulenois. 
Et  d'autre  part  y  vint  le  duc  de  Lorraine  et  le  conte 
d'Alençon  à  tous  très  grant  nombre  de  gens,  qui  se 
logèrent  autour  de  Meleun  et  ou  pays  à  l'environ  bien 
quatorze  cens  bacinetz  avec  grant  multitude  d'autres 
gens.  Et  par  ainsi  furent  les  pays  d'entour  Paris  et  de 
la  marche  de  l'Isle  de  France  et  de  Brie ,  moult  tra- 
veillez  et  oppressez  par  les  gens  d'armes  de  ces  deux 
parties.    Et  portoient  les  gens  du  duc  d'Orléans  en 
leurs  pennonceaulx  en  escript  au  bout  de  leurs  lances  : 


[1405]  D'ENGUERRAN  DE  MOJVSTRELET.  121 

Je  Ven\>ie.  Lequel  duc  manda  tantost  venir  devers  lui 
et  devers  la  Royne  audit  lieu  de  Meleun  le  roy  Loys 
de  Naples*,  lequel  à  puissance  de  gens  d'armes  se  dis- 
posoit  pour  aler  en  son  royaume  de  Naples.  Si  délaissa 
tantost  son  entreprinse,  et  s'en  ala  à  Meleun,  devers  la 
Royne  et  le  duc  d'Orléans,  avec  lesquelz  il  eut  aucun 
parlement ,  et  puis  se  tira  à  Paris  en  intencion  de 
traicter  entre  les  deux  parties  dessusdictes ,  et  se  loga 
en  son  liostel  d'Anjou  ^  Et  puis  assembla  par  plusieurs 
journées  avec  les  ducs  de  Berry  et  de  Bourbon  et  avec 
l'autre  conseil  du  Roy  ^,  pour  traicter  entre  icelles  deux 
parties  d'Orléans  et  de  Bourgongne.  Durant  lequel 
temps  ledit  duc  d'Orléans  escripvy  à  plusieurs  bonnes 
villes  de  France  ses  lectres  en  remonstrant  comment 
on  avoit  proposé  et  semé  paroles  diffamatoires  à  Paris 
à  rencontre  lui  et  de  son  honneur,  lesquelles  on  ne 
devoit  point  croire  ,  ne  tenir  icelles  pour  véritables 
sans  le  premier  avoir  oy.  Et  pareillement  en  escripvy 
à  l'Université  de  Paris ,  et  y  envoya  ses  ambaxadeurs 
requérans  que  la  matière  et  question  qui  estoit  entre 
lui  et  le  duc  de  Bourgongne  feust  par  eulx  bien  advi- 
sée  et  disputée  avant  qu'ilz  donnassent  le  tort  ou  fa- 
veur à  l'une  des  parties.  Après  la  récepcion  desquelles 
lectres  ladicte  Université   renvoya  devers  le   duc  à 

4.  Louis  II,  duc  d'Anjou  et  roi  de  Sicile.  Vérard  met  simple- 
ment :  le  roy  Louys. 

2.  L'hôtel  d'Anjou  était  situé  rue  de  la  Tisseranderie  et  occu- 
pait tout  l'espace  compris  entre  la  rue  du  Coq  et  la  rue  des  Co- 
quilles. Le  ms.  Suppl.  fr.  93  l'appelle  l'hôtel  d'Angers ,  ce  qui 
revient  au  même.  Cette  mention  du  lieu  où  descendit  le  duc  d'An- 
jou à  Paris  ne  se  trouve  pas  dans  les  imprimés. 

3.  Le  ms.  Suppl.  fr.  93  et  les  imprimés  mettent  le  grant  con- 
seil. 


422  CHRONIQUE  [1405] 

Meleun  leurs  messages  très  notables,  qui  lui  touchèrent 
sur  trois  poins  la  cause  pourquoy  ilz  estoient  venus 
pardevers  lui.  Et  premièrement,  le  remercièrent  de 
l'honneur  qu'il  leur  avoit  fait  de  leur  envoyer  ses  am- 
baxadeurs.  Secondement,  que  très  bien  leur  plairoit 
que  la  rèformacion  du  royaume  feust  faicte.  Tierce- 
ment,  seroient  très  désirans  et  joieux  qu'ils  feussent 
pacifiez,  lui  et  le  duc  de  Bourgongne.  Lesquelles  choses 
pyes  par  le  duc  d'Orléans  desdiz  ambaxadeurs ,  fist 
response  par  lui-mesmes  ,  «  qu'ilz-  n'avoienl  point  fait 
sagement  de  compaigner  et  assister  ledit  duc  de  Bour- 
gongne es  besongnes  dessusdictes ,  lesquelles  avoient 
esté  proférées  en  la  plus  grant  partie  contre  lui ,  ac- 
tendu  qu'ilz  ne  povoient  ignorer  qu'il  ne  feust  filz  et 
frère  de  Roy  auquel  avoit  esté  baillé  le  régime  du 
royaume  comme  à  cellui  qui  de  droit  le  devoit  avoir, 
considéré  Testât  où  le  Roy  estoit  et  la  jeunesse  de  son 
iiepveu ,  daulphin ,  duc  de  Guienne.  Secondement , 
disoit  que  ceulx  de  l'Université  qui  estoient  estrangers 
et  de  diverses  régions  ne  se  dévoient  point  entremetre 
du  régime  ne  de  la  rèformacion  du  royaume  ,  mais 
s'en  dévoient  actendre  à  lui  et  à  ceulx  du  sang  royal 
et  du  grant  conseil.  ïiercement  ,  qu'il  ne  faloit 
point,  ne  estoit  de  neccessité  qu'ilz  le  pacifiassent 
avec  le  duc  de  Bourgongne  ,  pour  ce  que  nulle 
guerre  ne  nul  différent  estoit  entre  eulx.  »  Après  les- 
quelles responses  oyes  par  lesdiz  ambaxadeurs  de 
l'Université,  s'en  retournèrent  tous  confus  à  Paris. 
Et  le  samedi  ensuivant,  le  duc  de  Bourgongne  estant 
en  son  hostel  d'Artois ,  lui  fut  dit ,  et  c'estoit  vérité , 
que  la  Roy  ne  et  le  duc  d'Orléans  avec  toutes  leurs 
gens  d'armes  s' estoient  partis  de  Meleun  et  s'en  ve- 


[1405]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  123 

noient  à  Paris.  Après  lesquelles  nouvelles,  ledit  duc  de 
Bourgongne  monta  à  cheval  et  s'en  ala  à  l'hostel  d'An- 
jou ,  où  il  trouva  le  roy  de  Cécile ,  les  ducs  de  Berry 
et  de  Bourbon  et  plusieurs  autres  princes  et  autres  du 
conseil  du  Roy.  Lesquelz,  sachans  la  venue  dudit  duc 
d'Orléans ,  en  furent  tous  esmer veillez.  Car  c'estoit 
contre  leur  entencion  et  ce  qu'ilz  traictoient  entre 
icelles  parties.  Lors  avoit ,  ledit  duc  de  Bourgongne, 
très  grant  nombre  de  gens  d'armes ,  tant  dedens  Paris 
comme  dehors ,  lesquelz  porloient  en  leurs  pennon- 
ceaulx  de  leurs  lances  en  flameng  Hich  ond\  c'est  à 
dire  Je  le  tieng.  Et  c'estoit  à  l'encontre  des  Orliennois 
qui,  comme  dessus  est  dit,  portoient  :  Je  Veiwie,  Dont 
la  plus  grant  partie  des  dessusdictes  gens  d'armes  du- 
dit duc  de  Bourgongne  se  alèrent  mectre  en  bataille 
contre  la  venue  du  duc  d'Orléans  audessus  de  Mont- 
faulcon.  Et  ce  pendant  la  communaulté  de  Paris  se 
mist  en  armes  en  très  grant  multitude  pour  résister  à 
la  venue  dudit  duc  d'Orléans,  à  ce  qu'il  ne  voulsisl 
habandonner  la  ville  à  piller  et  eulx  occire.  Et  avec 
ce  firent  abatre  plusieurs  apentis  d'aucunes  maisons 
afin  que  par  les  rues  on  peust  plus  facilement  traire , 
lancier  et  gecter  pierres  sans  empeschement.  Et  aussi 
se  armèrent ,  oultre  les  pons ,  plusieurs  escoliers.  Et 
pour  vray  tous  les  Parisiens  estoient  plus  favorables 
aux  Bourguignons  qu'à  la  partie  des  Orliennois ,  et  se 
disposèrent  de  toute  leur  puissance  à  aider  et  défendre 
le  duc  de  Bourgongne  se  besoing  eust  esté.  Lequel  duc 
de  Bourgongne  estoit  tout  reconforté  de  résister  et 
combatre  à  icellui  duc  d'Orléans  s'il  feust  venu  jus- 

i .  Le  ms.  SuppL  fr,  93,  et  Yérard  donnent  :  Hic  houd. 


124  CHRONIQUE  [1405] 

ques  au  dit  lieu  de  Paris.  Durant  lequel  temps,  le 
chancelier,  les  présidens  de  parlement  et  autres  sages 
en  grant  nombre,  \oians  icelle  esmeute,  pour  concor- 
der iceulx  princes  et   éviter  le  grant  péril  qui  s'en 
povoit  ensuivir,  tantost  s'en  alèrent  à  l'hostel  d'Anjou 
devers  les  princes  dessusdiz ,  et  conséquemment  après 
envolèrent  devers  ledit  duc  d'Orléans  certain  message 
pour  lui  signifier   la  commocion   qui  estoit  dedens 
Paris,  en  lui  requérant  qu'il  lui  pleust  délaier  de  venir 
à  présent  audit  lieu  de  Paris.  Lequel  duc ,  avecques  la 
Roy  ne ,  sachans  ces  nouvelles  ,  prindrent  briève  con- 
clusion avec  aucuns  de  leurs  plus  féables  conseillers , 
et  se  départirent  l'un  de  l'autre.  Si  ala  ladicte  Roy  ne 
au  bois  de  Vincennes ,  et  le  duc  d'Orléans  avecques 
ses  gens  d'armes  retourna  à  Corbueil ,  et  lendemain 
vint  à  Beauté ,  et  toutes  ses  gens  se  logèrent  au  pont 
de  Charenton  et  ou  pays  d'environ.  Durant  lequel 
temps ,  les  princes  dessusnommez,  avec  eulx  plusieurs 
notables  seigneurs  et  grant  nombre  de  gens  de  conseil 
se  mirent  ensemble  et  traictèrent  par  plusieurs  jour- 
nées sur  la  matière  dessusdicte.  Et  tant,  que  par  longue 
continuacion ,  après  qu'ilz  eurent  fait  savoir  aux  deux 
parties  leurs  entendons ,  finablement  firent  tant  que 
iceulx  deux  princes ,  d'Orléans  et  de  Bourgongne ,  se 
submirent  de  toute  leur  question  sur  les  deux  roys  de 
Cécile  et  de  Navarre  et  les  ducs  de  Berry  et  de  Bour- 
bon. Et  pour  ce  entretenir  chascun  donna  congié  à 
ses  gens  d'armes.  Et  la  Roy  ne  retourna  à  Paris  devers 
le  Roy,  et  ledit  duc  d'Orléans  s'en  vint  loger  en  son 
hostel  en  la  rue  Saint-Anthoine  auprès  de  la  Bastille. 
Et  en  briefz  jours  après  ensuivans,  les  princes  dessus- 
nommez traictèrent  tellement  qu'ilz  communiquèrent 


[i405]  D'ENGUERRAN  DE  MOJNSTRELET.  12f> 

l'un  avecques  l'autre  et  se  monstroient  par  semblant 
à  la  veue  du  monde  estre  très  bons  amis.  Mais  cellui 
qui  congnoist  les  pensées  des  cuers  scet  du  surplus  ce 
qui  en  estoit.  En  après  le  duc  de  Lorraine  et  le  conte 
d'Alençon  s'en  retournèrent  chascun  en  son  pays  à 
tout  leurs  gens ,  sans  entrer  dedens  Paris.  Et  le  duc 
de  Bourgongne  et  ses  frères  avec  toutes  ses  gens  s'en 
retourna  tanlost  après  en  son  pays  d'Artois ,  et  de  là 
ala  en  sa  conté  de  Flandres,  où  il  eut  aucun  parle- 
ment avec  le  duc  Guillaume  ,  son  serourge ,  l'évesque 
de  Liège  ,  le  conte  Waleran  de  Saint-Pol  et  plu- 
sieurs autres.  Lequel  serourge  retourna  en  la  ville 
d'Arras. 


DE  L'AN  MCCCCVI. 

Du    ii    avril   1406  au   27  mars  1407.] 


CHAPITRE  XXVI. 

Comment  le  duc  Jehan  de  Bourgongne  eut  le  gouvernement  du  pays  de 
Picardie.  —  De  l'ambaxade  d'Angleterre,  et  de  Testât  Clugnet  de 
Brabant. 

Au  commencement  de  cest  an,  le  duc  de  Bour- 
gongne par  l'octroy  du  Roy,  des  ducs  d'Orléans  et  de 
Berry  et  de  tout  le  royal  conseil,  receut  le  gouverne- 
ment des  pays  de  Picardie.  Si  envoya  de  par  lui  sur 
les  frontières  de  Boulenois  messire  Guillaume  de 
Vienne,  chevalier,  seigneur  de  Saint-George,  à  tout 


i26  CHRONIQUR  [1406] 

six  cens  bacinets  et  moult  d'arbalestriers  genevois, 
lesquelz  furent  mis  en  garnison  sur  lesdictes  frontières 
et  firent  forte  guerre  aux  Anglois.  Mais  pour  tant  ne 
demoura  point  que  le  pays  ne  feust  souvent  couru  et 
gasté,  tant  desdiz  Anglois,  comme  de  ceulx  desdictes 
frontières. 

Ou  quel  temps  retournèrent  à  Paris  devers  le  Roy 
et  son  grant  conseil,  les  ambaxadeurs  du  roy  d'Angle- 
terre, cestassavoir  le  conte  de  Pennebruch  \  l'évesque 
de  Saint-David  et  aucuns  autres,  lesquelz  firent  re- 
queste  bien  acertes  que  trêves  feussent  baillées  entre 
les  deux  roys  et  leurs  pays  et  que  marchandise  peust 
estre  faicte  et  avoir  son  cours.  Et  aussi  que  le  roy  de 
France  voulsist  donner  et  octroier  en  mariage  Ysabel 
sa  fille  ainsnée,  jadis  femme  du  roy  Richard,  au  filz 
ainsné  dudit  roy  d'Angleterre ,  soubz  telle*  condicion 
que  icellui  roy  d'Angleterre ,  prestement  ledit  mariage 
consommé,  mectroit  ledit  royaume  en  la  main  de  son 
filz  et  l'en  revesliroit.  Lesquelles  requestes  oyes  et  en- 
tendues par  ledit  conseil  royal,  furent  par  aucuns 
jours  mises  avant  et  débatues  par  diverses  opinions. 
Mais  en  la  fin ,  pour  les  fraudes  que  on  avoit  veues  en 
iceulx  Anglois ,  riens  desdictes  besongnes  ne  leur  fut 
accordé.  Et  aussi  le  duc  d'Orléans  tendoità  avoir  icelle 
fille  de  France  en  aliance  pour  Charles,  son  premier 
filz,  comme  depuis  advint*.  Si  s'en  retournèrent  lesdiz 
ambaxadeurs  en  Angleterre  tous  desplaisans  de  ce  que 

1.  Le  comte  de  Pembroke. 

2.  Ce  mariyge  de  la  reine  Isabelle  avec  Charles  d'Orléans  se 
célébra  à  Conipiègne,  le  29  juin  1406.  Mais  le  contrat  est  anté- 

'rieur  de  deux  ans.  11  est  du  5  août  1404 ,  et  sa  confirmation  par 
le  Roi ,  du  même  jour. 


[1406]  D'ENGIIERRAN  DE  MONSTRELFT.  127 

riens  n'avoient  peu  besongner,  et  tantost  après  iùt  Ja 
guerre  moult  félonne  entre  les  François  et  les  An- 
glois. 

Et  mesmement ,  messire  Clugnet  de  Brabant ,  che- 
valier de  rhostel  dudit  duc  d'Orléans,  qui  nouvelle- 
ment avoit  receu  l'office  de  admirai  de  France*  ou 
lieu  et  du  consentement  messire  Regnault  de  Trie  qui 
s'en  estoit  desmis  moiennant  une  grant  somme  d'ar- 
gent qu'il  en  avoit  receu  par  le  pourchas  et  solicitude 
dudit  duc  d'Orléans,  s'en  ala  à  Harfleu,  à  tout  six  cens 
hommes  d'armes  aux  despens  du  Roy,  auquel  lieu  il 
trouva  douze  galées  toutes  prestes  pour  monter  en 
mer  et  mener  guerre  ausdiz  Anglois ,  et  avec  ce  pour 
prendre  la  possession  dudit  office.  Mais  quant  il  deut 
entrer  dedens,  il  lui  fut  défendu  de  par  le  Roy  qu'il 
n'alast  plus  avant,  et  s'en  retourna  à  Paris.  Et  tantost 
après,  par  le  moien  dudit  duc  d'Orléans,  espousa  la 
comtesse  de  Blois  douairière ,  jadis  vefve  de  feu  Loys 
conte  de  Blois,  laquelle  estoit  seur  au  conte  de  Namur, 
auquel  il  despleut  moult  dudit  mariage.  Et  pour  tant 
que  ung  sien  frère  non  légitime  avoit  esté  consentant 
de  traicter  icellui  mariage,  le  fist  prendre  par  ses  gens 
et  lui  trancher  la  teste;  et  par  ainsi  fist  son  sang 
satisfacion  à  sa  voulenté. 

Durant  lequel  temps,  le  duc  de  Berry,  qui  estoit 
capitaine  de  Paris,  traicta  tant  avecques  le  Roy  et  son 
conseil,  que  les  Parisiens  eurent  congié  de  eulx  garnir 
d'armeures  et  autres  habillemens  de  guerre  pour  eulx 
garder  et  défendre  se  besoing  estoit.  Et  qui  plus  est, 
leur  furent  rendues  la  plus  grant  partie  de  leurs  ar- 

i.  Ses  lettres  de  nomination  sont  du  i"  avril  1405.  (V.  S.) 


d28  CHRONIQUE  [1406] 

meures  qui  estoient  ou  palais  et  ou  Louvre  dès  le 
temps  des  malletz  de  Paris  \ 

CHAPITRE  XXVII. 

Comment  la  guerre  se  meut  de  rechef  entre  les  ducs  de  Bar  et  de  Lor- 
raine, et  des  mariages  faiz  à  Compiengne,  et  dos  aliances  entre  les 
ducs  d'Orléans  et  de  Bourgongne. 

En  cest  an  se  esmeut  de  rechef  guerre  et  dissencion 
entre  le  duc  de  Bar,  d'une  part,  et  le  duc  de  Lorraine, 
d'autre.  Si  fut  la  cause  pour  ce  que  ledit  duc  de  Lor- 
raine, à  tout  grant  gent  de  guerre  de  ses  pays  et  aliez, 
ala  asséger  très  puissamment  ung  chastel  qui  estoit 
audit  duc  de  Bar  et  séoit  en  partie  ou  royaume  de 
France ,  et  pour  ce ,  par  avant ,  par  le  marquis  de 
Pont ,  filz  audit  duc  de  Bar,  avoit  esté  mis  en  la  main 
du  Roy,  non  obstant  laquelle  mise  fut  prins  du  duc 
de  Lorraine.  Et  pour  ce  que  ce  fut  fait  à  la  desplai- 
sance du  Roy,  fut  tantost  mise  sus  une  très  grosse 
armée  es  parties  de  France,  laquelle  conduisoit  de  par 
le  Roy,  messire  Clugnet  de  Brabant,  admirai,  pour 
mener  oudit  pays  de  Lorraine  contre  ledit  duc.  Mais 
en  fin  aucun  traictié  se  trouva  entre  icelles  parties, 
par  quoy  la  dessusdicte  armée  se  desrompi  et  fut  mise 
à  néants 

Et  lors,  en  ces  propres  jours',  vint  la  royne  de 

1.  En  4382. 

2.  Pour  cette  expédition  des  Français  en  Lorraine  et  pour  celle 
qui  va  suivre,  cf.  le  Religieux  de  Saint-Denis  {(hron.  de  Ch.  FI, 
t.  m,  p.  369  et  397),  qui  ne  parle  i)as  ^  Clugnet  de  Brabant,  et 
qui  de  plus  diffère  beaucoup  du  récit  de  Monstrelet. 

3.  En  CCS  propres  jours.  Les  fêtes  de  Conipiègne  pour  le  double 


[i406]  D'ENGUEÎIRAN  DE  MONSÏRELET.  429 

France  et  aucuns  de  ses  enfans  en  la  ville  de  Coni- 
piengne ,  c'est  assavoir,  Jehan  duc  de  Touraine ,  et 
Ysabel,  jadis  royne  d'Angleterre;  et  aussi  y  vindrent 
les  ducs  d'Orléans  et  de  Bourgongne ,  la  duchesse  de 
Holande,  femme  au  duc  Guillaume  de  Haynnau,  et  sa 
fille  nommée  Jaqueline  de  Bavière,  le  conte  Charles 
d'Angoulesme ,  filz  premier  né  du  duc  d'Orléans ,  et 
plusieurs  autres  grans  seigneurs,  lesquelz  estoient  en 
moult  grant  appareil  et  bien  accompaignez.  Et  si  y 
estoit  ung  légat  du  saint-siége  de  Romme,  avecques 
lui  plusieurs  évesques ,  docteurs  et  gens  d'église.  Ou- 
quel  lieu  furent  faiz  et  traictiez  les  mariages  :  pre- 
miers, du  duc  de  Touraine,  second  filz  du  roy  de 
France  et  de  ladicte  Jaqueline  de  Bavière,  fille  du  duc 
Guillaume,  comte  de  Haynnau.  Et  aussi  de  ladicte 
Ysabel  royne  d'Angleterre  et  dudit  Charles  d'Orléans, 
laquelle  Ysabel  estoit  cousine  germaine  d'icellui  Char- 
les, et  si  Tavoit  levée  et  tenue  sur  fons,  mais  ce  non 
obstant  par  dispensacion  apostolique  fut  ledit  mariage 
parachevé,  et  pareillement  l'autre  devant  déclairé. 
Esquelz  jours  furent  faiz  oudit  lieu  de  Compiengne 
grandes  festes  et  esbatemens,  tant  en  boires  et  men- 
gers ,  comme  en  danses,  joustes  et  autres  joieusetez. 
Et  tantost  après  lesdictes  festes  acomplies,  la  duchesse 
de  Holande,  avec  son  beau-frère  Jehan  de  Bavière, 
print  sa  fille  et  Jehan  duc  de  Touraine  son  mary,  et  par 
le  consentement  de  la  Royne,  des  ducs  dessusdiz  et  de 
tout  le  conseil  royal,  les  mena  ou  pays  de  Haynnau  au 


mariage  du  duc  de  Touraine  avec  Jaqueline  de  Bavière,  et  de 
Charles  d'Orléans  avec  la  reine  Isabelle,  se  célébrèrent  à  Coin- 
piègne  le  6  juin  1406. 

1  9 


430  CHRONIQUE  [1406] 

Quesnoy-le-Conle ,  où  elle  tenoit  lors  son  hostel  avec 
le  duc  Guillaume  son  mary,  qui  les  receut  et  festia 
moult  joieusement.  El  d'autre  part,  après  que  grandes 
confëdéracions  furent  faictes  entre  les  ducs  d'Orléans 
et  de  Bourgongne  et  qu'ilz  eurent  promiz  l'un  à 
l'autre  à  entretenir  bonne  fraternité  et  amour  toute 
leurs  vies,  se  départit  ledit  duc  d'Orléans  et  envoia  la 
dessusdicte  Ysabel,  fille  du  Roy,  avec  son  fîlz,  à  Chas- 
teautlîierry;  lequel,  le  Roy,  à  sa  requeste  lui  avoit 
donné  *.  Et  la  Roy  ne  avecques  le  conseil  royal,  à  tout 
son  estât,  s'en  retourna  à  Paris  devers  le  Roy  qui  nou- 
vellement estoit  levé  de  sa  maladie.  Et  ledit  duc  de 
Bourgongne  s'en  retourna  en  son  pays  d'Artois  et  de 
Flandres  avec  les  siens.  Si  fist  venir  des  pays  de  Bour- 
gongne six  cens  combatans  pour  aler  es  frontières  de 
Boulenois  et  mener  guerre  aux  Anglois.  Lesquelz  dé- 
gastèrent  tout  le  pays  d'entour  Béthune  pour  ce  que 
le  conte  de  Namur  n'avoit  point  voulu  souffrir  que  ses 
subgetz  paiassent  audit  duc  de  Bourgongne  ce  que  le 
Roy  lui  avoit  de  nouvel  accordé  à  lever  sur  le  pays 
d'Artois  pour  paier  les  souldoiers  desdictes  frontières. 
Lesquelz  subgetz  dudit  conte  de  Namur,  voyans  que 
par  le  non  paier  auroient  plus  grant  dommage ,  l'ac- 
cordèrent et  paièrent  sans  délay.  Et  pour  ce ,  se  tirè- 
rent iceulx  gens  d'armes  hors  du  pays. 

Et  adonc  vindrent  à  Paris  devers  le  Roy  et  les  sei- 
gneurs de  son  sang,  le  conte  de  Northombreland  et  le 
seigneur  de  Persiaque ,  anglois  ',  lesquelz  prièrent  et 
requirent  piteusement  au  Roy  qu'ilz  peussent  avoir 

4.  Par  lettres  du  mois  de  mai  4  400. 

2.  Le  comte  de  Worthumbçrland  et  Thomas  de  Percy. 


[4406]  D'ENGUï:RRAN  de  MONSTRELET.  -131 

aide  de  gens  d'armes  pour  mener  guerre  au  roy  Henry 
d'Angleterre.  Lesquelz  promectoient  et  vouloient  bail- 
ler hostages  aucuns  de  leurs  amis  pour  le  servir  à 
tousjours  contre  ledit  roy  d'Angleterre ,  loyaument  et 
féablement.  Mais  à  brief  dire  ilz  eurent  response  néga- 
tive ,  et  par  ainsi  ilz  s'en  retournèrent  sans  avoir  aide 
dudit  roy,  ne  de  ses  François. 

Duquel  temps,  de  reclief  y  eut  guerre  recommencée 
entre  les  ducs  de  Bar  et  de  Lorraine.  Pour  laquelle 
cause  y  fut  renvoyé  messire  Clugnet  de  Brabant,  ad- 
mirai de  France,  à  tout  grande  armée.  lesquelz,  par 
Champaigne,  alèrent  en  Lorraine  devant  le  Nuefchastel 
appartenant  audit  duc  de  Lorraine.  Laquelle  ville  de 
Nuefchastel  se  rendit  tantost  en  l'obéissance  du  Roy 
par  le  conseil  et  voulenté  de  Ferry  de  Lorraine,  conte 
de  Vaudemont,  frère  audit  duc.  Et  avec  ce,  icellui  duc 
envoya  tantost  ses  ambaxadeurs  à  Paris  devers  le  roy 
de  France ,  pour  lui  exposer  les  besongnes  dessus- 
dictes*,  lesquelz,  en  fm,  firent  tant  que  le  Roy  fut 
content  et  remanda  ses  gens  d'armes.  Lesquelz  en 
alant  et  retournant  firent  grans  dommages  es  pays 
où  ils  passèrent. 

Et  alors  le  duc  Jehan  de  Bourgongne  et  ses  deux 
frères,  avec  plusieurs  autres  grans  seigneurs,  se  tira 
en  sa  ville  d'Arras  où  estoit  la  duchesse,  sa  femme,  et 
ses  filles.  Auquel  lieu  vint  lost  après  le  conte  de  Clèves', 
qui  espousa  sa  fille  nommée  Marie  ;  et  lendemain  le 
conte  de  Penthièvre  en  espousa  une  ',  aux  quelles 

1 .  Le  Religieux  de  Saint-Denis  dit  que  le  duc  de  Lorraine  allait 
jusqu'à  craindre  une  attaque  sur  Nancy  (t.  III,  p.  398). 

2.  AdolflV. 

3.  L'édition  de   1572  ajoute  :  a  Laquelle  estoit  nommée  Au- 


132  CHRONIQUE  [1400] 

nopces  on  fist  dedens  la  ville  d'Arras  très  grant  teste 
et  solennité.  Et  aucuns  jours  ensuivans,  le  duc  de 
Lembourg  et  les  deux  nouveaulx  mariez  dessusdiz, 
après  qu'ilz  eurent  en  grant  liesse  prins  congié  à  icel- 
lui  duc  de  Bourgongne  et  à  la  duchesse  sa  femme ,  se 
départirent  de  là  et  s'en  retournèrent  cliascun  en  son 
pays.  Et  assez  tost  après,  le  duc  Guillaume,  conte  de 
Haynau,  ala  à  Paris,  très  honnorablement  accompai- 
gné  de  ses  Hennuyers.  Ouquel  lieu  il  fut  receu  à  grant 
liesse  du  Roy  et  de  la  Royne,  et  généralement  de  tous 
les  princes  là  estans. 

Lequel  temps  durant,  fut  prononcé  et  défendu  en 
plein  parlement  et  par  toute  la  cité  de  Paris  que  nul 
de  quelque  estât  qu'il  feust,  ecclésiastique  ou  séculier, 
ne  paiast  quelque  subside  au  pape  Bénédic,  ne  à  ceulx 
à  lui  favorables;  et  pareillement  fut  défendu  par  toutes 
les  provinces  de  France.  Si  estoient  lors  plusieurs  no- 
tables clers  en  icellui  royaume  en  grande  perplexité 
pour  la  division  de  l'Eglise. 

CHAPITRE  XXVIII. 

Comment  le  duc  d'Orléans  ala  à  puissance  de  par  le  roy  en  la  duchié 
d'Acquitaine  '. 

Item,  en  cest  an,  Loys,  duc  d'Orléans,  par  l'ordon- 
nance du  Roy  son  frère,  se  party  de  Baris  pour  aler 
en  la  duchié  de  Guienne  faire  guerre  aux  Anglois,  et 

bine.  >»  Les  Sainte-Marthe  et  autres  l'appellent  Jeanne;  le  P.  Ans., 
Isabelle,  et  il  ajoute  qu'elle  fut  mariée  en  juillet  1406  à  Olivier 
de  Châtillon  ou  de  Blois ,  dit  de  Bretagne ,  comte  de  Penthièvre. 
1.  Le  nis.  Suppl.  fr.  93  ajoute  :  et  asséga  Bîasve  et  Burg)'  ;  les 
irapriraés  :  et  assiégea  Blaye  et  Bourg. 


[1406]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  133 

emmena  grant  nombre  de  gens  d'armes  et  d'archers 
jusques  à  six  mille  combatans*.  Si  se  mirent  avec  lui , 
messire  Charles  de  Labretli^,  connestable  de  France , 
le  marquis  de  Pont,  filz  au  duc  de  Bar,  le  conte  de 
Clermont,  Montagu,  grant  maistre  d'ostel  du  roy  de 
France  et  plusieurs  autres  grans  seigneurs  qui,  tous 
ensemble,  alèrent  mettre  le  siège  devant  la  cité  de 
Blaves  ^,  et  très  fort  la  tra veillèrent  de  leurs  engins ,  et 
tant  qu'en  icellui  temps  la  dame  de  la  ville  fist  traictié 
avec  ledit  duc ,  par  telle  condicion  qu'elle  lui  rendroit 
ladicte  ville  ou  cas  que  la  ville  de  Bourg*,  que  ledit 
duc  avoit  conclud  de  asséger,  se  submectroit  à  lui.  Et 
si  promist  aussi  que  durant  le  siège  de  Bourg  elle  feroit 
délivrer  par  ses  subgetz  vivres  aux  François  pour  juste 
pris.  Lequel  traictié  conclud ,  ledit  duc  ala  asséger 
ladicte  ville  de  Bourg  qui  estoit  très  fort  garnie  de 
bonnes  gens  d'armes  anglois  et  gascons.  Si  furent 
drécez  plusieurs  engins  contre  les  portes  et  murailles 
par  les  François,  qui  fort  le  dommagèrent.  Mais  non 
obstant  lesdiz  asségez  se  défendirent  viguereusement. 
Durant  lequel  siège,  messire  Clugnet  de  Brabant, 
admirai  de  France,  se  mit  sur  la  mer^,  à  tout  vingt 

1 .  «Et  en  cel  an  alla  le  duc  d'Orléans  au  pays  de  Guyenne 
pour  faire  guerre  aux  Engloix.  Mais  il  s'en  retourna  sans  rien 
faire.  i>  (Bibl.  imp.  f.  Cord,  16,  fol.  329  v«.) 

2.  Charles  d'Albret. 
3    Blaye. 

4.  Bourg  sur  mer,  en  Guienne ,  au  confluent  de  la  Dordogne 
et  de  la  Garonne  ,  à  une  lieue  de  Blaye. 

5.  On  voit  d'après  le  récit  du  Religieux  de  Saint-Denis  ,  qui 
d'ailleurs  ne  nomme  pas  Clugnet  de  Brabant ,  que  cette  expédi- 
tion partit  du  port  de  la  Rochelle ,  à  la  demande  du  duc  d'Orléans 
et  pour  rafraichir  son  armée. 


i34  CHRONIQUE  [1406] 

deux  naves  chargées  de  gens  d'armes,  pour  résister 
contre  le  navire  duroy  d'Angleterre,  qui  à  grant  puis- 
sance pareillement  estoit  sur  la  mer.  Lesquelz  s'entre- 
rencontrèrent  très  durement,  et  tant  que  de  chascune 
partie  en  y  eut  plusieurs  mors  et  navrez.  Mais ,  sans 
ce  qu'il  y  eust  nulles  desdictes  parties  oultrées,  se  dé- 
partirent l'un  de  l'autre.  Mais  les  François  y  perdirent 
l'une  de  leurs  nefz,  en  laquelle  estoit  Lyonnet  de  Bra- 
quemont,  Amé  de  Saint-Martin  et  plusieurs  autres,  qui 
estoient  au  duc  d'Orléans ,  lesquelz ,  par  les  Anglois 
furent  menez  en  la  cité  de  Bordeaulx.  Et  lesdiz  Fran- 
çois, c'estassavoir,  messire  Clugnet,  admirai  de  France, 
messire  Guillaume  de  Villaines,  capitaine  de  la  Ro- 
chelle, messire  Charles  de  Savoisi  et  les  autres,  retour- 
nèrent devers  Bourcq  et  racomptèrent  au  duc  d'Or- 
léans l'aventure  qu'ilz  avoient  eue  sur  mer.  Lequel 
duc ,  après  ce  qu'il  eut  esté  environ  trois  mois  audit 
siège ,  voiant  la  force  d'icelle  ville  et  aussi  la  mésaise 
et  mortalité  qui  estoit  en  son  ost ,  print  conclusion 
avec  ses  capitaines  ,  et  s'en  retourna  à  Paris,  donnant 
congié  à  ses  gens  d'armes.  Pour  lequel  retour,  le 
peuple  de  France  et  aussi  plusieurs  nobles ,  murmurè- 
rent contre  luir,  pour  tant  qu'à  cause  de  celle  armée 
on  avoit  par  tout  le  royaume  levé  une  grande  taille  *. 

1 .  Le  Religieux  de  Saint-Denis ,  dans  son  récit  de  cette  expé- 
dition du  duc  d'Orléans  en  Guienne  ,  se  montre  suivant  son  habi- 
tude ,  très-hostile  au  prince  et  se  complaît  à  énumérer  ses  fautes. 
(Voy.  Chr.  de  Ch.  VI ^  t.  1!I,  451.) 


[UOG]  D'KNGUERRAIV  DE  MONSTRELET.  138 

CHAPITRE  XXIX. 

Comment  le  duc  Jehan  de  Bourgongne  eut  licence  du  Roy  et  de  son 
grant  conseil  d'assembler  gens  de  guerre  pour  aler  mectre  le  siège 
devant  la  ville  de  Calais. 

Item,  durant  le  temps  que  le  duc  d'Orléans  fist  le 
voiage  dessusdit  en  la  duchié  de  Guienne ,  ala  le  duc 
Jehan  de  Bourgongne  devers  le  Roy ,  et  traicta  tant 
devers  lui  et  son  grant  conseil,  qu'il  eut  congié  et  li- 
cence d'assembler  gens  par  tous  ses  pays  à  l' environ, 
pour  mectre  le  siège  devant  la  ville  de  Calais.  Et  lui 
fut  promis  de  par  le  Roy,  qu'il  auroit  aide  de  gens  de 
guerre  et  de  finance  la  plus  grande  qu'on  pourroit  finer 
par  tout  le  royaume.  Après  laquelle  conclusion  il  s'en 
retourna  en  sa  conté  de  Flandres  et  manda  par  tout 
gens  d'armes  à  venir  devers  lui  entour  Saint-Omer.  Et 
avec  ce ,  fist  faire  plusieurs  habillemens  de  guerre ,  et 
par  espécial ,  en  la  forest  de  Baulef  fist  édifier  deux 
grandes  bastilles  prestes  pour  mener  et  conduire  de- 
vant icelle  ville  de  Calais.  Et  aussi ,  en  autres  lieux  , 
furent  faiz  plusieurs  fondreffles ,  bricoles  et  eschèles. 
Et  d'autre  part ,  le  Roy  fist  assembler  de  tous  ses  pays 
très  grant  multitude  de  combatans ,  lesquelz ,  comme 
les  autres,  se  tirèrent  tous  devers  Saint-Omer,  en  fai- 
sant sur  icellui  pays  plusieurs  maulx.  Et  entre  les 
autres  y  avoit  de  quatre  à  cinq  cens  Genevois,  dont 
la  plus  grant  partie  estoient  arbalestriers  alans  de  pié. 
Et  quant  ilz  furent  tous  venus  ou  pays  environ  Saint- 
Omer,  comme  dit  est,  il  fut  trouvé  qu'ilz  povoient 
bien  estre  environ  six  mille  bacinets ,  trois  mille  ar- 
chers et  quinze  cens  arbalestriers ,  tous  gens  d'eslite  , 


13(>  CHRONIQUE  [1400] 

sans  ceulx  de  pie  des  marches  vers  Flandres ,  Cassel  et 
autres  lieux ,  dont  il  y  avoit  grant  nombre.  Et  y  avoit 
aussi  grant  cjuantité  de  cbarroy,  canons ,  bombardes , 
artillerie,  vivres  et  autres  besongnes  neccessaires  à 
guerre.  Mais  non  obstant  que  au  pourcbas  d'icellui 
duc  de  Bourgongne  toutes  les  préparacions  dessus- 
dictes  feussent  faictes  et  apprestées  par  la  licence  du 
Roy  et  de  son  grant  conseil ,  comme  dit  est ,  et  que 
les  monstres  se  dévoient  faire  pour  partir  assez  brief- 
ment,  vindrent  devers  le  duc  de  Bourgongne  et  les 
autres,  certains  messages  qui  apportèrent  lectres  de 
par  le  roy  de  France  par  lesquelles  il  leur  mandoit  et 
dëfendoit  qu'ilz  n'alassent  plus  avant  en  icellui  exer- 
cice ou  avmée.  Lesquelles  lectres  receues  dudit  duc, 
il  assembla  son  conseil ,  auxquelz  il  remonstra  de 
cuer  dolent  la  défense  et  commandement  que  lui  fai- 
soit  ledit  Roy,  disant  que  ce  lui  estoit  grant  honte  et 
confusion  de  rompre  et  départir  une  si  notable  com- 
paignie  qu'il  avoit  là  assemblée,  sans  riens  faire.  Néant- 
moins,  les  seigneurs  là  estans,  considérans  qu'il  faloit 
acomplir  le  commandement  et  ordonnance  du  Roy  et 
de  son  grant  conseil ,  conclurent  de  rompre  icellui 
voyage,  et  retournèrent,  à  tout  leurs  gens  d'armes, 
en  leur  pays.  Car  le  Roy  avoit  escript  pareillement  au 
conte  Waleran  de  Saint-Pol ,  au  maistre  des  arbales- 
triers ,  et  à  plusieurs  autres  grans  seigneurs ,  qu'ilz  se 
gardassent  bien,  sur  quanqu'ilz  doubtoient  à  encourir 
son  indignacion,  qu'ilz  n'alassent  plus  avant  en  icellui 
voiage.  Et  fut  icelle  départie,  la  nuit  Saint-Martin 
d'iver^  Toutesfoiz  le  duc  de  Bourgongne  jura  grant 

1.  U"  nuit  du  11  au  12  novembre  1406. 


[1406]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  137 

serement ,  présent  plusieurs  de  ses  gens ,  que  dedens 
le  mois  de  mars  ensuivant  il  retourneroit  en  la  ville  de 
Saint-Omer,  à  tout  grant  puissance  de  gens  d'armes, 
et  de  là  s'en  yroit  sur  lesdiz  Anglois  des  frontières  de 
Boulenois  les  mectre  en  obéissance  ,  ou  il  mourroit  en 
la  peine.  Après  lesquelles  besongnes ,  icellui  duc  se 
parti  de  la  ville  de  Saint-Omer,  et  toutes  ses  gens 
d'armes  s'en  retournèrent  chascun  en  son  pays.  Pour 
lequel  département,  ceulx  des  pays  des  frontières  de 
Boulenois  et  de  Picardie  firent  grant  murmure  contre 
le  conseil  du  Roy,  et  aussi  contre  ceulx  qui  avoient 
esmeu  ceste  armée,  et  non  pas  sans  cause.  Car  pour 
la  grande  multitude  de  celle  assemblée  avoient  moult 
traveillé  les  pays.  Et  lors,  messire Guillaume  de  Vienne, 
seigneur  de  Saint-George ,  qui  estoit  capitaine  de  Pi- 
cardie ,  rendit  ledit  office  en  la  main  du  duc  Jehan  de 
Bourgongne;  ouquel  office  il  establit  le  seigneur  de 
Croy.  Et  adonc  fut  mis  très  grant  nombre  de  l'artil- 
lerie du  Roy  ou  chastel  de  Saint-Remy ,  en  espérance 
de  les  reprendre  en  la  saison  ensuivant.  Et  après,  ledit 
duc  de  Bourgongne,  par  Hesdin,  où  estoit  la  duchesse 
sa  femme ,  s'en  ala  à  Douay,  et  là  oy  certaines  nou- 
velles que  la  duchesse  de  Brabant  estoit  alée  de  vie  à 
trespas.  Si  estoit  très  desplaisant  du  département  qu'il 
lui  avoit  convenu  faire  de  son  entreprinse  de  Calais  , 
et  pour  ceste  cause  avoit  en  suspicion  et  en  grant  hayne 
plusieurs  des  principaulx  officiers  du  Roy,  et  par  espé- 
cial  le  duc  d'Orléans,  pour  ce  qu'on  l'avoit  informé 
que  par  son  moien  ceste  roupture  avoit  esté  faicte.  Si 
eust,  audit  lieu  de  Douay,  grans  consaulx  avec  plu- 
sieurs des  nobles  de  son  pays  sur  ceste  matière.  Ou- 
quel conseil  fut  conclu d  qu'il  s'en  yroit  à  Paris  devers 


UH  CHRONIQUE  [1406] 

le  Roy,  pour  impétrer  de  parfurnir  son  intencion  au 
mars  ensuivant.  Lequel  voyage  de  Paris  il  fist  assez 
hastivement,  et  y  ala  très  grandement  acompaigné.  Et 
fîst  plainte  au  Roy,  au  duc  de  Berry  et  à  plusieurs 
autres  du  grant  conseil ,  des  besongnes  dessusdictes , 
en  remonstrant  qu'on  lui  avoit  fait  très  grant  honte  et 
dommage  de  lui  avoir  ordonné  et  fait  faire  une  si 
puissante  et  grande  assemblée  pour  riens  faire.  Néant- 
moins  ,  pour  ceste  foiz  fut  appaisé  assez  doulcement , 
tant  du  Roy  comme  des  autres  seigneurs.  Et  lui  furent 
remonstrez  plusieurs  poins  pour  quoy  il  estoit  de  nec- 
cessité  et  prouffitable  d'avoir  ainsi  fait.  Et  tant ,  que , 
en  fin,  tellement  quellement,  il  monstra  semblant 
d'estre  assez  content.  Car  on  lui  donna  espérance  que 
au  plus  brief  que  le  Roy  pourroit  bonnement ,  la  be- 
songne  se  parferoit*. 

i.  Voici  comment  la  chronique  {Cord,  46)  raconte  les  mêmes 
faits,  ff  En  ce!  an  meisme  fist  le  duc  de  Bourgoigne  une  grande  et 
noble  assemblée  de  gens  d'armes  environ  Saint-Omer,  et  fist  car- 
penter  grant  foison  d'engiens  et  habillemens  de  guerre  pour  assé- 
gier  la  ville  de  Calaix  ;  et  furent  tous  ordonnez  et  banyères  des- 
ployez pour  aller  mectre  ledit  siège,  et  estoient  les  processions 
faictez  par  les  bonnes  villes  de  Piccardie  et  de  Flandres.  Mais  par 
mandement  très  espécial  du  roy  de  France  il  convint  laissier  la- 
dicte  emprise.  Et  fu  commune  renommée  que  le  duc  d'Orléans 
fut  cause  de  ladicte  deffence.  Dont  le  duc  de  Bourgoigne  fu  très 
dolent ,  et  recommença  la  guerre  et  la  hayne  plus  grande  que 
oncques  mais.  Et  retourna  ledit  de  Bourgoigne  à  Paris,  avoec  luy 
ses  deux  frères,  lesquelz  y  menoient  très  grand  puissance  de  gens. 
Et  y  fut  révesque  de  Liège  à  belle  compaignie ,  lequel  évesque 
estoit  frères  au  conte  de  Haynau  et  à  la  femme  du  duc  de  Bour- 
goigne. Et  furent  un  jour  en  armes  et  en  cottes  d'armes  dedens 
la  ville  de  Paris  pour  aller  combattre  ledit  duc  d'Orléans  qui  estoit 
au  bois  de  Vissaine,  et  que  on  disoit  venir  à  Paris.  Mais  par  le 
moien  du  roy  Loys  et  des  ducqs  de  Berry  et  de  Bourbon  la  chose 


[1406]  U'ENGCERRAN  DE  MONSTRELFX  13» 

CHAPITRE  XXX. 

Comment  les  prélats  et  gens  d'église  du  royaume  de  France  furent  mandez 
à  Paris  poui-  l'union  de  saincte  Eglise'. 

En  ce  temps ,  furent  de  par  le  Roy  mandez  à  venir 
à  Paris  tous  les  arcevesques,  ëvesques,  abbez  et  autres 
notables  et  sages  personnes  ecclésiastiques  de  toutes 
les  parties  du  royaume  de  France  et  du  Daulphiné,  a 
fin  d^ avoir  advis  ensemble  avec  le  grant  conseil  du  Roy 
pour  l'union  de  toute  l'Eglise  universelle.  Lesquelz 
venus ,  ou  au  moins  la  plus  grant  partie  ,  pour  ce  que 
le  Roy  n'estoit  point  en  bonne  santé ,  fut  faicte  une 
procession  générale  et  dicte  une  messe  solennelle  du 
Saint-Esperit  en  la  chapelle  royale  du  palais ,  et  fut 
célébrée  par  l'arcevesque  de  Reims.  Et  lendemain,  se 
assembla  le  conseil  au  palais ,  ouquel  lieu  estoit  pour 
représenter  la  personne  du  Roy,  le  duc  de  Guienne, 
daulphin  de  Viennois.  Si  estoient  avecqueslui  les  ducs 
de  Rerry,  de  Rourgongne  et  de  Rourbon,  accompaigné 
de  plusieurs  autres  nobles  hommes.  Et  pour  com- 
mencer la  matière,  ung  cordelier,  très  sage  docteur 
en  théologie  de  par  l'Université  de  Paris,  leur  proposa 

fu  appaisié ,  et  ne  partirent  point  de  Paris.  Dont  ledit  duc  de 
Bourgoigne  fu  moult  dolent ,  car  il  savoit  certainement  que  ledit 
duc  d'Orléans  ne  tachoit  que  à  lui  destruire  et  faire  morir.  »  (Bibl. 
imp.  F'  Cord.  16,  fol.  329  v.) 

1.  Il  s'agit  ici  du  XLVP  concile  de  Paris.  Il  s'ouvrit  le  H  no- 
vembre 1406  et  se  termina  le  10  janvier  suivant.  On  y  décréta  la 
soustraction  de  la  France  à  l'obédience  du  pape  Benoît  XIII.  Ce 
qui  fut  confirmé  par  des  lettres  patentes  de  Charles  VI ,  datées  du 
18  février  1406  (V.  S.)  Le  Religieux  de  Saint-Denis  les  donne  en 
entier  (t.  III,  p.  473). 


140  CHRONIQUE  [1406] 

les  fais  pour  quoy  ceste  assemblée  estoit  faicte,  en  re- 
monstrant  bien  auctentiquement  et  notablement  com- 
ment l'Eglise  universelle  avoit  par  très  long  temps 
esté ,  et  encores  estoit  en  très  grande  perplexité  par 
le  discord  des  deux  papes  contendans  à  la  papalité  , 
disant  en  oultre ,  qu'il  estoit  neccessité  de  y  mectre 
briefve  provision  ,  ou  autrement  en  pourroit  estre  la- 
dicte  Eglise  en  grande  dérision  et  destruction. 

En  après,  lendemain  du  jour  saint  Eloy^,  le  Roy, 
qui  avoit  recouvré  santé ,  fut  en  personne  oudit  con- 
seil ,  et  avecques  lui  les  princes  dessusnommez  ,  et  fut 
assis  ou  siège  royal,  ouquel  lieu  il  promist  faire  et 
entretenir  ce  qui  seroit  délibéré  et  conclud  par  la 
court  de  parlement.  Et  depuis,  aucuns  jours  ensui- 
vans  ,  fut  prononcé  et  publié  par  toutes  les  parties  du 
royaume  de  France  et  ou  Daulpbiné,  que  tous  les 
bénéfices  ecclésiastiques ,  tant  dignitez  comme  autres , 
de  là  en  avant ,  ne  feussent  donnez  de  par  les  deux 
contendans  dessusdiz,  et  avecques  ce,  que  les  finances 
qui  estoient  accoustumées  d'estre  portées  en  la  Cham- 
bre apostolique  ne  feussent  plus  paiées;  ains  seroient 
iceulx  bénéfices  donnez  et  conférez  par  les  esleuz  sou- 
verains et  par  les  patrons  ordinaires,  ainsi  comme 
jadis  avoit  esté  fait  paravant  les  réservacions  et  con- 
stitucions  faictes  par  le  pape  Clément ,  VP  de  ce  nom. 

1 .  Le  2  décembre. 


[1406]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  lH 

CHAPITRE  XXXI. 

Comment  les  Liégois  déboutèrent  Jehan  de  Bavière  leur  évesque ,  pour 
ce  qu'il  ne  vouloit  estre  ordonné  pour  consacrer  et  faire  l'office  de 
l'Eglise'. 

Item,  en  ceste  saison,  Jehan  de  Bavière ,  autrement 
dit  San  s- Pitié ,  évesque  de  Liège ,  frère  germain  au 
duc  Guillaume ,  conte  de  Haynnau ,  pour  ce  que  nul- 
lement ne  vouloit  estre  promeu  à  ordres  sacrés,  jà 
soit  ce  que  ou  temps  passé  eust  promis  et  juré  aux 
Liègois  de  l'estre ,  pour  ceste  cause  fut  débouté  de 
ladicte  éveschié ,  et  en  son  lieu  prindrent  à  seigneur 
et  évesque  le  fîlz  du  seigneur  de  Pierelles  %  natif  de 
Brabant ,  lequel  avoit  dix-huit  ans  ou  environ ,  et 
estoit  chanoine  de  Saint-Lambert  de  Liège.  Et  avec  ce, 
firent  iceulx  Liégois,  dudit  seigneur  de  Pierelles ,  père 
dudit  évesque ,  leur  principal  gouverneur  et  capitaine 
de  tout  le  pays  de  Liège.  Car  paravant,  le  dessusdit 
Jehan  de  Bavière  avoit  promis  à  mectre  et  résigner 
sondit  éveschié  en  la  main  dudit  nouvel  évesque.  Et 
de  ce  scavoient  parler  et  avoient  esté  ausdictes  pro- 
messes, Anthoine,  duc  de  Brabant,  et  Waleran,  conte 
de  Saint-Pol,  et  plusieurs  autres  nobles  personnes. 
Lesquelles  promesses  il  ne  voulut  point  entretenir.  Et 
pour  ce ,  en  partie  par  la  séduction  dudit  seigneur  de 
Pierelles,  s'eslevèrent  du  tout  et  esmeurent  lesdiz  Lié- 
gois contre  ledit  Jehan  de  Bavière ,  en  prenant  nou- 

i .  M  Pour  che  qu'il  ne  vouloit  estre  promeux  et  consacrés  à 
Pestât  de  l'Eglise,  comme  promis  l'avoit.  »  (Ms.  Suppl.  fr.  93.) 

2.  Il  s'appelait  Thierri  de  Horn  et  était  fils  de  Henri,  seigneur  de 
Pierwelz  ou  Ferwes.  {Note  de  du  Cange.) 


U2  CHRONIQUE  [1406] 

vel  seigneur.  Lequel  de  Bavière ,  voiant  la  rébellion 
d'iceulx  ,  fut  très  mal  content ,  et  les  print  en  grande 
indignacion.  Et  de  fait,  mist  en  la  ville  de  Buillon  et 
autres  fortresses  à  lui  appartenans ,  très  grande  garni- 
son de  gens  d'armes,  ausquelz  il  charga  dommager 
icellui  pays  de  Liège.  Et  puis  s'en  ala  ou  pays  de 
Haynnau,  vers  son  frère  le  conte  Guillaume,  pour  avoir 
secours  de  gens  d'armes.  Et  ce  pendant,  les  communes 
du  pays  de  Liège  firent  grandes  assemblées  et  s'en 
alèrent  devers  la  ville  de  Buillon*,  laquelle,  avec  le 
chastel,  ilz  prindrent  d'assault,  et  mirent  à  mort  ceulx 
qui  dedens  estoient.  Et  pareillement  Jehan  de  Ba- 
vière, à  tout  quatre  cens  combatans  entra  ou  pays 
vers  Tuing%  et  ardit  plusieurs  villages  et  maisons,  et 
ramena  très  grans  proies  ou  pays  de  Haynnau.  Et 
tantost  après  lesdiz  Liégois  entrèrent  à  grant  puissance 
oudit  pays  de  Hayimau,  et  ruèrent  jus  la  tour  de  Mo- 
reaumez^  et  ardirent  la  ville.  Et  de  là,  s'en  alèrent  en 
la  ville  de  Barbençon  et  en  plusieurs  autres  lieux  ap- 
partenans aux  chevaliers  et  escuiers  dudit  pays  de 
Haynnau  qui  avoient  esté  en  leur  pays ,  lesquelles  ilz 
pillèrent,  et  y  boutèrent  les  feux  en  aucuns,  en  tout 
degastant  par  feu  et  par  espèe.  Durant  lequel  temps 
les  Hennuyers  s'assemblèrent  pour  les  rebouter,  mais 
ils  estoient  si  puissans,  qu'ilz  s'en  retournèrent  en 
leur  pays  sans  quelque  perte  qui  face  à  escripre.  Et 
par  ainsi  fut  la  guerre  d'entre  lesdictes  parties  du  tout 
esmeue ,  et  se  fortifièrent  l'un  contre  l'autre  chascun 

i .  Bouillon. 

2.  Thuin. 

3.  Moreaumez?  Peut-être  Maubeuge,  en  Kainaut,  assez  près 
de  Barbenton. 


[1406]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  Ua 

endroit  soy  au  plus  diligemment  que  faire  le  peurent. 
Et  mesmement  lesdiz  Liégois  envoièrent  devers  le  pape 
leurs  ambaxadeurs,  remonstrer  Testât  dudit  Jehan  de 
Bavière,  et  comment  nullement  ne  vouloit  condes- 
cendre à  estre  consacré  ainsi  que  promis  Tavoit,  en 
requérant  qu'il  feust  desmis  par  l'auctorité  aposto- 
lique ,  et  en  son  lieu  voulsist  con  fermer  le  filz  du  sei- 
gneur de  Pierelles ,  qui  de  nouvel  estoit  esleu.  Lequel 
pape  ne  leur  volt  point  accorder  leur  requeste  ,  pour 
ce  qu'il  estoit  souffisamment  informé  que  autrefoiz 
iceulx  Liégois  par  meure  délibéracion  avoient  donné 
un  jour  préfîx  audit  Jehan  de  Bavière  dedens  lequel  il 
devoit  estre  sacré,  lequel  n'estoit  pas  encores  passé. 
Et  pour  ceste  cause ,  sans  riens  obtenir,  iceulx  am- 
baxadeurs s'en  retournèrent  oudit  pays  de  Liège  de- 
vers ceulx  qui  les  avoient  envoiez.  Lesquelz  furent 
moult  indignez  contre  ledit  pape  Grégoire^  pour  ce 
qu'il  ne  leur  avoit  accordé  leur  requeste.  Si  conclurent 
de  rechef,  d'envoier  à  son  adversaire  le  pape  Béné- 
dic  ^,  et  de  fait  y  envoièrent  leurs  ambaxadeurs.  Les- 
quelz furent  bénignement  receuz  d'icellui  Bénédic ,  et 
leur  conferma  et  accorda  toutes  leurs  requestes  en 
baillant  à  eulx  ses  bulles  de  ladicte  confirmacion.  Si 
s'en  retournèrent  joieusement ,  à  tout  icelles ,  et  leur 
sembla  qu'ilz  avoient  très  bien  besongné. 

1 .  Grégoire  XII. 
i.  Benoît  Xm. 


144  CHRONIQUE  [140C] 

CHAPITRE   XXXII. 

Comment  Anthoine  ,  duc  de  Lembourc ,  eut  la  possession  de  la  ducliié 
de  Brabant  et  depuis  de  la  ville  de  ïrect,  à  la  desplaisance  des 
Liégois. 

Item ,  Anthoine ,  duc  de  Lembourch,  frère  germain 
du  duc  de  Bourgongne ,  après  la  mort  de  la  duchesse 
de  Brabant  dessus  déclairèe ,  succéda  à  ladite  duchié 
et  à  toutes  les  appartenances.  Et  tous  les  Brabançons, 
tant  gens  d'èghse  comme  les  nobles,  excepté  ceulx  du 
Trect  *  lui  firent  hommage  en  lui  promectant  comme  à 
leur  doiturier  seigneur,  foy  et  loyaulté.  Et  après  qu'il 
eut  prinse  la  possession  d'icellui  duchié ,  octroia  sa 
conté  de  Rethel  à  Phelippe ,  conte  de  Nevers  ,  son 
mainsné  frère,  et  du  consentement  de  son  frère  ainsné, 
le  duc  Jehan  de  Bourgongne,  et  aussi  en  acomplissant 
les  testamens  et  derrenière  voulenté  de  leur  père  et 
mère  ;  laquelle  conté  ledit  Phelippe  receut  agréable- 
ment. En  oultre ,  la  moitié  de  la  ville  du  Trect  estoit 
de  la  duchié  de  Brabant ,  et  l'autre  partie  à  l'évesque 
de  Liège,  et  ne  dévoient  faire  serement  que  à  l'un 
d'iceulx  seulement ,  comme  ilz  disoienl ,  c'estassavoir 
au  premier  entrant.  Et  pour  ce  que  autrefoiz  avoient 
fait  ledit  serement  à  Jehan  de  Bavière,  furent  refusans 
de  le  faire  au  duc  de  Brabant.  Duquel  refus  icellui 
duc  ne  fut  pas  bien  content,  et  conclud  avec  ceulx  de 
son  conseil  de  les  contraindre  par  force  de  guerre ,  et 
manda  gens  d'armes  à  venir  à  lui  de  plusieurs  pays. 
Entre  lesquelz  y  vindrent ,  son  frère ,  le  conte  de  Ne- 

J .   Du  Trect.  Maéstricht  (  Trajcctum  ad  Mosam)^ 


[1406]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  445 

vers,  les  contes  de  Saint-Pol  et  de  Namur,  les  seigneurs 
de  Saint-George  et  de  Croy,  de  par  le  duc  de  Bour- 
gongne ,  avec  plusieurs  autres  en  très  grant  nombre. 
Pareillement  y  en\^oièrent  le  roy  Loys  de  Cécile  et  le 
duc  de  Berry.  Finablement ,  après  qu'il  eut  assemble 
très  grant  compaignie  de  gens  d'armes  de  plusieurs 
pays ,  il  se  parti  de  Brabant  avec  les  nobles  du  pays 
et  grant  foison  de  communes  et  de  charroy  et  habille- 
ment de  guerre ,  et  print  son  chemin  vers  ladicte  ville 
de  Trect.  Mais  en  passant  parmy  la  terre  de  Liège  et 
es  frontières  d'environ ,  il  y  eut  plusieurs  Liégois  qui 
s'assemblèrent  en  grant  nombre  et  firent  plusieurs  em- 
peschemens  à  son  ost  en  dérompant  tous  les  passages, 
en  partie  pour  l'amour  de  ce  qu'ils  sçav oient  icellui 
duc  de  Brabant  estre  de  affinité  audit  Jehan  de  Ba- 
vière ,  leur  adversaire.  Et  tant  continuèrent  en  icelles 
assemblées,  qu'ilz  se  trouvèrent  bien  vingt  mille  hom- 
mes armez  avec  leur  nouvel  évesque ,  et  se  mirent  en 
bataille  rengée  contre  le  duc  de  Brabant,  pour  garder 
leurs  seigneuries  de  dommage.  Et  vouloient  à  toute 
fin  mener  leur  dit  nouvel  évesque  en  ladicte  ville  de 
Trect,  à  main  armée,  voulans  qu'il  entrast  avec  ledit 
duc  comme  vray  évesque  et  qu  il  y  feust  reçeu  comme 
seigneur.  Toutesfoiz  celle  assemblée  se  départi  sans 
effusion  de  sang  d'une  partie  ne  d'autre.  Et  ce  pen- 
dant, ledit  duc  de  Brabant  fist  traicter  secrètement 
avec  ceulx  du  Trect ,  tellement  qu'ilz  furent  contens 
de  le  recevoir  à  seigneur,  et  en  fin  le  receurent  et  lui 
promirent  et  jurèrent  à  entretenir  foy  et  loyaulté.  Et 
après  se  parti  de  là  et  s'en  retourna  en  son  pays;  si 
donna  congié  à  toutes  ses  gens  d'armes.  Et  quant  ce 
fut  venu  à  la  congnoissance  desdiz  Liégeois ,  ilz  requi- 
1  10 


ikt  CHRONIQUE  [1406] 

reiit  hastivement  à  ceulx  du  Trect  que  ainsi  qu'ilz 
avoient  juré  au  duc  de  Brabant ,  ilz  jurassent  à  leur 
nou\el  évesque  qui  estoit  leur  droiturier  seigneur.  La- 
quelle requeste  ne  leur  fut  point  accordée ,  mais  leur 
fut  respondu  qu'ilz  avoient  autrefoiz  fait  serenient  à 
Jehan  de  Bavière  et  lui  receu  comme  seigneur,  et  que 
autre  serement  ne  feroient.  Pour  laquelle  response  les 
dessusdiz  Liégois,  avec  leur  capitaine  et  leur  nouvel 
évesque,  furent  très  indignez  contre  eulx,  et  se  dispo- 
sèrent à  toute  puissance  pour  leur  mener  guerre  et 
aussi  pour  les  asséger,  comme  cy-après  sera  plus  à 
plain  déclairé. 

"^  CHAPITRE  XXXIII. 

Comment  les  ambaxadeurs  du  pape  Grégoire  vindrent  à  Paris  devers  le 
le  Roy  et  l'Université  ;  portaus  bulles  d'icellui  pape  ;  et  la  copie 
d'icelles. 

En  après,  les  ambaxadeurs  du  pape  Grégoire  roum- 
main*,  avec  bulles  quils  apportèrent  dudit  pape, 
vindrent  en  ce  temps  à  Paris  devers  le  Roy  et  l'Uni- 
versité en  leur  disant,  comme  en  ladicte  bulle  estoit 
contenu ,  ledit  pape  estre  prest  et  appareillé  de  céder 
pour  Funion  de  ladicte  Eglise  universelle,  et  faire  tout 
ce  qu'il  sembleroit  au  Roy  et  à  ladicte  Université  ex- 
pédient pour  mieulx  et  plus  tost  parvenir  à  ladicte 
union  de  l'Eglise,  moyennant  que  Béuédict',  son  ad- 

1.  Ange  Corrario,  Vénitien,  cardinal  prêtre  du  titre  de  Saint- 
Marc,  élu  pape  le  2  décembre  1406,  sous  le  nom  de  Grégoire  XII. 
Monstrelet  l'appelle  pape  roummain^  pour  le  distinguer  tie  Be- 
noît XIII ,  successeur  des  papes  d'Avignon. 

i.  Benoit  XIII. 


[1400]  D'ENGUtRRAN  DE  MONSTRELF.  I .  \U1 

versaire,  vouldroit  céder  pareilh^nient.  Si  furenl  losdiz 
amhaxadrurs,  avoc  loiirs  l)ulles,  du  Hoy  et  de  son 
conseil  très  joieusement  receuz.  De  laquelle  bulle  la 
teneur  s'ensuit  : 

«  Grégoire,  évesque,  serf  des  seri/  de  Hieu,  à  mes 
filz  de  r Université  et  de  l'Eslude  de  Paris,  salul  et 
bénédiction  apostolique.  Nous  nous  sommes  plus  pré- 
parez, noz  amez  filz,  à  voslre  univereilé  escripre  pour 
ce  que  vous ,  encontre  la  qualité  et  malice  du  temps , 
par  estude  fréquente  à  voies  oportunes  de  céder  à 
scisme,  vous  avez  condescencion  pileuse  donnée,  la- 
quelle, se  n^estoit  pour  les  mauvais,  point  n'estoit  de 
neccessité  de  prendre.  Et  pour  tant,  par  ceste  mesmes 
raison ,  par  la  miséricorde  de  Dieu  le  Tout-puissant , 
nous  verrez  afl'ectez.  Car  Innocent,  pape  VU*,  nostre 
prédécesseur  de  recordacion  envieuse,  de  ce  siècle  fut 
esté  par  un  samedi  vi*  jour  de  novembre*.   Nous, 
vénérables  frères  de  la  saincte  Eglise  rommaine  cardi- 
naulx,  du  nombre  des(|uelz  nous  estions  lors,  la  grâce 
du  Saint  Esperil   appcilée ,   ou  palais  apostolixjue  à 
Saint  Pierre,  pour  1  élection  du  pape  rommain,  à 
venir  en  conclave  feussent  entrez,  moult  de  choses 
diverses  par  plusieurs  jours  furent  traictées,  tant  <|u'en 
la  fin ,  nous ,  qui  estions  prestrc  cardinal  du  lillre  de 
Saint  Marc,  d'une  mesme  voulenté  leurs  yeulx  à  nous 
adrecèrent ,  et  d'une  concorde  tous  ensemble  nous 
esleurent  éves(|ue  de  l\(>nune.  Le(|uel  fès'  à  prendre  , 
pour  l'imbécililé  de  nous ,  très  grandement  nous  crai- 
gnions, louteloiz ,  l'espérance  mise  en  celuy  <[ui  l'ait 

1.  De  l'an  1406. 

2.  Lequrl  fcs  à  prendre^  fardeau  ,  comme  plus  loin  fais. 


4  48  CHRONIQUE  [1406] 

choses  merveilleuses,  ce  fais  sur  noz  espaules  meisnies, 
non  mie  de  nostre  vertu ,  mais  de  la  vertu  de  Dieu , 
duquel  la  chose  est  faicte  nous  sommes  confiez.  Nous 
donques ,  l'office  pastoral  receu,  non  mie  pour  nostre 
prouffît  mais  pour  l'onneur  de  Dieu  et  utilité  publique, 
à  ce ,  devant  toutes  choses ,  tournons  nostre  courage 
à  fin  que  ceste  briseure  venimeuse,  laquelle  par  si 
long  temps  le  peuple  chrestien  a  failli ,  à  vivre  et  à 
rëintëgracion  nous  le  ramenions.  Sur  laquelle  chose 
et  grande  grâce  à  nous  de  là  hault  nous  espérons  estie 
donnée ,  que  ce  que  nous  désirons  et  convoitons  à 
effect  sera  démené.  Et  soit  à  tous  notoire,  que  le  cou- 
rage de  nostre  propos  à  ce  si  est  incliné ,  non  mie  à 
nostre  droit ,  lequel  est  très  bel  à  ensuir  toute  affec- 
tion et  aussi  fait  de  droit,  tant  qu'en  nous  raisonnable- 
ment estre  pourra,  que  l'union  des  chrestiens,  très 
agréable,  en  nulle  manière  du  monde  empescher,  afin 
que  la  sacrée  saincte  Église,  qui  tant  a  de  misère,  ne 
soit  submise.  Et  de  tant  que  noz  drois  sont  plus  fermes 
et  plus  certains,  moins  nous  doubtons,  et  tant  plus 
joieusement  pour  le  paix  des  chrestiens  le  voulons 
oster.  Car  au  droit  il  ne  loist  pas  toujours  soy  incliner, 
mais  on  doit  tousjours  avoir  raiion  du  temps  et  de 
l'utilité.  Et  pour  ce,  toute  contencion  ostée  ,  à  nostre 
adversaire  jà  avons  escript,  afin  que  à  paix  et  à  union 
il  nous  ensuive ,  en  nous  offrant  estre  appareillé  à 
cession  de  droit  et  à  la  renonciacion  de  la  papalité  du 
tout  par  nous  estre  faicte ,  moiennant  que  nostre  ad- 
versaire ,  ou  son  successeur  quel  qu'il  soit ,  face  pa- 
reillement :  c'estassavoir  qu'il  renonce  à  la  papalité. 
Et  aussi  que  ceulx  qui  à  nostredit  adversaire ,  pour 
estre  cardinaulx,  se  sont  ingérez,  vueillent  convenir  et 


[1406J  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  449 

concorder  avec  nostre  collège,  afin  que  de  ce  que  uug 
pape  rommain  seul,  une  élection  canonique,  s'ensuive. 
Laquelle  offre,  afin  qu'elle  feust  et  soit  faicte  plus 
seure,  nous  avons  juré,  promis  et  voué  devant  nostre 
élection  par  ce  mesmes  lien  estre  de  fait  acomplie  avec 
tous  noz  vénérables  frères  cardinaulx  de  ceste  mesme 
Église,  ou  cas  que  aucun  de  nous  à  pape  seroit  esleu. 
Et  puis  après  ceste  assumpcion,  et  à  lui,  à  Constance, 
plus  ferme  avons  juré  ,  voué  et  promis  ,  et  ratifié  noz 
orateurs  aussi,  hastivement  de  nous  envoler  qui  de 
lieu  ydoine  et  secret  avec  eulx  doivent  disposer  pour 
ceste  union  faire.  Vous  donques,  tresamé  filz,  à  ce  de 
toute  vostre  force  vous  veuillez  exposer  et  nous  aider 
à  ceste  œuvre  parfurnir,  afin  que  l'Église  de  ceste  ma- 
ladie langoreuse  ne  soit  plus  traveillée,  lui  faisons  par 
affection  aide  salutaire.  Donné  à  Romme ,  à  Saint- 
Pierre,  le  xf  jour  de  décembre ,  l'an  mil  quatre  cens 
et  six.  » 

En  oultre,  après  ce  que  lesdiz  ambaxadeurs  du  pape 
Grégoire  eurent  bien  et  à  point  remonstré  tout  Testât 
de  leur  ambaxade,  et  offert  que  ledit  pape  estoit  prest 
de  céder,  comme  dit  est  dessus,  et  qu'ilz  eurent  à 
Paris  esté  receuz  honorablement ,  et  aussi  qu'on  leur 
eut  promis  d'envoier  devers  le  pape  Bénédict,  ilz  se 
départirent  et  retournèrent  devers  leur  maistre  et  sei- 
gneur. Et  environ  la  Chandeleur  ensuivant,  le  roy  de 
France  et  l'Université  de  Paris ,  par  la  délibéracion 
des  prélats ,  du  clergié  et  du  conseil ,  envolèrent  cer- 
tains ambaxadeurs  devers  le  pape  Bénédict ,  c'estassa- 
voir  le  patriarche  d'Alixandre  \  qui  lors  estoit  oudit 

1 .  Simon  de  Cramaut. 


450  CHRONIQUE  [1406] 

lieu  de  Paris,  les  évesques  de  Cambray  et  de  Beauvais, 
Tabbé  de  Saint-Denis  ,  l'abbé  du  Mont  Saint-Michel , 
le  seigneur  de  Corroville,  maistre  Jehan  Toussaint, 
secrétaire  du  Roy,  et  autres  docteurs  de  l'Université, 
avec  plusieurs  autres  notables  personnes.  Lesquelz 
tous  ensemble  prindrent  leur  chemin  à  aler  à  Mar- 
seille, où  lors  se  tenoit  ledit  pape  Bénédict  avec  aucuns 
cardinaulx  qui  lui  estoient  favorables.  Et  avoient 
iceulx  ambaxadeurs  charge  de  lui  remonstrer  amiable- 
ment  comment  son  adversaire  se  offroit  de  céder  pour 
l'union  de  l'Eglise.  Et  mesmement ,  ou  cas  qu'il  n'y 
vouldroit  entendre ,  lui  sommer  et  intimer  que  tout 
le  royaume  de  France  généralement,  le  Daulphiné,  et 
plusieurs  autres  pays  des  chrestiens,  feroient  substrac- 
tion  à  rencontre  de  lui ,  et  plus  ne  obéiroient  à  ses 
bulles  ne  autres  édictz  apostoliques  ;  et  pareillement 
le  feroient  à  sondit  adversaire,  ou  cas  qu'il  ne  voul- 
droit entretenir  ce  que  par  sesdiz  ambaxadeurs  avoit 
fait  savoir  au  roy  de  France  et  à  l'Université  de  Paris. 
Lesquelz  ambaxadeurs  dessusdiz  venus  jusques  au  lieu 
de  Marseille,  furent  assez  bénignement  receuz  d'icellui 
Bénédict  et  desdiz  cardinaulx.  Néantmoins ,  quant  ilz 
eurent  exposé  le  fait  de  leurdicte  ambaxade,  et  remon- 
stré  tout  au  long  ce  pour  quoy  ilz  estoient  venus ,  le 
pape  leur  dist  de  sa  bouche  qu'ilz  auroient  response 
dedens  briefz  jours  ensuivans.  Et  ce  pendant  ne  mist 
point  en  oubli  qu'on  le  menaçoit  de  faire  substraction 
à  rencontre  de  lui ,  et  pour  y  pourveoir,  sans  ce  que 
nulz  de  ses  cardinaulx  en  sceussent  riens,  fist  une 
constitucion  sur  grandes  peines  durant  à  perpétuité  , 
à  rencontre  de  ceulx  qui  se  substrairoient  de  son  obé- 
dience et  de  ses  successeurs.   Laquelle  constitucion  il 


[1406]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  i51 

envoya  à  Paris  devers  le  Roy  et  F  Université  par  son 
messager.  Dont  on  fut  moult  esmerveillé.  Et  après 
qu'il  eut  fait  response  à  iceulx  ambaxadeurs  devant 
ditz ,  non  pas  telle  qu'ilz  désiroient ,  mais  assez  con- 
traire, ilz  s'en  retournèrent  par  plusieurs  journées  en 
la  cité  de  Paris ,  très  indignez  d'icellui  pape.  Et  là , 
racontèrent  ce  qu'ilz  avoient  trouvé.  Mais  ledit  pa- 
triarche demoura  audit  lieu  de  Marseille ,  sur  inten- 
cion  de  incliner  ledit  Bénédict  à  céder  et  à  venir  à 
une  seule  union  de  l'universelle  Église ,  ainsi  que  l'of- 
froit  son  adversaire. 


DE  L'AIV  MCCCCVn. 

[Du  27   mars  1407   au  13  avril  1408.] 


CHAPITRE  XXXIV. 

Comment  le  duc  Loys  d'Orléans  eut  la  duchié  d'Acquitaine.  Des  trêves 
entre  les  deux  royaumes  de  France  et  d'Angleterre  * . 

Au  commencement  de  cest  an ,  le  duc  Loys  d'Or- 
léans ,  estant  à  Paris ,  par  certains  moiens  que  long- 

1 .  <t  Et  comment  le  prince  Gales ,  ainsné  filz  du  roy  d'Angle- 
terre ,  ala  en  Escosse  pour  faire  guerre ,  »  ajoute  ici  notre  manu- 
scrit. Mais  cette  seconde  partie  de  la  rubrique  forme  dans  le  Ms. 
Suppl.  fr.  93  et  dans  les  imprimés,  le  litre  d'un  xxxv*  chapitre 
qui  commence  par  les  mots  :  Or  est  vérité,  etc.,  que  nous  inter- 
calons en  son  lieu  afin  de  maintenir  la  concordance  dans  les  nu- 
méros des  chapitres  ,  entre  notre  édition  et  les  précédentes. 


i52  CHRONIQUE  [1407] 

temps  paravant  avoit  quis ,  fist  tant  que  le  roy  de 
France ,  son  seigneur  et  frère ,  lui  donna  la  duchié 
d'Acquitaine,  laquelle  de  longtemps  paravant  il  avoit 
désirée  et  contendu  d'avoir. 

Et  en  ce  mesme  temps  furent  faictes  trêves  entre  les 
roys  de  France  et  d'Angleterre ,  par  temps  seulement, 
et  furent  publiées  es  lieux  acoustumez  jusques  à  ung 
an  ensuivant.  Pour  lesquelles,  ceulx  de  la  conté  de 
Flandres  furent  fort  resjoys,  pour  ce  que  par  le  moien 
d'icelles  leur  sembloit  que  leur  marchandise  s'en  con- 
duiroit  plus  seurement.  Et  lors  vindrent  à  Paris  les 
ambaxadeurs  du  roy  d'Angleterre,  entre  lesquelz  estoit 
le  principal ,  messire  Thomas  Erpinion^  avecques  lui 
ung  arcediacre  et  plusieurs  autres  nobles ,  lesquelz 
conduisoit  Casin  d'Escrevillers  ^  Ej;  requirent  au  Roy 
d'avoir  en  mariage  une  sienne  fille  qui  estoit  religieuse 
à  Poissy^,  pour  le  prince  de  Gales,  premier  filz  du  roy 
d'Angleterre*  Mais ,  pour  ce  qu'ilz  faisoient  trop  ex- 
cessives demandes  avec  icelle  fille ,  s'en  retournèrent 
en  Angleterre  sans  riens  besongner.  Et  les  reconduist 
jusques  à  Boulogne  sur  mer,  le  seigneur  de  Hangest, 
qui  par  le  Roy  fust  tantost  après ,  pour  ses  mérites , 
constitué  maistre  des  arbalestriers  de  France. 

4 .  Tasin  de  Servillers  (Vér.). 

2.  C'est  Marie  de  France,  née  le  22  août  1392  ;  elle  fut  mise 
au  couvent  de  Poissy  le  jour  de  la  Nativité  de  la  Vierge  1397,  et 
prit  le  voile  le  jour  de  la  Trinité  1407. 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  183 


CHAPITRE  XXXV. 

Comment  le  prince  de  Gales ,  ainsné  fîlz  du  roy  d'Angleterre ,  ala  en 
Ecosse  pour  faire  guerre. 

Or  est-il  vérité  qu'en  ceste  saison ,  environ  la  Tous- 
saint, le  prince  de  Gales,  premier  filz  du  roy  Henry 
d'Angleterre  ',  fist  assemblée  de  six  mille  hommes 
d'armes,  et  de  six  mille  archers.  Entre  lesquelz  estoient 
avec  lui  pour  le  conduire  ses  deux  oncles,  c'estassavoir 
le  duc  d'Yorq  et  le  conte  Durset',  les  seigneurs  de 
Mortemer,  de  Beaumont,  de  Roz  et  de  Cornouaille 
avecques  plusieurs  autres  nobles  hommes,  qui  tous 
ensemble  se  tirèrent  vers  le  pays  d'Escoce,  pour  ce 
principalement  que  les  Escossois  avoient  naguères 
rompu  les  trêves  entre  les  deux  royaumes,  et  fait  grans 
dommages  par  feu  et  par  espée  en  la  duchié  de  Len- 
clastre  et  es  pays  d'entour  Rosebourg.  Et  tant  chevau- 
chèrent qu'ilz  entrèrent  à  puissance  ou  pays  d'Escoce 
et  y  firent  très  grant  dommage ,  car  lesdiz  Escossois 
ne  furent  point  advertis  de  leur  venue  jusques  à  ce 
qu'ils  furent  entrez  oudit  pays.  Et  quant  les  nouvelles 
furent  espandues  et  venues  à  la  congnoissance  du  roy 
d'Escoce  ^,  qui  estoit  en  sa  principale  cité  ou  milieu 

i .  Henri ,  plus  tard  Henri  V,  fils  aîné  de  Henri  IV,  roi  d'An- 
gleterre et  de  Marie  Bohun,  fille  du  comte  deHereford,  sa  pre- 
mière femme. 

2 .  Jean  de  Beaufort,  comte  de  Dorset  et  de  Sommerset. 

3.  Si  cette  expédition  des  Anglais  contre  l'Ecosse  est  bien  de 
l'an  1407,  comme  le  dit  notre  chroniqueur,  il  faut  entendre  par 
les  mots  roy  d'Escoce  ^  le  duc  d'Albany,  gouverneur  d'Ecosse,  car 


i54  CHRONIQUE  [1407] 

de  son  royaume,  il  manda  hastivement  tous  ses  princes 
et  assembla  en  briefz  jours  très  grant  puissance  soubz 
la  conduite  des  contes  de  Douglas  et  de  Bouquans, 
avec  son  connestable ,  vers  la  marcbe  où  estoient  les- 
diz  Anglois  ,  pour  eulx  rencontrer,  et  combatre  s'ilz  y 
veoient  leur  avantage.  Mais  quant  ilz  furent  à  six  lieues 
près ,  ilz  furent  advertis  que  iceulx  Anglois  estoient 
trop  puissans  pour  eulx ,  et  pour  tant ,  fut  par  eulx 
advisè  ung  autre  moien,  c'estassavoir  qu'ilz  envolèrent 
certains  messages  ambaxadeurs  devers  le  prince  de 
Gales  et  son  conseil ,  lesquelz ,  en  conclusion ,  traic- 
tèrent  tellement  que  les  trêves  furent  reconfermées 
entre  icelles  parties  pour  ung  an  ensuivant.  Et  par 
ainsi  le  dessusdit  prince  de  Gales ,  après  qu'il  eut  fait 
plusieurs  dommages  ou  pays  d'Escoce,  il  s'en  retourna 
en  Angleterre.  Et  pareillement,  les  Escoçois  rompi- 
rent leur  armée. 

CHAPITRE   XXXVI. 

Comment  le  duc  Loys  d'Orléans,  frère  du  roy  Charles,  fut  mis  à  mort 
piteusement  dedens  la  cité  de  Paris. 

En  ces  mesmes  jours  advint  en  la  ville  de  Paris  la 
plus  doloreuse  et  piteuse  adventure  que  en  long  temps 
par  avant  fut  advenue  ou  très  chrestien  royaume  de 
France  ,  pour  la  mort  d'un  seul  homme.  A  l'occasion 
de  laquelle ,  le  Roy,  tous  les  princes  de  son  sang  et 
généralement  tous  son  royaume,  eurent  moult  à  souf- 

Robert  III  était  mort  à  cette  époque,  peu  après  le  6  avril  1406, 
suivant  VJrt  de  vêri/îer  les  dates ,  et  le  4  6  des  calendes  d'avril 
[M  mars)  1406,  d'après  Buchanan.  Rer,  Scotic.  historia  (p.  344). 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  15» 

frir  et  furent  en  grant  division  Tnn  contre  l'autre  par 
très  longue  espace ,  et  tant  que  icellui  royaume  en  fut 
moult  désolé  et  apovry,  comme  cy-après  pourra  plus 
pleinement  estre  veu  par  la  déclaracion  qui  mise  sera 
en  ce  présent  livre.  C'estassavoir  pour  la  mort  du  duc 
Loys  d'Orléans ,  seul  frère  germain  du  roy  de  France, 
Charles  le  Bien-Aymé ,  VP  de  ce  nom.  Lequel  duc , 
estant  dans  la  dessusdicte  ville  de  Paris  [fut] ,  par  ung 
merquedi ,  le  jour  de  Saint  Clément  pape  et  martir  \ 
mis  à  mort  piteusement  environ  sept  heures  du  soir. 
Et  fut  cest  homicide  fait  et  perpétré  par  environ  dix- 
huit  hommes,  lesquelz  estoient  logez  en  ung  hostel  où 
estoit  lors  pour  enseigne  :  V  Y  mage  Nostre-Dame^  au- 
près de  la  porte  Barbète.  Et  là,  comme  depuis  fut 
sceu  véritablement,  avoient  esté  par  plusieurs  jours, 
en  entencion  d'acomplir  ce  qu'ilz  avoient  entreprins. 
Et  quant  ce  vint  ce  mesmes  merquedi ,  environ  sept 
heures  comme  dit  est,  envoièrent  ung  homme  nommé 
Thomas  de  Courteheuse ,  qui  estoit  varlet  de  chambre 
du  Roy,  devers  le  duc  d'Orléans,  qui  estoit  aie  veoir  la 
Royne  en  ung  hostel  qu'elle  avoit  acheté  n'avoit  guères 
à  Montagu ,  grant  maistre  d'ostel  du  Roy,  et  séoit 
icellui  auprès  de  ladicte  porte  Barbète  ;  et  là ,  d'un 
enfant  qui  estoit  trespassé  jeune*,  gisoit,  et  n'avoit 
pas  encores  acompli  sa  gésine.  Lequel  Thomas  lui  dist 


1 .  La  fêle  de  saint  Clément  se  célèbre  le  23  novembre.  En 
1407,  elle  tombait  effectivement  un  mercredi. 

2.  Le  Religieux  de  Saint-Denis  dit  que  c'était  un  enfant  mâle  , 
et  qu'il  mourut  presque  en  naissant,  que  pourtant  on  eut  le  temps 
de  l'ondoyer  et  de  le  nommer  Philippe  (  Chr.  de  Ch.  FI,  t.  III, 
p.  731  ).  C'est  Philippe  de  France  ,  né  le  11  novembre  1407  et 
mort  le  même  jour 


156  CHRONIQUE  [1407] 

pour  le  décevoir  !  a  Sire  !  le  Roy  vous  mande  que  sans 
dëlay  venez  devers  lui  et  qu'il  a  à  parler  à  vous  hasti- 
vement,  et  pour  chose  qui  grandement  touche  à  lui  et 
à  vous.  »  Lequel  duc ,  oyant  le  mandement  du  Roy, 
icellui  voulant  acomplir,  combien  que  le  Roy  riens 
n'en  scavoit ,  tantost  et  incontinent  monta  dessus  sa 
mule  ,  et  en  sa  compaignie  deux  escuiers  sur  vmg  che- 
val S  et  quatre  ou  six  variez  devant  et  derrière ,  por- 
tans  torches.  Et  ses  gens,  qui  le  dévoient  suivir,  point 
ne  se  hastoient  ;  et  aussi  il  y  estoit  aie  petitement  acom- 
paignë  ,  non  obstant  que  pour  ce  jour  avoit  dedens  la 
ville  de  Paris,  de  sa  retenue  et  à  ses  despens,  bien  six 
cens,  que  chevaliers  que  escuiers.  Et  quant  il  vint  assez 
près  de  celle  porte  Barbète,  les  dix-huit  hommes  des- 
susdiz,  qui  estoient  couvertement  armez,  Factendoient 
auprès  d'une  maison.  Si  faisoit  assez  brun  pour  ceste 
nuit.  Et  lors  incontinent ,  iceulx ,  meuz  de  hardie  et 
oultrageuse  voulenté  ,  saillirent  tous  ensemble  à  ren- 
contre dudit  duc ,  et  en  y  eut  ung  qui  s'escria  :  «  A 
mort  !  à  mort  !  »  et  le  fëry  d'une  hache ,  tellement 
qu'il  lui  coppa  le  poing  tout  jus.  Et  adonc,  ledit  duc, 
voiant  celle  cruelle  entreprinse  ainsi  estre  faicte  contre 
lui ,  s'escria  assez  hault  :  «  Je  suis  le  duc  d'Orléans  !  » 
Et  aucuns  d'iceulx  respondirent,  en  férant  sur  lui  : 
«  C'est  ce  que  nous  demandons  !  »  Entre  lesquelles 
paroles  la  pluspart  d'iceulx  recouvrèrent  '  et  preste - 

4 .  C'était  une  habitude  du  temps,  non-seulement  qu'un  cavalier 
prit  une  dame  en  croupe ,  mais  aussi  que  deux  cavaliers  montas- 
sent un  même  cheval.  On  sait  que  le  sceau  des  Templiers  repré- 
sente deux  chevaliers  montés  ainsi  sur  un  seul  cheval. 

2.  La  pluspart  d'iceulx  recouvrèrent^  se  découvrirent  :  sortirent 
du  lieu  où  ils  s'étaient  jusqu'alors  tenus  cachés. 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  157 

ment  par  force  et  liaboiidance  de  corps  fut  abatu  jus 
de  sa  mule ,  et  sa  teste  toute  escartelée ,  en  telle  ma- 
nière que  la  cervelle  chey  sur  la  chaussée  ;  et  là ,  le 
retournèrent  et  renversèrent ,  et  si  très  terriblement  le 
martelèrent,  que  là  présentement  fut  mors  et  occis  très 
piteusement.  Et  avecques  lui  fut  tué  ung  jeune  escuier, 
alemant  de  nacion,  lequel  autrefois  avoit  esté  son 
page,  et  lequel,  quant  il  vid  son  maistre  abatu ,  il  se 
coucha  sur  lui  pour  le  cuider  garantir,  mais  riens  ne 
lui  valut.  Et  le  cheval  qui  devant  lui  aloit,  à  tout  les 
deux  escuiers  *  devantditz ,  quant  il  sentit  ces  saque- 
mans  armez  emprès  lui ,  commença  à  ronfler  et 
avancer.  Et  quant  il  les  eut  passez,  il  se  mist  à  courre, 
et  fut  grant  espace  que  ceulx  qui  estoient  sus  ne  le 
porent  retenir.  Et  quant  il  fut  arresté  ,  ilz  virent  la- 
dicte  mule  de  leur  seigneur  qui  toute  seule  couroit 
après  eulx ,  si  cuidèrent  qu'il  feust  cheu  jus  ;  et  pour 
ce,  la  reprindrentilz  par  le  frain  pour  la  ramener 
audit  duc.  Mais  quant  ilz  vindrent  près  de  ceulx  qui 
l'avoient  occis ,  ilz  furent  menacez ,  en  disant  que  se 
ilz  ne  s'en  aloient,  ilz  seroient  mis  en  tel  point  comme 
leur  maistre.  Pour  quoy,  iceulx  voians  leur  seigneur 
estre  ainsi  mis  à  mort ,  le  laissèrent ,  et  hastivement 
s'en  alèrent  à  l'ostel  de  la  Royne ,  crians  le  murdre  ! 
Et  ceulx  qui  avoient  occis  ledit  duc ,  commencèrent 
à  crier  à  haulte  voix  :  «  Le  feu  1  le  feu  !  »  Et  avoient 
leur  fait  par  telle  voie  ordonné  ^,  que  l'un  d'eulx  , 
tandis  que  les  autres  faisoient  l'omicide  dessusdit,  bouta 
le  feu  dedens  icellui.  Et  puis,  les  ungs  à  cheval,  les 

1 .  Voy.  la  note  de  la  page  précédente. 

2.  Ici  le  ms.  Suppl.  fr.  93  ,  ajoute,  comme  il  est  nécessaire  par 
ce  qui  suit ,  les  mots  :  en  leur  hoslel. 


158  CHRONIQUE  [1407] 

autres  à  pie  ,  s'en  alèrent  hastivement  où  ilz  porent  le 
mieulx  ,  en  gectant  après  eulx  chaussetrapes  de  fer  *, 
afin  qu'on  ne  les  peust  suivir  ne  aler  après  eulx.  Et, 
comme  la  renommée  et  famé  courut ,  aucuns  d'iceulx 
alèrent  à  l'ostel  d'Artois  ^,  par  derrière,  à  leur  maistre, 
le  duc  Jehan  de  Bourgogne,  qui  ceste  œuvre  leur  avoit 
[fait]  faire  et  commandée ,  comme  depuis  publique- 
ment il  confessa ,  et  lui  racomptèrent  ce  qu'ilz  avoient 
fait ,  et  après ,  très  hastivement ,  mirent  leurs  corps  à 
saulveté.  Et  fut  le  principal  conducteur  de  ce  cruel 
homicide,  ung  nommé  Raoulet  d'Actonville^  de  na- 
cion  normant ,  auquel  paravant ,  le  duc  d'Orléans 
avoit  fait  oster  l'office  des  généraulx,  duquel  le  Roy 
l'avoit  pourveu  à  la  prière  et  requeste  du  duc  Phelippe 
de  Bourgongne  defunct.  Et  pour  ce  desplaisir,  advisa 
ledit  Raoulet  manière  comment  il  se  pourroit  venger 
d'icellui  duc  d'Orléans.  Ses  autres  complices  avecques 
lui  furent  Guillaume  Courteheuse  et  Thomas  Courte- 
heuse ,  devant  nommez ,  nez  de  la  conté  de  Guines , 
Jehan  de  La  Mote,  et  plusieurs  autres  jusques  au 
nombre  dessusdit. 
,     Et  environ  demie  heure  après,  ceulz  de  la  famille 


i .  Les  chauce-trappes  étaient  des  espèces  d'étoiles  de  fer,  écar- 
tées et  disposées  de  manière  à  ce  que  l'une  d'elles  conservant 
toujours  la  perpendiculaire,  estropiait  nécessairement  les  hommes 
ou  les  chevaux  qui  la  rencontraient. 

2.  Situé  rue  Mauconseil ,  comme  nous  l'avons  déjà  dit. 

3.  Raoul  d'Auqueton ville.  On  le  trouve  écrit  de  cette  manière 
dans  une  liste  de  chevaliers  et  d'écuyers  qui  reçurent  le  1"  mai 
1400  des  houppelandes  à  la  livrée  du  roi.  On  remarque  dans  la 
même  pièce  le  nom  d'un  Jean  d'Auquetonville ,  sans  doute  son 
frère.  Tous  deux,  étaient  écuyers.  Vov.  nos  Pièces  justificatives. 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  159 

dudit  duc  d'Orléans^,  quant  ils  oyrent  nouvelles  de  la 
mort  et  occision  de  leur  seigneur,  tant  piteuse,  tous 
pleurèrent,  et  griefment  au  cuer  courroucez,  tant  les 
nobles  comme  non  nobles,  accoururent  à  lui,  et  là,  le 
trouvèrent  mort  sur  les  quarreaulx.  Auquel  lieu  y  eut 
grandes  lamentacions  et  regrets  des  cbevaliers  et 
escuiers  de  son  liostel ,  et  généralement  de  tous  ses 
serviteurs,  quant  ils  virent  son  corps  ainsi  navré,  mort 
et  détranché.  Et  lors,  comme  dit  est,  en  très  grande 
tristesse  et  gémissement  le  levèrent  et  le  portèrent  en 
l'ostel  du  seigneur  de  Rieux*,  maresclial  de  France, 
qui  près  de  là  estoit.  Et  tost  après  icellui  corps,  cou- 
vert d'un  blanc  linseul,  fut  porté  près  d'ilec  en  Téglise 
de  Saint- Guillaume  ^,  assez  honnorablement,  car  c'es- 
toit  la  plus  prouchaine  église  du  lieu  où  il  avait  été 
occis.  Et  tantost  après,  le  roy  de  Cécile,  lors  estant  à 
Paris,  et  plusieurs  autres  princes,  chevaliers  et  escuiers, 
oyans  la  nouvelle  de  si  cruelle  mort  comme  du  seul 
frère  du  Roy,  en  telle  manière  ,  en  la  ville  et  cité  de 
Paris  perpétrée ,  en  grans  pleurs  le  vindrent  veoir  en 
ladicte  église.  Si  fut  mis  ledit  corps  en  un  g  sarcus  de 
plonb,  et  le  veillèrent  les  religieux  de  ladicte  église 
toute  la  nuit  en  disant  vigiles  et  psaultiers;  avecques 
lesquels  demourèrent  ceulx  de  sa  famille.  Et  lende- 


1.  Ses  gens,  ses  serviteurs,  amis  et  clients  {Familia), 

2.  L'hôtel  de  Rieux  était  situé  dans  la  Vieille  rue  du  Temple, 
à  peu  près  devant  le  marché  actuel  de  Sainte- Catherine,  et  abou- 
tissait par  derrière  à  la  rue  des  Singes.  Voy.  le  Mém.  de  Bonamy. 

3.  C'est  l'église  des  Blancs-Manteaux.  A  l'époque  qui  nous  oc- 
cupe c'était  un  prieuré  de  Guillemites,  religieux  suivant  la  règle 
de  saint  Benoît  et  qui  s'étaient  d'abord  établis  à  Montrouge.  On 
les  appelait  Blancs-Manteaux,  à  cause  de  la  couleur  de  leur  habit. 


160  CHRONIQUE  [1407] 

main,  bien  malin,  fut  par  ses  gens  trouvée  la  main 
dudit  duc  et  partie  de  sa  cervelle ,  sur  les  quarreaulx, 
laquelle  fut  recueillie  et  mise  ou  sarcus  avecques  le 
corps.  Et  tost  après,  tous  les  princes  estans  oudit  lieu 
de  Paris,  excepté  le  Roy  et  ses  enfans,  c'estassavoir 
le  roy  Loys  de  Cécile,  le  duc  de  Berry,   le  duc  de 
Bourgongne,  le  duc  de  Bourbon,  le  marquis  de  Pont, 
le  conte  de  Nevers,  le  conte  de  Clermont,  le  conte  de 
Vendosme,  le  conte  de  Saint-Paul,  le  conte  de  Damp- 
martin,  le  connestable  de  France,  et  plusieurs  autres, 
tant  gens  d'église  comme  nobles,  avecques  grant  mul- 
titude du  peuple  de  Paris,  vindrent  tous  ensemble  à 
ladicte  église  de  Saint-Guillaume.  Et  là,  les  principaulx 
de  la  famille  dudit  duc  d'Orléans  prindrent  son  corps 
avecques  le  sarcus,  et  le  mirent  hors  de  ladicte  église, 
et  avec  grand  nombre  de  torches  allumées,  lesquelles 
portoient  les  escuiers  dudit  duc  defunct.  Et  a  chascun 
côté  du  corps ,  estoient  par  ordre ,  faisans  pleurs  et 
grans    gémiscements ,   c'estassavoir,  le  roy  Loys,  le 
duc  de  Berry,   le  duc  de  Bourgongne  et  le  duc  de 
Bourbon,  chascun  d'eulx  tenant  la  main  au  drap  qui 
estoit  sur  le  sarcus.  Et  après  eulx,  estoient  par  ordon- 
nance, chascun  selon  son  estât,  les  princes,  le  clergé, 
les  barons,  tous  recommandans  son  âme  à  Dieu  son 
créateur,  et  le  portèrent  en  celle  manière  jusques  à 
réglise  des  Célestins.  Et  là,  après  son  service  fait  très 
solennellement,    fut  enterré  très  honorablement  en 
une  chapelle  très  excellente,  laquelle  il  avoit  fait  faire 
et  fonder.  Et  après  icellui  service  fait  et  accompli,  les 
princes  dessusdiz  et  tous  les  autres,  s'en  retournèrent 
chascun  en  son  hostel.  Si  estoient  en  grant  souspecon 
de  savoir  la  vérité  du  dessusdit  homicide  ainsi  fait  sur 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  iCA 

ledit  duc  d'Orléans.  Et  de  prime  face  fut  aucunement 
souspeçonné  que  messire  Aubert  de  Chauny  n'en  feust 
coulpable,  pour  la  grant  hayne  qu'il  avoit  audit  duc  à 
cause  de  ce  que  audit  messire  Âubert  avoit  sa  femme 
soustraicte,  et  emmenée  avecques  lui.  Et  tant  avoit 
tenu  icelle  dame  en  sa  compaignie  qu'il  en  avoit  ung 
filz,  duquel  et  de  son  gouvernement  sera  faicte  men- 
cion  cy-après.  Mais  tantost  après  on  sçeut  la  vérité 
dudit  homicide,  et  que  ledit  seigneur  de  Chauny  n'en 
estoit  en  rieqs  coulpable.  Et  en  cemesme  jour,  Isabel, 
la  royne  de  France,  quant  elle  sçeut  les  nouvelles 
dudit  homicide  fait  tant  près  de  son  hostel,  conçeut  si 
grant  fraieur  et  horreur  que,  posé  qu'elle  n'eust  pas 
encores  acompli  sa  gésine,  néantmoins  se  fist  mectre 
sur  une  liclière  par  son  frère  Loys  de  Bavière,  et 
autres  de  ses  gens,  et  se  fist  porter  à  Thostel  de  Saint- 
Pol  en  la  chambre  prouchaine  de  la  chambre  du  Rov, 
et  là  se  loga,  pour  plus  grant  seureté.  Et  mesmement 
la  nuit  que  ledit  maléfice  fut  perpétré,  y  eut  plusieurs 
nobles  qui  se  armèrent,  comme  le  conte  de  Saint-Pol 
et  plusieurs  autres,  lesquelz  se  tindrent  en  Fhostel  du 
Roy  leur  souverain  seigneur,  non  sachant  quelle  chose 
de  celle  besongne  s'en  pourroit  ensuir\ 

Et  après  le  corps  dudit  duc  d'Orléans  mis  en  terre 
comme  dit  est,  s'assemblèrent  tous  les  princes  en 
rhostel  du  Roy  avec  le  conseil  royal  et  autres  gens  de 
justice,  ausquelz  fut  commandé  par  lesdis  seigneurs 
qu'ils  feissent  bonne  diligence  d'enquerre  se  par  nulle 
voye  on  pourroit  parcevoir  qui  avoit  esté  l'acteur,  ne 

i.  Voy.  le  Mémoire  de  Bonamy(Mém.  de  l'Acad.  des  Inscript., 
t.  XLIII).  Voy.  aussi  nos  Pièces  Justificatives. 

I  11 


IGi  CHRONIQUE  [1407] 

les  complices  de  faire  ceste  besongne.  Et  avec  ce,  fut 
ordonné  que  toutes  les  portes  de  Paris,  réservé  deux, 
feussent  fermées,  et  que  icelles  deux  feussent  bien 
gardées  pour  savoir  qui  en  yslroit. 

Après  lesquelles  ordonnances  et  aucunes  autres,  les- 
diz  seigneurs  et  le  conseil  royal  se  retrairent  tous  con- 
fus et  en  très  grant  tristesse  en  leurs  liostelz.  Et  len- 
demain qui  fut  le  vendredi  se  rassembla  ledit  conseil 
en  l'hostel  du  Roy  à  Saint-Pol,  ou  quel  lieu  estoient  le 
roy  Loys  de  Cécile ,  les  ducs  de  Berry,  de  Bourgongne 
et  de  Bourbon  et  moult  d'autres  gens  de  grant  sei- 
gneurie. Et  tantost  après  vint  là  le  prévost  de  Paris , 
auquel  le  duc  de  Berry  demanda  quelle  diligence  il 
avoit  faicte  sur  la  mort  de  si  grant  seigneur  comme  le 
seul  frère  du  Roy.  Lequel  prévost  respondi  qu'il  en 
avoit  faicte  la  plus  grande  diligence  qu'il  avoit  peu, 
mais  encores  n'en  povoit  savoir  la  vérité  •,  disant  que 
se  on  le  laissoit  entrer  dedens  les  hostelz  des  serviteurs 
du  Roy  et  aussi  des  autres  princes,  par  aventure, 
comme  il  créoit ,  trou  ver  oit-il  la  vérité  des  acteurs  ou 
des  complices.  Et  lors ,  le  roy  Loys,  le  duc  de  Berry 
el  le  duc  de  Bourbon  lui  donnèrent  congié  et  licence 
de  entrer  par  tout  où  bon  lui  sembleroit.  Et  adonc , 
le  duc  Jehan  de  Bourgongne,  oyant  la  licence  octroiée 
par  iceulx  seigneurs  au  prévost  de  Paris,  eut  doubtance 
et  crainte ,  et  pour  ce  ,  tira  il  à  part  le  roy  Loys  et  le 
duc  de  Berry,  son  oncle ,  et  en  brief  leur  confessa  et 
dist  que  par  l'inlroduction  du  dyable  il  avoit  fait  faire 
cet  homicide  par  Raoulet  d'Actonville  et  ses  complices. 
Lesquelz  seigneurs ,  oyans  ceste  confession ,  eurent  si 
grande  admiracion  et  tristesse  au  cuer,  qu'à  peine  lui 
porent  il  donner  response.  Et  ce  qu'ilz  lui  en  don- 


[Î407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  1R:^ 

lièrent ,  ce  fut  en  lui  très  grandement  réprouvant  la 
condicion  et  manière  du  très  cruel  homicide  ainsi  par 
lui  perpétré  en  la  personne  de  son  propre  cousin  ger- 
main. Et  après  qu'ilz  eurent  oy  la  congnoissance  dudit 
duc  de  Bourgongne,  retournèrent  devers  le  conseil 
et  ne  déclairèrent  point  prestement  ce  qu'il  leur  avoit 
dit.  Et  tost  après  ,  ledit  conseil  fine ,  chascun  s'en  re- 
tourna en  son  liostel. 

Lendemain  ,  qui  fut  le  samedi ,  environ  dix  heures 
devant  nonne ,  furent  les  seigneurs  devantdicz  assem- 
blez en  riiostel  de  Neelle  \  où  estoit  logié  le  duc  de 
Berry,  pour  tenir  le  conseil  royal.  Ouquel  lieu,  pour 
estre  à  icellui  conseil ,  vint  le  duc  de  Bourgongne , 
ainsi  qu'il  avoit  acoustumé,  en  sa  compaignie,  le 
conte  Waleran  de  Saint-Pol.  Mais  quant  il  vint  pour 
entrer  dedens,  son  oncle  le  duc  de  Berry  lui  dist  : 
ce  Beau  nepveu  !  n'entrez  point  au  conseil  pour  ceste 
foiz.  11  ne  plaist  mie  bien  à  chascun  que  vous  y  soiez.  » 
Et  sur  ce ,  ledit  duc  de  Berry  rentra  dedens ,  et  fist 
tenir  les  huis  fermez  ainsi  qu'il  avoit  esté  ordonné  par 
ledit  conseil.  Et  alors,  ledit  duc  Jehan  de  Bourgongne, 
tout  confus  et  en  grant  doubte ,  demanda  au  conte 
Waleran  de  Saint-Pol  :  «  Beau  cousin ,  qu'avons  nous 
à  faire  sur  ce  que  vous  oez  ?  »  Et  le  conte  Waleran  lui 
fist  response  :  «  Monseigneur,  pardonnez  moy,  je  yray 
vers  mes  seigneurs  au  conseil,  lesquelz  me  ont  mandé.» 
Et  après  ces  paroles ,  ledit  duc  de  Bourgongne ,  en 

i .  Il  y  avait  à  Paris  deux  hôtels  de  Nesle.  Celui  dont  il  s'agit 
ici  est  le  fameux  hôtel  de  ISesle,  situé  vis-à-vis  du  Louvre,  sur 
remplacement  actuel  de  l'Institut.  L'autre  hôtel  de  Nesle,  moins 
connu ,  fut  appelé  dans  la  suite  l'hôtel  de  Soissnns.  Il  se  trouvait 
sur  l'emplacement  actuel  de  la  Halle  aux  Blés. 


i64  CHROMQUE  [1407] 

grant  doubtance  retourna  en  son  lioslel  d'Artois.  Et 
afin  qu'il  ne  feust  prins  ne  arrestë  ,  sans  délay  monta 
à  cheval  avec  six  de  ses  hommes  seulement  en  sa  com- 
paignie  ,  et  se  parti  par  la  porte  Saint-Denis ,  et  hasti- 
vement  chevaucha  en  prenant  aucuns  chevaulx  nou- 
veaulx  ,  sans  arrester  en  nulle  place ,  jusques  à  son 
hostel  de  Bapaumes.  Et  quant  il  eut  ung  petit  dormy, 
il  s'en  ala  sans  délay  à  Lisle  en  Flandres.  Et  ses  gens 
qu'il  avoit  laissez  audit  lieu  de  Paris,  le  suivirent  le  plus 
tost  qu'ilz  porent ,  doubtans  d'estre  arrestez  et  prins. 
Et  pareillement,  Raoulet  d'Aqueton ville  et  ses  com- 
plices, leurs  vestemens  changez  et  desguisez,  se  parti- 
rent de  Paris  par  divers  lieux ,  et  tous  ensemble  s'en 
alèrent  loger  dedens  le  chastel  de  Lens  en  Artois ,  par 
l'ordonnance  dudit  duc  Jehan  de  Bourg ongne ,  leur 
maistre  et  leur  seigneur. 

Ainsi  et  par  celle  manière  se  départit  icellui  duc , 
après  la  mort  dudit  duc  d'Orléans,  de  la  ville  de  Paris, 
à  petite  compaignie,  et  laissa  en  i celle  ville  la  seigneu- 
rie de  France  en  grant  tristesse  et  desplaisance.  Et 
toutesfoiz  ceulx  de  l'ostel  dudit  duc  d'Orléans  mort , 
quant  ilz  oyrent  le  secret  parteinent  dudit  duc  de 
Bourgongne ,  se  armèrent  jusques  au  nombre  de  six 
vingts  hommes ,  desquelz  estoit  l'un  des  principaulx  , 
messire  Clugnet  de  Brabant ,  et  eulx ,  montez  à  che- 
val ,  se  partirent  de  Paris  pour  suivir  ledit  duc  de 
Bourgongne ,  en  entencion  de  le  mectre  à  mort  s'ils 
l'eussent  peu  actaindre.  Mais  ce  faire  leur  fut  défendu 
par  le  roy  Loys  de  Cécile ,  et  pour  ce  s'en  retour- 
nèrent grandement  courroucez  en  leurs  hostels.  Si  fut 
lors  dénoncé  par  toute  la  cité  de  Paris  et  tout  com- 
mun ,  que  ledit  duc  de  Bourgongne  avoit  fait  faire 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  165 

cest  homicide.  Dont  le  peuple  de  Paris ,  qui  n'estoit 
pas  bien  content  dudit  duc  d'Orléans,  et  point  ne 
l'avoient  en  grâce  pour  ce  qu'ilz  entendoient  que  par 
son  moien  les  tailles  et  autres  subsides  s'entretenoient, 
commencèrent  à  dire  l'un  à  l'autre ,  en  secret  :  J^ 
baston  noueux  est  plané  ^l 

Geste  doloreuse  mort  fut  l'année  du  grant  y  ver ,  l'an 
mil  quatre  cens  et  sept ,  et  dura  la  gelée  soixante  six 
jours  en  ung  tenant,  très  terrible  et  tant  que  au  des- 
geler, le  Pont  Neuf  de  Paris  fut  abatu  en  Seine.  Et 
moult  firent  ces  eaues  et  gelées  de  grans  dommages 
en  plusieurs  contrées  du  royaume  de  France  *. 

Et  quant  est  à  parler  des  discordes ,  haynes  et  en- 
vies que  avoient  l'un  contre  l'autre  les  ducs  d'Orléans 
et  de  Bourgongne  avant  la  mort  d'icellui  duc  d'Or- 
léans ,  et  des  manières  qui  avoient  esté  tenues  par 
iceulx,  n'est  jà  besoin  d*en  faire  en  ce  présent  chapitre 
récitation  pour  ce  qu'il  sera  au  long  et  plus  à  plain 
déclairé  es  proposicions  qui  pour  ce  furent  faictes, 
dedens  brief  temps  après  ensuivant ,  c'estassavoir  par 
la  justificacion  que  fist  proposer  le  duc  Jehan  de  Bour- 
gongne, hault  et  publiquement,  devant  le  Roy,  plu- 
sieurs princes  et  autres  notables  personnes,  tant  ecclé- 
siastiques que  séculiers  ;  et  les  accusacions  pour  quoy 
il  disoit  et  advouoit  avoir  fait  mettre  à  mort  ledit  duc 
d'Orléans,  et  pareillement  par  les  responses  que  depuis 
en  fist  faire  et  proposer  la  duchesse  d'Orléans  doagière 

\ .  Allusion  aux  devises  des  deux  princes.  On  se  rappelle  que 
Louis  d'Orléans  avait  pris  pour  la  sienne  un  bâton  noueux  ou 
estoc ,  et  Jean  sans  Peur,  un  rabot. 

2.  Nous  donnons  dans  nos  Pièces  justificatwes  un  extrait  cu- 
rieux des  registres  du  Parlement  relatif  à  ce  désastre. 


lf)6  CHRONIQUE  [U07] 

et  ses  enfans,  pour  les  excusacions  de  son  feu  mary. 
Desquelles  proposicions ,  les  copies  seront  mises  et 
escriptes  en  ce  présent  livre,  tout  ainsi  et  par  la  ma- 
nière qu'elles  furent  proposées,  présent  le  conseil 
royal ,  et  autres  gens  de  plusieurs  estas  en  très  grande 
multitude  \ 

i .  Nous  ajoutons  ici  le  récit  de  la  chronique  Cord.  1 6  ,  et  la 
sortie  haineuse  qu'elle  contient  contre  le  duc  d'Orléans. 

«  Le  jour  Saint-Clément,  xxiii^  jour  de  novembre  ,  après  soup- 
per,  fu  le  duc  d'Orléans  occis  et  tuez  par  Rollet  d'Octonville  et  ses 
complices ,  en  la  ville  de  Paris ,  et  fu  laissiés  tout  mors  enmy  la 
rue,  par  le  commandement  du  duc  de  Bourgoigne,  lequel  advoa 
depuis  ledit  Roullet  et  sesdiz  complices  de  tout  le  fait  entièrement. 
Et  fist  depuis  décîairier  les  causes  pourquoy  il  l'avoit  fait  morir, 
en  la  présence  de  plusieurs  princes  et  seigneurs  de  France.  Et 
après  la  mort  dudit  duc  d'Orléans  et  l'enterrement  d'icelui ,  qui 
fu  en  l'église  des  Célestins  audit  lieu  de  Paris,  ledit  de  Bourgoigne 
se  party  hastivement  et  s'en  retourna  en  Flandres  pour  les  périlz 
eschiever,  car  les  alliés  dudit  duc  d'Orléans  estoient  en  grant 
nombre  et  à  grand  puissance  audit  lieu  de  Paris.  Et  fu  icelui  duc 
de  Bourgoigne  à  l'enterrement  dudit  duc  d'Orléans  et  mena  le 
deuil  avoec  les  aultres,  dont  plusieurs  maintinrent  que  il  fu  mal 
conseillié. 

«  De  celle  mort  fu  le  commun  peuple  moult  joieux ,  car  ledit 
duc  d'Orléans  leur  faisoit  souffrir  moult  de  maux  par  les  grandes 
tailles  et  aides  que  il  faisoit  souvent  cuellir  et  mettre  sus,  el  nom 
du  Roy.  Et  tout  retournoit  à  son  seul  et  singulier  plaisir  et  pour- 
fit ,  et  en  faisoit  forteresses  et  chasteaux,  et  en  soustenoit  houriers, 
curatiers  et  gens  de  meschante  vie  ,  comme  dansseurs,  flateurs  et 
gens  de  nient.  Et  aussi  en  maintenoit  ses  grans  estas  et  ses  ri- 
baudes.  Car  il  n'estoit  si  grande  qu'il  ne  volsist  déchevoir,  et  en 
deshonnoura  mainte,  dont  ce  fu  pitez.  Desquelles  je  me  passe  lé- 
gièrement.  »  (Bibl.  imp.  Cord.  J6,  fol.  :i30.) 


[1407]  D'ENCUERRAN  DE  MONSTREI-KT.  167 

CHAPITRE  XXXVIF. 

Comment  la  duchesse  d'Orléans  et  son  fils  moius-né  TÏndrent  à  Pari» 
de-vers  le  Roy  pour  faire  plainte  de  la  piteuse  mort  de  son  feu  sei- 
gneur et  mary. 

Item,  est  assavoir  que  Loys,  duc  d'Orléans,  defunct, 
avoit  espousée  la  fille  de  Galéas ,  duc  de  Milan ,  qui 
estoit  sa  cousine  germaine,  de  laquelle  il  délaissa  trois 
filz  :  c'estassavoir,  Charles,  le  premier,  lequel  fut 
nommé  duc  d'Orléans  après  la  mort  de  son  père ,  le 
second  estoit  nommé  Phelippe ,  et  fut  conte  de  Vertus, 
et  le  tiers  eut  nom  Jehan  et  fut  conte  d'Ângoulesme. 
Et  si ,  avoit  une  fille  *  qui  depuis  fut  mariée  à  Richard 
de  Bretaigne.  Desquelz  princes ,  une  partie  de  leur 
gouvernement  sera  cy-après  déclairé ,  et  quelles  for- 
tunes ilz  eurent  en  leur  temps. 

Et  est  vérité ,  que  le  samedi ,  dixième  jour  de  dé- 
cembre prouchain  ensuivant ,  vint  la  duchesse  d'Or- 
léans ,  vesve  dudit  duc ,  à  Paris ,  Jehan ,  son  fils 
moins-né  ,  avecques  elle ,  et  la  royne  d'Angleterre  , 
femme  de  son  fils  premier  né  avec  elle  ,  laquelle  estoit 
fille  du  roy  de  France.  Encontre  lesquelles  allèrent 
hors  de  Paris ,  le  roy  Loys  de  Cécile  ,  le  duc  de  Berry, 
le  duc  de  Bourbon ,  le  conte  de  Clermont ,  le  conte 
de  Vendosme,  messire  Charles  de  Labreth,  connestable 
de  France ,  avec  lesquelz ,  et  plusieurs  autres  seigneurs, 
elle  entra  honnorablement  dedens  Paris ,  et ,  à  grande 

i .  Louis ,  duc  d'Orléans ,  eut  deux  filles  ,  Jeanne ,  mariée  à 
Jean  II,  duc  d'Alençon,  et  Marguerite,  femme  de  Richard,  comte 
d'Étampes  ,  fils  de  Jean  IV  duc  de  Bretagne. 


168  CHRONIQUE  [ikOl] 

quantité  de  gens  et  de  chevaulx,  s'en  ala  à  Tostel  de 
Saint-Pol  où  le  Roy  estoit,  et  là  eut  audience.  Et  pres- 
tement devant  le  Roy  se  mist  à  genoulx  ,  faisant  très 
piteuse  complainte  de  la  très  inhumaine  mort  de  son 
seigneur  et  mary.  Après  laquelle  complainte,  le  Roy, 
qui  pour  lors  estoit  assez  subtil  et  estoit  nouvelle- 
ment relevé  de  sa  maladie,  la  baisa  et  en  pleurant 
la  leva ,  et  lui  dist  que  de  sa  requeste  il  feroit  selon 
l'opinion  de  son  conseil.  Et  la  duchesse,  ceste  response 
oye ,  s'en  retourna  en  son  hostel ,  acompaignée  des 
seigneurs  dessusdiz. 

Et  le  lundi  ensuivant,  le  roy  de  France,  par  le  con- 
seil de  son  Parlement,  retira  à  sa  table  la  conté  de 
Durez  \  Chastelthierri ,  le  mont  d'Arceulles  et  toutes 
les  autres  terres  autrefoiz  données  audit  duc  d'Orléans 
sa  vie  durant  tant  seulement.  Et  le  mercredi  ensuivant, 
qui  fut  le  jour  de  saint  Thomas,  la  duchesse  d'Orléans, 
son  filz  moinsné  dessusdit ,  la  royne  d'Angleterre ,  sa 
belle-fille ,  son  chancelier  d'Orléans  et  autres  de  son 
conseil  avec  plusieurs  chevaliers  et  escuiers  jadis  de 
l'ostel  de  son  mary,  tous  vestus  de  noir,  vindrent  à 
l'ostel  de  Saint-Pol  pour  parler  au  Roy.  Et  là  trou- 
vèrent le  roy  Loys,  le  duc  de  Berry,  le  duc  de  Bour- 
bon ,  le  chancellier  de  France  et  plusieurs  autres , 
qui ,  pour  ladicte  duchesse  ,  demandèrent  audience  au 

1.  C'est-à-dire  réunit  au  domaine  le  comté  de  Dreux,  etc.  Par 
les  mots  retira  à  sa  table ,  Monstrelet  se  sert  ici  d'une  expression 
qui  ne  s'employait  d'ordinaire  qu'en  parlant  de  biens  ecclésias- 
tiques. On  disait  la  table  cfun  abbé ,  pour  signifier  la  mense  abba- 
ticale.  Le  conté  de  Durez.  Le  ms.  Suppl.  fr.  93  et  l'cdit.  deVérard, 
donnent  :  Dreuices.  Il  s'agit  du  comté  de  Dreux.  Il  fut  donné  au 
connétable  Charles  d'Albret,  par  lettres  du  21  décembre  1407. 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELtT.  169 

Roy  de  parler  à  lui,  et  présentement  l'obtindrent.  Elle 
donques,  amenée  du  conte  d'Alençon  par  le  comman- 
dement du  Roy ,  en  sa  présence  et  aussi  des  autres 
princes ,  tantost ,  très  fort  pleurant ,  audit  Roy  supplia 
de  reclief  qu'il  lui  pleust  à  faire  justice  à  elle  de  ceulx 
qui  traitreusement  a\ oient  murdry  son  seigneur  et 
mary,  Loys,  jadis  duc  d'Orléans.  En  toute  la  manière 
fist  là  déclairer  à  la  personne  du  Roy  par  ung  sien  ad- 
vocat  de  Parlement.  Et  là  estoit  ledit  chancelier  d'Or- 
léans *  emprès  ladicte  duchesse ,  lequel  disoit  audit 
advocat ,  mot  après  autre  ,  ce  qu'elle  vouloit  qu'il 
feust  divulgué.  Et  fist  exposer  tout  au  long  ledit  ho- 
micide ,  comment  il  fut  espié ,  à  quelle  heure  et  à  la 
place  où  il  estoit  quant  il  fut  trahy  et  envoyé  querre 
d'aguet  appensé  luy  donnant  à  entendre  que  son  sei- 
gneur et  frère  le  Roy  si  le  mandoit;  lequel  murdre 
devant  dit  touchoit  audit  Roy  plus  qu'à  nulle  autre 
personne.  Et  conclud  ledit  advocat,  de  par  ladicte 
duchesse ,  que  le  Roy  estoit  tenu  sur  toutes  choses , 
de  venger  la  mort  de  son  frère ,  et ,  à  icelle  duchesse 
et  à  ses  enfans  ,  qui  sont  ses  nepveux  ,  faire  bonne  et 
briefve  justice,  tant  pour  la  proximité  de  sang,  comme 
la  souveraineté  de  sa  majesté  royale.  Auquel  propos, 
le  chancelier  de  France,  qui  séoit  aux  piez  du  Roy, 
pai"  le  conseil  des  ducs  et  des  seigneurs  royaulx  là 
estans,  respondi ,  et  dist  que  le  Pioy  pour  le  homicide 
et  mort  de  son  frère  à  lui  ainsi  exposée  ,  au  plus  tost 
qu'il  pourroit  en  feroit  bonne  et  briefve  justice.  Après 
laquelle  response  faite  par  ledit  chancelier,  le  Roy 
dist  de  sa  bouche  ;  a  A  tous  soit  notoire  que  le  fait 

1 .  Guillaume  Cousinot. 


170  CHROPïlQUE  [1407] 

qui  à  nous  est  exposé  cy  en  présent ,  nous  touche 
comme  de  nostre  seul  frère,  et  le  réputons  à  nous 
estre  fait.  »  Et  adonques  ladicte  duchesse,  Jehan,  son 
fîlz,  et  la  royne  d'Angleterre,  sa  bell e- fille *,  tous  en- 
semble se  gectèrent  aux  piez  du  Roy  à  genolz ,  et ,  en 
grans  pleurs ,  lui  requirent  qu'il  eust  souvenance  de 
faire  bonne  justice ,  et  leur  enseigna  le  jour  dedens 
lequel  il  le  feroit.  Et  après  ces  paroles  prindrent  con- 
gié  et  s'en  retournèrent  à  Tostel  d'Orléans.  Le  second 
jour  ensuivant ,  le  roy  de  France ,  demourant  en  son 
palais ,  vint  en  la  chambre  de  Parlement ,  qui  noble- 
ment estoit  préparée ,  et  sist  personèlement  en  siège 
royal.  Ouquel  lieu,  en  la  présence  de  ses  ducs  et 
princes  royaulx  ,  avec  plusieurs  nobles ,  le  clergé  et  le 
peuple,  par  bon  conseil,  fist  un  ëdict,  et  ordonna  que 
s'il  advenoit  qu'il  mourust  avant  [que]  le  duc  d'Acqui- 
taine,  son  premier  filz  légitime,  n'eust  aage  compé- 
tent, non  obstant  ce,  il  vouloit  qu'il  gouvernast  le 
royaume  et  en  eust  le  régime ,  moiennant  qu'en  son 
nom  et  pour  lui,  de  cy  à  tant  qu'il  auroit  son  aage,  les 
trois  eslats  dudit  royaume  gouverneroient.  Et  s'il  ad- 
venoit que  sondit  filz  mourust  avant  son  aage,  il 
vouloit  que  son  second  filz,  le  duc  de  Touraine,  en  ce 
droit  succédast.  Et  pareillement,  se  le  duc  de  Touraine 
mouroit,  veult  que  son  tiers  filz  gouverne  le  royaume 
ainsi  comme  dit  est.  Lesquelles  ordonnances ,  les  de- 
van  tditz  princes  royaulx,  avec  tous  le  conseil,  confor- 
mèrent et  l'eurent  pour  agréable.  Et  le  quatriesme 
jour  de  janvier  la  dessusdicte  duchesse  d'Orléans  releva 

1 .  Isabelle  de  France ,  veuve  de  Richard  II ,  et  alors  femme  de 
Charles  d*Orléans. 


|1407|  DENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  4  71 

pour  elle  et  pour  ses  enfans,  la  conté  de  Vertus  et 
toutes  les  autres  seigneuries  que  tenoit  son  feu  mary, 
et  en  fist  serement  et  fidélité  à  la  personne  du  Roy.  Et 
après  qu'elle  ot  prins  congié ,  dedens  aucuns  briefs 
jours  ensuivans  se  départi  de  Paris  avec  tout  son  estât, 
et  s'en  retourna  à  Blois. 

CHAPITRE  XXXVIII. 

Comment  le  duc  Jehan  de  Bourgongne  fist  grant  assemblée  de  ses  nobles 
en  la  A'ille  de  Lisle  lez  Flandres  pour  avoir  conseil  sur  la  mort  du 
duc  d'Orléans,  et  autres  matières  suivans. 

Or  est  ainsi  que  le  duc  Jehan  de  Bourgongne  ,  lors 
estant  à  Lisle ,  fist  évoquer  à  venir  devers  lui  tous  les 
nobles  et  clercs  et  autres  de  son  conseil,  pour  avoir 
advis  sur  la  mort  du  duc  d'Orléans,  dont  dessus  est 
faicte  mencion.  Desquelz  hommes  de  conseil  fut  gran- 
dement reconforté.  Et  de  là,  s'en  ala  à  Gand  où  estoit 
la  duchesse  sa  femme,  et  manda  les  trois  estatz  du 
pays  de  Flandres  ,  auxquelz  il  fist  remonstrer  par 
maistre  Jehan  de  La  Saulx ,  son  conseiller  *,  publique- 
ment ,  comment ,  à  Paris ,  il  avoit  fait  tuer  Lo}  s ,  duc 
d'Orléans.  Et  la  cause  pour  quoy  il  l'avoit  fait ,  il  le 
fist  lors  divulguer  par  beaulx  articles ,  et  commanda 
que  la  copie  en  feust  baillée  par  escript  à  tous  ceulx 
qui  la  vouldroient  avoir.  Pour  lequel  fait  il  pria  qu'on 
lui  voulsist  faire  aide  à  tous  besoings  qui  lui  pour- 
roient  survenir.  A  quoy  lui  fut  respondu  des  Flamens, 
que  très  volontiers  aide  lui  feroient  ;  et  pareillement , 
ceulx  de  Lisle  et  de  Douay.  Et  les  Artésiens ,  oyans  et 

1.  Jean  de  Saulx,  chevalier,  seigneur  de  Courtivron,  chance- 
Her  du  duc  de  Bourgogne. 


172  CHRONIQUE  [U07] 

entendans  le  fait  de  ceste  mort  et  la  requeste  qu'il  fai- 
soit,  promirent  de  lui  faire  aide  contre  tous  ceulx  à 
qui  il  pourroit  avoir  à  faire ,  excepté  la  personne  du 
Roy  et  ses  enfans.  Et  estoient  les  articles  qu'il  fist  pro- 
poser, telz  ou  paraulx  que  maistre  Jehan  Petit  proposa 
à  Paris  par  l'ordonnance  et  commandement  dudit 
duc,  présent  le  conseil  royal.  De  laquelle  proposicion 
plus  à  plain  sera  faicte  mencion.  Duquel  temps,  le  roy 
Loys  et  le  duc  de  Berry  envolèrent  leurs  messagers 
portans  leurs  lectres  en  la  ville  de  Usle  devers  le  duc 
de  Bourgongne  qui  là  estoit  retourné,  par  lesquelles 
lui  requéroient  bien  acertes  qu'il  voulsist  venir  à  eulx 
en  la  ville  d'Amiens,  à  certain  jour  qu'ilz  lui  firent 
savoir,  pour  là  eulx  ensemble  parler  et  avoir  conseil 
sur  le  fait  de  la  mort  du  duc  d'Orléans.  Auxquelz  mes- 
sagers fut  respondu  et  promis,  de  par  le  duc  de  Bour- 
gongne ,  y  aler.  Et  pour  ceste  cause ,  pria  à  ceulx  de 
Flandres  et  d'Artois  qu'on  lui  prestast  aide  de  certaine 
somme  d'argent  ;  laquelle  lui  fut  accordée  ,  et  après 
fist  grande  assemblée  et  préparacion.  Et  le  jour  du 
parlement  approuchant ,  ala  d'Arras  à  Corbie ,  ses 
deux  frères  en  sa  compaignie ,  c'estassavoir  le  duc  de 
Brabant  et  le  conte  de  Nevers ,  son  beau  filz  le  conte 
de  Clèves  *,  le  conte  de  Namur  et  plusieurs  autres , 
jusques  à  trois  mille  combatans  bien  armez  ,  avecques 
plusieurs  hommes  de  conseil,  et  au  jour  qui  lui  estoit 
assigné.  Et  tira  de  Corbie  en  la  ville  d'Amiens,  et  se 
loga  en  l'ostel  d'un  bourgois  nommé  Jaques  de  Han- 
gart.  Auquel  hostel,  ledit  duc  fist  peindre  par  dessus 
Fuis  deux  lances  dont  l'une  avoit  fer  de  guerre,  et 

1.  Adolf  IV.  11  avait  épousé  Marie  de  Bourgogne  en  1406. 


[1407]  D'ENGLERRAN  DE  MONSTRELEÏ.  17:î 

l'autre  avoit  fer  de  rocliet.  Pour  quoy  fut  dit  de  plu- 
sieurs nobles  estans  en  icelle  assemblée  que  ledit  duc 
les  y  avoit  fait  mettre  en  signifiance  que  qui  vouldroit 
avoir  à  lui  paix  ou  guerre ,  si  le  prinst.  Pour  quoy  le 
roy  Loys  et  le  duc  de  Berry  partans  de  Paris,  à  tout 
environ  deux  .cens  chevaulx ,  avoient  plusieurs  pay- 
sans qui  descouvroient  les  cbemins  de  iadicte  nège,  à 
tout  instrumens  tous  propices  à  ce  faire,  et  vindrent 
audit  lieu  d'Amiens  au  jour  qui  estoit  assigné.  A  ren- 
contre desquelz  yssi  le  duc  de  Bourgongne  et  ses  deux 
frères,  grandement  acompaignez,  pour  les  honnorcr. 
Si  firent  les  ungs  aux  autres  grande  révérence,  et  après 
se  loga  ledit  roy  Loys  en  l'ostel  de  l'évesque,  et  le  duc 
de  Berry  à  Saint-Martin  en  Jumeaulx.  Et  ce  pendant 
le  duc  de  Bourbon  et  son  filz  avecques  lui ,  Jehan  , 
conte  de  Clermont ,  triste  et  dolent  de  la  mort  du  duc 
d'Orléans  son  nepveu ,  se  parti  de  Paris  et  s'en  retira 
en  la  duché  de  Bourbon.  Et  ainsi  comme  lesdiz  sei- 
gneurs estoient  venus  à  Amiens ,  comme  dit  est,  avec 
le  grant  conseil  du  Roy,  pour  tendre  à  ce  qu'ilz  peus- 
sent  trouver  ung  appoinctement  raisonnable  de  paix 
pour  le  bien  des  deux  parties,  c'estassavoir  d'Orléans 
et  de  Bourgongne ,  et  principalement  pour  le  bien  du 
Roy  et  de  son  royaume ,  toutesfois  ne  le  porent  trou- 
ver, pour  ce  que  lors  le  duc  Jehan  de  Bourgongne 
estoit  tellement  affermé  en  son  propos  et  opinion, 
que  nullement  de  ce  fait  ne  vouloit  demander  au  Roy 
pardon ,  ne  requérir  rémission  ,  ains  lui  sembloit  que 
ledit  Roy  et  son  conseil  le  dévoient  avoir  grandement 
pour  recommandé  pour  avoir  fait  celle  besongne.  Et 
pour  soustenir  ceste  matière  avoit  avec  lui  trois  mais- 
tres  en   théologie  de  grant  famé  et  renommée ,  de 


174  CHRONIQUE  [1407] 

r Université  de  Paris,  c'estassavoir  maistre  Jehan  Petit, 
qui  depuis  proposa  pour  lui  à  Paris  ,  et  deux  autres , 
lesquels  dirent  publiquement  devant  les   princes  et 
conseil  i*oyaulx  estans  audit  lieu  d'Amiens ,  que  chose 
licite  avoit  esté  au  duc  de  Bourgongne  de  faire  ce  qu'il 
avoit  fait  au  duc  d'Orléans ,  disans  oultre  ,  que  s'il  ne 
l'eust  fait ,  il  eust  très  grandement  pécliié  ,  et  estoient 
pretz  et  appareillez  de  ce  soustenir  contre  tous  disans 
le  contraire.  Toutesfoiz ,  après  ce  que  les  parties  eu- 
rent par  plusieurs  jours  débatue  ladicte  matière ,  et 
qu'ilz  ne  peurent  venir  à  conclusion  telle  que  ceulx 
qui  estoient  venus  de  par  le  Roy  le  désiroient ,  c'est- 
assavoir de  paix,  et  que  le  conseil  fut  fine,  se  dépar- 
tirent ,  après  qu'ilz  eurent  signifié  audit  duc  de  Bour- 
gongne de  par  le  roy  de  France,  que  pas  n'alast  devers 
lui  à  Paris  ,  s'il  n'y  estoit  mandé.  Et  puis  s'en  retour- 
nèrent audit  lieu  de  Paris.  Néantmoins  ledit  duc  de 
Bourgongne  ne   leur  voult  pas  accorder  de  non   y 
aler,  mais  leur  dist  tout  pleinement  que  son  entencion 
estoit  de  ,  au  plus  brief  qu'il  pourroit ,  aler  .faire  ses 
excusacions  audit  lieu  de  Paris  devers  le  Roy.  Et  len- 
demain du  département  des  seigneurs  dessusdiz,  ledit 
duc  de  Bourgongne  et  ses  deux  frères  avec  ,  et  ceulx 
qui  l'avoient  amené,  s'en   retournèrent   en  la   ville 
d'Arras,  réservé  le  conte  Waleran  de  Saint-Pol,  qui 
après  le   département  dudit  duc  demoura  bien  six 
jours  audit  lieu  d'Amiens.  Et  quant  le  roy  Eoys,  le  duc 
de  Berry  et  les  autres  seigneurs  du  conseil  du  Roy 
furent  retournez  à  Paris,  comme  dit  est,  et  qu'ilz 
eurent  faicte  leur  relacion  en  la  présence  du  Roy  et 
plusieurs  princes  du  grant  conseil ,  et  remonstré  bien 
et  au  long  les  responses  (jue  ledit  duc  de  Bourgongne 


[1407]  DENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  175 

avoit  faictes ,  et  comment  il  lui  sembloit  que  le  Roy 
estoit  grandement  tenu  de  le  remercier  en  plusieurs 
manières  pour  la  mort  et  homicide  qu'il  avoit  fait 
faire  en  la  personne  du  duc  d'Orléans,  ne  le  prindrent 
point  bien  en  gré,  et  leur  sembla  estre  grant  merveille 
et  grande  présumpcion  faicte  par  ledit  duc  de  Bour- 
gongne.  Si  en  fut  parle  en  diverses  manières ,  et  par 
espècial  de  ceulx  qui  tenoient  la  partie  du  duc  d'Or- 
léans. Et  leur  sembloit  que  moult  hastivement  le  Roy 
devoit  assembler  toute  sa  puissance  pour  le  subjuguer 
en  faire  justice  selon  le  cas.  Les  autres,  tenans  la  partie 
dudit  duc  de  Bourgongne ,  estoient  de  contraire  opi- 
nion ,  et  leur  sembloit  que  en  ce  il  avoit  ung  grant 
service  fait  au  Roy  et  à  sa  généracion.  Et  par  espècial, 
la  plus  forte  et  plus  grande  partie  des  Parisiens  estoit 
pour  ledit  duc  de  Bourgongne,  et  l'amoient  moult.  Et 
la  cause  pour  quoy  ilz  estoient  si  affectez  à  lui,  estoit 
pour  ce  qu'ilz  espéroient  que  par  son  moien  et  pour- 
chas,  les  tailles  et  subsides  qui  couroient  ou  royaume 
de  France  seroient  mises  jus  ,  et  que  ledit  duc  d'Or- 
léans, tout  son  vivant,  avoit  esté  cause  de  les  entre- 
tenir, pour  ce  qu'il  en  avoit  grans  prouffis  à  sa  part. 

En  après,  icellui  duc  de  Bourgongne  s'en  ala  en  son 
pays  de  Flandres  *,  où  il  manda  très  grant  nombre  de 
gens  d'armes  et  de  grans  seigneurs  pour  aler  avec  lui 
à  Paris,  devers  le  Roy,  jà  soit  ce  que  le  roy  Loys  et  le 
duc  de  Berry  lui  avoient  dit  et  défendu  de  par  le  Roy 
qu'il  n'y  alast  point  jusques  à  ce  qu'il  lui  seroit  mandé. 
Pour  tant ,  ne  s'en  volt  point  déporter,  ains  par  plu- 
sieurs journées  se  tira  en  la  ville  de  Saint-Denis  en 

i .  Il  en  partit  au  mois  de  mars,  d'après  la  chronique  Coid.  \ G. 


176  CHRONIQUE  [1407] 

France,  ouqiiel  lieu  le  \indrent  visiter  lesdiz  roy  Loys, 
le  duc  de  Berry  et  le  duc  de  Bretaigne ,  et  plusieurs 
autres  du  grant  conseil  du  Roy,  qui  de  rechef  lui  di- 
rent de  par  le  Roy,  que  se  il  ne  se  povoit  tenir  de  venir 
à  Paris  en  personne,  au  moins  qu'il  n'y  entrast  que 
à  tout  deux  cens  hommes.  Et  pour  ce,  ledit  duc^de 
Bourgongne  se  party  de  Saint-Denis ,  en  sa  compai- 
gnie  le  conte  de  Nevers ,  son  frère ,  et  le  conte  de 
Clèves ,  son  beau-filz  ;  et  si  y  estoit  le  duc  de  Lorraine 
qui  l'accompaignoit.  Et  tous  ensemble ,  très  bien  ar- 
mez et  (sic)  grant  compaignie  de  gens  \  entra  dedens 
la  ville  de  Paris  en  entencion  de  justifier  son  fait  et  sa 
querelle ,  tant  envers  le  Roy,  comme  envers  tous  au- 
tres ,  qu'on  ne  lui  sçaroit  que  demander.  A  l'entrée 
duquel ,  fut  démenée  très  grant  joye  par  les  Parisiens, 
et  mesmement  les  petis  enfans,  en  plusieurs  quarre- 
fours,  à  haulte  voix  crioient  :  Noël!  Ce  qui  grande- 
ment desplaisoit  à  la  royne  de  France  et  à  plusieurs 
autres  princes  estans  oudit  lieu  de  Paris.  Et  s'en  ala 
ledit  duc  descendre  en  son  hostel  d'Artois.  Et  après, 
quant  il  eut  par  aucuns  jours  esté  en  la  ville  de  Paris, 
et  qu'il  sceut  par  ceulx  qui  lui  estoient  favorables 
comment  il  se  avoit  à  conduire  et  gouverner,  il  trouva 
moien  d'avoir  audience  envers  le  Roy,  tous  les  princes 
là  estans,  le  clergié  et  le  peuple.  Et  print  jour  de 
faire  proposer  et  déclairer  sa  juslificacion  pour  la 
mort  et  homicide  qu'il  avoit  fait  faire  sur  la  personne 
dudit  duc  Loys  d'Orléans  défunct.  Auquel  lieu  il  ala 
très  bien   armé,  en  personne,  et  les  princes  et  les 

i.  Le  ms.   SuppL  fr.   93,  met  «  ^rant  cantité  ^  et  Vérard ,  // 
^rant  quantité. 


[1407]  D'F.^TIUERRAN  DE  MONSTRELET.  477 

autres  seigneurs  qu'il  avoit  amenez  avecques  lui,  avec 
grant  nombre  de  Parisiens  qui  le  compaignèrent. 

Ce  pendant  que  ledit  duc  estoit  à  Paris ,  lui  et  les 
siens  estoient  tous  les  jours  très  bien  armez.  Dont  les 
autres  princes  et  tout. le  conseil  royal  estoient  moult 
esmerveillez ,  et  n'osoient  bonnement  dire  ne  faire 
chose  qui  leur  fut  désagréable  ,  pour  ce  principale- 
ment que  ledit  peuple  e^oit  ainsi  affecté  à  lui,  et  qu'il 
se  tenoit  fort  garny  de  gens  d'armes,  et  estoit  tousjours 
fort  acompaigné  en  son  bostel.  Car  il  fist  loger  au  plus 
près  de  lui  tous  ceulx  qu'il  avoit  amenez,  ou  au  moins 
la  plus  grant  partie.  Et  mesmement,  en  ces  propres 
jours  fist  faire  et  édifier  à  puissance  d'ouvriers  une 
forte  chambre  de  pierre  bien  taillée  en  manière  d'une 
tour,  dedens  laquelle  il  se  couchoit  par  nuit.  Et  estoit 
ladicte  chambre  fort  avantageuse  pour  le  garder. 

De  laquelle  justification  dudit  duc  de  Eourgongne, 
la  teneur  s'ensuit  cy-après,  laquelle  sera  déclairée  mot 
après  autre. 

CHAPITRE  XXXIX. 

Comment  le  duc  Jehan  de  Bourgongne  fist  proposer  devant  le  Roy  et 
son  grant  conseil  ses  excusacions  sur  la  mort  du  dessusdit  duc  d'Or- 
léans. 

Le  VHi*  jour  du  moys  de  mars ,  l'an  mil  quatre  cens 
et  sept*,  le  duc  Jehan  de  Bourgongne  fist  proposer  à 
Paris,  en  l'ostel  de  Saint-Pol,  par  la  bouche  de  maistre 
Jehan  Petit',   docteur  en  théologie,  la  justification 

i.  Vieux  style ,  par  conséquent  le  8  mars  1408. 

2.  Maistre  Jehrji  Petit,  cordelier.  Voy.  dans  Labarre,  Tétat 


178  CHRONIQUE  [1407J 

d'icellui  duc  de  Bourgongne  sur  la  mort  naguères 
faictç  du  duc  Loys  d'Orléans.  Et  estoit  présent  en 
estât  royal  le  duc  de  Guienne,  daulphin  de  Viennois, 
ainsnë  filz  et  héritier  du  roy  de  France,  le  roy  de  Cé- 
cile ,  le  cardinal  de  Bar,  les  ducs  de  Berry,  de  Bre- 
taigne  et  de  Lorraine ,  avec  plusieurs  autres  barons , 
chevaliers  et  escuiers  de  divers  pays ,  le  Recteur  de 
l'Université,  acompaigné  de  grant  nombre  de  docteurs 
et  autres  clers ,  et  très  grande  multitude  de  bourgois 
et  peuple  de  tous  estas.  De  laquelle  proposicion  la 
teneur  s'ensuit  *. 

«  Premièrement  dist,  ledit  maistre  Jehan  Petit,  com- 
ment par  devers  la  très  noble  et  très  haulte  majesté 
royale  venoit ,  comme  vray  obéissant  à  son  roy  et 
souverain  seigneur,  ledit  duc  de  Bourgongne,  conte 
de  Flandres,  d'Artois  et  de  Bourgongne,  deux  fois  per 
de  France  et  doien  des  pers,  en  grande  humilité,  pour 
lui  faire  révérence  et  toute  obéissance ,  comme  il 
estoit  tenu  et  obhgé  de  faire  par  les  quatre  obligacions 
que  mectent  communément  les  docteurs  en  théologie 
de  droit  canon  et  civil.  Desquelles  obligacions  la 
première  est  :  Proximi  ad proximum,  qua  quis  tene- 
tur  proximum  non  offendere  ^  etc.  '. 

«  Or,  est  monditseigneur  de  Bourgongne  bon  catho- 


des officiers  de  Jean  ,  duc  de  Bourgogne.  {Mém.  pour  servir  à 
VHist.  de  France  et  de  Bourgogne,  IP  partie,  p.  102.) 

4.  «Et  dura  celle  propposicion  bien  quatre  heures  ou  environ.  >♦ 
{Chron.Cord.  16,  fol.  331.) 

2.  a  Secunda  est  cognatorum  ad  illos  quorum  de  génère  geniti 
a  vel  procreati  sunt  qua  tenentur  parentes  suos ,  non  soluni  non 
•<  offendere,  sed  etiam  deffendere  verbo  et  facto.  Tertia  est  vas- 
t4  sallorum  ad  dominum,  qua  tenentur,  non  solum  non  offendere 


[i407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  179 

lique  et  loyal  preudomme,  seigneur  de  bonne  \ie  et  en 
la  foy  de  Chreslienté,  et  prouchain  du  Roy,  pour  quoy 
est  tenu  de  le  aymer  comme  son  prouchain  et  garder 
de  lui  faire  aucune  offense.  Item,  il  est  son  parent  yssu 
de  sa  lignée,  si  prouchain  comme  son  cousin  germain, 
pour  quoy  il  est  obligé,  non  pas  seulement  à  le  garder 
mais  à  tout  le  moins  le  doit  défendre  par'  sa  parole 
contre  tous  ceulx  qui  lui  feront  ou  diront  injure.  Tier- 
cement,  il  est  son  vassal,  et  pour  ce,  par  la  tierce  obli- 
gacion ,  il  n'est  pas  tant  seulement  tenu  de  le  garder 
par  parole,  mais  avecques  ce,  de  fait  et  de  toute  sa  puis- 
sance. Quartement,  il  est  son  subject,  pour  quoy,  par 
la  quarte  obligacion  qui  ensuit  les  trois  obligacions 
devant  dictes,  il  n'est  point  tant  seulement  tenu  de  le 
garder  de  sa  parole  et  de  fait  contre  tous  ses  ennemis, 
mais  avecques  ce  est  tenu  de  le  venger  de  ceulx  qui 
lui  font  injures  ou  qui  lui  ont  faictes ,  et  vouldroient 
machiner  ou  vouldroient  machiner  a  faire  *,  ou  cas 
qu'il  venroit  à  sa  congnoissance.  Et  encores  oultre,  il 
est  obligié  à  si  très  noble  et  très  liaulte  majesté  royale 
par  plusieurs  autres  obligacions  que  par  les  quatre 
dessus  dictes,  pour  ce  qu'il  a  receu  et  reçoit  de  jour 
en  jour  tant  de  biens  et  de  honneurs  de  ladicte  majesté 
et  magnificence,  non  point  seulement  comme  son 
proisme  parent,  vassal  et  subject,  comme  dit  est,  mais 
comme  son  très  humble  chevalier,  duc,  conte  et  per 
de  France,  et  non  pas  comme  per  de  France  deux  fois, 

«  dominum  suum  ,  sed  deffendere  verbo  et  facto.  Quarta  est,  non 
tt  solum  non  offendere  dominum  suum ,  sed  etiam  principis  inju- 
«  rias  vindicare.  »  (Addition  du  ms.  Siippl.  fr.  93  ,  et  des  im- 
primés. ) 

i .  Sic ,  mais  il  faut  lire  :  ou  ont  machiné. 


180  CHFxONIQUE  [1407] 

mais  corome  doien  des  pers,  qui  est  la  première  pré- 
rogative qui  soit  en  ce  royaume  de  seigneurie,  noblesse 
et  dignité,  après  la  couronne.  Et  qui  plus  est,  le  Roy 
lui  a  fait  si  grand  honneur  et  monstre  si  grant  signe 
d'amour  qu'il  Ta  fait  per,  en  la  loy  de  mariage,  de  très 
noble  et  très  puissant  seigneur  monseigneur  le  duc  de 
Guienne,  Daulphin  de  Viennois,  son  ainsné  fils  et  héri- 
tier, d'une  part,  et  l'ainsnée  fille  de  mondit  seigneur  *, 
d'autre  part.  Et  aussi  de  madame  Michèle  de  France 
et  du  seul  filz  de  mondit  seigneur  de  Bourgongne  '. 
Et  comme  dit  monseigneur  Saint  Grégoire  ;  Concret 
àcunt  donaet  régna  donoruni,  il  est  obligié  entre  les 
autres  mortelz  à  le  garder,  défendre  et  venger  de  toutes 
injures  à  son  povoir;  et  ce,  il  a  bien  recongneu,  re- 
congnoist  et  recongnoistra  se  Dieu  plaist,  et  aura  en 
son  cuer  en  mémoire  les  obligacions  dessus  dictes,  qui 
sont  douze  en  nombre.  C'estassavoir,  proisme  parent, 
vassal,  subject,  baron,  conte,  duc,  per,  duc  per,  doien 
des  pers,  et  les  deux  mariages.  Ce  sont  douze  obliga- 
cions par  lesquelles  il  est  obligié  le  servir,  aymer,  obéir 
et  porter  révérence,  honneur  et  obéissance,  le  défendre 
de  tous  ses  eimemis,  et  non  seulement  défendre,  mais 
le  venger  et  en  prendre  vengence. 

Et  avec  ce,  prince  de  très  noble  mémoire,  feu  mon- 
seigneur de  Bourgongne,  son  père  ^,  lui  commanda  au 
lit  de  la  mort  que  sur  toutes  choses,  après  le  salut  de 

\.  Marguerite  de  Bourgogne,  mariée  le  31  août  1404,  à  Louis 
de  France ,  duc  de  Guienne ,  dauphin  de  Viennois. 

2.  Philippe  de  Bourgogne,  plus  tard  Philippe  le  Bon.  Michelle, 
tille  de  Charles  VI,  lui  avait  été  accordée  en  1403.  Le  mariage  ne 
se  fit  qu'en  1409. 

3.  Philippe  le  Hardi,  duc  de  Bourgogne,  mort  le  27  avril  1404. 


[U07]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  J8i 

son  âme,  il  meist  tout  son  cuer,  voulenté,  courage, 
corps  et  puissance  en  exposant,  tant  qu'il  \ivroit,  à 
garder  loiaument  la  personne  du  Roy,  ses  enfans  et 
sa  couronne ,  car  il  se  doubtoit  très  grandement  que 
ses  adversaires  qui  machinoient  à  lui  tolir  sa  couronne 
et  sa  seigneurie,  ne  feussent  plus  fors  après  son  trespas 
que  lui  vivant.  Et  pour  ce  voult  obliger  ses  enfans,  ou 
lit  de  la  mort,  par  commandement  paternel,  de  résis- 
ter à  rencontre.  Et  n'est  pas  à  oublier  la  très  grande 
loiauté  de  mon  très  redoubté  seigneur,  monseigneur  le 
duc  de  Berry,  et  du  vaillant  seigneur  trespassè,  qui  si 
longuement,  tant  doulcement,  tant  seurement  et  si 
sagement  gardèrent  le  Roy,  nourrirent  et  gouvernèrent, 
que  onques  une  seule  ymaginacion  de  suspicion  mau- 
vaise ne  fut  pensée,  ne  dicte  contre  leur  personne. 
Pour  quoy ,  les  choses  dessusdictes  considérées,  mon- 
dit  seigneur  de  Bourgongne  ne  pourroit  en  ce  monde 
avoir  greigneur  douleur  en  son  cuer,  ne  plus  grant 
desplaisir,  que  de  faire  chose  où  le  Roy  peust  prendre 
desplaisance  ou  indignacion  contre  lui.  Et  pour  ce  que 
par  aventure  aucuns  pourroient  dire  que  par  l'intro- 
duction d'aucuns  ses  malveillans  le  Roy  eust  prins  en 
son  cuer  aucune  desplaisance  envers  lui  à  cause  du  fait 
advenu  en  la  personne  du  feu  duc  d'Orléans  derrenier 
trespassè,  lequel  fait  a  esté  perpétré  pour  le  très  grant 
bien  de  la  personne  du  Roy,  de  ses  enfans  et  de  tout 
le  royaume ,  comme  il  sera  cy-après  monstre  et  dé- 
clairé  tant  et  si  avant  qu'il  devra  bien  suffire  :  11 
supplie  très  humblement  au  Roy  qu'il  lui  plaise  à 
oster  de  lui  toute  desplaisance  de  son  très  noble  cou- 
rage ,  se  aucune  en  a  conçeue  à  l'encontre  de  sa  per- 
sonne par  l'introduction  dessusdicte  ou  autrement, 


i82  CHRONIQUE  [1407] 

et  que  le  Roy  lui  veuille  monstrer  doulceur  et  béné- 
gnité,  et  le  tenir  en  amour  comme  son  loial  subject  et 
vassal,  et  cousin  germain  qu'il  est,  actendu  plusieurs 
causes  justes  et  véritables,  que  je  vous  diray  après  pour 
la  justificacion  de  mondit  seigneur  de  Bourgongne,  de 
laquelle  il  m'a  chargé  par  commandement  si  exprès , 
que  je  ne  l'ay  osé  escondire,  pour  deux  causes  cy-après 
déclairées.  La  première  si  est  que  je  suis  obligié  à  le 
servir  par  serement  à  lui  fait,  il  y  a  trois  ans  passez.  La 
seconde,  que  lui,  regardant  que  j'estoie  petitement  bé- 
néficié, m'a  donné  chascun  an  bonne  et  grande  pension 
pour  me  aider  à  tenir  aux  escoles,  de  laquelle  pension 
j'ay  trouvé  une  grant  partie  de  mes  despens ,  et  trou- 
veray  encores,  s'il  lui  plaist  de  sa  grâce. 

Mais  quant  je  considère  la  très  grande  matière  dont 
j'ay  à  parler,  la  grandeur  des  personnes  dont  il  me 
fauldra  toucher  en  si  très  noble  compaignie  comme  il 
y  a  cy,  et  d'autre  part  je  me  regarde,  et  me  treuve  de 
petit  sens,  povre  de  mémoire,  feble  d'engin  et  très 
mal  aourné  de  langage,  une  très  grande  paour  me  fiert 
au  cuer,  voire  si  grande  que  mon  engin  et  ma  mémoire 
s'en  fuit,  et  ce  peu  de  sens  que  je  cuidoie  avoir  m*a  jà 
du  tout  laissé.  Si  n'y  voy  autre  remède,  fors  de  me 
recommander  à  Dieu  mon  créateur  et  rédempteur,  à 
sa  très  glorieuse  mère,  à  monseigneur  saint  Jehan 
l'Evangéliste,  le  maistre  et  prince  des  théologiens,  qu'ilz 
me  vueillent  enseigner,  conduire  et  garder  de  mal  dire, 
en  suivant  le  conseil  de  monseigneur  saint  Augustin 
Lïbro  quarto  de  Doctrina  christiana  :  Apud  aliquos 
aliquis,  etc.  C'est-à-dire  que  pour  ce  que  ceste  matière 
est  très  haulte  et  périlleuse,  et  qu'il  n'appartient  point 
à  homme  de  si  petit  estât  comme  je  suis,  d'en  parler, 


[i407]  D'ENGUERRAN  DE  IMONSTRELET.  183 

voire  de  en  mouvoir  les  lèvres  ;  de  parler  en  espëcial 
en  si  très  noble  et  solennelle  compaignie  qu'il  y  a  cy, 
je  vous  supplie  très  humblement,  mes  très  redoubtez 
seigneurs  et  à  toute  la  compaignie,  se  je  dy  aucune 
chose  qui  ne  soit  bien  dicte,  qu'il  me  soit  pardonné , 
et  actribuë  à  ma  simplesse  et  ignorance,  et  non  point 
à  malice.  Car  l'apostre  dist  :  Ignorans  feci;  pie  mise- 
ricordiam  consecutus  sum  \  Car  je  n'oseroie  parler  de 
ceste  matière,  ne  dire  les  choses  qui  me  sont  chargées, 
se  ce  n'estoit  par  le  commandement  de  mondit  seigneur 
de  Bourgongne. 

Après  ce,  je  proteste  que  je  n'entens  à  injurier  quel- 
que personne  qui  soit  ou  puist  estre,  soit  vif  ou  tres- 
passé.  Et  s'il  advient  que  je  die  aucunes  paroles  sentans 
injures,  pour  et  ou  nom  de  mondit  seigneur  de  Bour- 
gongne et  à  son  commandement,  je  prie  que  on  me 
ait  pour  excusé,  en  tant  qu'elles  sont  à  sa  justification 
et  non  autrement. 

Mais  on  me  pourroit  faire  une  question,  en  disant 
qu'il  n'appartient  point  à  ung  théologien  de  faire  la- 
dicte  justification,  et  qu'il  appartient  à  ung  juriste.  Je 
répons,  que  point  il  n'appartient  à  moy,  qui  ne  suis  ne 
juriste,  ne  théologien.  Mais  pour  satisfaire  aux  par- 
lans,  je  respons  à  la  question  :  Se  j'estoie  théologien, 
il  me  pourroit  bien  appartenir,  actendu  une  considé- 
racion  que  j'ay  en  ceste  matière.  C'estassavoir  que  tout 
docteur  en  théologie  est  tenu  de  labourer,  excuser  et 
justifier  son  maistre  et  son  seigneur,  lui  garder  et  dé- 
fendre son  honneur  et  sa  bonne  renommée  tant  comme 


1.   a  Ignorans  feci  :  ideoque  misericordiam  consecutus  sum.  >» 
(Édit.  Vér.) 


iBk  CnRONIQUE  [1407] 

à  vérité  se  pevent  estendre,  mesmement  quant  sondit 
seigneur  est  bon  et  loyal  et  n'a  de  riens  mespris.  Je 
preuve  ceste  considéracion  estre  vraie,  car  c'est  l'of- 
fice des  maistres  docteurs  en  théologie  de  prescher  et 
dire  vérité  en  temps  et  en  lieu,  et  pour  tant  ilz  sont 
appeliez  legis  dwine  professores.  Et  s'il  advient  qu'ilz 
meurent  pour  dire  vérité,  ilz  sont  adonques  vrais  mar- 
tirs.  Ce  n'est  pas  donc  merveille  se  à  mondit  seigneur 
de  Bourgongne,  qui  me  a  nourry  en  l'estude  et  me 
nourrira  encores,  se  Dieu  plaist,  je  lui  ay  preste  ma 
povre  langue  à  prononcer  et  dire  icelle  justificacion. 
Car,  si  onques  il  fut  lieu  et  temps  de  prescher  la  justi- 
ficacion et  loyaulté  de  monditseigneur  de  Bourgongne, 
il  en  est  ores  temps  et  lieu.  Et  ceulx  qui  m'en  scau- 
roient  mauvais  gré  feroient  grant  péchié  ce  me  semble, 
mais  de  ce  me  devroit  tout  homme  de  raison  tenir 
pour  excusé.  Et,  en  espérance  que  nul  ne  m'en  scau- 
roit  mauvais  gré  de  ladicte  justificacion  prononcer  et 
dire,  pour  ce,  diray  ceste  auctorité  de  monseigneur 
Saint-Pol,  de  convoitise  :  Radix  omnium  malorum  eu- 
piditas.  Dame  convoitise  est  de  tous  maulx  la  racine 
puis  qu'on  est  en  ses  las  et  qu'on  tient  sa  doctrine. 
Elle  a  fait  aucuns  apostas,  tant  l'ont  amée,  les  autres 
desloiaulx  :  c'est  bien  chose  dampnée. 

Ceste  parole  exposée  tient  en  soy  trois  choses.  La 
première  est  que  convoitise  est  de  tous  maulx  la  racine 
à  ceulx  qu'elle  tient  en  ses  las.  La  seconde  qu'elle  a 
fait  aucuns  apostas  renyer  la  foy  catholique  et  ydola- 
trer.  La  tierce ,  qu'elle  a  fait  les  autres  traistres  et 
desloyaulx  à  leurs  roys, princes  et  souverains  seigneurs. 
Et  pour  ce  que  je  pense  à  déclairer  ces  trois  choses 
dessusdictes,  qui  me  seront  une  majeur,  et  après  ladicte 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  185 

majeur  joindre  une  mineur  pour  parfaire  ladicte  justi- 
fîcacion  de  mondit  seigneur  de  Bourgongne,  je  puis 
faire  deux  parties  en  ce  propos.  La  première  partie  sera 
de  madicte  majeur.  La  seconde  partie  contendra  quatre 
autres,  dont  la  première  déclairera  la  première  chose 
touchée  en  mondit  theume ,  la  seconde  la  seconde ,  la 
tierce  la  tierce.  Et  ou  quart  article,  je  y  pense  à  y 
mectre  aucunes  véritez  pour  mieulx  fonder  ladicte 
justificacion  de  monditseigneur  de  Bourgongue. 

Pour  le  premier  article  declairer,  est  à  savoir  que 
convoitise  est  de  tous  maulx  la  racine.  Je  respons  à 
une  instance  qu'on  peut  faire  au  contraire  de  ladicte 
parole.  La  Saincte  Escripture  dit  aussi  :  Inicium  omnis 
peccati  superhia.  Er^o  non  est  cupiditas  radix  omnium 
malorum ,  puisque  Saincte  Escripture  dit  que  orgueil 
est  commencement  de  tout  péchië,  convoitise  n'est 
point  la  racine  de  tous  maulz  et  péchez,  et  ainsi  semble 
que  ladicte  parole  de  saint  Pol  n'est  point  véritable. 
A  ce,  je  respons  par  l'auctorité  de  monseigneur  saint 
Jehan  Baptiste  qui  dit  ainsi  :  Nolite  dili^ere  mundum, 
nec  ea  que  ineo  sunt.  Si  quis  diligit  mundum,  non  est 
caritas  Patris  in  eo.  Quoniam  omne  quod  est  in  mundoj 
aut  est  concupiscencia  oculorum^  aut  concupiscencia 
carnis^  aut  superbia  cite,  etc.  C'est  à  dire  :  ne  veuillez 
point  aymer  le  monde,  ne  mectre  vostre  amour  et  fé- 
licité à  choses  mondaines.  Car  en  ce  monde  n'a  autre 
chose  fors  concupiscence,  et  convoitise  de  délectacion 
charnelle,  et  convoitise  d'amour  vaine  et  de  honneur, 
qui  ne  sont  point  de  par  Dieu  le  Père,  mais  sont  choses 
mondaines  et  transitoires.  Et  toutefois  le  monde  fine  et 
sa  convoitise  avec  lui,  mais  cellui  qui  fera  la  voulenté 
de  Dieu  il  vivra  tousjours  perdurablement  avecqueslui. 


186  CHRONIQUE  [1407] 

Ainsi  appert-il  clèrement  par  cest  article  de  saint  Jehan 
qu'il  est  trois  manières  de  convoitise  qui  encloent  en 
elles  tous  péchez.  C'est  assavoir  convoitise  de  honneur 
vaine,  convoitise  de  richesse  mondaine ,  et  convoitise 
de  délectacion  charnelle.  Et  ainsi  prenoit  l'Aposlre 
convoitise  en  la  parole  proposée.  Et  quant  il  disoit  : 
Radix  omnium  malorum  cupiditas^  c'estassavoir  con- 
voitise es  trois  manières  dessusdictes  touchées  par  saint 
Jehan  l'Evangéliste,  dont  la  première  est  convoitise  de 
honneur  vaine,  qui  n'est  autre  chose  que  mauvaise 
concupiscence  et  voulenté  desordonnée  de  tolir  à  au- 
cun son  honneur  et  seigneurie.  Et  ceste  voulenté  est 
appellée  en  l'auctorité  de  saint  Jehan  dessusdicte,  su- 
perbia  vite^  et  enclost  en  soy  tout  orgueil,  toute  vaine 
gloire,  toute  yre,  haine  et  envie.  Car  quant  cellui  qui 
est  esprins  et  embrasé  du  feu  de  convoitise  ne  peut 
acomplir  sa  voulenté  désordonnée,  il  se  courrouce 
contre  Dieu  et  contre  ceulz  qui  l'empeschent,  et  com- 
mect  le  péchié  de  ire,  et  tantost  conçoit  envers  cellui 
qui  tient  ladicte  seigneurie  si  grant  envie,  qu'il  se  met 
à  machiner  sa  mort.  La  seconde  convoitise  est  appellée 
convoitise  de  richesse  mondaine,  qui  n'est  autre  chose 
que  concupiscence  et  voulenté  désordonnée  de  tolir  à 
aultrui  ses  biens  meubles  et  immeubles,  et  ceste  con- 
cupiscence est  appellée  par  ledit  Evangeiiste  concU" 
piscencia  oculorum,  et  enclost  en  soy  toute  usure,  ava- 
rice et  rapine.  La  tierce  convoitise  qui  est  appellée 
concupiscencia  carnis  ,  n'est  autre  chose  que  concu- 
piscence et  désirs  désordonnez  de  délectacion  char- 
nelle, qui  aucune  foiz  est  paresce,  comme  d'un  moyne 
ou  autre  religieux,  qui  ne  se  veult  lever  pour  aller  aux 
matines  pour  ce  qu'il  est  plus  aise  en  son  lit,  aucunefoiz 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  187 

est  gloutoniiie,  comme  cellui  qui  prend  trop  de  viandes 
et  de  vins  pour  ce  qu  ilz  lui  semble  doulz  à  la  langue 
et  délitables  à  savourer,  aucunefoiz  en  luxure ,  et  en 
plusieurs  manières  qui  ne  sont  jà  à  dëclairer.  Ainsi 
appert  clèrement  estre  vray  mon  premier  article,  où 
je  disoie  que  convoitise  est  cause  et  racine  de  tous 
maulx,  à  le  prendre  ainsi  que  le  prenoit  l'Apostre  quant 
il  disoit  :  Rcidix  omnium  malorum  cupiditas.  —  Et 
hoc  de  primo  articido  hujus  prime  partis. 

Pour  entrer  en  la  matière  du  second  article,  je  metz 
une  suspicion  *,  et  suppose  que  c'est  un  g  des  greigneurs 
péchez  qui  soit  ou  puist  estre  que  crime  de  lèze-ma- 
jeslé  royale.  Et  la  cause  si  est,  car  c'est  la  plus  noble 
chose  et  la  plus  digne  qui  puist  estre  que  majesté  royale 
pour  ce  qu'on  ne  peut  faire  plus  grant  péché,  ne  plus 
grant  crime  que  de  injurier  majesté  royale,  et  selon  ce 
que  le  crime  est  plus  grant,  l'injure  est  greigneur  et  fait 
plus  à  punir.  Pour  quoy  il  est  assavoir  qu'il  est  deux 
manières  de  majestez  royaulx,  l'une  est  divine  et  per- 
pétuelle, et  l'autre  est  humaine  et  temporelle.  Et  pour 
proporcionalement  parler,  je  trouve  deux  manières  de 
lèze  majesté  divine ,  et  l'autre  est  de  lèze  majesté  hu- 
maine. 

Item,  est  assavoir  que  crime  de  lèze -majesté  di- 
vine se  part  en  deux  degrez.  Le  premier,  si  est  quant 
on  faict  directement  injure  au  Souverain  Roy  qui  est 
nostre  souverain  Dieu  et  nostre  Créateur,  comme  sont 
ceulx  qui  font  crime  de  hérésie  ou  de  ydolatrie.  La 
seconde  est  quant  on  fait  injure  directement  contre 
l'espouse  de  nostre  Souverain  Roy  et  nostre  seigneur 

\.  Une  souppechon  [Siippl.  fr.  93);  une  supposcion  (Vér.) 


i88  CHRONIQUE  [1407] 

Jhësus  Crist,  c'est  assavoir  saincte  Eglise,  el  est  quant 
on  commet  péché  de  scisme  ou  division  en  ladicle 
Eglise.  Ainsi  que  je  vueil  dire  que  les  hérétiques  et 
les  ydolastres  commeclent  crime  de  lèze- majesté  di- 
vine ou  premier  degré,  et  scismatique,  ou  second 
degré. 

Item,  il  est  assavoir  que  crime  de  lèze-majesté  hu- 
maine se  part  en  quatre  degrez.  Le  premier  est  quant 
l'injure  est  directement  faicte  contre  la  personne  du 
prince.  Le  second  est  quant  l'injure  ou  offense  est  di- 
rectement fait  contre  la  personne  de  son  espouse.  Le 
tiers  degré  est  quant  elle  est  faicte  directement  contre 
le  bien  de  la  chose  publique.  Et  oultre  plus,  il  est 
assavoir  que  pour  ce  que  ces  deux  manières  de  crimes 
de  lèse-majesté  divine  et  humaine  sont  les  plus  horri- 
bles [crimes]  et  péchez  qui  puissent  estre,  les  drois  y 
ont  ordonné  certaines  peines  plus  grandes  qu'aux  autres 
crimes.  6'est  assavoir,  que  ou  cas  d'hérésie  ou  de  lèse- 
majesté  humaine  ung  homme  en  peut  estre  accusé 
après  sa  mort,  et  se  peut  former  procès  contre  lui.  Et 
s'il  advient  que  il  soit  convaincu  et  actaint  de  hérésie, 
il  doit  estre  desterré  et  ses  os  mis  en  ung  sac  et  portez 
à  la  justice  et  ars  en  ung  feu.  Et  semblablement  se  il 
advient  que  aucun  soit  actaint  et  convaincu  de  crime 
de  lèse-majesté  humaine  après  sa  mort,  il  doit  estre 
desterré  et  ses  os  mis  en  ung  sac,  tous  ses  biens  meu- 
bles et  immeubles  forfaiz,  confisquez  et  acquis  au 
prince,  et  ses  enfans  déclairez  inhabiles  à  toute  suc- 
cession . 

Geste  distinction  de  crime  de  lèse-majesté  pressup- 
posée,  je  vueil  prendre  le  second  article  de  madicte 
majeur  par  exemples  et  auctoritez.  C'estassavoir  que 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  489 

dame  convoitise  a  fait  plusieurs  estre  apostatz  et  renyer 
la  foy  catholique,  ydolatrer  et  les  ydoles  aourer.  Jà 
soit  ce  que  j'en  treuve  plusieurs  exemples,  mais  pour 
ce  que  ce  seroit  trop  longue  chose  à  raconter,  je  me 
refraindray  à  trois  premiers.  Et  sera  la  première  de  la 
première,  la  seconde  de  la  seconde,  et  la  tierce  de  la 
tierce.  Le  premier  exemple  est  de  Julien  l'Apostat,  le- 
quel fut  premièrement  chrestien  et  homme  d'église, 
mais  pour  estre  empereur  de  Romme  et  venir  à  la  sei- 
gneurie de  l'Empire,  il  renya  la  foy  catholique  et  son 
baptesme  et  aoura  les  ydoles,  et  disoit  aux  chrestiens 
pour  coulourer  sa  convoitise  :  Christus  vere  dicit  in 
Ei^augelio  suo  :  Nisi  quis  renunciaverit  omnibus  que 
possidet^  non  potest  meus  esse  discipulus.  En  disant  : 
Vous  qui  voulez  estre  chrestien,  vous  ne  devez  rien 
avoir.  Et  sachez  que  icellui  Julien  fut  homme  d'église, 
très  grant  clerc  et  de  grant  lignée,  et  dit-on  qu'il  eust 
esté  pape  s'il  y  eust  voulu  labourer.  Mais  il  ne  lui  en 
chaloit,  pour  ce  que  n'estoit  alors  que  povreté  de  la 
papalité.  Mais  c'estoit  la  plus  noble  et  riche  chose  qui 
feust  ou  monde  que  d'estre  Empereur;  pour  lors  il  le 
désira  merveilleusement.  Et  pour  ce  qu'il  considéra 
que  les  Sarrasins  estoient  encores  si  fols  qu'ilz  n'eussent 
point  souffert  qu'un  chrestien  eust  esté  Empereur,  il 
renya  son  baptesme,  la  chrestienté  et  la  foy  catholique, 
et  se  rendi  à  la  loy  des  Sarrasins,  à  aourer  les  ydoles, 
persécuter  les  chrestiens  et  diffamer  le  nom  de  Jhésu- 
crist,  considérant  que  par  ce  moien  il  seroit  empereur. 
Et  lors  advint  que  l'Empereur  qui  adonc  estoit,  ala  de 
vie  à  trespas.  Et  les  Sarrasins  et  paiens,  considérans 
que  icellui  Julien  estoit  de  grant  lignée,  grant  clerc,  et 
plein  de  grant  malice,  et  que  c'estoit  le  plus  grant  per- 


190  CHRONIQUE  [1407] 

sécuteur  des  chrestiens  qui  feust  ou  monde  et  qui  plus 
disoit  de  villenie  de  Jhésucrist  et  de  la  foy  catholique, 
le  firent  empereur.  Si  vous  diray  comment  il  mourut 
de  mort  vilaine. 

Il  advint  que  lui  estant  empereur,  ceulx  de  Perse  se 
rebellèrent  contre  lui.  Lors  mist  sus  une  puissant  ar- 
mée pour  réduire  les  rebelles  en  sa  subjection  ,  et  au 
départir  jura  et  voa  à  ses  dieux  que  se  il  povoit  retour- 
ner victorien,  il  destruiroit  chrestienté.  Et  ala  passant 
parmy  une  cité  appellée  Césarée ,  ou  pays  de  Capa- 
doce  ,  et  là  trouva  ung  très  grant  et  solennel  docteur 
de  la  saincte  théologie  qui  estoit  évesque  de  ladicte 
cité ,  appelle  Basilius ,  qui  à  présent  est  saint  Basile , 
lequel  estoit  deslors  très  bon  homme,  et  par  le  moien 
de  sa  doctrine  ceulx  du  pays  estoient  tous  chrestiens. 
Icellui  saint  Basile  vint  vers  lui  et  lui  fist  la  révérence, 
et  lui  présenta  trois  pains  d'orge.  Lequel  présent  il 
print  en  grant  indignacion  et  dist  :  Il  m'a  présenté 
viande  de  jument,  et  je  lui  envoieray  viande  de  che- 
val, c'estassavoir  trois  boisseaulx  d'avoyne.  Le  vail- 
lant homme  saint  Basile  se  excusa  en  disant  que 
c'estoit  tel  pain ,  que  lui  et  ceulx  du  pays  mengoient. 
Puis  jura  icellui  Julien,  qu'à  son  retour  destruiroit  la- 
dicte cité  et  la  mectroit  en  tel  estât  qu'il  feroit  courir 
les  cailles  par  tout^,  et  en  feroit  ung  beau  champ  et 
par  tout  y  feroit  semer  du  froment.  Puis  s'en  ala 
oultre,  à  tout  ses  batailles.  Et  saint  Basile  et  les  chres- 
tiens de  la  cité  eurent  conseil  et  advis  ensemble  pour 
saulver  ladicte  cité.  Et  advisèrent  que  c'estoit  le  meil- 

i .  Au  lieu  de  cette  singulière  leçon ,  donnée  aussi  par  le 
ms.  8345,  le  ms.  Suppl.  fr.  93  et  Vérard,  donnent  :  courir  les 
tharrues. 


[i407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  ^91 

leur  de  prendre  tous  les  joiaulx  et  trésors  pour  lui  pré- 
senter et  pour  l'apaiser,  et  oultre  qu'ilz  yroient  en 
procession  en  une  église  de  Nostre  Dame  qui  estoit 
sur  une  montaigne  près  de  ladicte  cité ,  et  là  demou- 
reroient  par  trois  journées,  impétrant  à  Dieu  le  saul- 
vement  et  de  ladicte  cité.  La  tierce  nuit  advint  une 
vision  audit  saint  Basile.  C'estassavoir  qu'il  veoit  une 
grande  compaignie  d'anges  et  de  sains  assemblez  de- 
vant une  dame,  laquelle  dame  dist  à  ung  de  ses  sains  : 
«  Appeliez  moy  le  chevalier  Mercure.  »  Lequel  vint 
tantost ,  et  lors  lui  dist  la  dame  :  «  Tu  as  tousjours  été 
loial  serviteur  à  mon  filz  et  à  moy,  et  pour  ce  je  te 
commande  que  tu  voises  destruire  Julien,  l'empereur, 
le  tirant  apostat,  qui  si  fort  persécute  les  chrestiens,  et 
dit  tant  de  vilenie  de  mon  filz  et  de  moy.  »  Prestement 
ressuscita  ledit  chevalier  Mercure.  Et  lui,  comme  bon 
chevalier,  print  son  escu  et  sa  lance  qui  estoient  pen- 
dus à  la  paroy  de  l'église  où  il  esloit  enterré  en  ladicte 
cité,  et  s'en  ala,   et  devant  toutes  les  gens  d'icellui 
Julien,  le  vint  férir  de  sa  lance  tellement  qu'il  lui  passa 
tout  oultre  parmy  le  corps  et  l'occist,  puis  retira  sa 
lance  et  la  raporta.  Et  ne  sceurent  les  gens  dudit  em- 
pereur qui  c' estoit.  Et  saint  Basile  si  tost  que  ladicte 
vision  lui  fut  advenue ,  s'en  vint  hastivement  en  la- 
dicte église  où  estoit  le  tombel  d'icellui  chevalier,  et 
trouva  que  le  corps  n'y  estoit  pas,  la  lance  ne  l'escu. 
Lors  appella  les  gardes  de  F  église  et  leur  demanda 
qu  estoient  devenus  ledit  escu  et  la  lance.  Hz  respon- 
dirent  que  la  nuit  précédente  avoient  esté  ostez,  et  ne 
savoient  de  qui  ni  comment.  Si  retourna  icellui  saint 
Basile  hastivement  à  la  montaigne  dessusdicte,  au  cler- 
gié  et  au  peuple ,  et  leur  compta  sa  vision  et  com- 


i92  CHRONIQUE  [ikOl] 

ment  le  corps ,  l'escu  et  la  lance  dudit  Mercure  n'es- 
toient  point  en  l'église,  et  que  c'estoit  signe  et  appro- 
bacion  de  sadicte  vision.  Assez  tost  après,  vindrent  à 
la  dessusdicte  église  et  y  retrouvèrent  ladicte  lance  et 
Tescu,  pendus  et  remis  à  la  paroit  (sic)  ou  lieu  où  ilz 
estoient  paravant.  Et  estoit  la  lance ,  tout  de  nouvel 
ensanglantée  ,  et  ou  tombel ,  ledit  corps.  Et  fut  advisé 
que  à  ce  faire  ne  mist  que  un  g  jour  et  deux  nuis.  Et 
ainsi  fut  occis  et  mis  à  mort  ledit  Julien  l'Apostat.  Et 
oultre  dit  la  cronique  qu'il  reçevoit  son  sang  en  sa 
main  et  le  gectoit  vers  le  ciel  en  disant  :  Vichti Galilée, 
en  parlant  à  Jhesucrist  et  disant  :  «  Galiléen ,  lu  m'as 
vaincu  !  »  Item ,  encores  dit  la  cronique  que  l'un  des 
conseillers  et  sophistes  d'icellui  Julien  eut  semblable 
vision  dudit  miracle  de  ladicte  mort ,  et  pour  ce  s'en 
vint  à  saint  Basile  pour  se  faire  baptiser  comme  bon 
clirestien  ,  lequel  disoit  qu'il  avoit  esté  présent  à  la- 
dicte occision  et  qu'il  lui  avoit  veu  recevoir  son  sang 
en  ses  mains  et  le  gecter  en  bault  comme  dit  est.  Et 
ainsi  misérablement  mourut  et  fma  sa  vie  Julien  l'Apos- 
tat. Et  par  ce  avons  le  premier  exemple. 

Le  second  exemple  est  De  Sergio  monacho,  lequel 
estoit  cbrestien,  homme  d'église  et  de  religion  qui  par 
convoitise  se  mist  en  la  compaignie  de  Mahommet. 
Pour  quoy  est  assavoir  que  icellui  moyne  advisa  que 
ledit  Mahommet  estoit  ung  grant  capitaine  des  pays 
de  Surie  et  des  routes  des  paiens  d'oultre-mer,  et  que 
les  seigneurs  des  pays  estoient  presque  tous  Irespassez 
par  une  mortalité  et  n'estoient  demourez  que  les  en- 
fans.  Lors  dist  Mahommet  à  Sergius  :  (f  Se  vous  me 
voulez  croire,  je  vous  feray  le  plus  grant  seigneur  et  le 
plus  honnoré  du  monde  ».  Briefment  ilz  furent  d'ac- 


[1407]  D'EISGUERRAN  DE  MONSTRELKT.  193 

cord  de  ce  faire ,  et  que  Mahoiiimet  feroit  tant  par 
force  d'armes  qu'il  conquerroit  le  pays  et  en  seroit 
seigneur,  et  icellui  moyne  ouvreroit  de  subtilité  et 
renouceroit  à  la  loy  des  clirestiens  et  composeroit  une 
loi  toute  nouvelle  ou  nom  dudit  Maliom.  Il  fut  ainsi 
fait,  et  furent  convertis  tous  les  pays  d'Arabe,  de 
Surie,  d'Aufrique,  de  Belmarin*,  de  Maroch,  de  Gre- 
nade ,  de  Thunes  en  Barbarie ,  de  Perse ,  d'Egipte  et 
de  plusieurs  autres  parties  qui  pour  lors  estoient  dires- 
tiens  pour  la  plus  grant  partie  sans  comparoison.  Et 
fut  ceste  apostasie  de  la  loy  Mahom  faicte,  six  cens  ans 
après  l'ïncarnacion  Nostre-Seigneur.  Icellui  Mahom 
donna  audit  moyne  grant  habundance  de  richesses 
mondaines ,  et  il  les  receut  par  convoitise,  qui  lui  fist 
faire  l'apostasie ,  à  la  dampnacion  perpétuelle  de  son 
âme. 

Le  tiers  exemple  est  d'un  prince  et  duc  de  Syméon, 
qui  fut  une  des  douze  lignées  des  enfans  d' Israhel , 
lequel  prince  estoit  moult  puissant  homme  et  grant 
seigneur  et  avoit  nom  Sambry.  Lequel  fut  si  espris  de 
convoitise  et  de  délectacion  charnelle  de  l'amour 
d'une  paienne ,  qu'elle  ne  se  vouloit  accorder  à  faire 
sa  voulenté  s'il  ne  aouroit  ses  ydoles.  Il  les  aoura  et 
les  fist  aourer  par  plusieurs  de  ses  subgetz,  desquel  z 
la  saincte  Escripture  dist  ainsi  :  Jt  illi  comederunt  ea^ 
et  adoraverunt  Deos  eorum ,  etc.  C'est  à  dire  que 
icellui  duc  et  une  grant  partie  du  peuple  firent  forni- 
cacion  de  leur  corps  avec  les  femmes  païennes  et 
sarrasines  du  pays  de  Moab ,  lesquelles  femmes  les 
induisirent  à  aourer  les  ydoles.  Dont  Dieu  se  courrouça 

1 .  De  Belmarin.  Belle  marine  (Vérard). 


194  CHRONIQUE  [1407] 

très  durement,  et  dist  à  Moyse ,  qui  estoit  le  souverain 
seigneur  et  duc  de  tous  les  autres  du  peuple  :  «  Pren 
tous  les  princes  du  peuple,  et  les  fais  pendre  au  gibet 
contre  le  soleil.  »  Et  pour  quoy  disok-il  tous  les 
princes?  pour  ce  que  la  pluspart  d'iceulx  estoit  con- 
sentant d'icellui  crime.  Et  les  autres,  jà  soit  qu'ilz  n'en 
feussent  point  consentans,  ilz  estoient  négligens  de 
prendre  vengence  de  si  grande  injure  faicte  à  Dieu 
leur  Créateur.  Tantost  Moyse  ala  assembler  tous  les 
princes  et  tout  le  peuple  d'Israël  et  leur  dit  ce  que 
Dieu  lui  avoit  dit  et  commandé.  Le  peuple  print  à 
pleurer,  pour  ce  que  les  malfaicteurs  estoient  si  puis- 
sans  que  les  juges  n'osoient  faire  justice.  Et  encores 
plus ,  icellui  duc  Sambry  estoit  à  tout  vingt  quatre 
mille  hommes ,  tous  de  son  aliance.  Si  se  parti  de  la 
place ,  voiant  tout  le  peuple ,  et  s'en  ala  entrer  ou 
logis  de  la  dame  sarrasine,  qui  estoit  sa  mie  par 
amours  et  qui  estoit  la  plus  belle  créature  et  la  plus 
gente  du  pays.  Lors  ung  vaillant  homme  nommé  Phi- 
nées  print  courage  en  lui  et  dist  en  son  cuer,  je  voue 
à  Dieu  que  présentement  le  venge ray  de  ceste  injure. 
Si  se  parti  sans  mot  dire  ,  sans  quelconques  comman- 
dement de  Moyse,  ne  d'autre  à  ce  aiant  povoir,  et 
s'en  vint  au  logis ,  où  il  trouva  icellui  duc  avec  icelle 
dame,  l'un  sur  l'autre,  faisant  l'œuvre  de  délit,  et 
d'un  couslel  qu'il  avoit  en  manière  de  dague,  les  trans- 
perça tous  deux  d'oultre  en  oultre ,  et  les  occist  tous 
deux  ensemble.  Et  les  vingt  quatre  mille  hommçs  qui 
estoient  adhérens  avec  icellui  duc  nommé  Sambry,  si 
volrent  combatre,  pour  sa  mort.  Mais  par  la  grâce  de 
Dieu  ilz  furent  les  plus  febles,  et  furent  tous  mors  et 
occis.   Et  notez  bien  cest  exemple ,  que  le  vaillant 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  19S 

homme  Pliînées  «stoit  si  esprins  de  Famour  de  Dieu 
qu'il  fut  si  dolent  quant  il  vit  telle  injure  faire  à  Dieu, 
son  roy  et  souverain  seigneur,  qu'il  ne  doubta  point 
soy  exposer  à  la  mort,  et  n'actendi  point,  ne  comman- 
dement ne  licence  de  Moyse  ,  ne  d'autre  quelconques, 
de  ce  faire ,  pour  ce  que  les  juges  ne  faisoient  point 
leur  devoir,  les  ungs  par  négligence ,  les  autres  par 
doubtance  qu'ilz  avoient  d'icellui  duc  Sambry.  Et 
plus  encores  est  à  noter  la  grande  rémunéracion  et 
loenge  qu'il  en  acquist.  Quia  Dominus  ad  Mojsen 
Phinees  filius  Heleasim  filii  Aaron  sacerdotis ,  etc. 
C'est  à  dire  que  Dieu  eut  le  fait  tant  agréable  et  le 
rémunéra  tellement,  que  lui  et  sa  lignée  auroient  tiltre 
et  honneur  de  prestrise  par  telle  manière  que  nul  de 
l'ancien  testament  ne  seroit  prestre  ne  évesque  ,  fors 
de  la  lignée  d'icellui  Phinées.  Placai^it  et  cessa^nt 
quassacio  et  reputatum  est  ei  ad  justiciam  usque  in 
sempiternum.  Cesl  à  dire  que  icellui  fait  fut  actribué 
à  justice ,  gloire  et  loenge  audit  Phinées  et  à  toute  sa 
lignée  à  tous  jours  mais.  Ainsi  appert  clèrement  que 
concupiscence  et  convoitise  mauvaise  tint  tellement 
en  ses  las  ledit  duc  Zambri  qu'elle  le  fit  ydolatre, 
et  aoura  les  ydoles  des  Sarrasins.  Et  cy  fine  le  tiers 
exemple  du  deuxiesme  article. 

Quant  au  tiers  article  de  madicte  majeur,  où  je  doy 
monstrer  par  exemples  et  par  auctoritez  de  la  Bible , 
laquelle  nul  n'oseroit  contredire,  c'est  assavoir  que 
dame  convoitise  a  fait  plusieurs  estre  traistres  et  des- 
loiaulx  envers  leurs  souverains  seigneurs,  jà  soit  ce 
que  à  ce  propos  je  pourroie  mectre  les  exemples  et 
auctoritez,  tant  de  la  saincte  Escripture  comme  d'ail- 
leurs, mais  je  me  restraindray  à  trois. 


190  CHRONIQUE  [1407] 

Le  premier  est  du  cas  de  Lucifer,  lequel  fut  la  créa- 
ture plus  parfaicte  en  essence  que  Dieu  fist  onques. 
Duquel  dit  Ysaye  le  prophète  :  Quare  cecidisti  de  celo 
Lucifer.  Pour  quoy  il  est  assavoir  que  icellui  Lucifer 
soi  regardant  et  considérant  si  noble  créature,  tant 
belle  et  tant  parfaicte,  dist  en  sa  pensée  en  luy-raesmes, 
je  feray  tant  que  je  mectray  mon  siège  et  mon  trosne 
au  dessus  de  tous  les  autres  anges  et  seray  semblaljle 
à  Dieu.  C'estassavoir  qu'on  lui  feroit  obéissance  comme 
à  Dieu.  Et  pour  ce  faire,  il  décent  une  grant  partie  des 
anges  et  les  actrabit  à  son  opinion,  c'estassavoir  qu'ilz 
lui  feroient  obéissance,  honneur  et  révérence  par  ma- 
nière de  hommage  comme  à  leur  souverain  seigneur, 
et  ne  seroient  de  riens  subgetz  à  Dieu,  mais  à  cellui 
Lucifer,  lequel  tenroit  sa  majesté  pareillement  comme 
Dieu  la  sienne,  exempte  de  toute  la  seigneurie  de  Dieu 
et  de  toute  sa  subjection.  Et  aussi  vouloit  tolir  à  Dieu, 
son  créateur  et  souverain  seigneur,  la  plus  grant  par- 
tie de  sa  seigneurie  et  le  actribuer  à  soy.  Et  ce  lui  fai- 
soit  faire  convoitise,  qui  s'estoit  boutée  en  son  cou- 
rage. Si  tost  que  saint  Michel  apperceut  cela,  il  s'en 
vint  à  lui  et  lui  dist  que  c'estoit  très  mal  fait  et  que 
jamais  ne  voulsist  faire  telle  chose,  et  que,  de  tant  que 
Dieu  l'avoit  fait  plus  bel  et  plus  parfait  de  tous  les 
autres,  de  tant  devoit-il  monstrer  plus  grant  signe  de 
révérence,  subjection  et  obéissance  à  cellui  qui  l'avoit 
fait,  qui  estoit  son  roy  et  son  souverain  seigneur.  Lu- 
cifer lui  respondi  qu'il  n'en  feroit  riens.  Saint  Michel 
dist  que  lui  et  les  autres  anges  ne  souffreroient  point 
telles  injures  faire  à  leur  créateur  et  souverain  seigneur. 
Briefment,  bataille  se  mut  entre  cellui  Lucifer  et  saint 
Michel.  Et  une  grande  partie  d'anges  furent  de  l'ac- 


[ikOl]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  107 

cord  et  de  la  querelle  d'icellui  Lucifer.  Et  l'autre  par- 
tie et  la  plus  grande  furent  de  la  partie  saint  Michel. 
Saint  Michel  occist  icellui  Lucifer  de  mort  pardurable. 
Car  icellui  Lucifer  et  les  autres  anges  de  sa  bende  fu- 
rent par  force  chassez  hors  de  paradis  et  trébuchez  en 
enfer.  De  quoy  dist  saint  Jehan  l'Evangéliste  :  Causa 
dracone  et  draco  pugnabat  et  angeli  ejus  cum  eo,  etc. 
C'est  à  dire  que  monseigneur  saint  Jehan  vit  en  vision 
la  manière  de  la  bataille  dessusdicte,  et  comment  Lu- 
cifer fut  gectë  hors  et  trébuché  en  enfer,  et  ses  anges 
avecques  lui.  Et  après  la  bataille  gaignée  il  oy  une 
voix  :  w  Maintenant  est  faicte  une  grande  paix  à  Dieu 
nostre  seigneur  et  à  tous  les  sains  de  paradis.  »  Ainsi 
avez  le  premier  exemple  du  troisiesme  article. 

Le  second  exemple  du  troisiesme  article  est  du  très 
bel  Absalon,  fîlz  du  roy  David  roy  de  Jhérusalem.  Le- 
quel Absalon,  considérant  que  son  père  estoit  vieil 
homme  et  qu'il  avoit  perdu  une  partie  de  sa  force  et 
de  son  sens,  ce  lui  sembloit,  si  ala  en  Ebbon  la  valée 
où  son  père  David  avoit  esté  enoint  et  couronné  à  roy, 
et  là  fist  une  coronacion  contre  sondit  père  et  se  fist 
enoindre  à  roy.  Et  tant  fist  qu'il  eut  dix  mille  hommes 
qu'il  actrahit  de  son  accord  pour  occire  le  roy  son  père 
et  prendre  la  possession  de  Jhérusalem.  Sondit  père, 
quant  il  oy  les  nouvelles  de  ceste  chose,  se  partit  de  la 
ville  tost  et  hastivement,  et  avec  lui  ses  loiaulx  amis,  et 
se  retrahy  en  une  forte  ville  oultre  le  fleuve  Jourdain, 
et  manda  tous  ses  capitaines  partout ,  et  Absalon  tous 
les  siens.  Briefment  jour  de  bataille  fut  prins,  et  fut  la 
bataille  en  la  lande  d'une  forest,  là  où  Absalon  vint 
en  personne  garny  de  très  grant  compaignie  de  gens 
d'armes,  et  fist  prince  de  sa  compaignie  son  conseiller, 


198  CHRONIQUE  [14071 

c'estassavoir  d'un  chevalier  nommé  Amasa.   Le  roy 
David  y  vouloit  venir  en  personne ,  mais  Joab ,  qui 
estoit  son  grant  connestable,  et  les  autres  chevaliers, 
lai  conseillèrent  qu'il  demourast  en  la  forest,  pour  ce 
qu'il  estoit  viel  et  ancien;  si  demoura.  Mais  pour  ce 
qu'il  estoit  très  expert  prince  en  fait  de  guerre,  et  tant 
vaillant  chevalier  qu'il  estoit  adonc  le  plus  preux  du 
monde,  de  lui-mesmes  ordonna  trois  batailles,  des- 
quelles Joab,  son  connestable  général,  fut  capitaine  de 
la  première,  et  Abisay,  le  frère  Joab,  eut  la  seconde, 
et  de  la  tierce  fut  capitaine  Eschey,  fils  de  Geth.  Et 
puis  fut  l'estour  grant  et  la  bataille  cruelle.  La  partie 
du  desloyal  Absaion  fut  la  plus  feble  ;  si  en  furent  les 
ungs  occis,  et  les  autres  s'en  fuirent.  Si  advint  que 
icellui  Absaion,  en  fuiant  sur  sa  mule  après  la  descon- 
fiture, passa  en  la  forest  pardessoubz  ung  chesne, 
espès  de  branches  et  moult  fort  ramu,  lesquelles  bran- 
ches venoient  de  si  bas  que  les  cheveulx  dudit  Absaion 
s'entortillèrent  autour  d'une  des  branches,  ainsi  qu'il 
cuidoit  passer  par  dessoubz.  Si  demoura  pendant  par 
ses  cheveux ,  et  sadicte  mule  passa  oultre.  Car  ledit 
Absaion  avoit  osté  son  heaume  pour  la  chaleur  et  pour 
mieulx  courre,  et  avoit  des  cheveulx  plus  que  deux 
autres,  qui  lui  batoient  jusques  à  la  ceinture,  si  s'esle- 
vèrent  en  hault  en  courant  et  s'entortillèrent  entre  les 
branches  dudit  arbre.  Et  pour  ce  demeura  il  là  pen- 
dant, par  manière  de  miracle,  pour  la  grande  trahison 
et  desloiauté  qu'il  avoit  perpétrée  à  Tencontre  du  roy, 
son  père  et  son  souverain  seigneur.  Si  advint  que  des 
hommes  d'armes  d'icellui  Joab,  connestable  dudit  roy 
David,  le  trouva  là  pendu,  et  tantost  le  courut  dire  à 
cellui  Joab,  Lequel  Joab  lui  dit  :  a  Se  tu  l'as  vu,  pour 


[1407]  D'ENGLERRAN  DE  MOISSTRELET.  109 

quoy  ne  l'as  tu  occis,  et  je  t'eusse  donné  dix  besans 
d'or  et  une  bonne  ceinture.  »  Lequel  respondi  à  Joab  : 
«  Se  tu  me  donnoies  mil  besans  d'or,  si  ne  lui  oseroie- 
je  toucber,  ne  faire  mal.  Car  j'estoie  présent  quant  le 
Roy  te  commanda  et  à  toutes  les  gens  d'armes  :  «  Gar- 
dez moy  mon  enfant  Absalon,  et  gardez  qu'il  ne  soit 
occis.  »  Et  Joab  répliqua  :  «  Le  commandement  que 
le  Roy  avoit  fait  estoit  contre  son  bien  et  son  honneur. 
Car,  tant  comme  ledit  Absalon  aura  vie  ou  corps,  le 
Roy  sera  tousjours  en  péril,  et  si  n'aurons  jà  paix  ou 
royaume  :  maine  moy  où  ledit  Absalon  est.  »  Cil  lui 
mena  présentement,  et  là,  Joab  trouva  Absalon  pen- 
dant par  lescheveulx.  Si  lui  ficha  trois  glaives  *  parmy 
le  corps  en  droit  le  cuer,  et  puis  le  fist  gecter  en  une 
fosse  et  lapider  et  couvrir  de  pierres.  Car  selon  la  loy 
de  Dieu,  pour  ce  qu'il  estoit  traistre,  tirant  et  desloyal 
à  son  père,  son  roy  et  son  souverain  seigneur,  il  devoit 
estre  lapidé  et  tout  couvert  de  pierres.  Quant  le  roy 
David  sceut  la  nouvelle  que  son  fils  estoit  occis,  il 
monta  en  une  haulte  chambre  et  commença  à  pleurer 
moult  tendrement.  Fili  mi^  fili  mi,  Ahsalonl  quis  mi- 
chi  tribuat  ut  ego  nioriar  pro  te,  Absalon,  fili  mi!  Il 
fut  noncié  à  Joab  et  aux  gens  d'armes  que  le  Roy  me- 
noit  si  grant  dueil  pour  la  mort  de  son  filz  ;  si  en  furent 
très  indignez.  Lors  Joab  vint  au  roy  David ,  et  lui  dit 
ces  paroles  :  Confudisti  hodie  quitus  servorum,  tuorum, 
saham  fecerunt  animam  tiiain  quia  diligis  odientes 

1.  Glaive  ^  lance,  pique ,  javelot ,  et  non  pas  une  épée.  On  lit 
dans  une  lettre  de  rémission  de  l'an  1 41 5  :  «  Et  là  fu  frappé  par 
ledit  suppliant  d'un  cop  de  lance  ou  glaive,  par  le  costé  ».  Com- 
mines  se  sert  souvent  de  cette  expression  :  cent  glaives,  deux  cents 
glaives,  etc. 


200  CHROINIQUE  [1407| 

te^  et  odio  habes  diligentes  te^  etc.  C'est  à  dire  quant  le 
bon  chevalier  Joab  s'en  vint  au  Roy,  son  seigneur,  il 
lui  dit  vérité  sans  flaler,  c'estassavoir  ;  a  Tu  hez  ceulx 
qui  te  ayment,  et  aymes  ceulx  qui  te  héent  ;  tu  eusses 
bien  voulu  que  nous  eussions  estes  occis  et  que  A.bsa- 
lon  ton  filz ,  vesquist,  qui  a  mis  nos  personnes  en 
grant  péril  de  mort  en  combatant  contre  lui  pour  toy, 
et  pour  ce  que  les  gens  d'armes  et  le  peuple  en  sont 
si  indignez  à  l'encontre  de  toy,  car  se  tu  ne  viens  seoir 
à  la  porte ,  à  bonne  chère ,  pour  les  remercier  quant 
ilz  entreront  dedens,  ilz  feront  ung  autre  roy  et  te 
esteront  ton  royaume  ;  et  onques  si  dolente  journée 
ne  t'advint ,  se  tu  ne  fais  ce  que  je  te  dy.  »  Le  Roy, 
considérant  que  son  connestable  lui  disoit  vérité ,  vint 
seoir  à  la  porte  pour  remercier  les  gens  de  guerre 
quant  ilz  entrèrent  dedens  la  porte ,  et  leur  monstra 
lie  chère  et  joieuse.  Et  en  ce  présent  exemple  fait  moult 
à  noter  que  le  bon  chevalier  Joab  occist  le  filz  du  Roy 
contre  le  commandement  du  Roy,  et  ne  obéyt  point 
à  son  commandement  pour  ce  qu'il  estoit  ou  préju- 
dice de  Dieu  ,  du  Roy  et  de  tout  son  peuple  *.  Item  , 
nonobstant  que  ledit  Joab  l'occist,  ilz  avoient  esté 
tousjours  amis  ensemble ,  et  tant  que  ledit  Joab  avoit 
audit  Absalon  fait  la  paix  pardevers  le  roy  David,  son 
père,  d'un  meurtre  qu'il  avoit  fait  en  la  personne  de 
son  frère  ainsné ,  filz  du  roy  David ,  qu'il  avoit  occis, 
et  en  avoit  icellui  Absalon  esté  fuitif  hors  du  pays  par 
l'espace  de  trois  ans. 

\.  Si  ce  singulier  discours  a  jamais  été  prononcé,  comme  après 
tout  la  chose  n'est  pas  impossible,  des  traits  comme  celui-ci  ne 
devaient  pas  être  sans  portée  sur  cerlams  esprits  atrabilaires  du 
temps. 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  204 

Mais  aucuns  pourroient  arguer  contre  les  choses 
dessusdictes  pour  ce,  quant  le  roy  David  fut  au  lit  de 
la  mort,  il  cliarga  son  filz  Salomon  qui  devoit  estre 
roy  régnant  après  lui,  qu'il  fîst  justice  dudit  Joab.  A 
ce  je  respons  que  ce  ne  fut  pas  pour  le  cas  dessusdit. 
Car,  nonobstant  que  Joab  feust  bon  chevalier  et  loial 
ou  temps  qu'il  occist  ledit  Absalon ,  néantmoins  en- 
vers la  fin  de  ses  jours  il  commist  deux  grandes  faultes. 
La  première  fut  qu'il  occist  ung  très  bon  chevalier  et 
homme  d'armes,  nommé  Amaza,  et  en  baisant  le  print 
par  le  menton  d'une  main,  et  de  l'autre  lui  bouta  une 
cspée  parmy  le  corps ,  en  disant  :  Ave  f rater  Amaza^ 
«  Dieu  te  gard  !  frère  Amaza.  m  Le  second  fut  qu'il 
occist  le  prince  Abner,  aussi  par  grande  trayson.  Et 
pour  ce  que  le  Roy  n  avoit  point  puny  ledit  Joab  des 
deux  homicides  dessusdiz  qu'il  avoit  perpétrez  si  des- 
loyaument ,  il  en  fist  conscience  en  son  lit  mortel ,  et 
en  charga  son  filz  Salomon  qu'il  en  feist  justice  après 
son  trespassement,  et  qu'il  le  pugneist  en  ce  monde  et 
privast  de  la  vie  du  corps  pour  éviter  dampnacion 
perpétuelle.  Et  lui  dist  ainsi  :  Tu  sois  que  fecerit  Joab 
duohus  principïbus  exercitus  Israël  y  filio  meo  ^  etc. 
C'est  à  dire  que  les  deux  chevaliers,  princes  de  la  che- 
valerie d'Israël ,  avoient  esté  tuez  desloiaument  en  la 
paix  de  Dieu  et  de  son  Roy,  et  je  fay  conscience  de 
ce  que  je  lui  ay  esté  trop  favorable  ;  et  pour  ce,  se  tu 
ne  le  pugnis,  tu  seroies  cause  de  la  dampnacion  de 
son  âme.  Et  je  fay  cy  ung  nota  :  il  n'est  nul  si  bon  che- 
valier ou  monde  qui  ne  puist  faire  une  faulte ,  voire  si 
grande  que  tous  les  biens  qu'il  aura  faiz  devant  soient 
adnuliez.  Et  pour  ce  ,  on  ne  crie  aux  joustes ,  ne  aux 
batailles  :  Aux  preux  !  mais  on  crie  bien  :  Aux  filz  des 


202  CHRONIQUE  [1407] 

preux  après  la  mort  de  leur  père  !  Car  nul  chevalier 
ne  peut  estre  jugié  preux  se  ce  n'est  après  le  trespas- 
sement.  Ainsi  avez  vous  le  deuxiesme  exemple. 

Le  tiers  exemple  sera  de  la  royne  Atlialie  qui  estoit 
royne  de  Jhërusalem.  De  laquelle  dist  la  saincte  Es- 
cripture  :  Athalaia  vero  ^  mater  régis  Ochasie^  videns 
filium  suum  mortuum,  surrexit ,  etc.  C'est  à  dire  que 
cette  mauvaise  royne  Atlialie,  recordant  que  le  roy 
Ochosie,  son  fîlz,  estoit  trespassé  et  qu'il  n'avoit  laissé 
que  petit  en  fans ,  pour  actribuer  à  elle  la  seigneurie, 
par  sa  convoitise,  mauvaise  concupiscence  et  tirannie, 
occist  les  enfans  dudit  roy  son  filz ,  et  furent  tous  mis 
à  mort,  excepté  que  par  la  grâce  de  Dieu  et  d'une 
vaillant  dame  qui  estoit  ante  desdiz  enfans ,  seur  à 
leur  père,  laquelle  embla  un  nommé  Joias  ou  berceau 
de  sa  nourrice  et  l'envoia  secrètement  à  l'évesque  du 
temple  ,  qui  doulcement  le  nourry  jusques  à  sept  ans. 
Ce  pendant  ladicte  mauvaise  royne  régna  par  l'espace 
desdiz  sept  ans,  par  tyrannie  et  desloyaulté.  Et  la  liui- 
liesme  année  le  vaillant  évesque  la  fist  espier  et  occire 
de  fait  d'aguet ,  et  fist  couronner  le  petit  enfant.  Le- 
quel ,  combien  qu'il  feust  jeune  et  qu'il  n'eust  que 
sept  ans,  gouverna  très  bien  ledit  royaume  par  le  con- 
seil et  advis  dudit  vaillant  évesque  et  autres  bons 
preudommes.  Car  la  saincte  Escripture  dist  ainsi  : 
Joias  regnavit  quadraginta  annis  in  Jhërusalem,  fecit- 
que  rectum  coram  Domino ,  etc.  Ainsi  avez  vous  le 
troisiesme  exemple,  qui  est  comment  convoitise  de 
honneur  vaine,  qui  n'est  autre  chose  que  concupis- 
cence et  voulenté  désordonnée  à  tolir  à  autrui  sa  noble 
dominacion  et  seigneurie,  fist  ladicte  royne  estre 
murdrière ,  faulse  et  desléale ,  pour  obtenir  par  force 


[1407]  D'EINGUERRAN  DE  MONSTRELET.  203 

tiran nique  la  couronne  et  seigneurie  du  royaume  de 
Jhérusalem.  Et  si  avez  oy  comment  par  agaiz  et  espie- 
mens  elle  fut  occise.  Car  c'est  droit  raison  et  équité 
que  tous  tirans  soient  occis  vilainement  par  agais  et 
espiemens,  et  est  la  propre  mort  dont  doivent  mourir 
les  tirans  desleaux.  Et  ainsi  je  fais  fin  du  tiers  article 
de  madicte  matière  majeur. 

Après  je  viens  au  quart  article  de  ma  majeur,  ou- 
quel  je  pense  à  noter  et  exposer  huit  véritez  princi- 
pales par  manière  de  conclusion,  et  fondement  de  en 
icellui  insérer  huit  autres  conclusions  par  manière  de 
correlaire,  pour  mieulx  fonder  la  justificacion  de  mon- 
dit  seigneur  de  Bourgongne.  La  première  est  que  tout 
subject  universel  qui  par  convoitise ,  barat ,  sortilège 
et  malengin  machine  contre  le  salut  de  son  roy  et  sou- 
verain seigneur,  pour  lui  tolir  et  soubztraire  sa  très 
noble  et  haulte  seigneurie ,  il  pèche  si  griefment  et 
commet  si  horrible  crime,  comme  crime  da  lèse-ma- 
jesté royale  ou  premier  degré,  et  par  conséquent  il  est 
digne    de   double   mort,  c'estassavoir ,   première  et 
seconde.  Je  preuve  madicte  proposicion.  Car  tout  tel 
subject  et  vassal  est  grant  ennemy  et  desloyal  au  sou- 
verain seigneur  et  pèche  mortellement  ;  donques  ma 
conclusion  est  vraye.  Et  qu'il  soit  tirant ,  je  le  preuve 
par  monseigneur  saint  Grégoire,  qui  dist  ainsi:  7V- 
rannus  est  proprie ,  etc.  Qu'il  commet  ce  crime  de 
lèse-majesté,  il  appert  clèrement  par  la  distinction 
dessusdicte  des  degrez  de  lèse -majesté  royale  et  en  la 
personne  du  prince.  Qu'il  soit  digne  de  double  mort, 
première  et  seconde ,  je  le  preuve.  Car,  par  la  pre- 
mière mort  j'entens  mort  corporelle,  qui  est  séparacion 
du  corps  et  de  l'âme,  et  par  la  mort  seconde  je  n'en- 


204  CHRONIQUE  [1407] 

tens  autre  chose  que  dampnacion  pardurable ,  de  la- 
quelle parle  monseigneur  saint  Jehan  1  evangéliste,  et 
dist  :  Qui  vixerit  non  ledetur  a  morte  secunda.  C'est  à 
dire  que  toute  humaine  créature  qui  aura  victoire  fina- 
blement  sur  convoitise  et  ses  trois  filles,  il  n'aura 
garde  de  la  mort  seconde,  c'estassavoir  de  pardurable 
dampnacion. 

La  seconde  vérité  est,  jà  soit  ce  que  ou  cas  dessusdit 
tout  vassal  et  subject  soit  digne  de  double  mort,  et 
qu'il  commecte  si  très  horrible  crime  qu'on  ne  le  pour- 
roit  trop  punir,  toutesfoiz  il  fait  trop  plus  à  punir  que 
ung  simple  subject,  c'estassavoir,  ung  baron  que  ung 
chevalier,  ung  conte  que  un  baron ,  et  un  duc  que 
ung  conte,  le  cousin  du  Roy  que  ung  estrange,  le 
frère  du  Roy  que  ung  cousin ,  et  le  filz  du  Roy  que  le 
frère.  C'est  vérité ,  tant  qu'à  la  première  partie  s'ensuit 
la  vérité  précédente.  Et  quant  à  la  seconde  partie  ,  je 
le  preuve.  Car  en  mondit  degré,  l'obligacion  est  plus 
grande  à  vouloir  garder  le  salut  du  Roy  et  la  chose  du 
bien  publique.  Donques  ceulx  qui  font  le  contraire 
font  plus  à  punir,  en  montant  de  degré  en  degré.  Ma 
conséquence  est  très  bonne,  et  je  la  preuve.  C'estas- 
savoir que  le  filz  est  plus  obligié  que  le  frère ,  et  le 
frère  que  le  cousin ,  ung  duc  que  ung  conte ,  ung 
conte  que  ung  baron  et  ung  baron  que  ung  chevalier, 
à  garder  le  bien  et  honneur  du  Roy  et  de  la  chose 
publique  du  royaume.  Car  chascune  des  dessusdictes 
prérogatives,  dignitez  et  seigneuries  correspondent  à 
certain  degré  d'obligacion ,  et  ainsi  qu'ilz  sont  plus 
grans  et  plus  nobles,  plus  grande  et  plus  forte  est 
l'obligacion.  Et  pourtant,  qui  plus  en  a  et  de  plus 
nobles ,  plus  est  obhgié  comme  dit  saint  Grégoire,  en 


[4407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  205 

l'auctorité  dessus  alléguée  :  Concrescunt  dona  et  ra- 
clones  donorum.  Item,  pour  le  deuxiesme  argument 
prens-je  madicte  vérité.  Car,  tant  que  la  personne  est 
plus  proucliaine  du  Roy  et  plus  noble,  s'il  fait  les 
choses  dessusdictes,  de  tant  est-ce  plus  griefve  esclande 
que  n'est  d'une  personne  qui  est  loingtaine  du  Roy. 
C'est  plus  grande  esclande  que  ung  grant  duc  et  puis- 
sant seigneur,  prouchain  parent  du  Roy,  machine  sa 
mort  pour  lui  tolir  sa  seigneurie ,  que  ce  seroit  d'un 
povre  subject  qui  n'est  point  son  parent.  De  tant  que 
le  machineur  seroit  plus  prouchain  du  Roy  et  de  plus 
grant  puissance ,  de  tant  seroit  la  chose  plus  inique , 
et  de  tant  seroit  de  plus  grant  esclande,  et  par  consé- 
quent seroit  plus  à  punir.  Tiercement,  je  prouve  ma 
vérité  dessusdicte.  Car  il  y  a  plus  grant  péril,  donques 
y  doit-il  avoir  plus  grant  remède  de  punicion.  Et  à 
rencontre  qu'il  y  ait  plus  grant  péril ,  je  le  preuve. 
Car  la  machinacion  des  prouchains  du  Roy,  qui  sont 
de  grande  auctorité  et  puissance ,  est  plus  périlleuse 
que  n'est  la  machinacion  des  povres  gens.  Et  pour 
tant  qu'elle  est  plus  périlleuse ,  il  en  doit  avoir  plus 
grande  punicion  pour  obvier  aux  périlz  qui  en  pevent 
advenir  pour  les  refraindre  de  la  temptacion  de  l'en- 
nemi et  de  convoitise.  Car,  quant  ilz  se  voyent  si 
prouchains  à  la  couronne ,  il  advient  que  convoitise 
se  boute  en  leur  cuer,  pour  quoy  ilz  se  bouteront  à 
machiner  de  toute  leur  puissance  et  à  empoingner 
ladicte  couronne.  Ainsi  n'est  pas  d'un  povre  sub- 
ject qui  n'est  point  prouchain  parent  du  Roy,  car 
il  n'auroit  jamais  ymaginacion  ou  espérance  d'ad- 
venir  à  ladicte  couronne,  ne  du  royaume,  aucune- 
ment. 


206  CHRONIQUE  [1407] 

La  tierce  vérité  \  ou  cas  dessusdit  en  ladicte  pre- 
mière vérité.  Il  est  licite  à  chascun  subject,  sans 
quelque  mandement ,  selon  les  lois  morales,  nalurèles 
et  divines ,  de  occire  ou  faire  occire  traistre  desloial 
ou  tirant ,  et  non  point  tant  seulement  licite ,  mais 
honnorable  et  méritoire,  mesmement  quant  il  est  de 
si  grant  puissance  que  justice  n'y  peut  estre  faicte 
bonnement  par  le  souverain.  Je  prouve  ceste  vérité 
par  douze  raisons,  en  l'honneur  des  douze  apostres. 
Desquelles  raisons ,  les  trois  premières  sont  trois  auc- 
toritez  de  trois  philosophes  moraulx.  Les  autres  trois, 
sont  de  trois  auctoritez  de  saincte  Église.  Les  autres 
trois ,  sont  de  trois  lois  civiles  et  impériales.  Et  les 
trois  dernières  sont  exemples  de  la  saincte  Escripture. 

La  première  des  trois  auctoritez  des  trois  docteurs 
de  saincte  théologie  est  du  docteur  saint  Thomas  ,  qui 
dist  en  la  dernière  partie  du  second  livre  des  sentences  : 
Quando  aliquls  ad  dominum  sihi per  violenciam  sur- 
rexit.  A  parler  briefment  et  proprement,  le  docteur 
dessusdit  veult  dire  que  ce  subject  qui  occist  le  tirant 
dessusdit,  fait  oeuvre  de  loenge  et  de  rémunéracion. 
La  seconde  auctorité  si  est  Salberiensis  sacre  théologie 
eximii  docioris,  in  lihro  suo  Policrat^  libro  II ,  c.  xv, 
sic  dicentis  :  Amico  adulari  non  licet^  sed  aurem  ti- 
ranni  miilare^  licitum  est^  etc.  C'est  à  dire  il  n*est 
licite  à  nullui  de  flater  son  ami,  mais  il  est  licite  de 
adenler  et  endormir  par  belles  paroles  les  oreilles  du 
tirant.  Car  puisqu'il  est  licite  d'occire  ledit  tirant ,  il 
est  licite  de  le  flater  et  blander  par  belles  paroles  et 

1 .  Le  ms,  Supp.  fr.  93  met  en  tête  de  cet  alinéa  les  mots  :  De 

occis  ions. 

2.  Mulare  (sic)  lis.  mulcere. 


[4407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  207 

signes.  La  tierce  auctorité  est  de  plusieurs  docteurs 
que  je  mets  tous  ensemble  afin  que  je  n'y  excède  le 
nombre  de  trois.  C'estassavoir  Ricardi  de  Media  ^illa^ 
Alexandri  de  Halis  et  Ascens,  in  sumnia  qui  conclu- 
sionem  ponant  in  effectum  ;  et  adjoinct  pour  plus 
grande  confirmacion  F  auctorité  de  saint  Pierre  l'a- 
postre ,  qui  dit  ainsi  :  Subditi  estote  Régi  quasi  pre- 
cellenti ,  siue  ducibus ,  tanquam  ab  eo  missis  ad  vin- 
dictant  mnlefactorum^  laudeni  vero  bonorum,  quia  sic 
est  i^oluntas  Dei  ^  Prima  /;^  IP,  C'est  à  dire  que  la 
voulenté  de  Dieu  est  que  tous  obéissent  au  Koy  comme 
excellent  et  souverain  seigneur  sur  tous  les  autres  de 
son  royaume ,  et  puis  après  aux  ducs  et  autres  princes, 
comme  commis  et  envoiez  de  lui  à  la  voulenté  et  pu- 
nicion  des  malfaicteurs  et  à  la  rémunéracion  des  bons 
et  à  la  vengence  des  mauvaises  injures  faictes  et  ma- 
chinées au  Roy  par  ses  ennemis  et  malfaicteurs.  Don- 
ques  il  s'ensuit  que  les  ducs  sont  obligez  de  venger  le 
Roy  de  toutes  injures  qui  seront  faictes  et  machinées  à 
faire,  ou  au  moins  d'en  faire  leur  povoir,  et  de  ex- 
poser à  ce  toute  leur  puissance,  toutes  et  quantesfoiz 
qu'il  viendra  à  leur  congnoissance. 

Après  je  viens  à  la  seconde  auctorité  des  trois  phi- 
losophes moraulx  ,  dont  la  première  est  Anaxagore 
Philippi  in  libro  suo  pluribus  locis  ,  sic  de  civilibus 
subditorum  ait  :  Licitum  est  occidere  tjrannuniy  et 
non  solum  licitum ,  jmo  laudabile.  C'est  à  dire  qu'il 
est  licite  à  ung  chascun  subject  occire  le  tirant,  et  non 
point  seulement  licite,  mais  chose  honnorable  et  digne 
de  loenge.  La  seconde,  Tullii  in  libro  De  officiis^  lau- 
datis  illis  qui  Julium  Cesarem  interfeceruht  quanwis 
esset  sibi  familiaris  arnicas ,   eo  quod  jura  iniperii 


208  CHRONIQUE  [1407] 

quasi  tyrannus  usurpai^erat.  C'est  à  dire  que  le  nol3le 
moral  Tulle  dit  et  escript  en  son  livre  Des  offices , 
que  ceulx  qui  occirent  Jules  César  font  à  priser  et  bien 
sont  dignes  de  loenges  pour  tant  que  Jules  César  avoit 
usurpé  la  seigneurie  de  Tempire  roummain  par  tiran  - 
nie  et  comme  tirant.  La  tierce  auctorité  est  de  Bocace, 
en  son  livre  :  De  casihus  inroriim  illustrium  ^  cap.  v, 
contra  filios  tirannos ,  en  parlant  du  tirant  dit  ainsi  : 
oc  Le  diray-je  roy,  le  diray-je  prince ,  lui  garderay-je 
foy  comme  à  seigneur?  Nonnil.  Car  il  est  ennemi  de  la 
chose  publique.  Contre  cellui  puis-je  faire  conspira- 
cion,  prendre  armes,  mectre  espies  et  employer  force  ? 
C'est  fait  de  courageux,  c'est  très  saincte  chose  et  très 
neccessaire ,  car  il  n'est  plus  agréable  sacrifice  que  le 
sang  du  tirant.  C'est  une  chose  importable  de  recevoir 
villenies  pour  bien  faire.  >? 

Après ,  je  viens  à  la  tierce  auctorité  des  lois  civiles. 
Et  pour  ce  que  je  ne  suis  point  légiste  ,  il  me  suffit  de 
dire  la  sentence  des  lois  sans  les  alléguer,  car  en  toute 
ma  vie  je  ne  fus  estudiant  que  deux  ans  en  droit  canon 
et  civil ,  et  y  a  plus  de  vingt  ans  passez  ,  pour  quoy  je 
n'en  puis  guères  sçavoir,  et  ce  que  lors  je  en  peuz 
aprendre ,  je  l'ay  oublié  par  la  longueur  du  temps. 
La  première  auctorité  des  lois  civiles  est  que  les  déser- 
teurs et  destructeurs  de  chevalerie,  chascun  les  peut 
occire  licitement.  Et  qui  est  plus  déserteur  que  cellui 
qui  destruit  la  personne  du  Roy,  qui  est  le  chef  de 
chevalerie  et  sans  lequel  la  chevalerie  ne  peut  lon- 
guement durer.  La  seconde  auctorité  est,  qu'il  est  licite 
à  ung  chascun  de  occire  et  faire  occire  les  larrons  qui 
guètent  les  chemins  es  bois  et  en  forestz.  Et  pour 
quoy  il  est  licite  ?  en  ma  foy  c'est  pour  ce  qu'ilz  sont 


[i407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  209 

formellement  ennemis  de  la  chose  publique  et  conti- 
nuellement machinent  à  Fencontre  et  mectent  peine 
à  occire  les  passans.  Donques  est-il  licite  de  occire  le 
tirant  qui  continuellement  machine  contre  son  roy  et 
son  souverain  seigneur,  et  à  destruire  le  bien  publique. 
La  tierce  auctoritë  est  qu'il  est  licite  à  ung  chascun 
d'occire  ung  larron  s'il  le  treuve  en  sa  maison,  de 
nuit ,  par  la  loy  civile  et  impériale.  Donques,  par  plus 
forte  raison ,  est-il  licite  d'occire  ung  tirant  qui  par 
nuit  et  par  jour  machine  la  mort  de  son  souverain 
seigneur.  Geste  conséquence  appert  à  tout  homme  de 
sain  entendement  s'il  y  veult  considérer,  et  l'antécé- 
dent est  le  texte  de  la  loy  escripte. 

Âincois  que  je  entre  en  la  matière  des  trois  exemples 
de  la  Saincte  Escripture,  je  vueil  respondre  à  aucunes 
objections  qu'on  pourroit  faire  à  l'encontre  de  ce  que 
dit  est ,  en  arguant  ainsi  :  Tout  homicide  par  toutes 
lois  est  défendu  ,  c'estassavoir  divine ,  naturelle  ,  mo- 
rale et  civile.  Tout  ce  que  dit  est,  n'est  pas  tout  vray 
dit.  Qu'il  soit  défendu  en  la  loi  divine ,  je  treuve  et  le 
preuve.  Car  la  Saincte  Escripture  dit  ainsi  :  Non  oc^ 
cides ,  et  est  ung  des  commandemens  de  la  loy  divine 
par  lequel  est  défendu  tout  homicide.  Qu'il  soit  dé- 
fendu en  la  loi  de  nature ,  je  le  preuve.  Natura  enim 
inter  homines  quamdam  cognicionem  constitua  qiid 
homineni  honiini  insidiari  nephas  est.  Qu'il  soit  aussi 
défendu  par  la  loy  morale,  je  le  preuve /;e/'  illiid.  Hoc 
non  facias  aliis  quod  tihi  non  i>is  fieri.  Âlterum  non 
ledas.  Jus  suum  unicuique  irihuere.  Hoc  est  morale 
insuper  ^et  de  naiurali  jure.  Qu'il  soit  aussi  défendu 
par  la  loy  civile  et  impériale,  je  le  preuve  par  les  lois 
civiles  et  impériales,  qui  disent  ainsi  :  Qui  homineni 
1  14 


240  CHRONIQUE  [1407] 

occidity  capite  puniatur^  non  habita  différencia  sexus 
çel  condicionis. 

Pour  respondre  aux  raisons  dessusdictes ,  est  à  sa- 
voir que  les  théologiens  et  juristes  parlent  en  diverses 
manières  de  ce  mot  homicidium.  Mais  nonobstant 
qu'ilz  diffèrent  es  parlers,  ilz  diffèrent  *  en  une  mesme 
sentence.   Car  les   théologiens  dient  que    tuer    ung 
homme  licitement  n'est  point  homicide ,  car  ce  mot 
homicidium  emporte  en  soy  quod  sit  justum.  Et  pr op- 
ter hoc  dicunt  quod  Mojses  Phinees  et  Matathias  non 
commiserunt  homicidia,  quia  juste  occiderunt.  Mais  les 
juristes  dient  que  toute  occision  de  homme  ,  soit  juste 
ou  injuste,  est  homicide.  Et  les  autres  dient  qu'il  y  a 
deux  manières  de  homicides,  juste  et  injuste ,  et  que 
pour  homicide  juste  nul  ne  doit  estre  puny.  Je  respon- 
dray  donques  selon  les  théologiens.  Je  dy  que  l'occision 
dudit  tirant  n'est  point  homicide ,  pour  ce  qu'elle  fut 
juste  et  licite.  Ainsi  ne  s'en  ensuit  point  de  punicion, 
mais  rémunéracion.  Quant  à  l'argument  qui  dit  quod 
hominem  homini  insidiari  nephas  est^  etc.,  c'est  à  dire 
que  le  tirant  qui  continuellement  m-achine  Ja  mort  de 
son  roy  et  souverain  seigneur  et  homo  est  nephas  et 
perdicio  et  iniquitas.  Et  pour  ce ,  cellui  qui  l'occist  par 
bonne  subtilité  et  cautelle  en  l'espiant,  pour  saulver 
la  vie  de  son  roy  et  souverain  seigneur,  et  le  garde  de 
tel  péril ,  il  ne  fait  pas  nephas ,  mais  s'acquitte  envers 
son  roy  et  souverain  seigneur.  Quant  à  l'argument  qui 
dit  :  Non  facias  aliis ,  etc.  Alterum  non  ledere  ^  etc., 
je  respons  que  ce,  fait  expressément  contre  ledit  tirant 

\ ,  Ils  diffèrent  (sic) ,  lis.   ils  conviennent  comme  dans  le  ms. 
Supp.  fr,  93. 


[4  407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  ^i\ 

et  pour  cellui  qui  l'occist.  Car  il  fait  contre  son  Roy 
et  souverain  seigneur  ce  qu'il  ne  vouldroit  pas  qu'on 
lui  feist ,  et  ipsum  Regem  injuriatur  et  ledit.  Pour  la- 
quelle chose  le  subject  qui  l'occist  de  mort  telle  qu'il 
a  desservie,  ne  fait  en  riens  contre  lesdictes  lois,  mais 
garde  l'entente  d'icelles  ,  c'estassavoir  bonne  équité  et 
loiaulté  envers  son  Roy  et  souverain  seigneur. 

Aux  autres  lois  qui  dient  :  Qui  hominem  occiderit 
capile  puniatur.  Ornnis  usas  armorum ,  etc.,  je  res- 
pons  à  toutes  les  lois  ensemble,  qu'il  n'est  loy  tant 
soit  générale  ,  ne  règle  tant  soit  fort  commune ,  qu'en 
aucun  cas  espécial  n'y  ait  excepcion  aucune.  Je  dis 
ores  que  le  cas  d'occire  ung  homme  tirant  est  exemple, 
et  par  espécial  quant  il  est  tirant  de  celle  tirannie  que 
dessus  est  dit.  Comment  pourroit-on  trouver  plus 
digne  cas  d'excepcion  que  le  cas  dessusdit?  C'estassa- 
voir qu'il  est  fait  par  si  grant  neccesité  comme  pour 
défendre  son  Roy  et  le  garder  de  péril  de  mort ,  et 
mesmement  quant  lesdictes  machinacions  et  sortilèges 
ont  si  avant  ouvré  en  sa  personne  qu'il  en  est  telle- 
ment indisposé  qu'il  ne  peut  entendre  à  faire  justice  , 
et  que  ledit  tirant  a  desservi  si  grande  punicion  que 
justice  n'en  peut  bonnement  estre  faicte  par  sondit 
roy  et  souverain  seigneur,  qui  est  affebli,  blécié  et 
endommagié  en  entendement  et  en  puissance  corpo- 
relle. Et  pour  ce  Non  est  cdiqua  lex  quin  aliter  expri- 
mendum  sit  in  ea  et  enim  alii  occidit  exemplaria  in 
aliquo  casu  interpretacio  exemplaria  \^el  excepcio  in~ 
terpretatur^.  Et  par  ainsi  expliquée  la  loy,  et  inler- 

1.  Le  ms.  Suppl.  fr.  93,  remplace  cette  phrase  inintelligible 
par  une  autre  qiù  ne  l'est  pas  moins.  Il  serait  superflu  et  fasti- 
dieux de  continuer  à  donner  les  variantes  de  ces  citations  latines. 


212  CHRONIQUE  [1407] 

prêtée  en  tel  cas,  n'est  point  contre  la  loy  à  parler 
proprement.  Pour  ce  est  assavoir  qu'en  toutes  lois  a 
deux  choses ,  la  première  le  principe  ou  la  sentence 
textuale ,  l'autre  si  est  la  cause  pour  quoy  on  la  faict 
faire ,  à  laquelle  fin  les  conditions  d'icelle  loy  enten- 
doient  principalement.  Et  quant  ilz  scavoient  que  la 
sentence  estoit  contraire  à  la  fin  de  la  loy,  c'estassavoir 
à  la  fin  pour  quoy  ladicte  loy  fut  faicte ,  on  doit  ex- 
pliquer ladicte  loy  à  l'entente  de  la  fin ,  et  non  point 
au  fait  lictéral  ou  sentence  textual.  Ainsi  met  le  phi- 
losophe, l'exemple  des  citoiens  qui  firent  une  loy  pour 
garder  leur  cité ,  c'estassavoir  que  nul  estranger  ne 
montast  sur  les  murs ,  sur  peine  capital.  Et  la  cause 
qui  les  mouvoit  à  ce  faire ,  fut  que  se  ladicte  ville 
estoit  asségée  des  ennemis ,  ilz  se  doubtoient  que  se 
les  estrangers  montoient  sur  les  murs  avecques  les  ci- 
toiens ou  autrement ,  il  y  pourroit  avoir  trop  grant 
péril  qu'ilz  ne  fussent  favorables  à  leurs  ennemis  contre 
la  ville ,  ou  qu'ilz  ne  leur  donnassent  aucun  signe  ou 
entendement  de  la  manière  de  prendre  la  ville.  Or 
advint  que  ladicte  ville  fut  assaillie  en  plusieurs  lieux. 
Les  estrangers  et  pèlerins  qui  estoient  en  la  ville , 
regardèrent  qu'à  l'un  des  lieux  les  ennemis  assailloient 
trop  fort,  et  estoient  ceulx  de  la  ville  trop  febles  en 
icellui  endroit.  Prestement  lesdiz  estrangers  se  armè- 
rent et  montèrent  sur  les  murs  pour  secourir  ceulx  de 
la  ville  qui  estoient  les  plus  febles.  Si  repoussèrent 
lesdiz  ennemis  et  saulvèrent  ladicte  cité.  Le  philo- 
sophe demande ,  puis  que  lesdiz  pèlerins  sont  montez 
sur  les  murs ,  il  lui  sembloit  qu'ilz  avoient  fait  contre 
la  loy  et  dévoient  estre  punis.  Je  respons  que  non. 
Car,  jà  soit  ce  qu'ilz  aient  fait  contre  la  sentence  licté- 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  2i3 

raie  ou  textuale  de  ladicte  loy,  car  ilz  ont  saulvé  la 
cité,  pour  laquelle  garder  ladicte  loy  fut  faicte,  afin  de 
garder  ladicte  ville.  Car  s'ilz  n'y  eussent  point  monté, 
ladicte  ville  n'eust  point  esté  gardée ,  mais  eust  esté 
prinse.  Au  propos  :  les  lois  dessusdictes  qui  dient  que 
nul  ne  doit  prendre  auctorité  de  justice  fors  le  Roy,  ne 
faire  port  d'armes  sans  licence  du  prince ,  je  dy  que 
ces  lois  furent  faictes  pour  garder  l'onneur  du  Roy,  de 
sa  personne  et  de  la  chose  publique.  Mis  ce  cas  don- 
ques,  je  prouveray  que  ung  tirant  de  grant  puissance  et 
auctorité,  subtillement  machinant  de  toute  sa  puissance 
à  la  mort  du  Roy  continuellement  par  baratz  et  ma- 
léfices pour  lui  tolir  sa  seigneurie,  et  fera  mondit  sei- 
gneur tout  indisposé  en  entendement  et  en  force  cor- 
porelle qu'il  ne  scauroit  ou  pourroit  y  mectre  remède 
ne  en  faire  justice  ,  et  en  oultre  que  cellui  tirant  con- 
tinue de  jour  en  jour  en  sa  mauvaistié ,  je  regarde  les 
lois  dessusdictes  qui  me  demandent  ports  d'armes  sans 
licence  de  mondit  Roy  généralement  et  qui  me  défen- 
dent l'auctorité  d'occirre  autrui,  que  dois-je  faire  pour 
garder  le  sens  lictéral  d'icelles  lois?  Dois-je  laisser 
mondit  seigneur  en  si  grant  péril  de  mort?  Nennil, 
ains  doy  défendre  mondit  Roy,  et  occire  le  tirant.  Et 
en  ce  faisant,  jà  soit  ce  que  je  face  contre  le  sens  lic- 
téral desdictes  lois,  je  ne  feray  point  contre  la  fin  pour 
quoy  elles  furent  données  et  faictes ,  mais  acompliray 
le  commandement  final  d'icelles   lois ,  c'estassavoir 
pour  l'onneur,   bien  et  conservacion  du  prince.  La- 
quelle chose  je  garderay  mieulx  ainsi  faisant ,  que  de 
laisser  vivre  icellui  tirant  ou  grant  péril  et  danger  de 
mondit  Roy .  Et  pour  ce  je  ne  doy  point  estre  puny,  mais 
guerdonné.  Car  je  fais  œuvre  méritoire  et  ne  tens  qu'à 


214  CHRONIQUE  [1407] 

bonne  fin ,  c'estassavoir  la  fin  pour  quoy  icelles  lois 
furent  faictes.  Et  pour  ce,  dit  monseigneur  Saint  Paul  : 
Lictera  occiâit^  caritas  vwificat*  C'est  à  entendre  que 
tout  le  sens  licteral  en  la  Saincte  Escripture  est  occirre 
son  âme ,  mais  tout  le  sens  de  vraie  charité  ,  c'estassa- 
voir tendre  à  la  fin  pour  quoy  la  loy  divine  fut  faicte , 
c'est  chose  qui  bien  monstre  espérituelle  ëdifîcacion. 
Item,  les  lois  divine,  naturelle  et  humaine,  me  donnent 
auctoritë  de  le  faire  ,  et  en  ce  faisant  je  suis  ministre 
de  la  loy  divine.  Ainsi  appert  que  lesdictes  objections 
ne  font  riens  contre  ce  que  dit  est. 

Je  viens  aux  trois  exemples  de  la  Saincte  Escripture 
pour  parfaire  la  probacion  de  madicte  tierce  vérité.  La 
première  est  de  Moyse ,  qui  sans  commandement  ne 
auctorité  quelconques  occist  l'Egipcien  qui  tyrannisoit 
les  enfans  d'Israël.  Et  pour  lors  icellui  Moyse  n'avoit 
auctorité  de  juge ,  laquelle  lui  fut  donnée  quarante 
ans  après  qu'il  eut  perpétré  ce  fait.  Et  de  ce ,  est  loé 
ledit  Moyse  ,  ut  patet  auctoritate  Exodi  II.  Quia  tan- 
quant  minister  legis  hoc  fecit,  Ita  improprie  in  hoc 
faciendo  ero  minister  legis.  Le  second  exemple  est  de 
Phinées ,  qui  sans  commandement  quelconque  occist 
le  duc  Zambri,  comme  il  est  cy-devant  racompté.  Le- 
quel Phinées  ne  fut  point  pugni ,  mais  en  fut  loé  et 
rémunéré  très  grandement  en  trois  choses,  en  amour, 
en  honneur  et  en  richesse  ;  en  amour,  car  Dieu  lui 
monstra  plus  grant  signe  d'amour  que  devant;  en 
honneur,  quia  reputatum  ei  ad  justiciam^  etc.,  en 
richesses,  quia  per  hoc  acquisivit  actum  sacerdotis 
sempiterni  f  etc.  Le  tiers  exemple  est  de  Saint  Michel 
archange,  qui  sans  commandement  de  Dieu,  ne  d'autre, 
mais  tant  seulement  d'amour  naturelle,  occist  le  tirant 


[i407]  D'ENGDERRAN  DE  MONSTRELET.  215 

et  deslëal  à  Dieu  son  roy  et  souverain  seigneur,  pour 
ce  que  ledit  Lucifer  machinoit  et  tendoit  à  usurper 
une  partie  de  l'onneur  et  seigneurie  de  Dieu.  Icellui 
Saint  Michel  en  fut  haultement  rémunéré  es  trois 
choses  dessusdictes ,  c'estassavoir  en  amour,  honneur 
et  richesses  ;  en  amour,  car  Dieu  l'ayma  plus  que  de- 
vant et  le  con  ferma  en  son  amour  et  grâce  ;  en  hon- 
neur, quia  fecit  euin  milicie  celestis  principem  in  eter- 
num ,  c'est  à  dire  qu'il  le  fît  prince  de  la  chevalerie 
des  anges  à  jamais;  en  richesses,  car  il  lui  donna 
richesses  en  sa  gloire  tant  comme  il  en  veult  avoir, 
tantum  quantum  erat  capax.  Ainsi  appert  ma  tierce 
vérité  par  douze  raisons. 

La  quarte  vérité  ou  cas  dessusdit  :  il  est  plus  méri- 
toire ,  honnorable  et  licite  que  icellui  tirant  soit  occis 
par  Tun  des  parens  du  Roy  que  par  un  g  estranger  qui 
ne  seroit  point  du  sang  du  Roy,  et  par  ung  duc  que 
par  ung  conte  ,  et  par  ung  conte  que  par  ung  baron  , 
et  par  ung  baron  que  par  un  simple  chevalier,  et  par 
ung  chevalier  que  par  ung  simple  subject.  Je  preuve 
ceste  proposicion.  Car  cellui  qui  est  parent  du  Roy  a 
à  désirer  et  garder  l'onneur  du  Roy,  le  défendre  à  son 
povoir  et  venger  de  toutes  injures,  et  y  est  obligé  plus 
qu'un  estranger,  ung  duc  que  ung  conte,  ung  conte 
plus  que  ung  baron ,  etc. ,  et  fait  plus  à  pugnir,  et  si 
est  plus  grant  villenie  et  diffame  s'il  est  négligent  de 
ce  faire.  Par  opposicion,  s'il  en  fait  bien  son  devoir  et 
bonne  loiaulté  et  diligence,  ce  lui  est  plus  grant  hon- 
neur et  mérite.  Item ,  in  hoc  ma  gis  relucent  amor  et 
ohediencia  occisoris  i>el  occidere  precipientis  ad  domi- 
num  suum  principem  ,  etc. 

La  quinte  vérité  en  cas  d'aliance ,  seremens  et  pro- 


2J6  CHRONIQUE  [1407] 

messes ,  est  des  confédëracions  faictes  de  chevalier  à 
autre  en  quelque  manière  que  ce  soit  et  puist  estre  , 
s'il  advient  que  icellui  pour  garder  et  tenir  tourne  ou 
préjudice  de  son  prince ,  de  ses  enfans  et  de  la  chose 
publique ,  n'est  tenu  de  les  garder.  En  tel  cas  seroit 
fait  contre  les  lois  naturelles  et  divines.  Je  preuve  ceste 
vérité  en  arguant  ainsi  :  Bonam  equitatem  dictamen 
recte  r adonis  et  legeni  dwinam  boni  princi pis  in  per- 
sona  publica ,  etc. 

La  sixiesme  vérité  ou  cas  dessusdit  est ,  que  s'il 
advient  que  lesdictes  aliances  ou  confédëracions  tour- 
nent ou  préjudice  de  l'un  promectans  ou  concédens , 
de  son  espouse  ou  de  ses  enfans ,  il  n'est  en  riens  tenu 
de  le  garder.  Patet  hec  méritas  per  rationes  tactas  et 
cum  hoc  prohatur  sic.  Quia  observare  in  illo  casu 
confederaciones  contra  legern  caritatis  ^  qua  quibus 
rnagis  obligantur  sibi  ipsi  uxori  proprie  ^el  liberis 
quando  possint  obligari ,  etc.  ' 

La  septiesme  vérité  ou  cas  dessusdit,  est  qu'il  est 
licite  à  ung  cliascun  subject ,  honnorable  et  véritable, 
occire  le  tirant  traistre  dessus  nommé  et  desloial  à 
son  Roy  et  souverain  seigneur,  par  aguetz ,  espiemens 
et  cautelle.  Et  si,  est  licite  de  dissimuler  et  traire  sa 
voulenté  de  ainsi  faire.  Je  le  preuve  premièrement  par 
l'auctorité  du  philozophe  moral  appelle  Bocace,  dessus 
allégué,  ou  second  livre  De  casibus  drorurn  illustrium^ 
qui  dit  ainsi,  parlant  de  tirant  :  le  honnoreray-je  comme 
prince  ?  lui  garderay-je  foy  comme  à  seigneur?  Nennil. 
il  est  ennemy,  et  contre  lui  puis  prendre  armes  et 
mectre  espies.  C'est  fait  de  courageux,  c'est  très  saincte 
chose  et  du  tout  neccessaire,  car  à  Dieu  n'est  fait  plus 
agréable  service  que  du  sang  du  tirant.  Item,  je  le 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  217 

preuve ,  par  l'exemple  de  la  Saincte  Escripture ,  du 
roy  Jéhu  :  Occidente^  (sic)  sacerdoles  et  cultores  ha- 
julat  Jheu,  primo  regum  IX.  Nam  sic  dicitur  :  Jcab 
parum  coluit  Baal  ^  ego  ^  etc.  C'est  la  plus  propre 
mort  de  quoy  tirans  doivent  mourir  que  de  les  oc- 
cire vilainement  par  bonne  cautelle,  aguetz  et  espie- 
mens.  Mais  sur  ce  je  fais  une  question.  Pour  quoy 
est  ce  qu'on  est  tenu  en  plusieurs  cas  de  garder  foy  et 
convenance  à  son  ennemy  capital  et  non  point  au 
tirant  ?  La  cause  de  la  response  mectent  communément 
les  docteurs  ,  et  pour  ce  qu'elle  est  commune  et  qu'elle 
seroit  longue  à  racompter,  je  m'en  passeray  à  tant. 

La  huitiesme  vérité*  est  que  tous  subjectz  et  vas- 
saulx  qui  appenséement  machinent  conti'e  la  santé  de 
leur  Roy  et  souverain  seigneur  pour  le  faire  mourir 
en  langueur,  par  convoitise  d'avoir  sa  couronne  et 
seigneurie,  fait  consacrer,  ou  à  plus  proprement  par- 
ler, fait  exorer®  espées  ,  dagues,  badelaires  ou  cou- 
teaulx ,  verges  d'or  ou  anneaulx  dédier  ou  nom  des 
dyables  par  nigromance,  faisans  invocacions  de  carac- 
tères ,  sorceries ,  suggestions  et  maléfices  ,  et  après  les 
bouter  et  ficher  parmy  le  corps  d'un  homme  mort  et 
despendu  du  gibet,  et  laisser  par  l'espace  de  plusieurs 
jours  en  grant  abhomminacion  et  horreur  pour  par- 
faire lesdiz  maléfices,  et  avec  ce  porter  sur  soy,  lié  ou 
cousu ,  des  ossemens  et  du  poil  du  loup  vil  et  deshon- 
neste  ,  et  de  la  pouldre  d'aucuns  d'iceulx  mors  des- 
pendus du  gibet.  Cellui  ou  ceulx  qui  le  font  ne  com- 
mectent  point  seulement  crime   de  lèze-majesté  ou 

\ .  Leg.  occidere. 

2.  Le  ms.  Suppl.  fr.  93  met  ici  le  titre  Des  sortilieges. 

3.  «  Fait  exercer  »  (ms.  93). 


218  CHRONIQUE  [1407] 

premier  degré,  mais  commectent  crime  de  lèze-majesté 
divine  ou  premier  degré,  et  sQiit  traistres  et  desloiaulx 
à  Dieu  leur  Créateur  et  à  leur  Roy,  et,  comme  ydo- 
lastres  et  corrompeurs  faulsaires  de  la  foy  catholique , 
sont  dignes  de  double  mort,  c'estassavoir  première  et 
seconde,  mesmement  quant  lesdictes  sorceries,  sug- 
gestions et  maléfices  sortissent  leurs  e.ffects  en  la  per- 
sonne du  Roy  par  le  moien  et  malefoy  desdiz  machi- 
nans.  Invocantes  invocaciones  pr.  d".  W.  W.  Quia 
dicit  dominus  Bonaventura  lihro  IP  dw"".  FW  quod 
ultima  Djaholus  nunquam  satisfacit  voluntati  talium 
nisi antequam ydolatria  ministratar^  etc.  Ainsi  je  vueil 
dire  que  les  docteurs  en  théologie  dient  tous  d'un 
commun  accord  que  telz  sortilèges ,  caractères  et  ma- 
léfices ne  sortissent  point  leur  effect ,  se  ce  n'est  par 
œuvre  de  dyable  et  par  son  faulx  moien  ,  et  les  char- 
mes et  supersticions  que  font  lesdiz  invocateurs  n'ont 
point  de  vertu  en  eulx  de  nuire  ou  aider  à  quelque 
personne  que  ce  soit.  Mais  ce  sont  les  dyables  qui  ont 
puissance  de  nuire  autant  que  Dieu  leur  en  permet , 
lesquelz  ne  feroient  riens  à  la  requeste  desdiz  invoca- 
teurs s'ilz  ne  leur  faisoient  aincois  trois  choses.  C'est- 
assavoir, exhiber  honneur  divin  ,  lequel  ne  doit  point 
estre  exhibé  fors  à  Dieu,  par  action  et  convenance,  par 
manière  de  hommage,  promesse  et  obligacion  d'au- 
cune chose  soit  monstrer  à  eulx  faulsaires  corrompeurs 
de  la  foy  catholique,  lesquelles  choses  joinctes  ensemble 
sont  erreurs  de  la  foy  et  ydolatrie.  Et  pour  tant  com- 
mectent crime  de  lèze-majesté.  Primum  correlarium. 
S'il  advient  pour  le  cas  dessusdit  iceulx  invocateurs  de 
dyables  ydolastres  et  traistres  audit  Roy  soient  mis  en 
prison ,  et  que  pendant  le  procès  contre  eulx  ou  icel- 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  2i0 

lui  jugié  aucun  leur  facteur  ou  participant  en  leur 
crime,  les  vueille  délivrer  ou  face  délivrer  de  sa  puis- 
sance, il  doit  estre  puny  comme  lesdiz  ydolastres 
comme  traistre  au  Roy  son  souverain  seigneur  et  cri- 
minel de  crime  de  lèze-majesté  ou  premier  et  quart 
degré.  Secundum  correlarium.  Tout  subject  qui  donne 
ou  promet  à  autruy  grant  somme  d'argent  pour  em- 
poisonner son  Roy  et  son  souverain  seigneur,  le  mar- 
ché fait  et  les  poisons  ordonnées  ,  posé  que  lesdictes 
poisons  ne  sortissent  point  leur  effect  pour  aucun  em- 
pescliement  survenant  par  la  grâce  de  Dieu  ou  autre- 
ment ,  tous  les  deux  marchans  commectent  crime  de 
lèze-majesté  ou  premier  degré ,  et  sont  faulx  ,  traistres 
et  desléaulx  à  leur  Roy  et  souverain  seigneur,  et  sont 
dignes  de  double  mort,  première  et  seconde.  Tercium 
correlarium.  Tout  subject  qui  soubz  dissimulacion  et 
faintise  de  jeux  et  esbatemens ,  appenséement  et  de  la 
malice  de  matière  inflammable,  c'estassavoir  à  em- 
braser et  alumer  et  très  mauvaise  à  estaindre,  procurer 
faire  vestemens  pour  vestir  son  Roy,  et  qui  plus  est  lui 
faire  vestir  avec  plusieurs  autres  et  y  bouter  le  feu  à 
escient  pour  le  cuider  ardoir  et  lui  tolir  et  soubstraire 
sa  noble  seigneurie,  il  commet  crime  de  lèze-majesté  ou 
premier  degré  et  est  tirant,  traistre  et  desloial  à  son  Roy, 
et  pour  ce  est  digne  de  double  mort ,  première  et  se- 
conde ;  et  mesment  quant  parle  feu  sont  ars  et  mors  plu- 
sieurs nobles  hommes,  vilainement  et  à  grant  douleur. 
Quartum  correlarium.  Tout  subject  est  vassal  du  Roy 
qui  fait  aliances  avec  aucuns  qui  sont  ennemis  mortelz 
du  Roy  ne  se  peut  excuser  de  trahison,  espécialement 
quant  il  mande  aux  gens  d'armes  de  la  partie  d'iceulx 
ennemis  qui  obtiennent  les  for  tresses  dudit  royaume, 


220  CHRONIQUE  [4407] 

qu'ils  se  tiengnent  bien  en  icelles  fortresses  sans  eiilx 
rendre,  car  quand  ce  viendra  au  fort,  il  se  y  emploiera 
et  leur  fera  faire  secours,  ou  y  mectra  bon  remède  ;  avec 
ce,  empesche  les  voyages  et  les  armées  qui  se  font 
contre  lesdiz  ennemis*,  en  les  reconfortant  tousjours 
par  voies  subtilles  et  secrètes,  est  traistre  à  sondil  Roy 
et  souverain  seigneur  et  à  la  chose  publique  du  royaume, 
et  commet  crime  de  leze-majestë  ou  premier  et  quart 
degré,  et  est  digne  de  double  mort,  première  et  seconde. 
Quintuni  correlarium.  C'est  que  tout  subject  et  vassal 
qui  par  fraude,  barat  et  donner  faulx  à  entendre,  met 
dissencion  entre  le  Roy  et  la  Royne ,  tellement  que  le 
Roy  la  heoit  tant  qu'il  estoit  tout  délibéré  de  la  faire 
mourir,  elle  et  ses  enfans,  et  qu'il  n'y  avoit  point  de 
remède  se  elle  ne  s'en  fuioit  hors  du  royaume,  et  en 
lui  conseillant  et  requérant  que  ainsi  le  feist,  lui  offrant 
à  le  mener  hors  du  royaume  en  aucunes  de  ses  villes 
ou  fortresses,  et  en  adjoustant  une  cautelle  ou  subtilité, 
c'estassavoir  qu'il  estoit  neccessaire  que  ladicte  Royne 
le  tenist  secret  afin  qu'elle  ne  feust  empeschée  ou  arrestée 
à  ce  faire.  Pour  laquelle  chose  faire  il  voulut  qu  elle 
feignist  d'aler  en  plusieurs  pèlerinages  de  l'un  à  l'autre, 
jusques  à  ce  qu'elle  seroit  en  lieu  seur,  tendant  par  ce 
à  la  mectre  en  ses  prisons,  et  ses  deux  enfans  ^,  et  puis 
faire  semblablement  au  Roy  pour  parvenir  à  la  sei- 

1 .  Allusion  aux  obstacles  que  le  duc  de  Bourgogne  accusait  le 
duc  d'Orléans  d'avoir  mis  à  son  expédition  contre  Calais. 

2.  Cette  absurde  imputation  à  la  mémoire  du  duc  d'Orléans 
d'avoir  voulu  mettre  la  reine  en  chartre  privée,  montre  bien 
l'état  des  esprits  à  cette  époque.  Voyez  encore,  au  paragraphe 
suivant ,  l'accusation  formelle  d'avoir  demandé  au  pape  la  déposi- 
tion du  Roi. 


[i407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  224 

gneurie  de  ce  royaume  par  ce  moieii.  Tout  tel  vassal 
et  subject  commet  crime  de  lèze-majesté  ou  second 
tiers  et  quart  degré.  Geste  vérité  s'ensuit  aux  précé- 
dentes, et  si  appert  toute  clère  à  tout  liomme  de  bon 
entendement.  Sextum  correlarium.  Est  que  tout  subject 
et  vassal,  qui  par  convoitise  d'avoir  la  couronne  et  sei- 
gneurie du  royaume,  se  trait  devers  le  Pape,  en  impo- 
sant faulsement  et  contre  vérité  à  son  Roy  et  souverain 
seigneur,  crimes  et' vices  redondans  à  sa  noble  lignée  et 
généracion,  et  par  ce  concluant  que  le  Roy  n'est  point 
digne  de  tenir  vérité  comme  d'un  royaume,  ne  ses 
enfans  de  l'avoir  après  lui  en  succession;  requérant 
audit  Pape  par  très  grant  instance  .qu'il  vueille  faire 
déclaracion  sur  le  fait  de  la  privacion  d'icellui  Roy  et 
de  ses  enfans,  et  déclairer  icellui  royaume  devoir  ap- 
partenir à  cellui  requérant  et  à  sa  lignée,  et  lui  donner 
absolucion  et  à  tous  les  vassaux  dudit  royaume,  qui 
adhérer  vouldroient  à  lui,  et  dispensacion  du  serement 
de  faulté  et  d'obligacion  par  laquelle  sont  tenus  et 
obligez  tous  subgetz  et  vassaulx  à  leur  Roy  et  souverain 
seigneur,  il ,  et  tous  telz  vassaulx  et  subgetz,  sont  trais- 
tres ,  tirans  et  desloiaulx  audit  Roy  et  au  royaume  et 
commectent  crime  de  leze-majesté  royale  ou  premier 
et  second  chef.  Septimum  correlarium.  Est,  que  cellui 
desloial  tirant  qui  animo  deliberato  empesche  l'union 
de  l'Eglise  et  les  conclusions  du  Roy  et  des  clers  dudit 
royaume,  délibérez  et  conclus  pour  le  bien  et  utilité  de 
saincte  Eglise,  empesche  l'exécucion  par  force  et  puis- 
sance indeuement  et  contre  raison ,  tendant  que  le 
Pape  soit  plus  enclin  de  lui  octroyer  sa  faulse,  mau- 
vaise et  inique  requeste,  icellui  tirant  est  desléal  à 
Dieu  et  saincte  Eglise  et  à  son  Roy  et  souverain  sei- 


222  CHROx^QUF  [4407] 

gneur,  et  doit  être  réputé  scismatique,  et  si  est  pertinax 
hérétique,  et  si  est  digne  de  si  vilaine  mort  que  la  terre 
se  doit  ouvrir  soubz  lui  et  l'engloutir  en  corps  et  en 
âme,  comme  elle  fist  les  trois  scismatiques  Dathan, 
Choré  et  Abiron,  desquelz  nous  lisons  en  la  bible  : 
Aperta  est  terra  subpedibus  eorum  et  aperiens  ossuum 
devoravit  eos  cum  tabernaculis  suis ,  etc.  Octavum 
correlarium.  Est,  que  tout  vassal  et  subject  qui  par 
convoitise  de  venir  à  la  couronne  et  seigneurie  du 
royaume,  machine  à  faire,  par  pouldres,  poisons  et 
viandes  envenimées,  mourir  icellui  Roy  et  ses  enfans, 
tout  tel  vassal  et  subject  doit  estre,  comme  criminel  de 
lèse-majesté  royale,  puny  ou  premier  et  tiers  degré. 
Nonum  et  ultimum  correlarium.  Est,  que  tout  subject 
et  vassal  qui  tient  gens  d'armes  sur  le  pays,  qui  ne  font 
riens  que  menger  et  exiller  le  peuple,  piller  et  rober, 
prendre  et  tuer  gens  et  efforcer  femmes,  et  avec  ce 
mectre  capitaines  es  chasteaulx,  fortresses,  pons  et 
passages  du  royaume,  et  avec  ce,  -fait  mectre  sus  tailles 
et  emprises  intolérables,  feignant  que  c'est  pour  mener 
guerre  contre  les  ennemis  dudit  royaume,  et  quant  les 
dictes  tailles  sont  levées  et  mises  ou  trésor  du  Roy,  les 
emble,  prend  et  ravit  par  force  et  puissance,  et  en 
donnant  des  dictes  pécunes  fait  alliance  aux  ennemis, 
adversaires  et  malveillans  dudit  roy  et  de  son  royaume, 
en  se  rendant  fort  et  puissant  pour  obtenir  à  sa 
dampnée  et  mauvaise  entencion,  c'est  à  dire  de  obte- 
nir la  couronne  et  seigneurie  dudit  royaume ,  tout  tel 
subject  qui  ainsi  fait,  doit  estre  puny  comme  traistre, 
faulx  et  desloyal  audit  Roy  et  au  royaume  comme  cri- 
minel de  lèze-majesté  ou  premier  et  quart  degré ,  et 
est  digne  de  double  mort,  première  et  seconde    Et 


[4407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  â2:j 

ainsi  fait  fin  de  la  première  partie  de  ladicte  justifi- 
cacion. 

SEQUÏTUR    MINOR*. 

La  seconde  partie  de  ladicte  justificacion  ou  propo- 
sicion  s'ensuit  ;  Or  viens-je  à  affermer  et  déclairer 
ma  dicte  mineur,  en  laquelle  j'ay  à  monstrer  que  feu 
Loys  naguéres  duc  d'Orléans,  fut  tant  embrasé  de  con- 
voitise et  honneurs  vaines  et  richesses  mondaines , 
c'estassavoir  de  obtenir  pour  soy  et  sa  généracion,  et 
de  toler  et  substraire  pardevers  lui  la  très  haulte  et  très 
noble  seigneurie  de  la  couronne  de  France  au  Roy 
nostresire,  qu'il  machina  et  estudia  par  convoitise, 
barat  et  sortilèges  et  mal  en  gin  s,  pour  destruire  la  per- 
sonne du  Roy  de  ses  enfans  et  généracion,  en  tant 
qu'il  fut  espris  de  tirannie,  convoitise  et  temptacion  de 
l'ennemi  d'enfer,  que,  comme  tirant  à  son  Roy  et  sou- 
verain seigneur,  il  commist  crime  de  leze-majesté  divine 
et  humaine  en  toutes  les  manières  et  degrez  déclairez 
en  madicte  mineur,  c'estassavoir  de  leze-majesté  divine 
et  humaine  ou  premier,  second,  tiers  et  quart  degrez. 
Et  quant  est  de  crime  de  leze-majesté  divine,  il  appar- 
tient au  souverain  juge  de  lassus^  Pour  quoy  je  n'en 
pense  point  à  faire  espécial  article.  Mais  es  articles  de 
leze-majesté  humaine,  je  pense  à  toucher  par  manière 
de  incident.  Ainsi  donques  me  fault  déclairer  par  arti- 

4 .  C'est  dans  cette  seconde  partie  que  M*  Jean  Petit  entasse  ses 
accusations  contre  la  mémoire  de  Louis  d'Orléans.  Les  unes  sont 
odieuses  ,  les  autres  ridicules. 

2.  Au  souverain  juge  de  lassas  (sic  au  ras.  Supp,  fr.  93),  mais 
Vérard  imprime  :  la  sus. 


224  CHRONIQUE  [1407] 

des  comment  il  a  commis  crime  es  quatre  degrez 
dessus  nommez.  Ou  premier  article  je  pense  àdéclairer 
comment  en  plusieurs  et  diverses  manières  il  a  commis 
crime  de  leze-majesté  ou  premier  degré,  le  second  ou 
second  degré,  le  tiers  ou  tiers  degré,  et  le  quart  ou 
quatriesme  degré. 

Quant  au  premier  article,  qui  sera  du  premier  degré, 
lequel  est  quant  l'injure  ou  offense  est  directement 
faite  contre  la  personne  du  Roy,  si  est  assavoir  que 
telle  injure  peut  estre  faicte  en  deux  manières.  La  pre- 
mière est  en  machinant  la  mort  ou  destruction  de  son 
prince  et  souverain  seigneur.  La  première  manière  se 
peut  diviser  en  plusieurs  manières.  Mais  quant  à  présent 
je  ne  la  diviseray  qu'en  trois.  La  première  est  machiner 
la  mort  de  sondit  prince  par  maléfices,  sortilèges  et 
supersticion.  La  seconde,  par  poisons,  venins,  intoxi- 
cacions.  La  tierce,  par  occire  ou  faire  occire  par  armes, 
eau,  feu  ou  autres  violentes  injections.  Qu'il  ait  esté 
criminel  en  la  première  espèce,  je  le  preuve.  Car  il  est 
vérité ,  que  pour  faire  mourir  la  personne  du  Roy  en 
langueur  et  par  manière  si  subtile  qu'il  n'en  feust  ap- 
parence, il  fist,  par  force  d'argent  et  diligence,  tant 
qu'il  fma  de  quatre  personnes,  dont  l'une  estoitmoyne 
apostat,  Vautre  chevalier,  l'autre  escuier,  et  l'autre 
varlet.  Ausquelz  il  bailla  sa  propre  espée,  sa  dague  et 
ung  annel  pour  dédier  et  pour  consacrer,  ou  au  plus 
promptement  parler,  exécrer  au  nom  des  dyables.  Et 
pour  ce  que  tel  maléfice  et  telle  manière  ne  se  povoit 
bonnement  faire  se  n'estoit  en  lieux  solitaires  et  loing 
de  toutes  gens,  ils  portèrent  lesdictes  choses  en  la  tour 
Montjay  vers  Laigny  sur  Marne,  et  là  se  logèrent  et 
firent  résidence  par  l'espace  de  plusieurs  jours.  Et  ledit 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  225 

moyne  apostat,  qui  estoit  maistre  de  celle  œuvre  fist 
plusieurs  invocacions  de  dyables  et  par  plusieurs  foiz 
et  journées,  dont  je  vous  diray  deulx  ensemble  qu'ilz 
firent  entre  Pasques  et  l'Ascension.  Ung  dimanche  très 
matin  devant  soleil  levant,  sur  une  montaigne,  près  de 
la  tour  de  Montjay,  ledit  maistre  fist  plusieurs  choses 
superstitieuses  requises  à  faire  telles  invocacions  de  dya- 
bles emprès  ung  buisson  ,  et  en  faisant  lesdictes  invo- 
cacions se  despoulla  en  sa  chemise  et  se  mist  à  genoulx, 
et  ficha  ladicte  espée  et  la  dicte  dague  par  les  pointes, 
en  terre,  et  le  dict  annel  mist  aussi  emprès.  Et  là,  dist 
plusieurs  dèpréciacions  en  invoquant  les  dyables. 
Et  tantost  vindrent  à  lui  deux  dyables  en  forme  de 
deux  hommes,  vestus  ainsi  que  de  brun  verd,  ce  sem- 
bloit,  dont  l'un  avoit  nom  Hérëmas  et  l'autre  Estra- 
main.  Et  lors,  leur  fist  honneur  et  grande  révérence, 
et  si  grande  comme  on  pourroit  faire  à  Dieu.  Et  ce  fait 
se  trahy  vers  un  buisson.  Et  cellui  dyable  qui  estoit 
venu  pour  ledit  annel,  le  print  et  l'emporta,  et  se  esva- 
nouy.  Et  cellui  qui  estoit  venu  pour  ladicte  espée  et 
dague,  demeura,  et  puis  print  icelle  espée  et  dague  et 
s'esvanouy  comme  l'autre.  Et  tantost  après ,  icellui 
moyne  retourna  et  vint  où  lesdiz  dyables  avoient  esté, 
et  trouva  icelles  dague  et  espée  couchées  de  plat,  et 
trouva  que  ladicte  espée  avoit  la  pointe  rompue  ,  et 
trouva  ladicte  pointe  en  la  pouldre  où  le  dyable  l'avoit 
mise.  Et  après,  actendi  par  espace  de  demie  heure 
l'autre  dyable  qui  avoit  emporté  l'annel ,  lequel  re- 
tourna et  lui  bailla  ledit  annel,  aui  estoit  apparent 
rouge  ainsi  que  escarlate ,  coinme  il  sembloit  pour 
l'eure ,  et  lui  Jist  :  a  C'est  fait,  mais  que  tu  le  mectes 
en  la  bouche  d'un  mort  en  la  manière  que  tu  scez.  » 
1  iS 


22(5  CHRONIQUE  [4  407] 

Et  lors  s'esvanouy.  Ledit  moyne  refist  la  pointe  de 
l'espée.  Et  oultre,  pour  parfaire  lesdiz  maléfices, 
icellui  moyne,  escuier  et  varlet,  s'en  vindrent  par  nuit 
au  gibet  de  Montfaulcon  lez  Paris.  Là,  prindrent  l'un 
des  mors  nouvellement  pendu,  lequel  ilz  despendirent 
et  mirent  sur  ung  cheval  pour  le  porter  en  ladicte 
ville  de  Mont-Jay.  Mais  pour  ce  qu'ilz  virent  qu'ilz 
n'avoient  point  assez  de  nuit  pour  le  porter  en  ladicte 
ville  de  Mont-Jay,  et  que  le  jour  approuchoit  fort,  ilz 
s'en  retournèrent  à  Paris  en  Tostel  dudit  chevalier,  et 
le  mirent  en  une  estable,  et  puis  lui  mirent  ledit  annel 
en  la  bouche,  et  ladicte  espée  et  dague  lui  fichèrent  ou 
corps  parmy  le  fondement  jusques  à  la  pectrine,  et  là 
demourèrent  par  plusieurs  jours  ainsi  que  le  dyable 
leur  avoit  dit  et  ordonné.  Et  puis  après,  iceulx  espée, 
dague  et  annel,  ainsi  dédiez  et  consacrez,  ou  à  parler 
proprement ,  exécrez ,  furent  renduz  et  restituez  au 
dessusdit  duc  d'Orléans  pour  en  faire  et  parfaire  les 
maléfices  en  la  personne  du  Roy  nostresire,  pour  par- 
venir à  sa  mauvaise  et  dampnable  entencion ,  et  avec 
ce  lui  baillèrent  de  la  pouldre  des  os  du  lieu  deshon- 
neste  d'icellui  mort  despendu,  pour  porter  sur  soy 
envelopez  en  ung  drapel.  Lesquelz  icellui  duc  d'Or- 
léans porta  par  plusieurs  journées  entre  sa  char  et  sa 
chemise,  atachez  à  une  aiguillette  dedens  la  manche  de 
sa  chemise.  Et  l'eust  encores  plus  porté,  se  n'eust  esité 
ung  chevalier  de  grant  honneur,  parent  du  Roy,  qui 
lui  osta  par  force  et  le  porta  au  Roy  en  la  présence  de 
plusieurs.  Et  pour  ce  que  icellui  chevalier  avoit  porté 
lesdiz  os  au  Roy,  et  révélé  aucunes  choses  dessusdictes 
d'icellui  duc  d'Orléans,  conçeut  si  grant  hayne  contre 
lui  qu'il  le  persécuta  et  destruisy  en  honneur  et  che- 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MOINSTRELET.  227 

vance,  non  obstant  qu'il  feust  son  parent  et  parent  du 
Roy,  comme  dit  est. 

Item  ,  le  criminel  duc  d'Orléans  fîst  faire  ung  autre 
sortilège  par  ledit  moyne,  d'une  verge  de  bois  appelle 
corniller,  et  du  sang  d'un  rouge  cochet  et  d'une  poule 
blanche.  Lequel  sortilège  parfait ,  ladicte  verge  devoit 
avoir  si  grant  vertu  par  art  et  paccion  dyabolique  que 
cellui  qui  le  porteroit  sur  soy  feroit  sa  voulenté  de 
toutes  les  femmes  qu'il  toucheroit,  comme  disoit  ledit 
moyne.  Et  disoit  qu'il  l'avoit  esprouvé  en  une  sem- 
blable verge  et  sortilège  ainsi  fait ,  en  la  personne 
d'une  femme  qu'il  désiroit  et  amoit ,  et  n'en  povoit 
venir  à  chef.  Et  fut  baillée  icelle  verge  audit  criminel 
duc  d'Orléans,  ensorcelée  comme  dit  est,  en  la  saincte 
sepmaine.  Et  pour  quoy  en  la  saincte  sepmaine  plus 
qu'en  autre  temps  ?  Ce  fut  pour  faire  contumelie  plus 
injurieuse  et  plus  contumelieuse  injure  à  nostre  sei- 
gneur Dieu  Jhésucrist,  qui  en  cellui  temps  souffry  mort 
et  passion  pour  tout  humain  lignage ,  et  avecques  ce 
pour  faire  plus  grant  plaisir,  honneur  et  révérence  à 
Sathan ,  l'ennemy  d'enfer,  par  le  moien  duquel  toutes 
les  manières  de  sortilèges,  charmes  et  maléfices  ont 
sorty  leur  effect  en  la  personne  du  Roy  nostresire.  Je 
le  monstre  par  trois  moiens.  Le  premier  est  de  deux 
griesves  maladives  que  le  Roy  eust  tantost  après.  La 
première  fut  à  Beauvais  ,  qui  fut  tant  angoisseuse  qu'il 
en  perdi  les  ongles  et  les  cheveux  pour  la  greigneur 
partie.  La  seconde  fut  au  Mans,  plus  grande  sans 
comparaison.  Et  n'est  personne  au  monde ,  s'il  l'eust 
veu,  qui  n'en  eust  au  cuer  grant  pité.  Et  fut  si  op- 
pressé de  maladie  par  une  espace  de  temps  qu'il  ne 
parloit  à  homme  ,  ne  à  femme  ,  ains  apparoit  mieulx 


228  CHRONIQUE  [1407] 

mort  que  vif.  Le  second  moien ,  par  belles  paroles 
qu'il  pot  dire  tantost  après  qu'il  pot  parler  ;  c'estassa- 
voir  :  «  Pour  Dieu  !  ostez  moy  ceste  espée  qui  me 
transperce  le  cuer.  Ce  m'a  fait  beau  frère  d'Orléans.  » 
Et  icelles  paroles  par  plusieurs  foiz  répliquées,  en  santé 
et  en  maladie ,  en  adjoustant  celle  parole  :  «  Il  fault 
que  je  le  tue  !  »  Ainsi  que  se  il  voulsist  dire ,  se  je  ne 
le  tue,  il  me  fera  mourir  sans  nul  remède.  Hélas  mes- 
seigneurs  !  considérons  cy  ung  peu.  Qui  povoit  mou- 
voir icellui  duc  d'Orléans  à  faire  celle  dampnable 
entreprise  et  horreur  en  la  personne  de  son  frère  qui 
onques  ne  lui  avoit  fait  fors  amour  et  plaisir  ?  Il  est 
tout  cler  que  autre  chose  ne  lui  faisoit  faire,  fors  mau- 
vaise convoitise  dont  il  est  oit  esprins  et  embrasé  pour 
avoir  et  parvenir  à  la  couronne  et  très  haulte  seigneu- 
rie de  France.  Le  tiers  moien  ,  est  une  parole  que  dist 
une  foiz  le  duc  de  Milan  ,  père  de  la  duchesse  d'Or- 
léans ,  à  ung  messager  qui  lui  apportoit  lectres  de  par 
le  Roy,  auquel  il  demanda  en  quel  point  esloit  le  Roy, 
et  le  messager  respondi  :  Il  est  en  très  bon  point  la 
mercy  Dieu,  Et  le  duc  respondi  :  «  Il  est  le  dyable! 
Comment  se  peut  il  faire  qu'il  est  en  bon  point!  » 
C'est  évident  signe  qu'il  avoit  esté  consentant ,  ou  à 
plus  proprement  parler,  acteur  avec  son  beau  filz  le 
criminel  duc  d'Orléans,  de  mectre  le  Roy  et  faire 
mectre  en  tel  point.  Et  pour  dire  la  vérité ,  il  est  no- 
toire qu'il  désiroit  fort  grande  seigneurie ,  tant  pour 
soy  comme  pour  sa  lignée ,  comme  il  appert  espécia- 
lement  en  la  personne  de  son  oncle  ,  messire  Bar- 
nabo,  qu'il  print  déceptivement  et  par  manière  de 
trahison  soubz  umbre  de  saincte  vie ,  et  pour  possé- 
der et  avoir  sa  seigneurie  le  fist  mourir  mauvaise- 


[U07]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET,  229 

ment  *.  Aussi  apparut,  par  ce  qu'il  convoita  merveilleu- 
sement que  sa  fille  feust  royne  de  France ,  et  pour  y 
cuider  parvenir  fist  tant  qu'il  traicta  le  mariage  d'elle 
et  dudit  feu  duc  d'Orléans,  pour  lors  duc  de  Touraine, 
seul  frère  du  Roy,  considérant  que  le  Roy  n'avoit 
encores  nulz  enfans ,  et  qu'il  n'y  avoit  qu'une  bouche 
à  clorre,  et  ainsi  n'y  falloit  que  bouconne  '  bien  assise 
pour  parvenir  à  son  entente.  Et  qu'il  apparut  qu'il 
eust  celle  voulenté  ?  commune  renommée  est  que  quant 
sa  fille  se  partit  de  luy  pour  venir  en  France  ,  il  lui 
dist  :  «  Adieu  belle  fille  !  je  ne  vous  vueil  jamais  veoir 
tant  que  vous  soiez  royne  de  France.  »  Et  pour  par- 
venir à  ce ,  les  dessusdiz  ducs  d'Orléans  et  de  Milan, 
par  diverses  voies  ont  depuis  continuellement  machiné 
en  la  mort  du  Roy  et  de  sa  généracion.  Desquelles 
choses  fut  moyen  ung  faulx  ypocrite  nommé  Phelippe 
de  Maisières  ^,  chevalier  ;  qui  estoit  le  propre  ministre 
de  trahison.  Car  il  fut  chancelier  du  Roy  et  le  trahit 
faulsement  et  mauvaisement,  et  puis  s'en  vint  demourer 
avec  le  dessusdit  messire  Barnabo ,  et ,  lui  demourant 
avecques  lui  ,  aida  ledit  duc  de  Milan  à  trahir  et  des- 
truire  ledit  messire  Barnabo ,  son  seigneur  et  maistre. 
Et  advisèrent  entre  eulx  deux  aucunes  instructions  que 
[cellui]  apporta  audit  duc  d'Orléans.  Et  pour  faire  la 
chose  plus  subtillement  et  plus  couvertement ,  icellui 

i.  Le  18  décembre  1385,  Jean  Galéas  Visconti  avait  fait  em- 
poisonner Bernabo  Visconti ,  son  oncle,  qu'il  tenait  prisonnier  au 
château  de  Trezzo. 

2.  Bouconne,  boucon ,  poison. 

3.  Philippe  de  Maisières,  chancelier  du  royaume  de  Jérusalem. 
Il  fut  gouverneur  du  Dauphin ,  depuis  Charles  VI ,  se  retira  aux 
Célestins  de  Paris  en  4  380 ,  et  y  mourut  en  1405. 


230  CHRONIQUE  [4  407] 

Phelippe  de  Maisières  s'en  vint  à  Paris  et  se  rendi  aux 
Cëlestins  par  ypocrisie.  Et  ainsi  comme  le  duc  de  Milan 
feignoit  faire  icelle  saincte  vie  pour  plus  aisieément 
décevoir  ledit  messire  Barnabo ,  il  fist  faire  audit  duc 
d'Orléans  saincte  vie  pour  décevoir  et  destruire  le  Roy. 
Et  alloit  tous  les  jours  icellui  duc  d'Orléans  aux  Céles- 
tins ,  et  là  oioit  cinq  ou  six  messes ,  par  très  grant 
dévocion  ce  sembloit  ;  mais  ce  n'estoit  que  faulse  ypo- 
crisie et  scéléracion.  Car,  soubz  tiltre  de  ce ,  ilz  fai- 
soient  en  ung  oratoire  leurs  collacions  ,  conjuracions 
et  délibéracions  de  parvenir  à  leur  faulse,  mauvaise  et 
dampnable  intencion.  Et  non  obstant  que  icellui  duc 
d'Orléans  se  monstrast  ainsi  dévost ,  par  jour,  néant- 
moins  il  menoit  très  dissolue  vie  de  nuit.  Car  presque 
toutes  les  nuiz  il  s'enyvroit,  jouoit  aux  dez  ,  et  cou- 
choit  avecques  femmes  dissolues.  Et  fmablement ,  la 
dissolucion  qu'il  avoit  menée  par  nuit  secrètement  par 
aucun  temps ,  il  l'amplia  tellement  et  tant  la  conti- 
nua, de  jour  et  de  nuit,  qu'elle  fut  toute  notoire  et 
publique. 

Or  avons  nous  deux  choses.  La  première  que  feu  le 
criminel  duc  d'Orléans  fut  acteur  des  dessusdictes  in- 
vocacions  de  dyables ,  supersticions ,  charmes,  exora- 
cions,  sortilèges  et  maléfices.  La  seconde  que  les 
sortilèges  et  maléfices  dessusdiz  sortirent  leur  effect  en 
la  personne  du  Roy  nostresire.  Desquelles  choses  s'en- 
suit expressément  que  ledit  duc  d'Orléans  fut  criminel 
du  crime  de  lèze  majesté  divine  et  humaine  ;  divine , 
pour  ce  que  lesdiz  maléfices ,  ydolatries  et  corrupcion 
de  la  foy  catholique  estoient  en  lui  comme  il  appert 
par  ce  que  j'ay  déclairé  en  une  des  véritez  de  madicte 
majeur,  qui  parle  de  ceste  matière;  item,  de  lèze  ma- 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  23i 

jesté  humaine  ou  premier  degré  et  en  la  première 
espèce  ,  parce  que  en  faisant  lesdiz  maléfices ,  il  ma- 
chinoit  directement  à  la  mort  et  destruccion  de  son 
Roy  et  souverain  seigneur  par  lesdiz  charmes ,  sorti- 
lèges et  machinacions. 

Après  je  vueil  monstrer  qu'il  a  commis  crime  de 
lèze  majesté  en  la  deuxiesme  espèce  et  en  la  première 
manière  dudit  premier  degré.  Car,  lui  voyant  que  par 
lesdiz  maléfices  n'avoit  point  du  tout  obtenu  sa  damp- 
nable  intencion,  c'estassavoir  la  mort  du  Rov,  se  con- 
verti  à  le  faire  empoisonner  par  chose  venimeuse. 
Pour  laquelle  chose  faire,  il  marchanda  avecques  plu- 
sieurs et  par  espécial  à  deux ,  à  l'un  desquelz  il  pro- 
mis! quatre  mille  frans  et  à  l'autre  cinquante  mille 
frans,  dont  les  trente  mille  seroient  baillez  prestement. 
Mais,  comme  bons  et  loiaulx,  les  refusèrent,  et  les 
autres  ne  les  refusèrent  point.  Et  le  marché  fait  et  les 
paiemens  ordonnez,  ilz  ne  sortirent  point  d'effect, 
mais  furent  empeschez  par  la  grâce  de  Dieu,  et  par 
aucuns  bien  vueillans  du  Roy  qui  apperceurent  les 
choses  dessusdictes.  Et  pour  monstrer  plus  évidem- 
ment qu'il  fut  acteur  desdiz  sortilèges ,  charmes  et 
maléfices ,  et  aussi  des  empoisonnemens ,  car  aucuns 
des  malfaicteurs  et  des  plus  principaulx  après  le  duc , 
furent  mis  en  prison  en  plusieurs  lieux  et  en  divers 
temps,  et  fut  fait  le  procès  contre  eulx  et  ordonné 
d'aucuns  de  quelle  mort  ilz  mourroient ,  dont ,  il,  par 
sa  force  et  puissance  délivra  les  ungs  et  les  envoya  en 
son  pays.  Et  lors  empescha  l'exécucion  de  justice ,  à 
fin  que  sa  desloiaulté  ne  feust  descouverte. 

Item,  est  vérité  que,  environ  dix  huit  ou  dix  neuf 
ans  a,  le  Roy  et  icellui  duc,  eulx  acompaignez  de  peu 


'232  CHRONIQUE  [14Û7] 

de  gens,  alèrent  ou  chastel  de  Neaufle,  soupèrcnt 
avec  la  royiie  Blanche  et  couchèrent  oudit  chastel.  Et 
lendemain  ,  ladicte  royne  leur  donna  à  disner.  Et  le 
criminel  duc  d'Orléans ,  par  cautelle  et  malice  feigny 
de  soy  aler  au  bois  jusques  à  ce  qu'il  feust  heure  opor- 
tune  de  faire  et  acomplir  sa  mauvaise  entencion ,  en 
actendant  jusques  à  ce  que  le  plat  du  Roy  feust  drécié. 
Et  lors ,  en  passant  par  devant  le  dressouer  où  ledit 
plat  du  Roy  estoit  pour  servir,  saluant  le  queux,  disant 
Dieu  gart  !  gecta  dessus  le  plat  pouldre  blanche.  Et 
après  que  ledit  fut  assis  devant  le  Roy,  la  Royne  bien 
informée  et  moult  courroucée  dudit  fait ,  fist  inconti- 
nent oster  ledit  plat  de  devant  lui ,  et  fut  porté  devant 
l'aumosnier  de  ladicte  royne  qui  estoit  à  table,  auquel 
fut  dit  qu'il  n'en  mengast  point.  Lequel ,  parce  qu'il 
toucha  à  ladicte  viande  et  mist  dans  la  corbeille  de 
l'aumosne  sans  en  menger,  et  puis  menga  du  pain 
qu'il  tint  en  ses  mains  sans  les  laver,  chey  pasmé  ,  et 
le  convint  porter  en  bras  comme  mort,  et  lui  cheurent 
sa  barbe,  ses  cheveux  et  ses  ongles  ;  les  nerfz  lui  retra- 
hirent; chey  en  langueur,  et  finablement  en  mourut. 
Et  toute  la  viande  fut  enfouye  en  terre  afin  que  per- 
sonne n'en  mengast.  Et  après  vespres  oyes,  ledit  jour, 
ladicte  royne ,  en  issant  de  l'église  devant  le  Roy,  dist 
audit  duc  d'Orléans,  qui  venoit  de  dehors  d'esbatre 
du  bois ,  après  ce  qu'il  eut  salué  le  Roy  et  ladicte 
royne,  la  Royne  lui  dist  :  «  Estes  vous  là  bon  varlet  ? 
faictes  vous  bien  le  marmiteux  ?  »  Regardant  le  Roy  et 
lui  disant  :  «  Que  vous  en  semble  beau  filz?  Hé  !  qu'il 
est  bien  taillé  de  laisser  les  pois  ardoir.  »  Et  en  oultre 
dist  audit  duc  d'Orléans  :  u  Par  saint  Jehan  !  vous  ne 
ferez  jà  bien.  »  Ainsi  appert  que  le  criminel  duc  d'Or- 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  233 

léans  commist  plusieurs  crimes  de  leze  majesté  en  la 
seconde  espèce  de  la  première  du  premier  degré. 

Après  je  viengs  à  déclairer  comment  le  criminel  duc 
d'Orléans  a  commis  crime  de  lèse  majesté  en  la  tierce 
et  dernière  espèce  de  la  première  manière  dudit  pre- 
mier degré.  Car  il  est  vérité  que  par  sa  subtilité  , 
fraude  et  mauvais  malice ,  pour  ce  qu'il  n'estoit  point 
venu  à  toutes  ses  ententes  par  les  choses  dessusdictes, 
se  pourpensa  de  faire  certains  jeux  et  esbatemens  de 
personnages ,  dont  le  Roy  en  estoit  l'un.  Et  furent  les 
personnages  en  manière  de  hommes  sauvages,  les- 
quelz  par  tout  le  corps  seroient  vestus  de  vestemens 
de  toile  couvers  et  fourrés  de  toile  de  lin  ,  et  ceintures 
estoffées  de  souffre  et  d'autres  choses  oii  le  feu  se  prent 
aisément,  habiles  à  enflamber  et  embraser  et  très  mau- 
vais à  estaindre.  Et  dévoient  ces  hommes  sauvages 
venir  danser  en  tel  estât  par  manière  de  jeu  et  d'es- 
batement.  Et  combien  que  ledit  feu  duc  d'Orléans 
eust  acoustumé  en  tous  esbatemens  estre  vestu  de  sem- 
blable habit  du  Roy  et  soy  esbatre  avecques  lui ,  il  se 
garda  bien  de  s'en  vestir,  non  obstant  qu'il  eust  fait 
faire  ung  habit  pour  lui ,  mais  il  trouva  une  excusa- 
cion  disant  que  son  habit  lui  estoit  trop  estroit ,  mais 
il  porteroit  la  torche  devant  les  autres.  Et  qui  pis  est, 
vouloit  que  le  Roy  et  les  autres  ainsi  habituez  feussent 
ensemble  acouplez ,  à  fin  que  le  Roy  ne  lui  eschapast 
qu'il  ne  feust  ars,  et  c'estoit  son  entencion.  Mais  par 
la  grâce  de  Dieu  ung  aucun  preudomme ,  serviteur  et 
familier  du  Roy,  lui  dist  :  «  Gardez  que  vous  faictes. 
Car  se  vous  estez  acouplez  les  ungs  aux  autres,  et 
d'aventure  le  feu  se  prengne  en  l'un  de  vous  par  une 
torche  ou  autrement ,  vous  serez  ars  et  destruis  sans 


234  CHRONIQUE  [1407] 

nul  remède.  »  Et  quant  le  duc  d'Orléans  oy  celle  pa- 
role il  bouta  sa  torche  toute  alumée  ou  visaige  de 
icellui ,  en  disant  :  «  Hë  !  Ribault  de  quoy  vous  meslez 
vous  ?  f)  Et  ainsi  le  Roy  ne  souffry  pas  qu'ilz  feussent 
acouplez  pour  la  parole  du  preudomnie  qui  le  garda 
d'estre  ars.  Mais  Dieu  scet  quelles  persécucions  le  duc 
d'Orléans  fist  faire  audit  familier.  Et  le  bastard  de 
Foix ,  qui  en  fut  vestu  et  ars ,  disoit  bien  que  tous 
ceulx  qui  en  seroient  vestus  se  mectoient  en  grant 
danger  de  mort,  et  pour  y  cuider  remède  ordonna 
deux  de  ses  varletz  qui  feussent  à  l'uis ,  à  tous  deux 
draps  mouliez  en  eaue ,  à  fin  que  se  le  feu  se  boutoit 
en  l'un  d'eulx,  qu'ilz  le  couvrissent  de  ces  draps.  Mais 
lesdiz  varletz  ne  furent  point  si  pretz  de  secourir  à 
leur  seigneur  et  maistre  comme  il  l'avoit  ordonné.  Si 
convint  qu'il  mourust  à  grant  douleur  de  son  corps, 
et  le  conte  de  Joigne  et  messire  Charles  de  Poitiers  et 
plusieurs  autres ,  dont  ce  fut  grant  pitié  ,  parce  que  le 
duc  d'Orléans  se  fist  varlet  de  porter  la  torche  et  bouta 
le  feu  ou  vestement  de  l'un  d'eulx,  cuidant  ardre  le 
Roy,  mais  par  la  grâce  de  Dieu  et  l'aide  de  très  excel- 
lentes dames  de  Berry,  de  Bourgongne  et  autres  dames 
et  damoiselles  qui  là  estoient ,  il  eschapa^ 

Après  je  vous  vueil  déclairer  que  ledit  criminel  duc 
d'Orléans  a  commis  crime  de  lèse  majesté  en  deux 
manières  dudit  premier  degré.  C'estassavoir  qu'il  a 
fait  aliances  aux  ennemis  du  Roy  et  du  royaume.  Et 
pour  déclairer  comment,  la  vérité  est  celle.  Pour  ce 
que  le  Roy  nostresire  et  le  roy  Richard  d'Angleterre 

i .  Ce  fatal  événement  arriva  le  29  janvier  1393 ,  à  une  fête  que 
la  reine  donnait  dans  l'hôtel  de  la  reine  Blanche,  au  faubourg 
Saint-Marceau. 


[]  407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  235 

furent  ensemble  en  amitié  confermez  par  le  traictié 
du  mariage  dudit  roy  Richard  et  de  l'ainsnée  fille  de 
France ,  le  roy  Richard ,  comment  que  ce  feust ,  volt 
parler  au  Roy  nostre  sire  pour  le  grant  bien  de  sa  santé, 
et  se  assemblèrent  ensemble ,  et  lors  lui  dist  que  les 
enfermetez  et  grandes  maladies  de  son  corps  qu'il  avoit 
tant  souffertes  lui  estoient  venues  par  le  moien  et 
pourchas  desdiz  ducs  d'Orléans  et  de  Milan ,  et  non 
sans  cause  ;  que  le  hérault  qui  portoit  ses  armes  ne  se 
osoit  plus  veoir  devant  le  Roy.  Et  si  tost  que  les  choses 
dessusdictes  vindrent  à  la  congnoissance  dudit  duc 
d'Orléans ,  il  conçeul  hayne  mortelle  contre  ledit  roy 
Richard.  Si  enquist  qui  estoit  le  plus  grant  adversaire 
qu'il  eust  en  tout  le  monde ,  et  trouva  que  c'estoit  le 
roy  Henry  de  Lenclastre.  Si  fist  tant  qu'il  eut  aliances 
avecques  lui  :  l'une  pour  destruire  le  roy  Richard ,  et 
l'autre  pour  renforcer  et  rendre  puissance  à  parvenir 
à  sa  dampnable  entencion.  Et  furent  d'accord  les  des- 
susdiz  de  labourer  et  machiner  de  toute  leur  puis- 
sance et  par  toutes  les  manières  et  voies  possibles  à 
eulx,  à  la  mort  et  destruction  des  deux  roys,  pour  ob- 
tenir les  deux  couronnes  de  France  et  d'Angleterre, 
celle  de  France  pour  Loys  d'Orléans,  et  celle  d'Angle- 
terre pour  Henry  de  Lenclastre.  Henry  est  venu  à  son 
entente  ,  mais  Loys  non  ,  la  Dieu-mercy  !  Et  qu'il  soit 
vray  desdictes  aliances  ?  icellui  duc  d'Orléans  a  tous- 
jours  favorisé,  conforté  et  aidé  ledit  Henri  de  Lencastre 
et  les  autres  Ânglois  de  la  bande  dudit  Henry,  de  tout 
son  povoir.  Et  expressément  manda  à  iceulx  Anglois 
ennemis  du  Roy  et  de  ce  royame,  qui  estoient  ou  chastel 
de  Bordes,  qu'ilz  se  tenissent  bien  et  qu'ilz  ne  ren- 
deissent  point  leur  chastel  aux  François  ,  et  qu'il  em- 


236  CHRONIQUE  [1407] 

pescheroit  le  siège  et  qu'il  leur  bailleroit  bon  secours 
et  remède  toutes  foiz  qu'il  en  seroit  neccessité.  Et 
oultre  empescha  plusieurs  voyages  entreprins  contre 
le  roy  Henry.  Et  ainsi  fut-il  tirant  et  desloial  à  son 
prince  et  souverain  seigneur  et  à  la  chose  publique  de 
ce  royaume  ;  et  commist  crime  de  lèse  majesté  en  la 
deuxiesme  manière  dudit  premier  degré.  A  la  confir- 
macion  de  ce  fait  muet  une  chose  que  je  vous  diray. 
Il  est  vérité  que  ou  temps  qu'on  détenoit  le  roy  Ri- 
chard que  le  roy  Henry  tendoit  à  faire  mourir,  aucuns 
et  plusieurs  seigneurs  d'Angleterre  lui  disoient  qu'il  y 
avoit  trop  grant  péril  pour  la  doubte  des  François. 
Ausquelz  il  respondi  que  de  ce  ne  devoit  faire  aucune 
doubte,  car  il  avoit  ung  si  puissant  ami  en  France 
auquel  il  estoit  alié ,  c'estassavoir  ledit  duc  d'Orléans, 
frère  du  roy  de  France,  lequel  ne  souffreroit  point, 
pour  quelque  chose  que  on  actemptast  encontre  le 
roy  Richard ,  que  aucun  assault  en  feust  fait  à  ren- 
contre des  Anglois.  Et  pour  les  en  faire  plus  certains, 
fîst  lire  les  lectres  desdictes  aliances.  Ainsi  appert  que 
le  criminel  duc  d'Orléans  a  commis  crime  de  lèse- 
majesté  en  plusieurs  manières  et  espèces  dudit  premier 
degré.  Ainsi  fine  le  premier  article  de  madicte  mineur. 
Nonobstant  qu'il  y  ait  plusieurs  autres  crimes  horribles 
en  plusieurs  manières  et  diverses  espèces  de  crime  de 
lèse-majesté  en  ce  premier  degré,  commis  et  perpétrez 
par  icellui  criminel  duc  d'Orléans,  lesquelz  mondit 
seigneur  le  duc  de  Bourgongne  a  réservez  à  dire  en 
temps  et  en  lieu ,  toutes  foiz  que  mestier  sera. 

Après,  je  viengs  au  second  article  de  madicte  mi- 
neur, ouquel  je  vueil  monstrer  comment  le  criminel 
duc  d'Orléans  a  commis  crime  de  lèse-majesté ,  non 


[4407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  237 

point  seulement  ou  premier  degré ,  lequel  degré  est  de 
faire  offense  à  l'encontre  du  Roy  et  de  son  espouse. 
Car  il  est  vérité  que  quatre  ans  a  ou  environ  ,  que  le 
Roy  estoit  encheu  en  sa  maladie ,  ledit  criminel  duc 
d'Orléans  qui  ne  cessoit  de  machiner  par  quelle  ma- 
nière il  peust  venir  à  sa  dampnable  intencion,  pensant 
que  s'il  povoit  tenir  la  Royne  et  ses  enfans  hors  de  ce 
royaume  il  vendroit  de  léger  à  son  entencion ,  dist  et 
fist  scavoir  à  la  Royne  faulsement  et  contre  vérité,  que 
le  Roy  estoit  merveilleusement  meu  et  indigné  à  l'en- 
contre d'elle ,  et  pour  ce  il  lui  conseiiloit  que  si  cher 
qu'elle  avoit  elle  et  ses  enfans ,  que,  elle  et  sesdiz  en- 
fans,  meist  hors  de  la  voye  du  Roy  et  en  tel  lieu  qu'ilz 
feussent  hors  de  sa  puissance,  tendant  de  les  mener  en 
la  duchié  de  Luxembourg^  à  fin  que  quant  il  les  eust 
là  tenus  il  en  eust  mieulx  fait  sa  voulenté,  et  promec- 
toit  à  ladicte  Royne  qu'il  la  tiendroitoen  ladicte  duchié 
de  Luxembourg  bien  et  seurement,  et  sesdiz  enfans 
aussi.  En  disant  oultre,  que  se  après  la  santé  du  Roy 
il  veoit  et  appercevoit  que  le  Roy  ne  feust  plus  meu 
contre  elle ,  et  qu'elle  peust  seurement  retourner  par 
devers  le  Roy,  à  quoy  il  promectoit  de  l'induire  de 
tout  son  povoir,  il  l'iroit  querre  ,  elle  et  ses  enfans  ,  et 
la  ramenroit  audit  Roy.  Et  ou  cas  que  le  Roy  demour- 
roit  en  son  propos  et  ymaginacion  contre  elle ,  il  la 
tenroit  audit  pays  de  Luxembourg  selon  son  estât,  qui 
que  le  voulsist  veoir,  feust  le  Roy,  ne  autre.  Et  afin 
de  coulourer  sadicte  mauvaistié  et  entencion,  faisoit 
entendant  à  ladicte  Royne  qu'il  convenoit  que  la  chose 
feust  faicte  cautement ,  subtillement  et  tellement  que 

1,  Voy.  la  note  3  de  la  page  35. 


238  CHRONIQUE  [1407] 

OU  chemin ,  elle ,  ne  sesdiz  enfans ,  ne  peussent 
avoir  empeschement  aucun.  Et  pour  ce  faire  et  exé- 
cuter, avoit  advisé  que  la  Royne  feindroit  que  elle  et 
sesdiz  enfans  alassent  à  Saint-Fiacre  en  Brie,  en  pèle- 
rinage ,  et  d'ilec  à  Nostre-Dame  de  Liesse ,  et  que  de 
là  il  la  conduiroit  ou  pays  de  Luxembourg ,  et  que  là 
lui  bailleroit  et  feroit  bailler  Testât  d'elle  et  de  ses  en- 
fans honnorablement  comme  il  appartient ,  en  acten- 
daht  que  la  voulenté  du  Roy  feust  muée  envers  elle  et 
ses  dessusdiz  enfans.  Et  de  ce  faire  oppressa  fort  la- 
dicte  Royne  et  par  plusieurs  foiz ,  en  récitant  en  effect 
les  paroles  telles  que  je  les  ay  couchées ,  tendant  à  fin 
d'avoir  ladicte  Royne  et  sesdiz  enfans  pour  en  faire. sa 
voulenté.  Dont  ilz  furent  en  grant  péril,  et  eussent 
esté  encores  plus  ,  se  n'eussent  esté  aucuns  bienvueil- 
lans  du  Roy,  de  ladicte  Royne  et  de  sesdiz  enfans, 
ausquelz  ladicte  i^oyne  se  conseilla,  lesquelz  lui  dirent 
que  c'estoit  une  décepcion  et  très  grant  péril.  Pour 
laquelle  chose  ladicte  Royne ,  bien  advisée ,  mua  son 
propos,  apparcevant  la  faulse  et  dampnable  intencion 
du  dit  feu  criminel  duc  d'Orléans ,  et  se  détermina  à 
demourer  pardeçà  et  non  aler  audit  voiage.  Ainsi 
appert  le  deuxiesme  article  de  madicte  mineur,  ouquel 
je  monstre  que  ledit  criminel  duc  d'Orléans  a  com- 
mis crime  de  lèse-majesté  ou  second  degré. 

Après  je  viens  déclairer  le  troisiesme  article  de  ma- 
dicte mineur,  c'estassavoir  que  ledit  criminel  duc 
d'Orléans  a  commis  crime  de  lèse-majesté  ou  tiers 
degré.  Et  combien  que  ce  appert  assez  par  l'article 
devant  déclairé  ,  toutesfois  je  monstre  qu'il  a  commis 
crime  de  lèse-majesté.  Lfe  premier,  par  venins,  poisons 
et  intoxicacions,  le  second,  par  fallaces  et  décepcions. 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  239 

Et  quant  à  la  première  manière ,  ledit  criminel  duc 
d'Orléans  machina  à  faire  manger  à  monseigneur  le 
Daulplîin,  derrenier  trespassé ,  une  pomme  empoison- 
née et  venimeuse  ,  laquelle  fut  baillée  à  un  g  enfant  et 
lui  fut  chargé  qu'il  la  portast  et  donnast  audit  monsei- 
gneur le  Daulphin  et  non  à  autre ,  comment  qu'il 
feust.  Si  advint  qu'en  la  portant  il  passa  par  les  jar- 
dins de  Saint  Pol  et  là  encontra  la  nourrice  de  l'un 
des  enfans  du  duc  d'Orléans,  laquelle  nourrice  tenoit 
icellui  filz  entre  ses  bras.  Et  pour  ce  que  ladicte  pomme 
sembloit  à  ladicte  nourrice  belle  et  bonne ,  elle  dist  a 
l'enfant  qui  la  portoit  qu'il  lui  baillast  pour  la  donner 
à  son  filz.  Lequel  respondi  que  non  feroit  et  qu'il  ne 
la  bailleroit  fors  à  monseigneur  le  Daulphin ,  et  pour 
ce  qu'il  ne  lui  volt  bailler  de  son  gré ,  elle  lui  osta  par 
force  et  la  bailla  à  manger  à  son  filz,  dont  il  chey  en 
maladie  et  mourut  assez  tost  après.  Si  fais  cy  une 
question.  Cest  innocent  est  mort  par  la  pomme  em- 
poisonnée ,  doit  estre  puny  l'enfant  qui  le  portoit ,  ou 
la  nourrice  qui  lui  bailla  ?  Je  respons  que  nennil ,  ne 
l'un,  ne  l'autre  n'y  ont  coulpe.  Mais  la  coulpe  et  la 
trahison  en  doit  estre  attribuée  à  ceulx  qui  la  pomme 
empoisonnèrent  et  la  firent  porter. 

La  deuxiesme  manière  est  par  fallace  et  décepcion , 
c'estassavoir  par  donner  faulx  à  entendre.  Et  combien 
que  ceste  manière  appare  par  le  cas  dessus  déclairé 
de  la  Roy  ne  et  de  ses  enfans  qu'il  voulut  mener  à 
Luxembourg ,  toutesfoiz  je  vueil  encores  déclairer  par 
ung  autre  cas.  C'estassavoir  qu'il  est  vérité  que  ledit 
criminel  duc  d'Orléans  persévérant  tousjours  en  sa 
mauvaise  et  dampnable  entencion  a  esté  et  envoie 
plusieurs  foiz  par  devers  le  pape  tendant  à  fin  de 


240  CHRONIQUE  [1407] 

priver  et  débouter  le  Roy  de  son  royaume  et  de  sa 
dignité  royale.  Et  pour  parvenir  à  sa  dampnable  en- 
tencion  controuva  faulsement  ,  malicieusement  et 
contre-vérité  plusieurs  cas  et  crimes  contre  la  per- 
sonne du  Roy,  redondans  à  sa  noble  généracion  et 
lignée.  Lesquelz  il  donna  à  entendre  au  Pape ,  en  re- 
quérant qu'il  voulsist  déclairer  le  Roy  et  sa  postérité 
inhabile  à  tenir  telle  dignité  comme  le  royaume  de 
France ,  et  qu'il  voulsist  absouldre  ledit  criminel  et 
les  autres  faulx  du  royaume  qui  à  lui  vouloient  adhé- 
rer, du  serement  de  fidélité  en  quoy  ilz  estoient  ab- 
strains  et  obligez  envers  le  Roy.  Et  qu'il  voulsist  dé- 
clairer le  plus  prouchain  de  sa  postérité  devoir  venir 
et  succéder  à  la  couronne  et  seigneurie  du  royaume 
de  France.  Et  pour  mieulx  conduire  son  fait  et  plus 
tost  incliner  le  Pape  à  sa  faulse,  injuste  et  inique  re- 
queste,  a  tousjours  favorisé  le  fait  dudit  Pape  et  sous- 
tenu  en  plusieurs  et  diverses  manières.  Pour  quoy  il 
appert,  de  la  voye  de  cession  et  restitucion  sur  le  fait 
des  pécunes  et  de  l'épistre  de  Thoulouse.  Ainsi  appert 
le  tiers  chapitre  de  madicte  mineur  déclairé.  Nonob- 
stant qu'il  fist  plusieurs  autres  crimes  très  grans  et 
très  horribles  de  lèse-majesté  ou  tiers  degré  ,  lesquelz 
mondit  seigneur  de  Bourgongne  a  réservez  pretz  à 
déclairer  en  temps  et  en  lieu  toutesfoiz  que  besoing 
sera. 

Après  je  viengs  à  déclairer  le  quart  et  derrenier 
article  de  madicte  mineur.  G'estassavoir  que  ledit  cri- 
minel feu  duc  d'Orléans  a  commis  crime  de  lèse-ma- 
jesté ou  quart  degré.  Lequel  degré  est  quant  ladicte 
offense  est  directement  contre  le  bien  publique  du 
royaume.  Et  combien  que  ce  appert  assez  par  le  cas 


L14071  D^ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  241 

dessus  déclairë  des  aliances  qu'il  avoit  faictes  avec  les 
ennemis  de  ce  royaume  qu'il  soit  expressément  ennemy 
de  la  chose  publique,  je  vueil  déclairer  lui  avoir  com- 
mis crime  en  autres  manières.  La  première,  en  ce 
qu'il  a  tenu  les  gens  d'armes  sur  les  champs  en  ce 
royaume  par  l'espace  de  quatorze  ou  quinze  ans ,  qui 
ne  faisoient  autre  chose  que  menger  et  exiller  le  povre 
peuple,  piller,  rober,  raençonner,  occire,  tuer  et 
prendre  femmes  à  force  ;  et  mectoit  capitaines  es  for- 
tresses  ,  pons  et  passages  de  ce  Royaume ,  pour  parve- 
nir à  sa  faulse  et  dampnable  entencion  ,  c'estassavoir 
usurper  la  seigneurie  du  royaume.  La  seconde  manière 
est  en  ce  qu'il  a  fait  mectre  sus  tailles  et  emprunts 
intollèrables  sur  le  peuple,  en  feignant  que  c'estoit 
poursoustenirla  guerre  contre  les  ennemis  du  royaume, 
et  en  donnant  d'icelles  pécunes  aux  ennemis ,  adver- 
saires et  malvueillans  "du  Roy  et  du  royaume  et  en  a 
fait  ses  aliez  en  entencion  de  affeblir  le  Roy  et  soy 
rendre  plus  fort  et  plus  puissant  pour  obtenir  sa 
dampnable  entreprise  de  parvenir  à  la  couronne  et 
seigneurie  du  royaume.  Ainsi  appert  que  j'ay  déclairè 
et  remonstré  comment  ledit  criminel  duc  d'Orléans  a 
commis  crime  de  lèse-majesté  ou  quart  degré ,  non  pas 
tant  seulement  ou  quart  degré  ,  mais  ou  tiers ,  second 
et  premier  en  plusieurs  cas  et  manières  d'espèces  di- 
verses a  commis  et  perpétré  pour  parvenir  à  sa  damp- 
nable et  mauvaise  entencion ,  c'estassavoir  à  la  très 
noble  couronne  et  seigneurie  de  France  et  le  oster  et 
soustraire  au  Roy  nostresire  et  à  sa  généracion.  Les- 
quelz  autres  crimes  mondit  seigneur  de  Bourgongne  a 
réservez  à  déclairer  et  dire  en  temps  et  en  lieu,  quant 
mestier  sera. 

1  16 


242  CHRONIQUE  [1407] 

Et  en  oultre  appert,  madicte  mineur  declairée ,  la- 
quelle joincte  à  madicte  majeur,  s'ensuit  clèrement 
que  mondit  seigneur  de  Bourgongne  ne  veult  et  ne 
doit  en  riens  estre  blasmé ,  ne  reprins,  dudit  cas  ad- 
venu en  la  personne  dudit  criminel  duc  d'Orléans.  Et 
que  le  Roy  nostre  sire  ne  doit  pas  tant  seulement 
estre  content ,  mais  doit  avoir  mondit  seigneur  de 
Bourgongne  et  son  fait  pour  agréable  et  le  auctorizer 
en  tant  que  mestier  seroit.  Et  avec  ce  le  doit  guerdon- 
ner  et  rémunérer  en  trois  choses.  C'estassavoir,  en 
amour,  en  honneur  et  en  richesses ,  à  l'exemple  des 
rémunéracions  qui  furent  faictes  à  monseigneur  Saint 
Michel  l'Ange  et  au  vaillant  homme  Phinées.  Des- 
quelles rémunéracions  j'ay  fait  mencion  en  madicte 
majeur  en  la  probacion  de  ma  tierce  vérité.  Et  Fen- 
tens  ainsi  en  mon  gros  et  rude  entendement ,  que  le 
Roy  nostresire  lui  doit,  plus  que  devant,  sa  loyaulté 
et  bonne  renommée  faire  prononcer  par  tout  le 
royaume ,  et  dehors  le  royaume  publier  par  lectres 
patentes,  par  manière  d'épistre  ou  autrement.  Icellui 
Dieu  vueille  que  ainsi  soit  fait  qui  est  benedictus  in 
secula  seculorum.  Amen, 

Après  laquelle  proposicion  finée,  icellui  maistre 
Jehan  Petit  requist  audit  duc  de  Bourgongne  qu'il  le 
voulsist  advoer.  Lequel  duc  lui  accorda,  et  l'advoa  en 
la  présence  du  Daulphin  qui  là  représentoit  la  per- 
sonne du  Roy ,  et  du  roy  de  Cécile  avecques  tous  les 
autres  cy-dessus  nommez.  Et  après  dist  icellui  propo- 
sant que  icellui  duc  de  Bourgongne  retenoit  et  réser- 
voit  encores  aucunes  autres  choses  plus  grandes  à  dire 
au  Roy  quant  lieu  et  temps  seroit.  Et  tantost  après  se 
retraïrent  tous  les  princes,  chascun  en  son  hostel.  Et 


[1407]  D'KNGUERRAN  DE  MONSïRELEï.  r^Z 

le  duc  de  Bourgongne,  aconipaigné  de  plusieurs  lioin- 
mes  d'arnies  et  gens  de  traict ,  s*en  retourna  en  son 
hostel  d'Artois.  Si  fut  adonques  fait  grant  murmure 
dedens  la  ville  de  Paris ,  tant  des  princes  et  nobles 
hommes  ,  comme  du  clergié  et  de  la  communaulté  , 
et  y  eut  plusieurs  et  diverses  opinions.  Car  ceulx  qui 
tenoient  le  parti  du  duc  d'Orléans  disoient  icelles  ac- 
cusacions  estre  faulses  et  décevables ,  et  ceulx  tenans 
le  parti  du  duc  de  Jjourgongne  maintenoient  le  con- 
traire \ 

Après  ces  choses  *,  la  royne  de  France ,  pleine  de 
grande  admiracion  et  crainte ,  le  duc  d'Acquitaine , 
son  filz ,  et  ses  autres  enfans  se  partirent  de  Paris , 
acompaignée  de  Loys ,  duc  de  Bavière ,  frère  d'elle  , 
et  s'en  alérent  faire  leur  résidence  ou  chastel  de  Me- 
leun.  Et  tost  après  le  roy  Charles,  qui  grant  espace 
de  temps  avoit  esté  malade,  retourna  en  santé.  Devers 
lequel,  icellui  duc'  se  tira  et  trouva  les  manières  qu'il 
fut  racordé  et  reconsilié  à  lui ,  et  impétra ,  et  aussi  les 
obtint ,  lectres  scellées  du  seel  du  Roy  et  signées  de 
sa  main ,  par  lesquelles  lui  estoit  pardonné  le  cas  na- 

i .  Voici  la  réflexion  par  laquelle  termine  le  Religieux  de  Saint- 
Denis.  M  Sur  ce ,  l'assemblée  se  sépara.  Je  me  souviens  que  plu- 
sieurs personnages  recommandables  et  d'un  éminent  savoir,  qui  y 
avaient  assisté,  trouvèrent  ce  plaidoyer  répréhensible  en  beaucoup 
de  points.  Je  serais  disposé  à  partager  leur  avis  ;  mais  je  laisse 
aux  vénérables  docteurs  en  théologie  le  soin  de  décider  s'il  faut 
regarder  comme  erronées  ou  ridicules  crronca  vel  ridiculosa  les 
raisons  alléguées  par  l'orateur.  »  {Chr.  de  Ch.  FI,  t.  III,  p.  765, 
traduction  de  M.  Bellaguet.) 

2.  Trois  jours  après,  suivant  le  Religieux  de  Saint- Denis.  Triduo 
nondum  exaclo  {Ibid.,  p.  766), 

3.  Le  duc  de  Bourgogne. 


244  CIIRO.MQUE  [1407] 

guères  advenu  en  la  personne  du  duc  d'Orléans.  Dont 
moult  de  grans  seigneurs  et  aussi  autres  sages  furent 
moult  esmerveillez. 

CHAPITRE  XL. 

Comment  le  Roy  envoia  ses  ambaxadeurs  devers  le  pape  Bénédic , 
lequel  envoya  audit  Roy  lectres  d'excommunication. 

En  ce  temps  vint  à  Paris ,  devers  le  Roy  et  devers 
les  seigneurs  qui  estoient  avecques  lui ,  certains  mes- 
sagers. Lesquelz  rapportèrent  que  le  pape  Bénédic  et 
son  adversaire  ne  se  vouloient  point  déporter,  ne  dé- 
laisser la  papalité  comme  ilz  avoient  promis,  et  encon- 
venancé  de  venir  en  la  cité  de  Saxongne*  et  autres 
lieux  ,  mais  prolongèrent  la  besongne  de  Tuniverselle 
Église  par  dilacions  de  nulle  value ,  très  frauduleuse- 
ment. Pour  lesquelles  nouvelles  le  Roy  escripvit  et  fîst 
savoir  au  pape  par  Jehan  de  Chastelmorant  et  Jehan 
de  Cousoy*,  chevaliers,  ses  ambaxadeurs,  que  ou  cas 
que  union  ne  seroit  trouvée  en  l'Église  universelle  de- 
dens  le  jour  de  l'Ascension  lors  prouchain  venant,  lui, 
le  clergié ,  les  nobles  et  le  peuple  de  son  royaume  et 
du  Daulphiné  ne  feroienl  plus  obéissance  à  lui ,  ne  à 
son  adversaire,  et  que  plus  ne  feroit,  ne  par  ses  sub- 
getz  ne  souffreroit  à  lui  estre  faicte  aucune  obéissance. 
De  laquelle  ambaxade ,  ne  du  contenu  es  lectres  en- 
volées de  par  îe  Roy,  icellui  pape ,  nommé  Bénédic  , 
ne  fut  point  bien  content ,  jà  soit  ce  qu'il  n'en  mon- 

i .  Savone ,  dans  les  États  de  Gènes. 

2.  Jean  de  Cousoy^  et  plus  bas  Jehan  de  Course.  Dupuy  l'ap- 
pelle Jean  de  Coursay. 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  24M 

strast  pas  granl  semblant  à  iceulx  ambaxadeurs.  Ains 
leur  fist  assez  courtoise  récepcion  et  leur  fist  response 
absolue  que  dedens  brief  temps ,  par  ses  messagers ,  il 
envoieroit  response  au  Roy  sur  le  contenu  des  lectres 
(|u'il  avoit  apportées.  Après  laquelle  response  prindrent 
congé  et  s'en  retournèrent  devers  le  Roy  et  son  Con- 
seil, et  racomptèrent  la  response  qu'ilz  avoient  eue 
du  pape  Bénédic.  Et  en  assez  brief  temps  vint  en  la 
ville  de  Paris  ung  messager  du  pape  dessusdit ,  lequel 
à  un  certain  jour  vint  en  l'ostel  de  Saint-Pol  où  le  Roy 
estoit*.  Lequel  estant  en  son  oratoire,  sur  le  commen- 
cement de  la  messe  entra  icellui  messager  dedens,  et 
lui  présenta  unes  lectres  apostoliques  et  puis  tantost 
se  départit.  Et  après  ladicte  messe  le  Roy  fist  ouvrir 
lesdictes  lectres  et  les  lire  tout  au  long.  Après  la  lec- 
ture desquelles,  qui  contenoient  excommunicacion 
contre  le  Roy  et  tous  ses  subgetz,  on  fist  quérir  par 
toute  la  cité  de  Paris  cellui  qui  les  avoit  apportées , 
mais  point  ne  trouvé ,  car  il  s'en  estoit  parti  et  aie  le 
plus  cou  vertement  qu'il  avoit  peu.  Et  adonc  le  Roy  et 
ceulx  de  son  conseil  voians  la  forme  et  manière  de 
ladicte  excommunicacion  ,  tant  par  l'ennort  et  insti- 
gacion  de  l'Université  de  Paris,  comme  de  la  plus 
grande  partie  de  ceulx  de  son  conseil  et  avecques  tout 
ce ,  les  princes  là  estans  furent  moult  esmeuz  contre 
ledit  pape.  Et  pour  tant  ledit  Roy  et  ses  princes  se 
séparèrent  et  relrayrent  de  Taffeclion  et  obéissance 
dudit  pape. 

1.  En  mai  14C8. 


246  .  CnRONIQTTE  [1407] 

S'ensuit  la  teneur  desdiclfs  lettres  apostoliques  recenes  par  le  Roy. 

Bënëdic,  évesqiie,  le  serf  des  serfz  de  Dieu,  à  très 
cher  filz  en  Jhésucrist ,  Charles ,  roy  de  France  ,  salut 
et  hénëdiction  apostolique.  Pleust  à  Dieu ,  très  cher 
filz,  que  tu  eusses  pleine  congnoissance  de  l'amour  et 
affeccion  que  nous  avons  à  ta  noble  et  puissant  per- 
sonne et  que  tu  entendisses  la  purté  de  nostre  cou- 
rage, en  vérité  tu  congnoistroies  que  nous  avons  grant 
léesse  de  ta  bonne  prospérité  et  prouffit ,  comme  doit 
avoir  le  père  à  son  enfant,  et  grant  tristesse  et  dou- 
leur de  ses  tribulacions  et  dommages.  Se  de  ce  eusses 
congnoissance ,  tu  ne  vouldroies  point  oyr  les  malpar- 
lans  nous  détraians,  et  faulsement  noz  procez  et  afaires 
reprouchans,  afin  que  par  lesdiz  mesdisans  tu  ne 
feusses  point  corrompu ,  mais  nous  aymeroie  comme 
le  filz  doit  aymer  son  père ,  et  cesseroient  en  ton 
royaume  les  tourbillons  de  tes  persécucions  faictes 
contre  nostre  mère  saincte  Église.  Tu  scez  bien ,  glo- 
rieux prince ,  et  par  publique  renommée  est  venu  à  ta 
congnoissance ,  que  en  grande  solitude  et  instance 
nous  avons  souffert  moult  grans  labours  afin  que  par 
nous  la  paix  de  l'Église  peust  estre  trouvée  et  procu- 
rée ,  et  en  grande  diligence  avons  fait  vers  ceulx  qui 
ont  nourry  par  plusieurs  ans  le  scisme  et  division 
moult  périlleuse  en  ocupant  le  siège  apostolique  fole- 
ment  par  entreprinses  de  fait ,  et  mesmement  vers 
1. angle  Corrarion,  qui  s'appelle  Grégoire,  lequel  pour 
le  présent ,  en  cesle  partie ,  est  adversaire  de  l'Église, 
et  que  riens  n'a  voulu  mener  à  son  effect  de  ce  qu'il 
avoit  promis  à  laisser  la  papalité  et  convenir  et  assem- 


[1407]  D'ENGLERRAN  DE  MOISSTRELET.  247 

bler  en  la  ville  de  Saxongne  *  et  autres  lieux  de  son 
obéissance,  mais  a  prolongué  et  démené  la  besongne 
de  Dieu  par  dilacion  de  nulle  valeur.  Et  jà  soit  ce 
chose  qu'il  soit  tout  notoire  tant  qu'il  ne  peut  estre 
celé  qu'il  n'a  point  tenu ,  ne  tient  à  nous  que  briesve 
union  ne  soit  en  saincte  Église  de  Dieu  et  tout  séisme 
débouté  et  mis  à  néant,  toutesfoiz  ilz  ont  aucuns 
comme  nous  avons  oy  dire  qui  pardevers  soy  en  mau- 
vais malice ,  sans  cause ,  murmurent  de  nous ,  eulx 
efTorçans  par  lédenges  mauidites  déchirer,  diminuer 
ou  amendrir  la  purté  de  nostre  renommée.  Aucuns 
sont  mectans  leur  estude  de  troubler  la  dévocion  de 
toy  et  des  autres  princes  de  ton  sang,  en  blasmant  noz 
faiz  injustement,  et  affermant,  ce  qui  n*est  point 
vérité ,  c'estassavoir  que  nous  ne  mectons  point  dili- 
gence que  vraie  union  soit  en  saincte  Eglise.  Vraie- 
ment  à  telles  personnes  doit  pour  nous  vérité  respondre 
et  destruire  les  fictions  des  faulsetez  d'iceulx.  Et  si 
croions  qu'il  a  esté  faict  par  l'exortacion  d'icellui  que 
nous  n'avons  point  eu  les  drois  de  nostre  chambre  jà 
par  l'espace  de  deux  ans.  Car  tel  édict  a  esté  fait  en 
ta  court  par  lequel  nostre  droit  nous  est  soustrait ,  et 
à  nous  n'est  point  obéy  en  ton  royaume.  Et  toutesfoiz 
nous  espérions  à  avoir  consolacion  et  soûlas  de  toy, 
duquel  les  prédécesseurs  ont  grandement  labouré  ou 
temps  passé  pour  destruire  scisme  et  horreur  en  saincte 
Église  et  avoir  paix  et  union. 

De  rechef,  ceulx  de  ton  royaume  font  rébellion 
contre  l'Église  Rommaine  en  appellant  de  nous  contre 
les  constitucions  canoniques,  et  leur  est  souffert  contre 

1 .  Savone. 


24S  CHROJNIQUF.  [1407] 

vérité  <le  semer  diverses  erreurs  contre  la  purté  de  la 
foy.  Mais  eiicores,  avec  ce  que  dessus  est  dit,  grande- 
ment nous  desplaist  à  racompter,  en  ceste  ville ,  en 
nostre  présence ,  nostre  cher  filz ,  Jehan  de  Chastel- 
morant  et  Jehan  de  Course  *,  nobles  hommes,  tes  am- 
baxadeurs ,  sont  venus  de  par  toy,  qui  nous  ont  pré- 
senté unes  lectres  scellées  de  ton  seel,  par  lesquelles  tu 
nous  fais  savoir  que  se  dedens  la  feste  de  l'Ascencion 
prouchain  venant ,  union  n'est  trouvée  en  ung  vray 
et  seul  pape  et  que  ung  pasteur  de  l'Éghse  universelle 
n'est  esleu  et  eu,  toy,  le  clergié  et  autres  gens  de  ton 
royaume  et  aussi  de  la  duchié  de  Guienne  ,  ferez  neu- 
tralitez,  et  ne  feras,  presteras,  ne  demonstreras,  ne 
souffreras  par  aucuns  de  tes  subgetz,  de  adonc  ne  en 
après ,  à  nous  ou  à  aucuns  qui  tiennent  nostre  estât , 
estre  faicte  ou  démonstrée  aucune  obédience.  Pour 
lesquelles  choses,  très  cher  filz,  tu  dois  grandement 
considérer  se  nous  avons  cause  d'avoir  grant  douleur 
au  cuer.  Ce  ne  sont  mie  signes  d'amour  de  cher  filz 
démonstrées  à  son  père,  et  des  choses  dessusdictes 
ensuivent  moult  d'inconvéniens.  Car  ceulx  qui  a  toy 
et  aux  autres  princes  de  ton  sang  baillent  telles  paroles 
envenimées,  toy  et  les  autres  pourroient  faire  cheoir 
en  perdicion  avec  eulx.  En  cela,  renommée  de  ta  noble 
maison  est  grandement  blecée  et  par  grant  péchié  ;  en 
ce  est  faicte  détraction  à  la  divine  puissance  en  vou- 
lant mectre  terme  et  fin  à  la  miséricorde  de  Dieu;  là 
est  droitement  en  péchié,  et  persévérance  du  saige  est 
procurée.  Car  nostre  adversaire  et  ses  adhérens  pour 
les  choses  dessusdictes  eslevez  en  orgueil,  ne  pourront 

4.  Voy.  la  note  de  la  p.  244. 


[1407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELRT.  240 

estre  ploiez  ne  induis  à  concorde,  mais  seront  plus 
obstinez  aians  espoir  que  prouchainement  à  nostre 
partie  et  à  nous  sera  faicte  substraction  d'obédience. 
Et  par  ainsi ,  ceulx  qui  estoient  tous  mates  et  desconfis 
par  noz  expressions,  seront  renforcez  et  corroborez. 
Vraiment,  très  cher  filz,  nous  à  qui  Dieu  a  baillé  la 
garde  de  son  peuple,  ne  pouvons  plus  souffrir  par  rai- 
son telles  choses  qui  redondent  en  Toffense  de  la  di- 
vine majesté  et  péril  des  âmes  et  turbacion  de  ladicte 
union  et  Véleccion  de  la  révérence  de  toy  et  de  ta 
mesgnée.  Mais  grandement  deulant  de  ta  dampnacion 
par  telles  suggestions  et  mauvais  ennort ,  te  prions  et 
exortons  en  Nostre  Seigneur,  nostre  vray  Saulveur, 
que  ne  veuilles  oyr  iceulx  mauvais  qui  par  aventure 
quèrent  à  trouver  leur  prouffit  ou  dommage  de  nous 
et  de  rÉglise,  et  à  la  pertubacion  de  toy  et  des  tiens. 
Et  quant  est  de  nostre  propos ,  tu  en  as  assez  con- 
gnoissance  pleinement,  pour  ce  qu'à  toy  nous  en  avons 
escript.  Vueilles  estudier  et  considérer  en  repos  d'es- 
perit,  à  ton  sage  conseil,  les  causes  ordonnées  et  la 
pure  entencion  de  nous  en  procédant.  Vueilles  en 
ouUre,  révoquer,  rappeller  et  adnuller  les  griesves  em- 
prinses  et  dommages  fais  à  nous  et  à  l'Église  en  ton 
royaume  et  en  tes  terres,  et  ramener  et  faire  ramener 
par  vray  jugement  à  Testât  deu  et  premier.  En  après 
te  mandons  que  ne  vueilles  nullement  procéder  à  ce 
que  tu  nous  a  escript ,  car  il  n'affiert  pas  à  l'onneur 
de  ta  excellente  personne.  Et  se  ainsi  est  que  tu  vueilles 
obéir  aux  mandemens  et  exortacions  de  ton  père , 
avecques  la  loenge  humaine  tu  auras  moult  grant 
mérite  pardurablement  devers  Dieu,  en  inclinant  à  toy 
la  faveur  du  siège  apostolique,  et  le  nostre.  Très  amé 


250  CHRONIQUE  [1407] 

fîlz ,  garde  que  aucun  ne  te  déçoive  par  vaine  erreur. 
Si  voulons  que  tu  saches ,  et  par  ces  présentes  te  fai- 
sons savoir  que  oultre  les  peines  et  sentences  pronon- 
cées en  droit,  nous  avons  fait  naguères  autres  consti- 
tucions  que  nous  t'envoions  soubz  nostre  bulle  avec 
ces  présentes ,  par  lesquelles,  toy  et  autres  tellement 
délinquens  et  désobeissans ,  que  Dieu  ne  vueille ,  se- 
ront punis.  Et  ce  nou^  avons  fait  povu-  toy  et  les  autres 
princes  préserver  et  retraire  de  si  griesve  offense  de 
lèse-majesté  tant  que  en  nous  est,  pour  l'amour  pater- 
nel que  avons  à  toy  et  aux  autres  princes,  et  afin  que 
au  destroit  jour  du  jugement  nous  ne  soions  point 
coulpables,  en  dissimulant,  des  âmes  qui  pour  ce  pour- 
roient  périr.  Donné  au  port  de  Venise  *  ou  diocèse  de 
Gennes,  le  xxinf  jour  du  moys  de  mars  le  xiiif  an  de 
nostre  papalité*. 

S'ensuit  la  teneur  de  la  bulle  d'excommunication. 

Bénédic  ,  évesque  ,  serf  des  serfz  de  Dieu ,  à  perpé- 
tuelle mémoire.  Par  ce  que  les  malices  des  hommes 
croissent,  nous  voions  le  monde  aler  de  mal  en  pis,  et 
les  pensées  des  hommes  tellement  acoustumées  que 
tousjours  adjoustent  mal  sur  mal.  Et  afin  que  les  bons 
meslez  avec  les  mauvais  ne  soient  corrompus  par  ma- 
lice ou  erreur,  et  la  hardiesse  des  mauvais  présump- 
tueux  soit  abstraicte  des  vices ,  au  moins  pour  crainte 
de  la  peine.  Il  est  venu  à  nostre  congnoissance  par 
publique  et  notoire  renommée  que  aucuns,  pleins  de 

1.  Vérard  ,  et  Tédit.  de  1572  mettent  :   au  port  de   Fcnerrr. 
C'est  Porlo-Venere. 

2.  iU  mars  140S. 


[U07]  D'KNGUKRRAN  DE  MONSTRELET.  254 

perdicion  ,  tant  d'Église  comme  séculiers  ,  voulans 
monter  plus  hault  qu'ilz  ne  doivent ,  font  à  trébucher 
périlleusement,  et  sont  abusez  et  déceuz  par  les  fallaces 
de  cellni  qui  se  transfigure  en  forme  d'ange  de  lumière 
afin  qu'il  déçoive  les  autres,  ont  préparé  ung  grant 
esclande  aux  simples  et  fresles  et  grant  matière  de  tra- 
vail à  ceulx  qui  sont  plus  fermes  et  plus  estables,  eulx 
esforçans  à  leur  povoir  de  destruire  et  diviser  l'Eglise 
catholique  par  scisme  ,  et  empcscher  la  saincte  union 
d'icelle.  Car,  jà  soit  ce  chose  que  nous  feusmes  prins 
pour  estre  évesque  souverain  et  apostolique,  et  aussi 
deux  ans  paravant  que  nous  estions  en  meur  estât 
eussions  mis  grande  diligence  de  destruire  ce  scisme 
horrible  qui  jà  a  duré  en  l'Eglise  de  Dieu  par  l'espace 
de  XXX  ans  ou  à  peu  près ,  dont  c'est  grant  douleur, 
et  encore  dure  à  présent  par  le  péchié  des  hommes, 
et  que  nous  eussions  offert  à  Lange  Corrarion  ,  qui 
s'est  bouté  de  fait  ou  siège  apostolique ,  et  se  fait ,  à 
ceulx  à  lui  obéissans ,  appeller  Grégoire ,  la  voie  de 
renonciacion  par  nous  estre  à  faire  purement  et  fran- 
chement, comme  il  est  contenu  es  lectres  apostoliques 
données  à  Marseille  le  second  jour  de  février  l'an  des- 
susdit de  nostredicte  papalité ,  plus  pleinement  con- 
tenu, et  de  rechef  avions  promis  à  convenir  en  certains 
lieux  avecq  Lange  Corrarion,  et  comparer  en  nostre 
personne  pour  démener  deuement  à  exécucion  les 
choses  dessusdictes  et  leurs  circonstances,  comme  il 
appert  par  les  instrumens  sur  ce  fais ,  toutesfoiz  les 
dessusdiz  filz  d'iniquité  s'esforcent  de  tout  leur  povoir 
et  par  manières  non  licites,  par  fraudes  et  couleurs 
feintes,  de  empescher  nous  et  noz  frères  les  cardinaulx 
en  ceste  salutaire   exécucion;  desprisans  les  liens  de 


J 


2o2  CHRONIQUE  [1407] 

saincte  Eglise  et  eulx  feignans  de  avoir  grant  amour  et 
désir  à  l'union  de  saincte  Eglise  ;  en  eulx  soubztraiant 
folement  de  l'obéissance  de  nous  et  de  nostre  Eglise , 
et  à  la  défense  de  leur  erreur,  appellans  de  nous.  Tou- 
tesfoiz  il  n'appartient  point  à  ce  faire  de  droit.  Et  jà 
soit  ce  que  paciemment  nous  ayons  souffert  aucune- 
ment les  choses  dessusdictes  par  dissimulacion,  en  ré- 
voquant iceulx  et  promovant  à  pénitence  et  eulx  re- 
tournant au  sein  de  leur  bonne  mère  et  débonnaire 
saincte  Eglise,  néantmoins  ils  persévèrent  en  plus 
grande  présumpcion  et  hardiesse.  Pour  ce,  après 
meure  délibéracion  eue  sur  les  choses  dessusdictes , 
par  ceste  constitucion  perpétuellement  durable  nous 
prononçons  sentence  d'excommunicacion  contre  tous 
ceulx  qui  empescheront  sciemment  l'union  de  l'Eglise 
dessusdict  en  nostre  personne  ou  les  personnes  de  noz 
vénérables  frères  les  cardinaulx  de  la  saincte  Eglise 
de  Romme  en  l'exécucion  des  choses  dessusdictes  par 
nous  offertes  et  accordées  avec  Langle  Corrarion  et 
ses  messagers ,  ou  qui  appelleront  de  nous  ou  de  noz 
successeurs  les  évesques  rommains  entrans  droicturie- 
ment  en  la  papalité,  ou  qui  bailleront  faveur  ausdictes 
appellacions,  substractions  ou  perlurbacione,  par  eulx 
ou  par  autruy,  par  quelque  O'  casion  ou  couleur  que 
ce  soit,  et  tous  ceulx  qui  obstinéement  affermeront 
iceux  non  estre  liez  ou  excommeniez  par  nostre  sen- 
tence ,  de  quelque  degré ,  estât  ou  condicion  qu'ilz 
soient,  en  dignité  de  cardinal,  de  patriarche,  d'arce- 
vesque  ou  évesque  ,  de  auctorité  ou  de  majesté  royale 
ou  impériale ,  ou  de  quelque  autre  auctorité ,  tant 
d'église  comme  séculiers.  De  laquelle  sentence  nul  ne 
peut  estre  absolz ,  fors  par  le  pape ,  excepté  tant  seu- 


[i407]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTIIELET.  2^:\ 

lement  en  l'article  de  la  mort.  Et  s'il  advenoit  d'aven- 
ture que  aucun  feust  ainsy  absolz  oudit  article ,  nous 
voulons  et  déclairons  que  tantost  qu'il  sera  gary,  se 
viengne  présenter  au  siège  apostolique  pour  recevoir 
absolucion,  en  faisant  satisfaction  comme  il  appartien-* 
dra  de  justice.  Et  se,  de  rechef  et  de  fait,  il  renchée 
en  celle  mesmes  sentence  d'excômmeniement,  laquelle 
sentence  ainsi  gectée  par  nous ,  s'il  l'a  soustenue  de 
courage  dur  et  obstine  par  l'espace  de  vingt  jours, 
s'il  est  lay,  de  quelque  estât,  degré  ou  condicion, 
soient  lesdiz  princes  ou  autre  séculière  personne  quelle 
qu'elle  soit,  nous  submectons  à  l'interdict  de  l'Eglise, 
avec  ses  terres,  villes,  citez,  cbasteaulx  et  tous  autres 
lieux  qu'il  tient  et  tiendra.  Se  ce  ont  este  universitez , 
semblablement  elles  seront  subjectes  à  l'interdict  de 
saincte  Eglise.  Et  pour  ce  que  à  bon  droit  par  ingra- 
titude les  bénéfices  sont  révoquez ,  tous  ceulx  et  ung 
chascun  d'iceulx  ,  tant  d'église  comme  séculiers ,  et 
ceulx  qui  es  choses  dessusdictes  leur  donnent  faveur, 
conseil  et  aide  que  dit  est ,  et  auront  soustenues  les- 
dictes  sentences  par  l'espace  de  vingt  jours  prouchains 
ensuivans,  seront  privez  de  toutes  indulgences ,  pri- 
vilèges, grâces,  libertez ,  franchises  royales  à  eulx 
données  et  accordées  par  le  siège  apostolique,  con- 
joinctement  ou  diviséement,  soubz  quelque  forme  ou 
expression  de  paroles ,  lesdiz  clercs  seront  privez  de 
tous  leurs  bénéfices  d'église,  dignités,  personnages  et 
offices,  à  tout  cure  et  sans  cure.  Et  aussi  jà  soi*  ce 
qu'ilz  soient  de  la  dignité  d'évesque ,  d'arcevesque  , 
patriarche ,  cardinal  ou  autre  dignité  quelconques , 
dès  maintenant  par  Pauctorité  apostolique  et  de  pleine 
puissance  et  de  fait  et  de  certaine  science  nous  les 


234  CHROiMQUE  [1407] 

descernoii»  estie  privez  ;  et  les  vassaulx  et  hommes 
obligez  et  tenus  à  eulx  par  serement  de  loyaulté  ou 
par  quelconque  autre  obligacion ,  nous  les  déclairons 
estre  quictes  et  absoubz  ;  et  les  fiefz,  drois,  honneurs, 
offices  et  autres  biens  meubles  et  immeubles  d'iceulx 
tenus  de  l'Eglise,  retourneront  aux  gouverneurs  d'icelles 
pour  en  disposer  à  leur  voulenté.  Ne  nulle  audience 
de  cause  ne  sera  donnée  à  telz  pécheurs  et  transgres- 
seurs  de  leurs  sentences  et  procès  fais  par  ceulx  qui 
seront  tabellions,  seront  de  nulle  valeur.  Et  après, 
tous  ceulx  qui  auront  fait  compaignie  et  aliance  du- 
rant ladicte  contumace  et  rébellion,  ou  qui  leur  auroit 
aidé  ou  donné  conseil ,  faveur  ou  aide  publiquement 
ou  secrètement,  se  ce  sont  singulières  personnes, 
citez  ,  chasteaulx  ou  heux ,  ils  seront  punis,  interditz  , 
excommeniez  ainsi  comme  lesdiz  pécheurs  et  trans- 
gresseurs,  et  par  la  manière  que  dessus  est  déclairé.  Et 
avec  ce  voulons  et  est  nostre  intencion,  que  les  peines 
ordonnées  de  droit  par  noz  prédécesseurs  contre  tel/ 
pécheurs  soient  et  demeurent  en  leur  valeur  et  effect , 
non  obstant  quelconques  constitucions,  ordonnances, 
libertez,  grâces,  franchises  et  indulgences  apostohques 
octroiées  et  données  de  nous  ou  de  noz  prédécesseurs 
évesquesrommains,  par  quelconques  forme  et  manière 
qu'elles  soient  données ,  de  certaine  science  et  par  ces 
présentes ,  nous  les  révoquons  en  tant  qu'elles  pour- 
roient  aucunement  estre  contraires  ou  bailler  empes- 
chement  aux  choses  dessusdictes.  A  nul  homme  don- 
ques  ne  soit  licite  d'enfraindre  ou  aler  à  l'encontre 
par  foie  et  présumptueuse  hardiesse  de  ces  présentes , 
contenans  nostre  déclaracion,  supposicion,  juraciou  , 
confiscacion ,    adnullacion  ,   nunciacion  ,   question  à 


[1407]  D'KNGUERRAN  OE  MONSTRELET.  255 

voulenlé.  Se  aucun  est  si  hardi  dealer  à  rencontre ,  il 
sache  lui  encourir  et  encheoir  en  l'indignacion  de  Dieu 
tout-puissant ,  de  saint  Pierre  et  de  saint  Pol ,  ses  be- 
nois  apostres.  Donné  à  Marseille,  à  Saint-Victor,  la 
xxui®  kaleude  de  mars^  et  de  nostre  papalité  l'an  xm''. 


DE  L'AN  MCCCCVni. 

[Du  13  avril  i408   au    7    avril   1409.] 


CHAPITRE  XLI. 

Comment  l'Université  de  Paris  fist  proposer  devant  le  Roy  contre  le 
pape  de  La  Lune.  Et  du  parlement  du  roy  Loys  de  Secile.  Et  du 
voiage  du  Borgne  de  La  Heuze. 

Au  commencement  de  cest  an^  FUniversité  de  Paris 
fist  proposer  par  maistre  Jehan  Courteheuse  %  natif  de 
Normendie  ,  contre  le  pape  Bënédic  en  la  manière  cy- 
après  déclairée,  où  estoient  présens  les  roys  de  France 
et  de  Cécile ,  les  ducs  de  Berry  et  de  Bourgongne ,  de 

1 .  Il  n'y  a  pas  de  23*  jour  des  calendes  de  mars.  La  13*  année 
du  pontificat  de  Benoît  XIII  commençait  au  28  septembre  1407  et 
finissait  au  28  septembre  1408.  Il  faut  sans  doute  lire  ici  la  date 
du  23  mars  1408. 

2.  Il  ne  faudrait  pas  prendre  ces  mots  à  la  lettre.  Car  l'année 
1408  commença  le  1 5  avril,  et  ce  ne  fut  que  le  21  mai  qu'eut  lieu 
la  fameuse  séance  dont  il  va  être  question.' 

3.  Le  Religieux  '^.2  Saint-Denis  l'appelle  Joannes  Brcvis  Coxe , 
Jean  Courtecuisse. 


256  CHRONIQUE  [4408] 

Bar  et  de  Brabant ,  et  les  contes  de  Mortaigne ,  de 
Nevers,  de  Saint-Pol,  de  Tancarville  ,  le  Recteur  de 
l'Université ,  les  suppos  et  députez  par  icelli  et  plu- 
sieurs autres  grans  seigneurs,  avec  grant  multitude  de 
clergié ,  le  peuple  de  Paris,  le  conte  de  Wilbicli^  Ân- 
glois,  les  ambaxadeurs  d'Escoce  et  de  Gales  qui  estoient 
adonc  oudit  lieu  de  Paris.  Et  fu  ceste  proposicion 
faicte  en  la  grant  sale  du  palais  ^  Si  print ,  icellui 
maistre  Jehan ,  son  theume  en  la  vni^  psaume  du 
psaultier  :  Convertetur  dolor  ejus  in  caput  ejus ,  et  in 
verticem  ipsius  iniquitas  ejus  descendet.  C'est  à  dire  sa 
douleur  sera  convertie  en  son  chef,  et  son  iniquité 
descendra  sur  le  sommet  de  sa  teste.  Et  fist  six  con- 
clusions. La  première  fut  que  Pierre  de  La  Lune  '  estoit 
scismatique  obstinéement ,  voire  hérétique,  troubleur 
de  la  paix  et  union  de  l'Eglise.  La  seconde,  que  Pierre 
ne  doit  point  estre  nommé  Bénédic  pape ,  cardinal ,  ne 
par  aucun  nom  de  dignité ,  ne  à  lui  comme  pasteur 
de  l'Eglise  on  ne  doit  point  obéir  sur  la  peine  ordon- 
née contre  ceulx  qui  baillent  faveur  aux  scismatiques. 
La  tierce  conclusion  ,  que  les  faiz ,  les  dits ,  les  colla- 
cions,  provisions  ,  sentences  et  procès  dudit  temps  de 
ladicte  lectre  faicte  en  manière  de  bulle,  ne  quelz- 

1 .  L'histoire  de  ce  temps  mentionne  bien  à  la  vérité  un  sei- 
gneur anglais  du  nom  de  Willughby,  mais  il  n'était  pas  comte.  Au 
reste,  le  ras.  Suppl.  fr.  93  met  :  le  conte  de  IFarhvic  et  le  ms. 
8345,  Warwich. 

2.  Le  Religieux  de  Saint-Denis  met  ad  curiam  minorem  regalis 
Palacii.  On  peut  concilier  ces  deux  versions  en  disant  que  le  Re- 
ligieux de  Saint-Denis  entendait  par  cette  ciiria  minor,  une  salle 
moindre ,  moins  importante,  par  rapport  au  Parlement,  que  celle 
où  il  tenait  ses  séances  propres. 

3.  Benoît  Xm. 


[1408]  D'ENGUEKRAN  DE  MONSTRELET.  2îJ7 

conques  peines  corporelles  ou  espirituellez ,  clères  ou 
obscures ,  qui  contenues  y  sont ,  sont  de  nulle  valeur. 
La  quatriesme  conclusion ,  que  ladite  lectre  d'elle 
mesmes  est  mauvaise ,  séditieuse ,  pleine  de  fraude  , 
troublant  la  paix  et  offensant  la  majesté  royale.  La 
cinquiesme  conclusion  est ,  que  audit  Pierre  de  La 
Lune ,  ne  à  ses  lectres  ou  mandemens ,  nul  ne  doit 
obéir  sur  peine  de  bailler  faveur  aux  scismatiques.  La 
sixiesme  conclusion ,  qui  est  à  procéder  contre  ledit 
Pierre  et  ceulx  à  lui  favorables  et  recevans  ses  lectres. 
Après  lesquelles  six  conclusions  déclairées  furent 
faicles  requestes  au  roy  de  France  par  le  dessusdit 
proposant  et  par  l'Université.  La  première  requeste, 
que  bonne  informacion  feust  faicte  diligemment  et 
soient  prins  tous  les  sustenteurs  et  récepteurs  pour  les 
punir  et  corriger  selon  le  cas ,  desquel z  moult  en  y  a 
en  ce  royaume ,  dénommez  par  V  Université  en  temps 
et  en  lieu.  La  seconde  requeste ,  que  le  Roy  dore  en 
avant ,  ne  nul  de  son  royaume  de  quelque  estât  qu'il 
soit ,  ne  reçoive  lectre  dudit  pape  Pierre  de  La  Lune. 
La  tierce,  qu'il  soit  commandé  de  par  le  Roy  à  ladicte 
Université ,  sa  fille  ,  que  par  icelle  la  vérité  soit  pres- 
chée  par  tout  le  royaume.  La  quarte  requeste ,  que 
l'évesque  de  Flory  *  qui  a  esté  envoie  devers  ledit 
Pierre  en  ambaxade  soit  révoqué  ,  et  soient  prins  et 
retenus  maistre  Pierre  de  Courcelles,  Çansien  Leleu*, 
le  doien  de  Saint  Germain  d'Auxerre ,  et  iceulx  punis 
selon  leurs  démérites.  En  oultre  que  la  lectre  faicte  en 
manière  de  bulle  soit  descbirée  comme  injurieuse  et 

i .  Le  nos.  Suppl.  fr.  03  met  mieux  sur  la  voie.  Il  porte  :  Vêvesque 
de  Saint-Flory.  C'est  Saint-Flour. 

2.  Xanctius  Lupi ,  dans  Dupuy.  C'est  Sanche  Lopez. 
I  M 


258  CHRONIQUE  [1408] 

ofYensive  à  la  majesté  royale.  Avec  proteslacions  de 
procéder  à  plus  grans  choses  touchant  la  foy,  et  de 
expliquer  et  démonstrer  les  choses  dessusdictes  deue- 
ment  [à]  ceulx  auxquelz  il  appartendra ,  en  temps  et 
lieu. 

Et  adonc ,  devant  tous  ceulx  qui  là  estoient,  ladicte 
lectre  fut  deschirée  et  rompue  par  le  recteur  de  l'Uni- 
versité. Le  doien  de  Saint-Germain  l'Auxerrois  fut  là 
prins  et  mis  en  cliartre.  Et  lantost  après  fut  prins  l'abbé 
de  Saint-Denis  en  France ,  et  maistre  Jehan  de  Sains, 
jadis  secrétaire  du  Roy  *,  et  plusieurs  hommes  de  nom , 
et  tenus  prisonniers  au  Louvre.  Ouquel  temps  aussi, 
par  la  diligence  des  gens  du  Roy,  le  messager  qui 
avoit  apporté  les  bulles  devant  dictes  fut  tellement 
poursuy  qu'il  fut  prins  vers  Lion  sur  le  Rosne  et  amené 
prisonnier  à  Paris.  Avec  les  dessusdiz  ,  fut  prins  San- 
sion  Leleu,  qui  avoit  esté  prins  en  l'église  de  Cler- 
vaux.  Si  estoient  lors  ,  le  Roy  et  tous  les  princes  avec 
le  clergié,  moult  ennuieux  et  courrouciez  contre  ledit 
pape.  Et  certain  brief  espace  de  temps  après  qu'il  fut 
venu  à  sa  congnoissance  comment  il  avoit  esmeu  le 
roy  de  France,  ses  princes  et  l'Université  de  Paris 
contre  lui ,  fut  de  ce  en  moult  grant  doubte  et  cre- 
meur.  Et  pour  ce,  se  parti  du  port  de  Venise*  seule- 
ment avec  quatre  cardinaux ,  par  mer,  et  de  là  s'en 
ala  en  Aragon ,  et  puis  après,  à  Perpignan. 

Ouquel  temps  aussi  le  roy  Loys  print  congié  au  roy 
de  France  en  partant  de  Paris  pour  aler  en  Prouvence 
contre  aucuns  favorables  au  roy  Lancelot  son  adver- 
saire. 

i.  On  a  nombre  de  lettres  de  lui,  signées  /.  de  Sanctis. 
2.  Lis.  Porlo-Venere ,  comme  plus  liaut. 


[U08J  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  250 

Si  estoit  lors  la  ro\ne  de  France  à  Meleun.  Auquel 
lieu  ala  le  Roy  et  se  y  tint  par  aucun  peu  de  jours , 
puis  retourna  à  Paris,  où  estoient  encores  les  ambaxa- 
deurs  du  roy  d'Escoce.  Lesqnelz  après  qu'ils  eurent 
reçeu  grant  somme  de  pécune  pour  faire  guerre  aux 
Anglois,  prindrent  à  lui  congié  et  s'en  retournèrent 
en  leur  pays.  Et  d'autre  part  le  Roy  octroya  à  ceulx 
de  Gales,  ung  an  durant,  à  ses  despens ,  trois  cens 
hommes  d'armes  et  deux  cens  arbalestriers,  desquelz 
fut  conducteur  le  Borgne  de  La  Heuse ,  chevalier  de 
grant  renom,  natif  de  Kormendie.  Et  lui  fist  ledit  Roy 
délivrer  navire  et  argent  pour  faire  icellui  voyage  en 
la  princeté  de  Gales. 

CHAPITRE   XLII. 

Comment  le  duc  de  Bourgongne  se  parti  de  Paris  pour  le  fait  du  Lièg'-. 
Du  roy  d'Espaigne ,  et  du  roy  de  Hongrie  qui  escripvy  à  l'Université 
de  Paris. 

hem^  le  cinquiesme  jour  du  moys  de  juillet  oudit 
an ,  le  duc  de  Bourgongne ,  avecques  lui  ses  deux 
frères ,  se  party  de  Paris ,  en  grant  indignacion  de 
plusieurs  princes  et  gouverneurs  du  royaume ,  et  s'en 
ala  à  Arras  faire  la  feste  de  l'èvesque  de  la  cité  de 
ladicte  ville ,  nommé  Martin  Poirée ,  de  l'ordre  des 
Prescheurs,  lequel  estoit  son  confesseur*,  et  de  là  s'en 
ala  à  Gand  veoir  la  duchesse  sa  femme.  Si  fist  grans 
préparatoires  pour  aler  secourre  Jehan  de  Bavière , 
son  beau-frère  ,  évesque  de  Liège ,  lequel  pour  lors , 

4.  Le  duc  lui  avait  prêté  mille  éciis  pour  avoir  ses  bulles. 
Voy.  Labarre ,  Mem.  pour  servir  à  l'hist.  de  France  et  de  Bour- 
^■>gfie,  IV  part.,  p.  92. 


260  CHRONIQLE  [i  408] 

par  les  Liégois  estoit  boute  hors  de  son  pays  et  l'a- 
boient assegé  dedens  la  ^ille  de  Traict*,  où  il  s'estoit  là 
retraict  à  refuge  avec  plusieurs  gentilshommes  tenans 
son  parti.  Et  y  estoit  le  seigneur  de  Pierrelles  le  chef 
et  conducteur  des  Liégois ,   et  son  filz  qu'ilz  avoient 
esleu  à  leur  ëvesque  ou  lieu  dudit  Jehan  de  Bavière. 
Et  d'autre  part  le  duc  Guillaume  ,  conte  de  Haynau , 
auquel  icellui  Jehan  de  Bavière  estoit  frère ,  le  conte 
de  Conversen ,  le  seigneur  d'Anghien,  avecques  lui 
plusieurs  grans  seigneurs  de  ses  pays ,  fist  assembler 
très  grant  nombre  de  gens  d'armes,  lesquels ,  avec  les 
seigneurs  de  Croy  et  de  Heilli ,  que  lui  envoia  le  duc 
de  Bourgongne,  bien  acompaignez  de  grant  foison  de 
gens  de  guerre ,  se  tira  vers  le  pays  de  Liège  pour  y 
faire  guerre  à  la  cause  dessusdicte.  Et  premièrement 
ardirent  une  maison  et  censé  d'une  église  de  l'ordre 
de  Cisteaulx  ,  et  puis  chevauchèrent  devers  Fosses  et 
Florines  ^  et  sur  tout  le  pays  de  la  rivière  de  Sambre , 
ouquel  ilz  firent  moult  grans  dommages  par  feu  et  par 
espée.  Et  de  fait  prindrent  aucunes  petites  fortresses 
d'assault ,  dedens  lesquelles  furent  mis  à  mort  cruel- 
lement ceulx  qui  léans  estoient.  Et  n'estoit  lors  en 
icellui  pays  espargné  quelque  créature  de  quelque  estât 
qu'il  feust ,  que  tout  ne  feust  mis  à  l'espée.  Si  furent 
en  ce  voyage  Pierre  du  Luxembourg,  conte  de  Conver- 
sent ,   Englebert   d'Enghien   et  plusieurs   autres.    Et 
après  ce  que  icellui  duc  eut  moult  fort  dégasté  le  pays, 
doubtant  que  lesdiz  Liégois  ne  venissent  pour  le  corn- 
batre ,  lesquelz  estoient  moult   puissans  et  en  trop 

i.  Maëstricht. 

2.  Fosse  et  Florennes,  deux  villes  de  la  partie   du  pays  de 
Liège  enclavée  dans  le  Hainaut  et  le  comté  de  Namur. 


[1408]  D'F.NGUERRAN  DE  MONSTRELET.  261 

grant  nombre  ,  s'en  retourna  hors  d'icellui ,  embra- 
sant et  boutant  les  feux  par  tout,  à  tous  ses  gens,  qui 
estoient  grandement  remplis  de  leurs  biens  qu'ilz 
avoient  trouvez,  et  revint  en  son  pays  de  Haynau 
pour  de  rechef  assembler  plus  grant  puissance  avec 
celle  du  duc  de  Bourgongne  en  intencion  de  retour- 
ner oudit  pays  de  Liège  et  combatre  les  dessusdiz 
Liégois. 

Ouquel  temps  avoit  forte  guerre  entre  les  Espaignolz 
et  les  Sarrasins  de  Grenade.  Car  le  roy  d'Espaigne, 
grandement  acompaigné  de  ses  Espaignolz  et  de  mes- 
sire  Robinet  de  Braquemont ,  chevalier,  natif  de  Nor- 
mendie ,  si  entra  en  vingt  quatre  galées ,  lesquelles 
estoient  bien  furnyes  de  gens  de  guerre ,  et  ala  com- 
batre sur  la  mer  lesdiz  Sarrasins  qui  avoient  vingt 
deux  galées  bien  armées,  qui  du  tout  furent  destruites 
et  ceulx  de  dedens  mis  à  mort^ 

Esquelz  jours  le  roy  de  Hongrie  escripvi  lectres  à 
l'Université  de  Paris ,  desquelles  la  teneur  s'ensuit  : 
«  A  vénérables ,  sages  et  prudens  hommes,  le  recteur 
et  Université  de  Testude  de  Paris,  noz  devoz  et  amez.  » 
La  narracion  si  estoit  :  «  Nobles  hommes  et  très  re- 
nommez en  science  par  tout  le  monde.  Nous  avons 
reçeu  agréablement  vostre  épistre ,  pleine  de  subtilité 
de  sentence  et  aornée  [d']  éloquence  de  paroles,  repu- 
tans  vostre  cure  et  estude  estre  piteuse  et  dévote  et 

1.  Il  n'est  pas  facile  de  deviner  de  quelle  expédition  contre  les 
Maures  veut  parler  ici  notre  chroniqueur.  Le  roy  d'Espaigne, 
c'est-à-dire  le  roi  de  Castille  était  alors  un  enfant  de  trois  ans 
(Jean  II);  à  la  vérité  son  oncle  Ferdinand  de  Castille,  qui  était 
régent ,  combattit  fréquemment  les  Maures ,  et  même  finit  par 
prendre  sur  eux  la  ville  d'Antequerra  en  Andalousie,  Fan  1410. 


262  CimOlNIQUE  [140S] 

très  agréable  au  Saint- Esperit  et  très  proufïitable  à  tous 
chrestiens  icelle  opinion  par  toutes  pars  et  par  toute 
raison.  Car  telle  abhominacion  pour  le  présent  est 
eslevée  et  révélée  en  l'Eglise  de  Dieu ,  que  nous  con- 
sidérons que  tous  chrestiens  de  cuer,  de  pensée  et  de 
œuvre  devroient  à  Dieu  faire  plaisir  afin  que  par  sa 
grâce  y  voulsist  pourveoir  de  remède  convenable, 
c'estassavoir  scisme  et  division ,  qui  jà  a  duré  par 
l'espace  de  trente  ans  ,  feust  adnicliilé  et  destruit  par 
vraie  union.  Car,  se  briefment  a  ce  n'est  remédié  ,  il 
est  à  doubter  que  par  ceste  double  division  ne  s'en- 
suivent trois  divisions.  Et  pour  ceste  cause  et  aucunes 
autres,  nous  avons  envoyé  nostre  orateur  à  très  chres- 
tien  prince  nostresire  le  roy  de  France  afin  que  nostre 
légacion  à  estre  envolée  devers  lui  et  son  conseil  ne 
feust  point  empeschée,  tant  par  les  mescréans,  comme 
par  autres.  Par  laquelle  à  lui  requérons  féablement 
qu'il  nous  envoie  aucun  de  sa  noble ,  haulte  et  puis- 
sante lignée  pour  nous  aider  et  conseiller  de  noz  afaires 
comme  nous  avons  espérance  qu'il  le  fera,  sachans, 
que  se  ce  il  nous  octroyé,  nous  serons  tousjours  prestz 
à  le  servir  et  lui  faire  plaisir,  comme  autrefoiz  avons 
esté.  Donné  à  Romme ,  le  xi^  jour  de  juing  ,  et  de 
nostre  règne  le  x\n®  an  \  » 

1 .  Il  s'agit  ici  de  Sigismond ,  roi  de  Hongrie  en  4  392 ,  à  la 
mort  de  sa  femme,  Marie,  surnommée  le  Roi-Marie.  Il  l'avait 
épousée  en  1386,  ce  qui  justifie  la  date  de  vingt-deuxième  année 
de  règne  que  donne  ici  la  pièce.  Sigismond  fut  élevé  à  l'empire 
en  441 1 . 


[1408]  D'KNGUKUKAN  DK  MONSTHF.LKl.  263 


CHAPITRE  XLIII. 

Comment  les  prélas  et  gens  d'église  de  toutes  les  parties  de  France 
furent  mandez  à  Paris.  Et  de  la  venue  de  la  Royne  et  de  la  duchesse 
d'Orléans. 

En  ces  mesmes  jours  furent  mandez  en  la  plus 
grande  partie  du  royaume  de  France  et  du  Daulphiné, 
les  prélas  et  gens  d'église  ou  leurs  procureurs,  à  venir 
à  Paris  devers  le  Roy  et  son  conseil  pour  avoir  advis 
et  délibéracion,  principalement  sur  l'union  de  l'Eglise, 
et  aussi  sur  autres  besongnes  touchans  le  bien  et  hon- 
neur de  la  personne  du  Roy  et  de  son  royaume.  Les- 
quelz  y  vindrent  en  très  grant  nombre,  et  se  assemblè- 
rent la  nuit  saint  Laurens  en  la  grant  salle  du  palais , 
environ  huit  heures  du  matin*,  où  estoit  le  président, 
ou  lieu  du  Roy  qui  estoit  malade ,  et  le  chancelier  de 
France  ;  et  y  célébra  la  messe  solemnellement,  l'arce- 
vesque  de  Toulouse.  Après  laquelle ,  ung  maistre  en 
théologie  ,  très  révérend  ,  de  l'ordre  des  Frères  Pres- 
cheurs ,  proposa  notablement  en  la  présence  du  duc 
d'Orléans  et  du  duc  de  Berry  et  de  plusieurs  autres 
grans  seigneurs  avec  le  Recteur  de  l'Université  et  grant 
multitude  de  clergié.  Si  print  son  theume  en  disant  : 
Que  pacis  sunt  sectemur^  et  que  edificacionis  sunt 
iiwicem  custodiamus.  Ad  Ro.  iiii*'.  C'est  à  dire,  mon- 
seigneur Saint-Pol  dist  aux  Rommains  ou  troisième 
chapitre  de  son  épistre  :  Nous  devons  ensuivir  les 
choses  de  paix,  et  garder  ensemble  les  choses  qui 

4 .  C'est  le  47«  concile  de  Paris ,  tenu  du  i  1  août  au  5  novembre 

uns. 


264  CHRONIQUE  [1408] 

peveiit  bailler  édificacion.  Lesquelles  proposant,  dist 
moult  de  choses  de  la  paix,  concorde  et  union,  devoir 
estre  mise  en  l'Eglise.  Et  le  démena  par  manière  de 
procès  longuement  et  éloquentement,  en  disant  com- 
ment Pierre  de  La  Lune,  du  premier  jusques  au  derre- 
nier  s'estoit  très  mauvaisement  porté  à  procurer  la 
paix  et  union  de  l'Eglise ,  demonstrant  icellui  estre 
scismatique  et  hérétique  obstiné  en  mal ,  et  moult 
parla  de  ladicte  obstinacion  eh  déclarant  icelle  par  six 
manières.  Pour  laquelle  chose  le  roy  de  France  avoit 
autrefoiz  fait  neutralité  contre  lui,  en  lui  soubztraiant 
de  son  obéissance. 

Après  ce,  icellui  proposant  nota,  par  poix,  les  choses 
contenues  en  ladicte  lectre  faicte  en  manière  de  bulle, 
en  demonstrant  comment  elle  estoit  pleine  de  fraude 
et  de  décepcion,  offensive  de  la  majesté  royale,  et  que 
pour  ce,  tous  ceulx,  là  estans,  avoient  esté  mandez  de 
par  le  Rfcy  afin  que  les  choses  dessusdictes  leur  feus- 
sent  notifiées  et  que  sur  ce  ilz  baillassent  conseil,  aide 
et  faveur  au  Roy,  pour  avoir  paix  et  union  en  ladicte 
Eglise ,  comme  ils  estoient  tenus.  Et  pendant  que  ces 
choses  furent  dictes  et  faictes ,  maistre  Sansieu  Leleu  * 
et  le  messager  de  Pierre  de  La  Lune  qui  avoit  apporté 
au  Roy  la  lectre  dessusdicte ,  tous  deux  Arragonnois , 
mitrez  et  vestus  de  habillemens  où  estoient  figurées 
les  armes  de  icellui  Pierre  de  La  Lune  renversées ,  fu- 
rent amenez  moult  honteusement  et  deshonnestement 
sur  ung  tumbereau,  du  Louvre  en  la  court  du  palais. 
Et  prestement ,  près  de  la  pierre  de  marbre ,  au  bout 
des  grans  degrez ,  fut  élevé  ung  eschafault  sur  lequel 

i  .  Autrement  dit  Sanche  Lopez.  <Voy.  plus  haut ,  p.  237.) 


[U08]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  26S 

furent  tous  deux  mis  et  monstrez  moult  longuement 
à  tous  ceulx  qui  les  vouloient  veoir.  Et  avoit  escript 
esdictes  mitres  :  «  Ceulx  cy  sont  desloiaulx  à  l'Eglise 
et  au  Roy.  »  Et  après  ce ,  furent  amenez  au  Louvre 
sur  ledit  tumbereau  comme  dessus  '.  Et  lendemain 
s'assembla  ledit  conseil  au  palais  où  estoit  présent ,  ou 
lieu  du  Roy,  le  chancelier  de  France.  Ouquellieu, 
maistre  Ulfin  Talevende',  natif  de  Normendie,  docteur 
en  saincte  théologie ,  très  renommé ,  proposa  de  par 
l'Université  de  Paris  et  print  son  theume  de  la  cen- 
tiesme  pseaulme  :  Fiat  pax  in  virtute  tua^  en  adréçant 
ses  paroles  à  la  personne  du  Roy  et  aux  autres  sei- 
gneurs de  son  sang  là  estans  présens ,  de  par  ladicte 
Université  ,  en  les  exortant  qu'ilz  voulsissent  entendre 
par  toutes  manières  qu'il  seroit  possible,  de  faire  cesser 
ce  périlleux  scisme  et  à  leur  povoir  procurer  la  paix 
et  union  de  saincte  Eglise  universelle,  remonstrant  de 
rechef  la  mauvaislié  dudit  Pierre  de  La  Lune  par  très 
clères  raisons,  disant  qu'il  estoit  scismatique  et  héré- 
tique obstinéement ,  qui  ne  devoit  point  estre  nommé 
pape  Benoist ,  ne  cardinal ,  ne  par  aucun  nom  de  di- 
gnité, et  que  nul  ne  devoit  obéir  à  lui,  sur  peine  deue 
aux  favorables  à  hérésie.  Et  racompta  moult  de  foiz 
aucuns  cas  des  papes  de  Romme  convenables  à  son 
propos,  et  la  conclusion  du  derrenier  concile,  laquelle 
fut,  que  se  ledit  Pierre  de  La  Lune  et  son  adversaire 
ne  faisoient  paix  et  union  en  l'Eglise  dedens  l'Ascen- 
sion ,  comme  ilz  avoient  promis ,  tout  le  royaume  de 

1.  Cette  scène  se  passa  le  20  août  (1408).  Chr,  de  Ch.  FI, 
t.  IV,  p.  58. 

2.  Le  Religieux  de  Saint-Denis  qui  ne  le  nomme  pas  par  son 
nom ,  dit  qu'il  était  de  l'ordre  des  Trinitaires  ou  Mathurins. 


5266  CHROiMQUE  [1408] 

France  généralement  et  ceulx  du  Daulphiné,  se  soubz- 
trairoient  de  leur  obédience.  Car  ainsi  Tavoient  con- 
clud  lesdiz  prélas  qui  au  concile  avoient  esté ,  comme 
il  apparoit  par  lectres  scellées  de  leurs  sceaux  que 
ceulx  de  ladicte  Université  avoient  pardevers  eulx.  Et 
pour  ce,  que  ladicte  obédience  est  soubztraicte  de  par 
le  Roy  jusques  à  ce  que  ung  vray,  seul  et  ferme  et 
pasteur  de  l'Eglise  universelle  soit  esleu  et  déclairé. 
Et  si  fut  pareillement  déclairé  par  ledit  proposant  com- 
ment on  se  devoit  avoir  en  dispensacions  pour  les 
consciences,  et  es  collacions  des  bénéfices  et  autres 
choses ,  tant  oudit  royaume  comme  ou  Daulphiné , 
devant  ladicte  neutralité.  Et  aussi  quelles  choses  on 
devoit  conclurre  sur  les  besongnes  dessusdictes  [que 
nul],  de  quelque  estât  qu'il  feust,  ne  feist  obédience  aux 
deux  papes  dessusdiz  après  le  jour  qui  estoit  déclaire , 
et  sur  peine  d'encourre  en  l'indignacion  du  Roy.  Et 
après  fut  requis  par  icellui,  que  les  lectres  dont  devant 
est  faicte  mencion  feussent  deschirées  publiquement, 
et  pareillement  une  autres  qui  autrefoiz  avoit  esté 
apportées  à  Thoulouse.  Si  en  fust  ainsi  fait.  Et  avec 
ce ,  fut  commandé  à  tous  les  prélas  et  autres  gens 
d'église ,  que  cliascun  endroit  soy ,  es  mectes  de  ses 
bénéfices  ,  fist  publier  hault  et  cler  et  par  plusieurs 
jours  ladicte  neutralité  universelle.  Et  avec  ce,  leur 
furent  baillez  par  escript,  de  par  ladicte  Université, 
tous  les  poins  et  articles  touchans  ceste  matière ,  et 
comment  ilz  se  avoient  à  gouverner.  Après  lesquelles 
besongnes  traictées  et  remonstrances  faictes  comme 
dit  est,  chascun  se  départi*.  Et  lendemain ,  les  deux 

1.  Le  î)  novembre,  comme  il  a  été  dit  plus  haut.  Le  Relii^ieuv 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  !267 

Arragonnois  dessus  nommez  furent  ramenez  et  de 
rechef  eschafaudez  et  menez  parmi  Paris  ,  comme  au- 
trefoiz  avoient  esté. 

En  ces  jours  la  Royne  de  France,  qui  avoit  séjourné 
à  Meleun  par  certains  jours,  vint  à  Paris  *  et  amena 
son  filz  le  Daulplîin,  lequel  estoit  monté  sur  ung  blanc 
cheval  que  conduisoient  quatre  hommes  de  pié,  et 
aloit  après  le  charriot  de  ladicte  Royne ,  et  derrière 
ledit  Dauphin  suivoient  les  ducs  de  Bretaigne  et  de 
Bourbon,  les  contes  de  Mortaigne,  de  Clermont  et  de 
Vendosme  et  très-grant  nombre  de  grans  seigneurs, 
tant  de  gens  d'église,  comme  de  séculiers,  chevaliers 
et  escuiers.  A  laquelle  venue  fut  faicte  grande  léesse 
des  Parisiens,  et  fut  crié  Noël  en  plusieurs  lieux.  Et 
ainsi  s'en  alèrent  loger,  icelle  Royne,  leDaulphin,  son 
filz,  et  Loys  de  Bavière,  son  frère,  ou  chastel  du 
Louvre. 

Et  lendemain*  vint  audit  lieu  de  Paris  la  duchesse 
d'Orléans,  douagère,  et  sa  belle  fille  Ysabel,  ainsnée  fille 
du  roy  de  France,  acompaignée  de  plusieurs  gens  nota- 
bles, chevaliers  et  autres,  tous  vestus  de  deuil.  A  ren- 
contre desquelles  yssirent  tous  les  princes  dessusdiz, 
lesquels  les  conduirent  et  amenèrent  devers  la  Royne 
et  le  duc  d'Acquitaine  pour  leur  faire  requeste  qu'ilz 
peussent  avoir  justice  et  raison  de  la  piteuse  mort  du 
duc  d'Orléans  defunct,  et  aussi  faire  respondre  et  pro- 
poser à  rencontre  de  ce  que  le  duc  Jehan  de  Bour- 
de Saint-Denis  donne  tout  au  long  les  décisions  de  ce  concile. 
Voy.  Chr.deCh.  VI,  t.  IV,  p.  30. 

1 .  Le  Religieux  de  Saint-Denis  dit  :  le  dernier  dimanche  de  ce 
mois  (août),  par  conséquent  le  26  août. 

2.  Le  27  août  1408. 


268  CHRONIQUE  [1408] 

gongne  avoit  fait  proclamer  et  divulguer  contre  ledit 
duc ,  publiquement  naguères ,  comme  dessus  est  dé- 
clairé  ,  son  seigneur  et  mary.  Laquelle  requeste 
fînablement  elle  obtint. 


CHAPITRE   XLIV. 

Comment  la  duchesse  d'Orléans  et  son  filz  firent  proposer  à  l'encontre 
du  duc  Jehan  de  Bourgongne  pour  la  mort  du  duc  d'Orléans  def- 
funct. 

'  Huit  jours  après  ou  environ ,  le  duc  d'Orléans 
acompaignë  de  trois  cens  bommes  d'armes,  vint  à 
Paris.  A  l'encontre  duquel  vinrent  le  duc  de  Berry  et 
les  autres  grans  seigneurs  de  son  lignage.  Lequel  duc 
d'Orléans ,  entrant  par  la  porte  Saint  Antboine ,  ala 
jusques  au  Louvre  devers  la  Roy  ne  et  son  fils  le  duc 
d'Acquitaine,  son  cousin  germain,  ausquelz  il  recom- 
manda sa  besongne  et  sa  personne,  moult  bonnorable- 
ment  comme  il  appartenoit.  Et  puis  prestement,  lui 
partant  de  là,  s'en  ala  veoir  la  ducbesse  sa  mère,  et  sa 
femme.  Et  après  les  clioses  dessusdictes ,  ledit  duc 
d'Orléans,  lesdictes  ducbesses  sa  mère  et  sa  femme, 
point  ne  cessoient  de  faire  requ estes  au  Roy  et  à  son 
conseil ,  afin  qu'il  leur  feist  justice  du  duc  Jehan  de 
Bourgongne  et  de  ses  complices.  Lesquelles  requestes, 
par  ledit  Roy  leur  furent  accordées  de  faire,  et  eurent 
audience  de  faire  proposer  tout  ce  qui  leur  plairoit  à 
l'encontre  dudit  duc  de  Bourgongne*.  Et  adonc  le  duc 
d'Acquitaine,  représentant  la  personne  du  Roy,  avec 

1 .  D'après  le  Religieux  de  Saint-Denis  ,  l'audience  fut  fixée  au 
H  septembre. 


[i408]  D'ENGUERRAN  DR  MONSTRELET.  269 

sa  mère,  par  le  commandement  du  Roy,  estant  en  habit 
royal,  en  la  grant  sale  du  chastel  du  Louvre,  présens 
les  ducs  de  Berry,  de  Bretaigne  et  de  Bourbon^  les 
contes  d'Alençon,  de  Clermont,  d'Eu,  de  Mortaigne  et 
de  Vendosme,  et  plusieurs  autres  seigneurs  de  conseil , 
et  aussi  plusieurs  chevaliers,  le  Recteur  de  l'Université 
de  Paris  et  très-grant  multitude  d^ autres  gens,  ladicte 
duchesse  douagère,  acompaignée  de  son  filz  le  duc 
d'Orléans,  de  maistre  Pierre  Lorfèvre  son  chancelier, 
de  maistre  Guillaume  Cousinot,  advocat  en  parlement, 
et  de  plusieurs  autres  ses  gens  et  familiers,  fist  lors 
par  l'abbé  de  Saint-Fiacre,  de  l'ordre  de  Saint-Benoist, 
lire  devant  tous  ceulx  qui  là  estoient  les  choses  con- 
tenues en  ung  livre  escript  en  François,  à  lui  baillé  en 
sa  main,  confermé  par  le  dict  des  prophètes  et  des 
sains  du  viel  et  nouvel  testament,  des  philozophes  et 
ystoires,  publiquement,  entendiblement  en  hault,  mot 
après  autre.  Duquel  livre  la  teneur  s'ensuit  : 

«  roy,  très  chrestien  prince,  très  noble  et  souverain 
seigneur  et  chef  de  justice  *,  à  toy  sont  mes  paroles 
adrécées,  car  à  toy  compètemonstrer  justice  à  tous  les 
subgetz  du  royaume  de  France,  auxquelz,  non  mie 
tant  seulement  les  pays  et  régions  voisines,  mais  aussi 
les  estranges  nacions  ou  gens,  prennent  exemple  et 
tiennent  la  droite  sentence  de  ta  justice.  A  laquelle 
partie  de  toy  et  de  ton  renommé  conseil,  comme  à  la 
fontaine  de  raison  et  de  vérité,  je  veuil  adrécer  mes 
paroles  en  la  personne  de  ma  très  noble  dame,  ma- 
dame la  duchesse  d'Orléans  et  de  messeigneurs  ses 

4 .  ««  Roy  très  chrestien ,  prince  très  noble ,  souverain  seigneur 
et  quief  de  justice,  etc.  »  (Var.  du  nis.  Suppl.  fr,  93.) 


270  CHRONIQUE  [1408] 

eiifans,  qui,  déconfortez,  présentent  leur  plainte  en 
lamentacions  et  lermes,  voians  eulx,  après  Dieu,  nul 
secours  avoir,  fors  en  ta  puissance  et  compassion.  Et 
afin  que  mieulx  soient  conçeues  les  choses  que  j'ay  à 
dire,  et  vérité,  qui  ne  quiert  nulles  fallaces,  puist  plus 
clèrement  apparoir ,  ce  présent  propos  soit  divisé  en 
trois  parties  et  en  trois  membres  principaulx)  Ou  pre- 
mier, selon  mon  pouvoir,  je  déclaireray  que  le  Roy, 
qui  est  souverain ,  est  tenu  de  faire  justice  à  tous  ses 
subgetz,  à  la  conservacion  de  paix  soubs  sa  très  noble 
et  puissant  seigneurie.  Ou  second  membre,  comment 
partie  adverse,  c'estassavoir  Jelian,  duc  de  Bourgon- 
gne  et  ceulz  à  lui  favorables  et  donnans  aide  et  conseil 
en  ce  cas,  injustement  et  honteusement  ont  occis  ou 
fait  occire  monseigneur  le  duc  d'Orléans,  duquel 
l'âme  soit  avecques  Dieu.  Ou  tiers  membre,  comment 
mondit  seigneur  par  telles  voies  de  fait  a  esté  molesté 
de  procès  rigoureux  et  de  dure  rébellion  de  ses  subjetz, 
et  souffert  plusieurs  autres  maulx  *. 

1.  Dans  le  ms.  Suppl.  fr.  93,  le  commencement  de  cette  pièce 
importante  contient  une  variante  considérable  que  nous  croyons 
nécessaire  de  donner  ici  :  «  Ou  tierch  menbre,  comment  mondit 
seigneur,  mauvaisement  et  injustement  a  esté  accusez  de  pluisieurs 
cas,  et  singulièrement  de  criesme  de  lèse  majesté,  ouquel  il  n'avoit 
nulle  coulpe  ,  et  comme  il  apperra  chy  après.  En  oultre  est  assa- 
voir que  mon  intencion  est  de  diviser  en  six  poins  chascune  des- 
dictes trois  parties.  Et  ainsi  conséquamment  tout  ce  présent  pour- 
pos  est  contenus  en  dix  huit  poins.  Tant  que  est  à  la  première 
partie,  il  me  samble  que  ly  Roys  est  obligiez  singulièrement  à 
faire  justice  de  ce  cas.  Et  espécialement  pour  six  raisons.  Des- 
quelles la  première  est  la  puissance  et  dignité  royale,  à  ce  nonmie 
tant  seulement  obligiés  par  volenté,  mais  aussi  par  obligacion 
d'office.  Car  les  roys  sont  appeliez  roys  pour  la  cause  de  faire  jus- 
tice et  non  pour  autre  chose.  Et  se  ainsi  estoit  que  les  roys  feus- 


[i408J  DT.NGUERIUIS  DE  MOISSTRELET.  271 

l'ant  qu'à  mon  propos  venir,  je  monslreray  comment 
partie  adverse,  pour  six  raisons,  a  péché  tellement  qu'il 
est  fort  et  à  peine  impossible  d'estre  réparé.  La  pre- 
mière raison  est  :  car  partie  adverse  n'avoit  nulle  auc- 
lorité  sur  le  défunct  par  quoy  il  feist  occire  si  grant  et 
si  noble  seigneur,  comme  il  sera  dit  après.  La  seconde 
raison  est  :  car  partie  adverse  nullement  ne  met  fourme 
de  justice  ou  procès  en  Texécucion  de  la  mort  de  feu 
mondit  seigneur  le  duc  d'Orléans.  Et  supposé  qu'il 
eust  eu  auctorité  sur  lui ,  ce  que  pas  n'estoit ,  néant- 
moins  il  estoit  licite  et  raisonnable  chose  que  la  partie 


sent  en  estât  d'innocence,  néantmainz  les  dominacions  et  seignou- 
ries  seroient  neccessaires,  tant  que  ou  premier  estât  de  justice.  La 
seconde  raison  est  fondée  en  l'amour  fraternelle.  Car,  comme  dist 
le  commun  proverbe ,  nature  ne  puet  mentir.  Le  Roy  doncques 
comme  seigneur  et  frère,  selon  justice  et  raison,  doit  maintenir  son 
droit.  La  tierche  raison  est  la  pitié  des  supplians.  Car  madame 
d'Orléans  ,  vesve  et  desconfortée ,  est  acompagniée  de  ses  jones 
enfans  et  de  pluiseurs  chevaliers  menans  grant  dueil  avec  elle 
pour  la  cruelle  mort  de  son  mary  et  seigneur.  La  quarte  raison 
est  l'ennormité  du  cas  ,  que  à  paines  pourroit  on  trouver  pareil. 
Car  à  tous  ceulx  qui  ont  oy  parler  dudit  escandale ,  voire  estran- 
gers  et  aultres,  ledit  cas  est  abhominable.  Et  s'il  advenoit  que  le 
Roy  ne  pourveist  pas  de  remède  ,  de  lui  il  conviendroit  dire  qu'il 
n'est  pas  seigneur  de  son  pays ,  et  qu'il  convient  luy  humilier  et 
adouchir  au  regard  de  la  puissance  de  ses  subgietz.  La  quinte 
raison  est,  que  se  sur  ce  n'est  faicte  exécucion  de  justice,  maulx 
sans  nombre  s'en  pourroient  ensievir  ;  est  assavoir,  les  conipaignies, 
deseullées  citez,  voyes  de  fait,  proches  rigoreux,  dure  rébellion 
des  subjectz,  avec  aultres  pluiseurs  maulx.  La  sixiesme  raison  est 
la  mauvaistié  de  partie  adverse,  laquelle  par  sa  force  et  puissance 
quiert  à  seustenir  son  péchiez,  en  vueillant  sans  cause  plaidier 
l'espée  traicte.  Et  en  ces  six  raisons  gistent  toute  la  forme  du 
procès.  Tant  qu'à  la  seconde  partie,  je  démonstreray  comment 
partie  adverse  pour  six  raisons  ,  etc....  j) 


272  CHRONIQUE  [1408] 

feust  oye  et  convaincue  et  condempnée  à  mort,  devant 
ce  qu'on  le  feist  mourir.  Car,  veu  qu'il  n'avoit  nulle 
puissance ,  ne  auctorité  sur  lui ,  de  tant  moins  devoit 
la  forme  de  son  procès  colourer  son  péchié.  La  tierce 
raison  est  fondée  es  aliances  qu'ilz  avoient  ensemble, 
non  mie  seulement  pour  cause  de  lignage ,  mais  avec- 
ques  ce  avoient  faictes  espéciales  aliances  pour  éviter 
les  inconvéniens  qui  se  povoient  ensuivir  pour  la  cause 
de  leur  division  ,  par  lesquelles  et  selon  lesquelles  ilz 
ne  povoient,  ne  dévoient  par  raison,  nuire,  ne  grever 
l'un  à  l'autre  sans  défiances  précédentes.  Et  pour  plus 
grandes  confirmacions,  plusieurs  foiz  avoient  juré  sur 
les  paroles  du  Canon  et  de  la  croix  Nostre  Seigneur, 
en  baillant  avec  ce  certaines  lectres  scellées  de  lem-s 
seaulx.  La  quarte  raison  est  fondée  en  ce  que  la  mort 
de  mondit  seigneur  d'Orléans  fut  si  soudaine,  que  nul 
vray  chrestien  ne  pourroit  soustenir  que  elle  ne  feust 
dampnable  ou  regard  du  malfaicteur  et  de  cellui  par 
qui  elle  a  esté  exécutée.  La  quinte  raison  est  fondée  en 
ce ,  que  évidemment  je  démonstreray,  que  partie  ad- 
verse a  fait  occire  mondit  seigneur  d'Orléans,  non  mie 
pour  bonne  fin,  ne  pour  le  bien  commun  ,  mais  pour 
ambicion  et  convoitise  et  désir  de  dominer,  et  afin 
qu'il  feist  les  siens  riches ,  et  par  la  grant  hayne  que 
long  temps  avoit  tenue  en  son  cuer.  La  sixiesme  rai- 
son est  en  ce  qu'il  ne  souffist  pas  à  partie  adverse  la 
mort  de  monseigneur  d'Orléans,  mais  avecques  ce 
s'est  efforcé  de  scandaliser  et  détruire  sa  renommée 
en  proposant  libelle  diffamatoire,  et  en  soustenant  les 
traistres  homicides.  Et  ce  touche  la  seconde  partie  de 
mon  procès. 

Tant  qu'à  la  tierce  partie ,  selon  six  poins  qu'elle 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  273 

contient,  je  mectray  six  faulses  accusacions  par  les- 
quelles partie  adverse  accuse  inondit  seigneur  d'Or- 
léans, et  de  rechef  je  mectray  responses  par  lesquelles 
apperra  Tinnocence  dudit  défunct.  Et  en  ce  appert 
que  mon  présent  propos  est  divisé  en  trois  parties.  La 
première  regarde  justice,  la  seconde  le  malice  de  par- 
tie adverse  et  la  tierce,  excuse  le  défunct.  Mais  devant 
ce  que  je  procède  plus  avant  en  ceste  matière ,  je  pro- 
teste que  mon  intencion  est  de  dire  tant  seulement 
vérité,  et  ce,  non  plus  qu'il  m'est  enjoinct  de  madame 
d'Orléans  et  de  messeigneurs  ses  enfans. 

Et  est  vérité  que  le  proposant  pour  partie  adverse, 
comme  mal  advisé ,  contre  vérité  appeloit  mondit 
seigneur  d'Orléans  ;  criminel,  jà  soit  ce  que  en  nulle 
manière  il  ne  ait  esté  approuvé,  ne  vérifié.  Ce  non 
obstant  je  ne  vueil  mie  ainsi  nommer  partie  adverse, 
jà  soit  ce  chose  qu'il  soit  tel.  Car  je  répute  icellui  cruel 
homicide  et  par  conséquent  criminel ,  non  mie  par 
souspeçon  tant  seulement ,  mais  par  la  confession  de 
sa  propre  bouche.  Et  pour  ce  que  sapience  vainct 
malice  selon  la  Saincte  Escripture,  il  me  souffîst  nom- 
mer partie  adverse,  la  partie  de  Bourgongne.  Car  il 
vault  mieulx  premièrement  démonstrer  les  vices  et 
après  appeller  le  duc  de  Bourgongne  criminel,  que 
faire  ainsi  qu'il  fist ,  c'estassavoir,  premièrement  ap- 
peller criminel ,  sans  aucune  approbacion  ou  vérifi- 
cacion. 

Maintenant  donques  je  me  prendray  au  procès  *  du 
propos  principal,  lequel  comme  dessus  est  dit,  je 
diviseray  en  trois  parties.  Et  tant  qu'à  la  première 

1.  «  Je  envayray  le  procès  »  {Suppl.  fr.  93). 

I  i8 


274  CHROINIQUE  [1408] 

partie  qui  traite  de  la  justice  du  Roy,  je  prens  la  pa- 
role du  prophète  qui  dit  :  Justicia  et  judiciuni  prepa- 
paracio  sedis  tue.  Ces  paroles  sont  escriptes  en  la 
Lxxviif  pseaulme ,  c'est  autant  à  dire  au  Roy,  que 
justice  et  jugement  soient  la  préparacion  de  son  siège. 

Tant  qu'à  la  seconde  partie  regardant  le  malice  de 
partie  adverse ,  je  prens  la  parole  du  proposant  pour 
son  parti,  c'estassavoir  Radix  omnium  malorum  cupi- 
ditas ,  quam  quidem  erraverunt  appe tentes  a  fide. 
Geste  auctorité  est  escripte  en  la  première  ëpistre,  mon- 
seigneur Saint-Pol  à  Tymothée,  ou  derrenier  chapitre. 
Et  est  à  dire  :  convoitise  est  la  racine  de  tous  maulx  , 
laquelle  aucuns  appétenS;,  se  séparèrent  de  la  foy. 

Tant  qu'à  la  tierce  partie  regardant  l'innocence  du 
dëfunct  mondit  seigneur  d'Orléans ,  je  prens  la  parole 
du  prophète  disant  en  la  vu®  pseaulme  :  Judica  me 
secundum  justiciam  tuam ,  et  secundum  innocenciam 
meam  super  me.  C'est  à  dire,  juge  moy  selon  ta  justice 
et  discerne  ma  cause  selon  mon  innocence  sur  moy. 

Après  ces  choses  proposées  je  viens  à  la  première 
partie  pour  laquelle  est  prinse  icelle  parole  du  pro- 
phète disant  :  Justicia  et  judicium preparacio  sedis  tue. 
Icelles  paroles  du  prophète  je  puis  adrécer  au  Roy 
nostre  sire  personnellement,  en  disant  :  que  justice  et 
jugement  soit  préparacion  de  son  siège  royal.  Car 
royaume  sans  justice  ne  doit  point  estre  appelle 
royaume  ,  mais  doit  estre  appelle  une  droicte  larron - 
nière ,  selon  le  dit  de  saint  Augustin ,  ou  x®  chapitre 
du  IX®  livre  de  la  Cité  de  Dieu  :  Régna,  inquit,  remota 
a  justicia  quid  sunt  nisi  magna  latrocinia.  Les  royau- 
mes ,  dist-il ,  loings  de  justice  quelle  chose  sont-ils 
fors  que  grans  larrecins.  Il  appert  donques  comment 


[4408]  D'EINGUKRRAN  DE  MONSTRELET.  275 

le  Roy  est  tenu  de  faire  justice  à  tous  ses  subgetz  et 
garder  à  un  chascun  son  droit ,  et  ce  pour  six  raisons 
touchées  au  commencement.  Tant  qu'à  la  première 
raison  qui  est  fondée  en  Testât  de  dignité  royale ,  est 
à  noter  que  dignité  royale  principalement  est  instituée 
à  faire  justice.  Le  Roy  vraiement  au  regard  de  ses  sub- 
getz  est  ainsi  comme  le  pasteur  au  regard  de  ses 
oailles,  comme  dit  Aristote  ou  vni*  chapitre  d'Ethi- 
ques ,  c'est  à  dire  des  Moralitez,  et  ou  v°  de  Politique, 
c'est  à  dire  des  Gouverneurs  des  citez ,  où  il  déclaire 
comment  le  Roy  est  tenu  de  conserver  justice.  Et  ou 
livre  Du  gouvernement  des  princes  :  Justicia  ,  inquitj 
regnantis  uherior  est  suhditis  quam  fertilitas  ipsius. 
C'est  à  dire  que  la  justice  du  régnant  est  plus  proufî- 
table  aux  subgetz  que  n'est  sa  fertilité  ou  richesse.  Et 
le  prophète  dit  :  Honor,  inquit  ^  regum  judicium  di- 
ligit,  L'onneur  du  Roy,  dit-il ,  ayme  jugement.  Geste 
justice  de  quoy  est  faicte  mencion,  ce  n'est  autre  chose 
que  garder  à  un  chascun  son  droit.  De  laquelle  parle 
Justinien  l'empereur,  ou  premier  livre  des  Constitu- 
cions ,  disant  :  Justicia  est  constans  voluntas  jus  suunt 
unicuique  tribuens^,  G'est  à  dire,  justice  est  ferme  et 
estable,  baillant  à  ung  chascun  son  droit.  Et  est  à  con- 
sidérer que  justice  ne  doit  point  estre  réglée  selon  le 
plaisir  de  la  voulenté,  mais  aincois  par  les  lois  escriptes. 
Considérez  donques   comment  il   vous  est   ordonné 
faire  justice ,  et  comment  a  ce  vous  estes  obligié.  A 
vous  donques ,  la  dame  d'Orléans  et  ses  enfans  adres- 
sent leurs  paroles ,  requérans  justice ,  laquelle  vous 


4 .  C'est  la  belle  définition  qui  ouvre  les  Institules  :  Justifia  est 
firma  et  constans  volant  as  jus  suum  cuique  tribuencU. 


276  CHROINIQTJE  [1408] 

devez  aymer  et  garder  comme  vostre  propre  domina- 
cion  et  royaume.  Considérez  les  exemples  et  les  fais 
des  anciens  qui  tant  aymèrent  justice,  comme  il  ap- 
pert par  cellui  qui  voiant  que  son  filz  avoit  desservi  à 
perdre  les  deux  yeulx ,  volt  que  son  filz  perdist  ung 
œil ,  et  lui  propre  en  perdist  ung ,  afin  que  les  lois  qui 
estoient  adonques  ne  feussent  point  violées ,  ne  cor- 
rompues. Ainsi  le  récite  Valère  en  son  Vr  livre.  Et 
Hélinand  raconte  vérité  du  roy  Cambises,  qui  com- 
manda escorclier  ung  faulx  juge  et  fist  mectre  la  pel 
sur  la  chaière  *  dudit  juge ,  et  puis  après  y  establi  et 
constitua  le  filz  dudit  faulx  juge  et  le  fist  asseoir  en  la 
chaière  de  son  père  comme  juge,  en  lui  disant  :  «  Quant 
tu  jugeras  aucune  chose  ,  ce  que  j'ay  fait  à  ton  père  te 
soit  un  exemple ,  et  sa  pel  tenant  à  ton  siège  te  soit 
en  mémoire.  »  O  roy  de  France!  il  te  souviengne  de  la 
parole  que  dist  David  quant  le  roy  Saul  le  persécutoit 
injustement:  Dominus,  inquit^  rétribue t  uni cuique se- 
cunduni  justiciam  suam.  C'est  à  dire  nostre  seigneur 
Dieu  rétribuera  à  ung  chascun  selon  sa  justice.  Ces 
paroles  sont  escriptes  ou  premier  livre  des  Pioys ,  ou 
xvi*'  chapitre.  Tu,  donques,  dois  faire  semblablement 
selon  ton  povoir  comme  vray  ensuiveur  de  Nostre 
Seigneur,  et  subvenir  et  aider  à  la  partie  qui  est  l)lécée 
et  injustement  persécutée. 

Item,  tu  dois  avoir  en  ta  mémoire  comment  Andro- 
niche  ,  cruel  persécuteur  et  homicide ,  fut  condempné 
à  mort  ou  lieu  où  il  avoit  occis  le  prestre  de  la  loy, 
comme  il  est  escript  ou  livre  des  Machabées.  O  roy  de 
France  !  prenez  exemple  au  roy  Daire ,  qui  bailla  à 

\,  Chaière ,  d'où  chaire,  et  plus  tard  chaise. 


[i408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  277 

dévorer  aux  lyons  ceulx  qui  mauvaisement  avoient 
accusé  Daniel  le  prophète.  Considère  la  justice  exécu- 
tée sur  les  deux  viellars  qui  par  leur  faulse  accusacion 
avoient  condempné  Susanne.  Ces  choses-cy  apparent 
et  sont  escriptes  ou  livre  de  Daniel  le  prophète ,  ou 
vi^  et  xiiif  chapitres.  Ces  exemples  te  doivent  esmou- 
voir,  comme  roy  et  souverain,  à  justice.  Car,  ainsi  que 
tes  subjects  doivent  à  toy  obéir,  en  telle  manière  es  tu 
tenu  de  leur  faire  justice.  Et,  ainsi  que  le  subjectpeut 
forfaire  en  désobéissant,  aucuns  pourroient  doubter 
et  proposer  que  le  subject  se  pourroit  exécuter*  avec 
tous  ses  biens,  pour  le  refus  de  justice  et  équité.  Sire  ! 
il  te  plaise  considérer  ceste  parole.  Car  pour  justice  tu 
ne  dois  rien  doubter,  comme  je  déclaireray  cy-après. 
Et  pour  conclusion  de  ceste  première  raison ,  dist  la 
parole  qui  est  escripte  ou  livre  de  Job ,  ou  iif  cha- 
pitre :  Cum  justlcia  indutiis  sum  et  vestivi  me  vesti- 
rnento  et  djademate  in  coronacione  mea.  C'est  à  dire, 
je  me  suis  vestu  de  justice  et  en  ay  le  vestement ,  et 
mis  le  dyadème  en  ma  coronacion. 

Conséquemment,  très  noble  prince,  je  dy  que  amour 
fraternelle  te  doit  très  grandement  ensuyr  et  incliner  à 
faire  justice.  Car,  comme  je  croy,  frères  ne  pourroient 
avoir  plus  grant  amour  ensemble  que  vous  aviez. 
Soies  donc  vray  amy  à  ton  frère  en  jugement  et  en 
justice.  Car  ce  sera  grant  reprouche  et  très  grant  honte 
à  toy  et  à  la  couronne  de  France  par  tout  le  monde , 

1 .  Ce  passage  est  à  remarquer.  Par  les  mots  le  suhject  l'orateur 
entend  évidemment  désigner  le  djic  de  Bourgogne ,  et  il  y  a  ici 
une  exhortation  bien  claire  au  Roi ,  de  confisquer  les  terres  du 
duc  de  Bourgogne.  «  Car  pour  justice  tu  ne  dois  rien  doubter  »  , 
lui  est-il  dit. 


278  CHROISIQUE  [1^08J 

se  justice  et  léparaciou  n'est  faicte  de  la  mort  de  ton 
frère ,  si  cruelle  et  infâme.  Maintenant  est  venu  le 
temps  que  tu  dois  démonstrer  amour  fraternelle.  Ne 
soies  pas  des  amis  de  quoy  parle  Le  Sage  ou  vin®  cha- 
pitre du  livre  de  Ecclésiastique ,  disant:  Est  amicus 
socius  mense  et  non  permanebit  in  die  neccessitatis . 
C'est  à  dire,  tu  trouveras  ung  ami  qui  te  tendra  bonne 
compaignie  à  la  table  et  tandis  que  tu  seras  en  prospé- 
rité ,  mais  il  ne  te  sera  point  amy  au  jour  de  ta  nec- 
cessite.  Maintenant ,  comme  neccessité  le  requiert  et 
désire,  démonstre  toy  tel  vray  ami  que  tu  ne  soies 
appelle  du  tout  le  monde  fautif  ami  ;  duquel  parle 
Aristote  ou  ix^  chapitre  des  Moralitez.  Qui^  inquit, 
fingit  se  esse  amicum  et  non  est^  pejor  eo  qui  fa^ 
cit  falsam  monetam.  Celui,  ce  dit  Aristote,  qui  se 
feint  estre  ami  et  ne  Test  point,  il  est  pire  que  cellui 
qui  forge  faulse  monnoye.  Se  aucuns  te  dient  que 
partie  adverse  soit  de  ton  sang  et  de  ta  parenté, 
néantmoins  tu  dois  hayr  son  pécliié.  Tu  dois  gar- 
der justice  entre  deux  amis  ,  selon  le  dist  de  Aris- 
tote ou  second  livre  des  Moralitez  :  Duobus  j  inqiiit^ 
existentihus  amicis  sanctum  est  prehonorare  verita- 
tem.  C'est  à  dire,  c'est  ferme  chose  et  honnorable  pre- 
honnorer  vérité  entre  deux  amis.  Il  te  souviengne  de 
l'aspre  amour  qui  estoit  entre  toy  et  ton  frère.  Non 
mie  que  par  ce  je  te  vueille  attraire  à  faveur,  mais  tant 
seulement  je  te  exorte  à  vérité  et  à  justice.  Hélas  !  ce 
seroit  petit  cuer  et  peu  de  bien  ,  estre  filz  et  frère  de 
roy,  se  ceste  mort  si  cruelle  sans  réparacion  estoit  mise 
en  oubli,  actendu  que  cellui  qui  le  fist  occire  le  devoit 
aymer  comme  son  frère ,  car  en  la  Saincte  Escripture 
les  nepveux  et  cousins  germains  sont  appeliez  frères, 


[1408]  D'EJNGUERRAN  DE  MONSTRELET.  279 

comme  il  appert  ou  livre  de  Genèse  de  Abraham  qui 
dist  à  Loth ,  son  nepveu  :  Non  sit  objurgium  inter  te 
et  me^  fratres  enini  sumus.  C'est  à  dire,  tençon  ne  soit 
point  entre  toy  et  moy,  car  nous  sommes  frères.  Et 
saint  Jaques  estoit  appelle  frère  de  Nostre  Seigneur,  et 
toutesfois  ce  n'estoit  que  son  cousin  germain.  Dont  tu 
peuz  dire  à  partie  adverse  la  parole  que  Nostre  Sei- 
gneur dist  à  Cayn,  après  qu'il  eut  occis  son  frère 
Abel  :  Vox  sanguinis  fratris  tui  clamât  ad  me  de  terra. 
C'est  à  dire ,  la  voix  du  sang  de  ton  frère  crie  à  moy 
de  la  terre.  Et  certainement  la  terre  crie  et  le  sang  se 
complaint,  et  cellui  n'est  pas  bon  homme  qui  n'a 
compassion  de  telle  mort  si  cruelle.  Et  n'est  point 
merveilleuse  chose  se  je  dy  que  partie  adverse  res- 
semble à  Cayn  ,  ou  que  en  lui  je  voy  moult  de  simili- 
tudes de  Cayn.  Car,  ainsi  que  Cayn,  meu  par  envie, 
occist  Abel ,  son  frère ,  pour  ce  que  Nostre  Seigneur 
avoit  reçeu  ses  dons  et  sacrifices  et  il  n'avoit  point  les 
siens  regardez ,  et  pour  tant  il  machina  en  son  cuer 
comment  il  pourroit  son  frère  occire.  Et  en  telle  ma- 
nière ,  partie  adverse ,  c^estassavoir  le  duc  de  Bour- 
gongne,  meu  par  envie,  car  mondit  seigneur  d'Or- 
léans estoit  agréable  et  acceptable  au  Roy,  il  machina 
en  son  cuer  sa  mort ,  et  finablement  il  le  fist  cruelle- 
ment et  traitrement  occire,  comme  il  sera  cy  après 
déclairè  en  la  seconde  partie.  Après,  ainsi  comme 
Cayn  par  convoitise  chey  en  cel  inconvénient ,  partie 
adverse  en  telle  manière  meu  de  convoitise  fist  ce  qu'il 
fist,  veu  la  manière  qu'il  tint  et  comme  il  se  maintint 
devant  et  après  la  mort  de  mondit  seigneur  d'Orléans. 
En  oultre  je  treuve  que  Cayn  est  interprète  acquis,  ou 
acquisition.  Par  tel  nom  peut  estre  partie  adverse  nom- 


280  CHROINIQUE  [1408] 

mée.  Car  vengence  est  acquise  au  Roy  en  corps  et  en 
biens,  mais  que  justice  ait  régné.  Et  ainsi  sera  il  fait , 
au  plaisir  de  Dieu ,  par  sa  provision.  Et  par  les  choses 
dessusdictes ,  appert  comment  partie  adverse  fait  rai- 
sonnablement acomparer  à  Cayn,  Sire ,  donques  il  te 
souviengne  de  la  parole  dessusdicte  adrécée  à  Cayn  : 
Fox  sanguinisj  etc.  La  voix  du  sang  de  ton  frère,  c'est 
la  voix  de  la  dame  d'Orléans  et  de  ses  filz,  crians  et 
requérans  à  toy  justice.  Hélas!  pour  qui  feroies  tu 
justice ,  se  tu  ne  fais  pour  l'amour  de  ton  frère.  Qui 
aura  fiance  en  toy,  se  tu  faulx  au  frère  qui  te  amoit  le 
mieulx.  Se  tu  n'as  esté  ami  à  ton  frère ,  à  qui  seras  tu 
amy,  actendu  qu'on  ne  te  demande  fors  que  justice. 
O  très  noble  prince,  considère  que  ton  frère  germain 
à  toy  est  osté.  Doresenavant  tu  n'auras  plus  de  frère, 
ne  jamais  tu  ne  le  verras  plus.  Car  partie  adverse  a 
occis  ton  seul  frère  cruellement,  et  osté  de  toy.  Aies 
considéracion  qu'il  estoit  ton  frère ,  et  tu  trouveras 
que  moult  doit  estre  plaint ,  et  mesinement  de  toy 
qu'il  aymoit  parfaictement ,  de  la  royne  de  France  ta 
femme,  et  tes  enfans.  De  rechef,  par  le  grand  sens 
qui  en  lui  estoit ,  il  honnouroit  toute  la  lignée  royale 
de  France.  Car  à  peine  pourroit-on  trouver  plus  fa- 
cond,  ne  mieulx  emparlé  de  lui,  plus  courtois,  mieulx 
proposant  et  respondant  devant  nobles ,  clers  et  lais. 
Nostre  Seigneur  lui  avoit  octroie  et  donné  ce  que  le 
roy  Salomon  avoit  demandé ,  c'estassavoir  Prudence 
et  Sapience.  Ung  chascun  scet  bien  qu'il  estoit  aourné 
d'excellence  et  d'entendement ,  dont  de  lui  on  povoit 
dire  ce  qui  fut  dit  de  David ,  ou  vu''  chapitre  du  livre 
des  Fais  des  apostres  :  Sapienciam  sicut  angélus  Do- 
mini.  Il  avoit  sapience  comme  l'ange  de  Nostre  Sei- 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  281 

gneur.  Qui  vouldroit  parler  de  sa  beauté  naturelle , 
riens  autre  chose  n'en  pourroit  dire ,  fors  qu'il  estoit 
ton  y  mage  et  ta  semblance.  Avec  ce ,  de  propre  condi- 
cion  il  esloit  homme  très  débonnaire ,  car  onques  ne 
fist  onques  homme  mourir,  ne  batre ,  ne  onques  ne 
procura  la  mort  d'aucuns ,  et  toutesfoiz  il  avoit  assez 
puissance  et  occasion  de  ce  faire ,  et  mesmement ,  à 
ses  ennemis  qui  disoient  du  mal  de  lui  notoirement  et 
lui  imposoient  les  maulx  quonques  ne  pensa.  Et  par 
espécial  partie  adverse  eust  il  fait  plusieurs  foiz  mourir 
s'il  lui  eust  pieu,  car  grant  puissance  n'est  pas  requise 
l\  faire  mourir  un  homme  traîtreusement.  Mais  en  vé- 
rité onques  ne  fut  de  tel  sang.  Caria  condicion  de  sang 
royal  doit  estre  de  si  grant  pitié  et  loyaulté,  que  à 
peine  pourroit  elle  souffrir  cruaulté,  homicide  ou  tra- 
hison quelconques.  Et  audit  sang  royal  estoit  moult 
prouchain  mondit  seigneur  d'Orléans,  car  il  estoit  filz 
de  roy  et  de  royne.  O  roy  Charles  !  se  tu  vesquisses 
maintenant,  que  diroies  tu?  quelles  lermes  te  apaise- 
roient?  qui  t'empescheroit  que  tu  ne  feisses  justice  de 
si  très  cruelle  mort.  Hélas  !  tu  as  tant  amé  l'arbre  ,  et 
si  diligemment  eslevé  en  honneur,  lequel  porta  icellui 
fruit.  Qui  a  fait  mourir  ton  cher  filz?  Hélas!  roy 
Charles ,  tu  pourroies  dire  droictement  avec  Jacob  : 
Fera  pessima  devoravit  filium  meum.  La  très  mauvaise 
beste  a  dévoré  mon  enfant.  Partie  adverse  très  mau- 
vaisement  recongnut  les  grans  biens  que  tu,  Charles, 
feiz  à  son  père.  C'est  la  recongnoissance  du  voyage  de 
Flandres  pour  lequel  toy  et  ton  royaume  meiz  en 
grant  péril  pour  i'onneur  de  son  père.  En  vérité  les 
dons  et  bienfais  donnez  par  toy  à  son  père  et  à  lui , 
sont  tost  mis  en  oubly.  Sire  !  regarde  donq  et  oy  ma- 


282  CHRONIQUE  [1408] 

dame  d'Orléans,  disant  et  requérant  avec  le  prophète  : 
Domine ,  cleduc  me  in  justicia  tua  propter  inimicos 
meos.  C'est  à  dire  ,  veuilles  moy  mener  en  ta  justice 
pour  mes  ennemis.  Et  ces  choses  dessusdictes  sont  de 
la  première  raison. 

L'autre  raison  est  fondée  en  pitié,  veu  la  condicion 
desdiz  supplians,  c'est  assavoir,  de  madame  d'Or- 
léans, vesve  et  desconfortée,  avecques  ses  enfants 
innocens,  tes  nepveux,  qui  sont  orphenins  et  descon- 
fortez, non  aians  père,  fors  toy.  Tu  dois  donc  plus 
tost  estre  enclin  et  contendre  plus  diligemment  à  faire 
justice  à  iceulz  supplians,  comme  ils  ne  aient  nul 
refuge,  fors  à  toy,  qui  es  leur  seigneur  souverain,  et  ilz 
sont  tes  parens  bien  prouchains,  dont  tu  as  bien 
congnoissance.  Vraiement  à  celle  pitié  t'esmeut  saint 
Jaques  l'apostre,  en  disant  :  Religio  munda  et  imma- 
culata  est  visitare  pupilles  et  viduas  in  tribulacione 
eorum.  C'est  à  dire ,  visiter  les  orphenins  et  les  vesves 
en  leur  tribulacion,  est  religion  pure  et  nète,  sans 
souillure.  C'est  grant  pitié  d'une  telle  et  si  grande 
dame  qui  est  en  celle  peine  sans  desserte.  Laquelle 
peut  estre  comparée  à  la  vesve  de  laquelle  parle 
Valère,  en  son  VF  livre.  Celle  vesve  avoit  ung  filz, 
lequel  injustement  avoit  esté  occis,  laquelle  vint  à 
Trajan ,  l'empereur ,  requérant  justice  et  disant  : 
w  Monseigneur,  à  moy  soit  faicte  toute  raison  de  la 
mort  injuste  démon  filz.  »  Adoncques  Trajan,  l'empe- 
reur, qui  jà  estoit  monté  à  cheval  pour  mener  ses 
gens  d'armes,  lui  respondi  :  a  Fille,  actens  que  je  sois 
retourné  de  la  bataille  et  adonc  je  te  ferai  justice.  « 
Et  la  dame  prestement  lui  dit  :  «  Hélas  !  sire,  tu  ne 
sces  si  jamais  tu  en  retourneras.  Si  ne  vueilles  point 


[4408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  283 

mectre  justice  en  dilacion.  »  A  laquelle  respondi  l'em- 
pereur :  «  Se  je  ne  retourne,  mon  successeur  te  fera 
justice.  »  Auquel  ladicte  dame  respondi  :  «  Sire,  tune 
scez  si  ton  successeur  me  Youldra  faire  jusdce.  Il 
pourra  bien  advenir  qu'il  aura  lors  empescbement 
comme  tu  as  maintenant.  Et  posé  qu'il  me  face  justice, 
quel  honneur  sera  ce  à  toy,  ne  quel  honneur  en  auras 
tu  envers  Dieu  ?  Tu  es  tenu  de  me  faire  justice,  pour 
quoy  doncques  charges  tu  à  autrui  ton  fes  ?  »  Adonc- 
ques  l'empereur  voiant  la  grande  constance  de  la 
dame,  et  ses  paroles  entre  moult  raisonnables,  descendi 
de  son  cheval  prestement,  sans  dilacion,  lui  fist  droit 
et  justice.  Et  ce  fut  le  mérite  pour  quoy,  trois  cens  ans 
après  que  ledit  empereur  Trajan  fut  mort  soulz  la  loy 
paienne ,  par  les  mérites  et  prières  de  saint  Grégoire 
pape,  fut  ressuscité,  et  baptisé,  selon  ce  que  racom- 
ptent  les  ystoires.  O  roy  de  France!  à  icellui  roi 
et  empereur  te  dois-tu  conseiller,  en  toy  inclinant 
à  madame  d'Orléans,  vesve  et  desconfortée,  à  toy 
suppliant,  laquelle  autre  fois  à  toy  a  requis,  et  encores 
requiert  justice  de  la  cruelle  et  injuste  mort  de  son 
seigneur  et  mary,  lequel  estoit  ton  frère.  En  ce  ne 
vault  riens  dilacion,  ou  actente  à  tes  successeurs  roys 
de  France.  Car  tu,  comme  roy  présent,  à  ce  singuliè- 
rement es  obligé.  Considère  Testât  des  supplians, 
c'estassavoir  de  madame  d'Orléans  et  de  ses  fîlz. 
Icelle  dame  est  semblable  à  la  vesve  de  laquelle  parle 
saint  Jhérosme  ou  second  livre  contre  Jovinien,  où  il 
raconte  que  la  fille  de  Cathon ,  après  la  mort  de  son 
mary,  souvent  estoit  en  grans  souspirs  et  gémissemens 
sans  consolacion.  Pour  quoy  ses  voisins  et  parens  lui 
demandèrent  combien  celle  douleur  lui  dm^eroit;  aux- 


284  CHRONIQUE  [1408] 

quelz  elle  respondi,  que  sa  vie  et  celle  douleur  fine- 
roient  ensemble.  En  tel  et  pareil  estât  sans  doubte 
estoit  ma  dame  dessus  dicte,  car  elle  ne  peut  avoir 
remède  que  par  voye  de  justice,  laquelle  elle  requiert. 
En  vérité  elle  ne  le  requiert  point  par  voye  de  fait  ou 
de  vengence,  jà  soit  ce  que  elle  et  ses  enfants  soient 
plus  puissans  à  Taide  de  leurs  parens,  amis  et  aliez  à 
prendre  vengence  de  la  mort  de  monseigneur  d'Or- 
léans, que  n'est  le  duc  de  Bourgongne.  Icelle  voye  de 
justice  tu  ne  peux  refuser,  et  partie  adverse  ne  la  peut 
fuyr,  ne  décliner,  justement.  Actendu  donques  la  con- 
dicion  des  supplians,  sire  Roy,  fais  que  de  toy  puist 
estre  dicte  la  parole  du  prophète,  disant  à  Nostre  Sei- 
gneur :  JiLstus  Dominus  et  justiclamdilexit  ;  equitatem 
vidit  quitus  ejus.  C'est-à-dire,  Nostre  Seigneur  est 
juste  et  a  aymé  justice;  son  regard  a  veu  équité.  Et  ce 
est  tant  qu'à  la  tierce  raison. 

La  quarte  raison  est  en  la  pitié  du  cas.  Car  ceste 
mort  si  cruelle,  si  jvile  et  si  abhominable  ne  semble 
point  à  veoir  pareille,  ne  il  n'est  homme  naturel  qui 
sur  icelle  ne  doive  avoir  compassion.  Iceîle  donques 
bien  considérée,  tu  dois  bien  estre  plus  enclin  à  justice 
par  la  coustume  des  roys  anciens,  qui  par  grant  com- 
passion, et  mesmement  de  la  mort  de  leurs  ennemis, 
pleuroient.  Donques,  par  plus  forte  raison,  tu  dois 
condoloir  sur  la  mort  de  ton  très  cher  frère,  et  icellui 
recouvrer  et  réparer  par  courage  diligent.  Et  se  ce 
n'est  ainsi  fait ,  très  grant  reprouche  sera  à  toy  et  à 
plusieurs  autres.  Nous  lisons  comment  Julius  César 
voiant  la  teste  du  grant  Pompée,  son  adversaire, 
commença  à  pleurer  et  dist,  que  tel  chevalier  ne  devoit 
point  ainsi  mourir.    Icellui  mesme  aussi   fut   moult 


[4408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  285 

triste  de  la  mort  de  Catbon,  son  ennemi  et  adversaire, 
en  donnant  grant  aide  et  consolacion  à  ses  enfans.  O 
roy  de  France  !  quelle  consolacion  dois-tu  avoir  de  la 
mort  de  ton  frère ,  qui  est  moult  lamentable  à  remem- 
brer. Hélas!  sire,  se  l'esperit  de  ton  frère  parlast,  oy 
et  entens  quelle  cbose  il  diroit.  11  diroit  certe  les 
paroles  qui  s'ensuivent,  ou  pareilles.  «  O  monseigneur 
mon  frère  !  regarde  comment  pour  toy  j'ay  reçeu 
mort.  C'estoit  pour  la  grant  amour  qui  estoit  entre 
nous.  Regarde  mes  plaies,  desquelles  les  cinq  espèciale- 
ment  furent  cruelles  et  mortelles.  Regarde  mon  corps, 
batu  ,  foule  et  envelopé  en  la  boe.  Regarde  mes  bras 
coppez,  et  ma  cervelle  espandue  bors  de  mon  cbef. 
Regarde  s'il  est  douleur  pareille  à  ma  douleur.  Hélas  ! 
il  ne  souffist  mie  à  partie  adverse  estaindre  ma  vie  si 
cruellement  et  sans  cause,  mais  si  soudainement  et 
Iraitreusement  me  sousprint,  ainsi  que  je  aloye  de 
l'ostel  madame  la  Roy  ne  devers  toy,  par  quoy  il  me 
mist  en  péril  de  dampnacion.  Et  après  partie  adverse 
s'est  efforcé  de  diffamer  moy  et  ma  lignée ,  par  son 
libelle  mauvais  et  diffamatoire.  )>  Sire  Roy,  considère 
les  cboses.  De  ce  seroient  les  paroles,  s'il  povoit  par- 
ler. Soyes  donques  plus  enclin  à  faire  justice  selon  les 
cas  dessus  oys^  et  à  entendre  la  requeste  présente  de 
madame  d'Orléans.  Fay  que  de  toy  puist  estre  dit  et 
vérifié  ce  qui  est  escript  ou  second  chapitre  du  premier 
livre  des  Roys  :  Dominus  autem  retribuet  unicuique 
secundurn  justiciani  suam.  C'est  à  dire,  Nostre  Seigneur 
rendra  à  ung  chacun  selon  sa  justice.  Et  c'est  tant  qu'à 
la  quarte  raison . 

La  quinte  raison  est  fondée  es  maulx  et  inconvé- 
niens  qui  pourroient  venir,  se  de  ce  cas  n'estoit  faicte 


286  CHRONIQUE  [1408] 

justice.  Car  par  ce  chascun  vouldroit  user  de  voye  de 
fait  et  estre  juge  et  partie,  et  avecques  ce  s'en  ensui- 
vroient  trahisons  et  divisions  par  lesquelles  pourroient 
estre  destruictes  terriennes  dominacions,  comme  cy- 
après  sera  déclair ë.  Car ,  selon  ce  que  dient  les 
docteurs,  très  grant  moien  de  garder  paix  en  vostre 
royaume  est  que  justice  et  jugement  soient  exercez  à 
ung  chascun.  Et  ce  tesmoigne  saint  Ciprien  en  son 
livre  des  Douze  abusions,  disant  ainsi  :  Justicia^  in- 
quit^  régis ^  pax populorum^  tutamen pueris ,  munimen- 
tum  gentis^  terre  fecunditas^  solaciiim  pauperum ,  he^ 
reditas  filiorum  et  sibimet  spes  future  beatitudinîs. 
C'est  à  dire,  la  justice  du  Roy  est  la  paix  des  peuples, 
la  défense  des  enfans ,  les  garnisons  et  municion  des 
gens,  habundance  et  fertihté  de  la  terre,  le  soûlas  des 
povres,  le  héritage  des  filz,  et  à  lui  mesme  espérance  de 
béatitude  avenir;  c'est  la  gloire  de  Paradis.  Et  à  ce 
propos,  dist  le  prophète  :  Justicia  et  pax  osculaie 
sunt.  C'est-à-dire ,  paix  et  justice  ont  baisié  Tune 
l'autre,  comme  s'il  deist  que  justice  et  paix  sont  aliez 
et  conjoinctes  ensemble.  Et  se  aucuns  veulent  dire  que 
par  ceste  exécucion  de  justice  pires  maulx  s'en  pour- 
roient ensuir  que  devant,  pour  la  cause  que  le  duc  de 
Bourgongne ,  si  comme  on  dit ,  a  ceste  ymaginacion , 
qui  est  de  grande  apparence  et  de  petit  fait?  on  peut 
respondre  que  le  duc  de  Bourgongne,  ce  n'est  riens  au 
regard  de  sa  puissance  royale.  Quelle  puissance  a  il, 
fors  autant  comme  tu  lui  en  donnes  et  que  tu  seuffres 
qu'il  en  ait.  Justice  et  vérité  certainement,  pour  ce  que 
elles  y  ont  cargié  tous  jours ,  en  la  fm,  par  la  grâce  de 
Dieu,  elles  sont  et  demeurent  maistresses.  Ne  il  n'est 
si  bonne  seureté  comme  labeur  est  pour  vérité  et  justice. 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  287 

Qui  sont  les  chevaliers  et  escuiers  de  ce  royaume  qui 
lui  oseroient  faire  service  à  l'encontre  de  toy,  ou  qui 
seroient  les  estrangers  qui  se  mectroient  en  péril  de 
mort  pour  si  mauvaise  et  si  faulse  querelle  ?  certaine- 
ment, nul.  O  vous  chevaliers  de  Eourgongne  ^,  clers  et 
lais,  et  aussi  tous  ceulx  de  partie  adverse,  envoie/ 
hommes  loyaulx,  sans  faveur  ou  hayne,  afin  qu'ilz 
oient  plaidier  ceste  cause.  Vérité  soit  oye,  et  qui  a 
droit,  si  le  monstre.  O  roy  très  chrestien,  ducs, 
contes,  avecques  les  aultres  princes,  vueillez  donner  et 
porter  aide,  tant  qu^  justice  soit  gardée,  pour  laquelle 
garder,  principalement  vous  estes  constituez  et  ordon- 
nez. O  sire  Koy  !  regarde  comment  les  roys  de 
France,  qui  avoient  petite  puissance  au  regart  de  toy, 
ont  fait  justice  de  plus  grans  seigneurs  que  ne  soit 
partie  adverse,  comme  il  pourra  assez  apparoir  à 
cellui  qui  vouldra  lire  les  ystoires  du  temps  passé.  En 
oultre,  qui  sont  ceulx  qui  se  oseroient  eulx  exposer  contre 
leur  seigneur  souverain  faisant  justice  selon  la  voie  de 
vérité  et  de  loyaulté,  sans  faveur,  comme  il  appartient 
à  bon  et  juste  juge.  Ce  tesmoignant  Tulles,  ou  second 
livre  des  Offices,  ainsi  disant  :  Judicis,  inqait,  est 
semper  i>ej'um  sequi.  Il  appartient  au  juge  ensuivir 
tousjours  vérité.  Icelui  mesmes  dit  en  une  oracion 
qu'ils  fist  ains  qu'il  alast  en  exil  :  Nenio^  mquit,  tant 
facinorosa  inventas  est  i^ita,  ut  non  tamen  judicium 
prius  sentenciis  convincetiir  quant  suppliciis  addica- 
retar.  Nul,  dit-il,  n*est  trouvé  de  si  mauvaise  vie  que 
son  jugement  ne  soit  aincois  convaincu  par  sentences  ', 

\ .  Le  ms.  Suppl.  fr»  93  et  Vérard  ajoutent  :  et  de  Flandres. 
2.  Le  ms.  Suppl.  fr.  93  et  Vérard  répètent  ici,  comme  il  est 
nécessaire,  la  préposition  aincois. 


i288  CHRONIQUE  [1408] 

qu'il  soit  mis  à  tourment.  Et  pour  ce,  sire  Roy  très 
puissant,  tu  es  tenu,  sans  doubte,  faire  justice.  Car  se 
par  ceste  justice  s'ensuivoient  aucuns  inconvéniens , 
iceulx  fuiablement  redonderoient  contre  partie  adverse 
pour  la  raison  de  sa  coulpe,  comme  il  sera  veu  cy- 
après.  Certainement  la  sentence  de  Mostre  Seigneur 
Jliésucrist  ne  peut  faillir,  ainsi  disant  :  Qui  gladio 
percutit^  gladio  peribit.  C'est  à  dire,  qui  fiert  de 
glaive,  il  périra  par  le  glaive.  Et  Ovide,  en  l'Art 
d'amours,  dit  :  Non  est  lex  equior  quant  necis  arti^ 
flces  arle  périr e  sua.  C'est  à  dire,  nulle  loy  n'est 
plus  juste  que  celle ,  que  les  faiseurs  de  mort  et 
d'occision  périssent  par  leur  art  et  par  leur  œuvre. 
Et  pour  ce,  sire  Roy,  oeuvre  les  portes  de  justice,  afin 
que  de  toy  puist  estre  vérifié  le  dit  du  prophète  , 
ainsi  disant  :  Dilexisti  justiciam  et  odisti  iniquitateni, 
propterea  unxit  te  Deus  tuus  oleo  justicie  pre  corisor- 
tibus  tuis.  C'est  à  dire,  tu  as  aimé  justice  et  as  hay 
iniquité,  pour  ce  ton  Dieu  te  a  enoint  de  l'uile  de 
léesse  par  dessus  tous  tes  compaignons.  Et  c'est  tant 
qu'à  la  quinte  de  raison. 

La  sixiesme  et  dernière  raison  quant  à  présent  est 
fondée  en  cinq  mauvais  maintiens  de  partie  adverse 
qu'il  tint  tousjours  en  continuant  après  ce  cruel  et  ab- 
hominabîe  fait.  Et  aucune  chose  n'est  en  ce  monde  que 
le  Roy  doive  tant  doul>ter  et  eschever  que  Félévacion 
d'orgueil  en  ses  subgets  au  regard  de  sa  dominacion. 
Car  tu.  Sire,  en  ta  dominacion  dois  ensuivir  le  Roy 
des  Roys,  duquel  dit  FEscripture  Sainte  Deus  super  bis 
resistit ,  humilihus  autem  dat  graciam.  C'est  à  dire, 
Dieu  résiste  aux  orguilleux  ,  et  aux  humbles  donne  sa 
grâce.  Donques  tu  es  tenu  de  humilier  l'orgueil  de 


[i408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  289 

partie  adverse,  qui  est  si  cruel  et  si  eslevé  qu'il  lui 
semble  que  sa  puissance  pour  sa  mauvaise  cause  puist 
endurer  et  résister  contre  ta  puissance.  Et  pour  ce, 
roy  de  France,  et  vous  tous  messeigneurs,  considérez 
la  rébellion  et  inobédience  de  partie  adverse,  non  mie 
tant  seulement  contre  les  commandemens  du  Roy , 
mais  contre  le  conseil  de  vous  tous  du  sang  royal.  11 
est  certain  que  le  roy  de  Cécile,  monseigneur  de  Berry 
et  plusieurs  autres,  derrenièrement  es  grandes  froidu- 
res, furent  à  Amiens  à  fin  qu'ilz  peussent  trouver  ap- 
poinctement  raisonnable  et  paisible  pour  le  bien  des 
parties   et    mesmement   pour  le  l^ien  du  Roy  et  de 
tout  son  royaume.  En  vérité  les  seigneurs  dessusdiz 
ne   peurent    faire   la    paix   par  eulz   désirée   envers 
la  partie  adverse ,    en  lui   notifiant   la  voulenté    et 
commandement  du  Roy,  lequel  contenoit  que  pas  ne 
venist  devers  le  Roy,  jusques  à  ce  qu'il  seroit  par  lui 
mandé.    Et  quant  lesdiz  seigneurs  lui  donnèrent  le 
conseil  qu'il  obéist  au  commandement  du  Roy,  à  grant 
peine  porent  ilz  obtenir  qu'il  ne  venist  au  Roy  avec 
grant  puissance  de  gens  d'Artois ,  et  très  envis  se  dé- 
porta de  soy  atarger  encore  quinze  jours  de  y  venir. 
Véez  messeigneurs,  quelle  obéissance,  et  quelz  maulz 
se  pèvent  ensuir   de  ce.  Après  ledit  conseil   fine  à 
Amiens,  il  fist  une  grande  congrégacion  de  gens  d'ar- 
mes, et  à  moult  grant  puissance  vint  à  Paris,  ainsi  que 
se  il  voulsist  conquerre  ce  royaume.  Et  est  vérité  que 
le  Roy  et  les  seigneurs  de  son  sang,  sentans  sa  venue, 
s'assemblèrent  ensemble  pour  sur  ce  pourveoir  de  re- 
mède. Et  après  le  Roy  lui  manda  par  certains  mes- 
sages qu'il  ne  venist  point  devers  lui  à  plus  de  trois 
cens  hommes  d'armes.  Mais  toutesfoiz,  ce  non  obstant, 
1  19 


290  CHRONIQUE  [1408] 

ladicle  partie  adverse  vint  accompaignée  de  six  cens 
hommes  d'armes  et  de  plus,  en  aîant  au  contraire  de 
la  voulenté  du  Roy.  Et  après  ce  qu'il  fut  venu  à  Paris, 
il  lui  sembloit  que  pour  sa  puissance  on  devoit  toutes 
choses  faire  à  sa  voulenté.  Dont  pour  certain,  le  Roy, 
la  Royne  et  les  autres  princes  ne  lui  osèrent  aucune 
chose  refuser ,  mais  à  lui  parloient  agréablement ,  en 
le  appaisant  de  son  mal  fait.  O  dominacion  de  France  ! 
se  tu  veulx  ainsi  souffrir,  en  brief  temps  tu  décherras 
de  ta  joye  î  Après ,  ladicte  partie  adverse  fist  détruire 
les  défenses  et  municions  faictes  entour  la  maison  du 
Roy  pour  cause  de  eschever  la  voie  de  fait  qui  jà  avoit 
esté  commencée  par  ladicte  partie  adverse.  C'estoit 
certainement  une  maistrise*  qui  monstroit  signe  de 
subject  tendant  à  maie  fin  contre  le  Roy.  Car  il  deust 
estre  venu  pour  soy  humilier,  et  il  vint  l'espée  traicte 
avec  grant  nombre  de  gens  d'armes,  desquelz  les  plu- 
sieurs estoient  estrangers.  De  rechef,  il  a,  en  Paris, 
esmeu  les  simples  gens  en  proposant  et  sonnant  par 
tout  le  royaume  libelle  diffamatoire  et  promectant 
faulses  promesses.  Eteulx,  croyans  qu'il  deust  faire 
merveilles  et  estre  le  gouverneur  de  tout  le  royaume, 
ont  par  lui  esté  deçeuz,  en  lui  démonstrant  grant  hon- 
neur et  à  ses  escrips,  et  mesmement  par  cris  et  cla- 
meurs de  voix.  Pour  lesquelles  choses  et  autres  sem- 
blables, il  s'est  eslevé  en  orgueil  et  cruaulté  à  soustenir 
son  iniquité.  Hélas  1  sire  Roy,  n'est  ce  mie  grande 
présumpcion  après  ce  maléfice,  chevaucher  par  la  cité 
de  Paris,  ses  armeures  descouvertes,  et  estre  venu  en 
ton  paisible  conseil,  à  tous  haches  et  glaives.  INe  tu  ne 

1 ,  Une  manière  d'agir  en  maître. 


[1408]  D'ENGUEIŒIAN  DE  MONSTRELET.  291 

dévoies  mie  souffrir  venir  plus  fort  que  toy  à  ton  con- 
seil, à  fin  que  par  aventure  le  dyable,  qui  mist  en  son 
courage  qu'il  feist  ce  mal,  n'esmeust  cellui  en  conti- 
nuant sa  mauvaistie,  pour  ce  que  les  princes  du  conseil 
n'apprennent  pas  son  péchië  très  mauvais.  Ne  tu  ne 
devroies  point  souffrir  homme  coulpable  et  indigne, 
alant  par  voye  de  fait,  estre  avecques  toy  plus  fort. 
Car  il  est  possible  ,  icellui  actraire  avecques  lui  ceulx 
du  peuple,  par  les  moiens  dessusdiz,  à  la  destruction 
de  ta  dominacion  et  de  tout  ce  royaume.  Il  te  plaise 
donques  humilier  partie  adverse,  et  toy  démonstrer  juge 
droicturier  sans  paour,  à  fin  que  de  toy  puist  estre  dit 
ce  qui  est  escript  ou  tiers  livre  des  Roys,  ou  \nf  cha- 
pitre :  Judicabat  serçQS  suos,  justificans  quocl  justuni 
est^  et  tribuens  eis  secunçtiim  justiciam.  C'est  à  dire,  il 
jugera  ses  serviteurs  et  Ipur  fera  selon  sa  justice.  Et  ce 
est  tant  qu'à  la  tierce  raison,  par  laquelle,  et  autres 
précédentes ,  il  appert  clèrement  comment  tu  es  tenu 
faire  justice  à  madame  d'Orléans. 

En  la  seconde  partie,  comme  j'ay  dit,  sera  déclairé 
le  crime  et  délict  de  partie  adverse,  et  comment  il 
perpétra  mal  irréparable  et  inexcusable,  et  y  adjousle- 
ray  six  raisons  loyaument  approuvans  la  faulseté  et 
malice  de  la  mort  de  monseigneur  d'Orléans,  prenant 
le  theume  et  parole  du  proposant  pour  partie  adverse, 
c'estassavoir  :  Radix  omnium  malorum  est  cupiditas. 
C'est  à  dire,  convoitise  est  la  racine  de  tous  maulx. 
Il  me  semble  que  la  convoitise  a  esté  cause  de  cest 
homicide,  non  mie  tant  seulement  convoitise  de  ri- 
chesses ,  mais  avec  ce  convoitise  de  honneur  et 
d'ambicion.  Convoitise  doncques  a  esté  cause  de  ce 
mauvais  péchié,  comme  il  appert  plus  à  plain  en  la 


292  CHROr^IQUE  [1408] 

sixiesme  raison  de  ceste  présente  partie.  Néantmoins 
je  viendray  à  démonstrerla  grandeur  et  abbominacion 
du  péchië  de  partie  adverse,  lequel,  quanta  présent, 
j'ay  à  démonstrer  et  déclairer  par  six  raisons.  La  pre- 
mière raison  est  fondée  en  ce  que  partie  adverse 
n'avoit  nulle  auctorité  ou  puissance  de  juge  sur  ledit 
défunct.  La  seconde  raison  est  fondée  en  ce  que,  jà  soit 
ce  que  partie  adverse  eust  auctorité  sur  ledit  defunct, 
néantmoins  il  procéda  par  voye  de  fait  contraire  à 
toute  justice  et  à  toute  voie  de  droit.  La  tierce  raison 
est,  es  aliances  fondées,  qui  estoient  entre  monseigneur 
d'Orléans  et  partie  adverse.  La  quarte  raison  est  fondée 
en  ce  que  icellui  bomicide  est  dampnable ,  ne  onques 
ne  peut  estre  bien  traictié.  La  quinte  raison  est  fondée 
en  ce  que  partie  adverse  fist  occire  monseigneur  d'Or- 
léans à  mauvaise  fin  et  intencion.  La  sixiesme  raison 
est  fondée  en  ce  qu'il  ne  souffist  pas  à  partie  adverse 
priver  de  vie  monseigneur  d'Orléans,  mais  avec  ce 
s'est  efforcé  de  desbonnorer  sa  renommée  par  libelle 
diffamatoire,  en  occiant  icellui  par  seconde  mort. 

Tant  qu'est  à  la  première  raison,  il  appert  clèrement 
que  le  maléfice  de  partie  adverse  est  irréparable, 
actendu  qu'il  n'avoit  nulle  auctorité  de  juge  ou  judi- 
ciable,  auti^ement  cbascun  pourroit  autrui  occire  selon 
son  raisonnable  et  sans  cbef,  et  que  cbascun  successi* 
vement  seroit  fait  roy.  Et  est  très  véritable  cbose  que 
partie  adverse  n'avoit  nulle  autorité  sur  monseigneur 
d'Orléans,  ainçois  estoit  tenu  de  lui  faire  bonneur  en 
tout  siège  et  parole ,  car  les  privilèges  des  enfans  et 
filz  des  roys  ce  requièrent.  Appert  donques  la  priva- 
cion  de  l'auctorité  de  la  partie  adverse,  et  de  son  ma- 
léfice estre  perpétrée  injustement  et  malicieusement. 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  293 

Que  auctorité  soit  nécessaire  pour  faire  aultrui  occire? 
appert  clèrement  en  plusieurs  escriptures.  Et  de  fait, 
saint  Augustin,  exposant  le  dit  de  Nostre  Seigneur,  ou 
chapitre  de  l'Evangile  saint  Mathieu,  Omnis  qui  gla- 
dium  acceperit  glaclio  peribit  ^  c'est  à  dire,  qui  a  prins 
le  glaive,  il  périra  par  glaive,  là  dit,  ledit  docteur 
saint  Augustin,  cellui  prent  le  glaive  qui  sans  auctorité 
et  légitime  puissance  apparent,  est  armé  et  enhardi  de 
autrui  faire  mourir.  En  après  ,  il  ne  loist  point  occire 
malfaicteur  sans  auctorité,  tesmoing  ledit  saint  Augus- 
tin ,  ou  premier  livre  de  la  Cité  de  Dieu.  Qui^  inquit, 
sine  puhlica  administracione  maleficum  occident ,  ho- 
micida  judicabitur.  C'est  à  dire ,  qui  aura  occis  mal- 
faicteur sans  publique  administracion  de  justice,  il  sera 
jugié  comme  le  homicide.  Dont  ditlaloy  desjugemens  : 
Vigor,  inquit,  publici  tutela  in  medio  constituta  est,  ne 
quis  de  aliquo ,  quamquam  de  sceleribus  implicato^  su- 
mer  e  [i^ifidictan?^  ualeat.  C'est  à  dire,  la  vigueur  publique 
est  ainsi  comme  défense  constituée  ou  milieu,  afm  que 
nul  ne  pregne  vengeance  d'aucun,  jà  soit  ce  qu'il  soit 
envelopé  en  grans  péchez.  Et  est  vérité  que  «le  propo- 
sant pour  partie  adverse  respond  aux  lois,  disant  que 
les  \dh  ne  doivent  point  secourir  à  ceulx  qui  contre- 
dient  aux  lois,  et  de  fait,  dist  que  le  tirant  va  droicte- 
ment  contre  les  lois  universelles,  pour  quoy  il  afferme 
que  cestui  homicide  par  nulle  manière  n'est  contre 
les  lois.  Hélas  !  dont  congnoist  le  proposant  de  partie 
adverse  que  monseigneur  d'Orléans  est  oit  tirant  ? 
Certainement  il  convient  icelle  fallace  estre  condam- 
pnée,  laquelle  est  commencement  de  décepcion,  pres- 
supposant  Monseigneur  avoir  esté  tirant.  Et  pour  ce 
que  le  proposant  de  partie  adverse  fonde  la  plus  grant 


294  CHRONIQUE  [1408] 

partie  de  son  fait  en  ce  que  monseigneur  d'Orléans 
estoit  tirant  selon  raison,  et  que  pour  ce  estoit  licite 
à  icellui  occire.  Voiant  donques  les  condicions  de  ti- 
rannie,  et  lesquelz  doivent  estre  appelez  lirans,  le  phi- 
lozophe  dit  ou  quart  chapitre  des  Moralitez.  Tirannus 
est,  inqiiit^  cum  aliquis  princeps,  vi  et  i^iolencia potes  ta- 
tis^  sine  titulo  terram  usurpât  alienam  et  de  facto  occu- 
pât aliquam  cwitatem^  vel patriam^  i^el quimcorri^ibi- 
lis  est  et  nulli  ohediens.  C'est  à  dire,  tirannie  est  quant 
aucun  prince,  par  force  et  \iolenle  puissance,  sans  tiltre, 
usurpe  et  injustement  occupe  estrange  terre,  ou  aucune 
cité  et  pays,  et  qu'il  est  incorrigible  et  à  nullui  obéis- 
sant. Maintenant  donques,  considérons  se  monseigneur 
d'Orléans  a  eu  telles  condicions.  Certainement  nennil. 
Car  onques  voluntairement  il  ne  occupa  la  terre  d'au- 
cun, et  qiii  a  sceu  le  contraire,  si  le  die.  Ne  partie 
adverse  ne  devoit  point  appeler  monseigneur  d'Or- 
léans, tirant,  car  onques  ne  tint  dominacions,  fors 
celles  qui  lui  furent  données  par  le  Roy  héréditable- 
ment,  et  les  terres  que  justement  il  a  acquis.  Mais  le 
duc  de  BCî^rgongne ,  sans  juste  tiltre,  tient  et  ocupe 
trois  cliasteaulx  et  chastellenies  qui  sont  de  l'éritage  et 
du  domaine  du  Roy,  c'estassavoir  Lisle,  Douay  et 
Orchies,  non  obstant  les  seremens  fais  sur  le  corps 
Nostre  Seigneur  Jliésu-Crist ,  par  lesquelz  il  a  juré 
rendre  et  restituer  lesdiz  trois  chasteaulx ,  par  cas  et 
condicion  qui  est  advenu.  Après  ,  mondit  seigneur 
d'Orléans  ne  fut  onques  incorrigible,  car  je  croy  cer- 
tainement que  onques  si  grant  prince  ne  honnoura 
plus  justice  de  lui\  Le  proposant  de  partie  adverse  die 

1.  De  lui  (sic),  lis.  que  lui,  comme  dans  le  ms    Supp.  fr.  93 
et  dans  Vérard. 


[1408]  D'ENGUERRAJV  DE  MONSTRELET.  .  295 

quelles  rebellions  et  inobédience  monseigneur  d'Or- 
léans a  fait  contre  justice  en  son  temps.  Plusieurs  no- 
tables personnes  encore  vivans ,  scèvent  bien  que  nul 
seigneur  ou  monde  ne  soustint  et  conforta  autant  la 
justice  du  Roy  capitale  comme  il  a  fait.  Considérons 
aussi  les  condicions  de  tirant  selon  les  pbilozophes.  Le 
tirant  met  toute  son  estude  à  occire  et  destruire  les 
preudesbommes  et  sages  de  sa  terre,  il  quiert  la  ruine 
et  destruction  des  églises  et  des  estudes,  et  pour  ses 
maléfices  est  tousjours  doubteux,  en  estudiant  de 
garder  son  corps  et  sa  personne  par  très  forte  garde. 
Ces  condicions  de  tyrannie  n'eut  point  monseigneur 
d'Orléans ,  car  il  ot  vertu  et  toutes  condicions  con- 
traires. Premièrement,  il  ne  fit  onques  sage  ne  fol 
occire,  et  souverainement  il  aimoit  les  sages  hommes, 
et  moult  voulen tiers  les  véoit  et  ooit.  Quant  aux  égli- 
ses, il  ne  les  destruisit  point,  mais  les  a  soustenues  et 
réparées  et  donné  à  icelles  plusieurs  biens.  Et  qui  plus 
est,  plusieurs  nouvelles  églises  il  fonda,  et  aussi  plu- 
sieurs chappelles  auxquelles  il  donna  de  grans  biens 
et  revenues,  comme  il  appert  clèrement*.  Tant  qu'est 
à  la  garde  de  lui  mesmes,  pour  ce  qu'il  se  sentoit  pur 
et  innocent  envers  tous,  il  ne  cuidoit  point  que  aultrui 
lui  voulsist  mal  faire,  et  ne  se  doubtoit  de  nullui^  ne  il 
ne  gardoit  point  son  corps,  comme  il  a  esté  veu.  Et  en 
vérité  s'il  se  feust  doubté  d'aucun ,  il  n'eust  point  esté 
ainsi  traitreusement  occis.  Moult  est  donques  à  esmer- 
veiller  comment  partie  adverse  a  cause  d'appeler  mon- 
dit  seigneur  d'Orléans  tirant,  en  excusant  son  horrible 
fait  sur  tel  fondement,  actendu  que  mondit  seigneur 

i .  Principalement  aux  Célestins. 


^^iR 


296  CHRONIQUE  [1408] 

d'Orléans  a  eu  vertu  du  tout  en  tout  contraire  aux 
condicions  des  tirans.  Et  ce  respond  assez  à  la  dampna- 
ble  proposicion  de  partie  adverse. 

Conséquemment,  le  proposant  de  partie  adverse 
disoit,  que  jà  soit  ce  que  son  maistre  ait  fait  contre  les 
lois  tant  qu'à  la  lectre,  toutefois  il  n'a  point  fait  contre 
le  faiseur  de  la  loy,  ne  contre  la  fin  des  lois,  mais  pour 
l'amour  de  Dieu  a  révélé  l'intencion  du  faiseur  de  la 
loy  à  faire  mourir  homme  sans  auctorité  et  sans  décla- 
racion  du  maléfice  de  cellui  qui  est  occis.  Par  celle 
manière ,  il  pourra  faire  mourir  les  autres  princes  et 
dire  qu'ilz  sont  tirans.  Et  chascun  pourra  semblable- 
ment  interpréter  et  exposer  les  lois,  laquelle  chose  est 
inconvénient  moult  grant,  selon  ce  qui  est  escript  : 
Cujus  est  leges  condere^  ejus  est  interpretari.  C'est  à 
dire ,  que  à  cellui  qui  a  fait  les  lois ,  appartient  à  in- 
terpréter et  exposer  icelles.  Il  est  tout  cler  que  partie 
adverse  ne  povoit  establir  lois,  ne  obligacions  à  mon- 
dit  seigneur  d'Orléans ,  comme  il  ne  feust  à  lui  aucu- 
nement subject.  Ne  à  lui  conséquemment  ne  compétoit 
l'interprétacion  des  lois  au  regard  de  monseigneur 
d'Orléans.  Et  jà  soit  ce  que  le  proposant  de  partie  ad- 
verse die  son  seigneur  estre  doien  des  Pers ,  pour  ce 
ne  s'ensuit  il  point  qu'il  eust  auctorité  sur  ledit  de- 
funct.  Car,  se  ainsi  estoit ,  il  se  ensuivroit  qu'il  auroit 
auctorité  sur  tout  le  royaume  et  qu'il  seroit  pareil  au 
Roy.  Qui  n'est  pas  à  dire.  Ne  de  fait,  pour  tant  s'il  est 
per,  il  n'a  point  l' auctorité,  fors  tant  seulement  en  ses 
terres.  Et  tant  qu'il  actribue  à  lui  la  puissance  d'aulrui 
sur  le  royaume ,  il  entreprent  et  actribue  à  lui  la  do- 
minacion  du  Roy. 

Vérité  est  que  le  proposant  de  la  partie  adverse  al- 


[4408]  D'ENGUERRAIV  DK  MONSTRELKT.  297 

légua  douze  raisons  à  prouver  que  son  seigneur  pou- 
voit  licitement  faire  mourir  monseigneur  le  duc  d*Or- 
léans  sans  commandement  de  nulles  personnes  quelz- 
conques.  Desquelles  les  trois  premières  sont  fondées 
en  trois  docteurs  de  la  Saincte  Escripture  de  théologie. 
Les  autres  trois,  en  trois  pliilozophes  moraulx,  c'est  à 
dire  traictans  de  meurs.  Les  autres  trois,  en  trois  lois 
civiles ,  et  les  trois  dernières  en  trois  exemples  de 
Saincte  Escripture.  Quant  à  la  première  raison  ,  elle 
est  alléguée  en  la  derrenière  distinction  du  derrenier 
livre  de  Sentences ,  disant  :  Quando ,  inquit ,  aliquis 
aliquod  do  minium  per  violeiiciani  sihi  suscipit  nolenti- 
bus  cis>ibus  K>el  consensu  coactus  et  non  est  recursus  ad 
superiorem^  etc.  C'est  à  dire  ,  quant ,  dit  saint  Thomas 
d'Aquin,  aucun  reçoit  par  violence  aucune  domina- 
cion  sans  la  voulenté  des  subjects ,  et  par  consente- 
ment de  contrainte  et  on  ne  peut  avoir  retour  ou 
recours  à  souverain  par  lequel  puist  estre  fait  juge- 
ment de  tel  agresseur.  Adonc,  cellui  qui  occit  tel  tirant 
pour  la  délivrance  du  pays ,  est  à  loer,  et  prend  et 
reçoit  grand  guerredon.  A  ce  je  respons  que  ce  ne  fait 
riens  à  propos.  Car  monseigneur  d'Orléans  n'envaïst 
onques  aucune  dominacion  par  violence.  Qu'il  ait 
voulu  envayr  et  usurper  la  dominacion  du  Roy,  je  dy 
qu'onques  ne  le  pensa ,  comme  il  apperra  par  la  troi- 
siesme  partie.  Je  dy  conséquemment  que  saint  Thomas 
parle  de  cellui  qui  peut  estre  trouvé  tirant,  et  monsei- 
gneur d'Orléans  ne  l'estoit  point,  comme  il  est  assez 
déclairé.  A  ce  propos  saint  Augustin  demande  et  fait 
question  ou  livre  De  franche  voulenté,  s'il  loist  au 
pèlerin  occire  le  larron  faisant  aguet  en  la  voye ,  et 
fmablement  il  n'appert  point  par  les  paroles  dudit 


298  CHRONIQUE  [1408] 

sainct  Augustin ,  que  aucun  puist  licitement  occire 
autrui,  comme  démonstre  maistre  Henry  de  Gand. 
En  oultre  je  dy,  que  jà  soit  ce  que  monseigneur  d'Or- 
léans feust  tel  que  partie  adverse  le  veult  dire  ,  icelle 
partie  avoit  refuge  souffisant  au  Roy  quant  il  estoit 
sain  et  hectié  \  et  à  la  Roy  ne  et  aux  autres  seigneurs 
du  sang  royal.  Comme  il  ne  soit  nul  d'iceulx  qui  n'eust 
mis  et  exposé  corps  et  biens  à  punir  monseigneur 
d'Orléans ,  ou  cas  qu'il  leur  eust  esté  déclairé  icellui 
vouloir  usurper  et  envayr  la  dominacion  du  Roy,  ou 
aucunement  empescher.  Et  certainement  mondit  sei- 
gneur estoit  assez  sage  pour  considérer  qu'il  ne  povoit 
pervenir  à  la  dominacion  royale ,  actendu  que  tous 
eussent  esté  à  lui  contredisans,  et  que  le  Roy  a  filz ,  à 
lui  successeurs. 

La  seconde  raison  dudit  proposant  est  fondée  en 
l'auctorité  de  saint  Pierre ,  disant  ainsi  :  Subditi,  in- 
quit,  estote  régi  tanquam  precellenti ,  swe  ducibus 
tanquam  ab  eo  missis  ad  ^indictam  malefactorum^  lau- 
dem  uero  bonorum ,  quia  hec  est  voluntas  Dei,  Soiez , 
ce  dit  monseigneur  saint  Pierre,  subjectz  au  Roy 
comme  le  souverain  ou  excellent,  et  aux  ducs,  comme 
envoiez  de  par  lui  à  la  vengence  des  malfaicteurs  et  à 
la  louenge  des  bons,  car  c'est  la  voulenté  de  Dieu.  Ces 
paroles  dessusdictes  sont  escriptes  en  la  première 
Epistre  de  saint  Pierre,  ou  second  chapitre.  Ceste  auc- 
torité  ne  fait  riens  au  propos ,  pour  ce  ne  semble  il 
point  que  ledit  apostre  vueille  dire  ,  ne  que  son  en  ten- 
don soit ,  que  ung  duc  ait  la  dominacion  ou  seigneu- 

1 .  «  Quant  il  estoit  sains  et  haities  »  (  ms.  Suppl.  fr.  93),  haic- 
tié  (Vérard),  actif,  apte,  habile. 


[1408]  D'ENGUEURAN  DE  MONSÏRELET.  299 

rie  sur  tout  un  royaume ,  mais  tant  seulement  sur  son 
pays.  Autrement  il  s*ensuivroit  qu'en  Bretaigne ,  en 
Berry  et  es  autres  duchez  du  royaume  on  ne  deust 
obéir  fors  au  duc  de  Bourgongne.  Ainsi  donques  ap- 
pert comment  ledit  proposant  abuse  de  la  Saincte 
Escripture ,  en  tant  qu'il  s'efforce  par  manière  d'argu- 
ment icelle  amener  à  son  propos. 

La  tierce  raison  si  est  fondée  en  ce  que  dit  Sabel- 
lion  en  son  tiers  livre ,  ou  xl*  chapitre ,  Tjranno  ,  in- 
quit^  licet  adulari ^  quem  licet  occidere.  C'est  à  dire, 
il  loist  flater  au  tirant  par  décepcion,  lequel  occire 
est  licite  chose.  A  ce  je  dy  que  Sabellion  parle  de 
tirant  manifeste  ,  apparent  et  approuvé. 

La  quarte  raison  est  fondée  ou  dit  de  Aristote ,  en 
sa  Politique ,  c'est  à  dire  en  son  livre  parlant  du  gou- 
vernement des  citez ,  disant  qu'il  est  licite  et  digne 
chose  de  loenge ,  occire  ung  tirant.  A  ce  je  dy  que 
Aristote  parle  de  tirant  publique ,  et  tel  n'estoit  pas 
monseigneur  d'Orléans,  comme  il  est  veu  paravant. 

La  quinte  raison  est  fondée  en  ce  que  Tulles,  en  son 
livre  des  Offices,  loe  ceulx  qui  occirent  Jules  César.  A 
ce  je  respons,  que  jà  soit  ce  que  Tulles  feust  homme 
de  grande  souffisance  ,  touteffois  il  parle  comme  mal- 
veillant à  Jules  César,  car  tousjoars  soustint ,  Tulles , 
la  partie  de  Pompée,  le  grant  adversaire  dudit  Julius 
César.  Et  aussi  ledit  César  perpétra  moult  de  choses 
qu'onques  monseigneur  d'Orléans  ne  pensa. 

La  sixiesme  raison  est  fondée  en  Juvénal,  qui  dit  en 
son  grant  livre  second  Des  cas  des  nobles  hommes , 
ou  vf  chapitre  :  Qiiod  res  est  ^alde  meritoria  occidere 
tirannum  ,  c'est  à  dire,  que  occire  ung  tirant  est  chose 
moult  méritoire.  A  ce  je  respons  comme  dessus.  Car, 


300  CHRONIQUE  [1408] 

OU  cas  qu'il  eust  esté  trouvé  tel ,  et  remède  n'y  eust 
peu  estre  trouvé  ,  encore  le  maintien  et  la  manière  de 
faire  de  partie  adverse  est  mauvais  et  illicite ,  et  ne  se 
peult  saulver. 

La  septiesme  raison  ,  avec  deux  autres  ensuivans , 
est  fondée  es  lois  civiles,  qui  disent  estre  trois  manières 
de  hommes  lesquelz  occire  est  chose  licite ,  c'estassa- 
voir,  ceulx  qui  délaissent  chevalerie ,  les  agaitans  des 
chemins  ,  et  les  larrons  de  nuit  trouvez  es  maisons.  A 
ce,  je  dy  que  monseigneur  d'Orléans  ne  fut  onques  de 
telles  condicions.  Je  dy  que  les  lois  ne  commandent 
point  telz  gens  à  occire,  fors  tant  seulement  en  cas  de 
péril  inévitable,  et  sont  icelles  choses  loing  de  noz 
termes ,  comme  mondit  seigneur  d'Orléans  ne  feust 
point  agaiteur  de  chemins  ,  la  mercy  Dieu  !  ne  larron 
de  nuit.  Et  n'est  loy  au  monde  par  laquelle,  partie  ad- 
verse peust  estre  excusé. 

La  dixiesme  raison  est  fondée  en  l'exemple  de 
Moyse,  qui  sans  auctorité  occist  l'égipcien.  A  ce  je  dy, 
que  selon  l'opinion  de  saint  Augustin  et  de  plusieurs 
autres  docteurs,  Moyse  pécha  en  occiant  l'égipcien. 
Et  comme  on  dit  de  Moyse  et  de  saint  Pierre ,  l'un  et 
l'autre  trespassa  les  reigles  de  justice.  Ces  deux  cas  ne 
sont  mie  semblables.  Car  Moyse,  qui  estoit  hébrieu, 
voiantl'omme  incrédule  esmouvant  contre  son  frère, 
le  occist  afin  qu'il  ne  tuast  sondit  frère. 

La  onziesme  raison  est  fondée  en  l'exemple  de  Phi- 
nées,  qui  sans  commandement  occist  le  duc  Zambri  et 
toutesfois  de  ce  en  demoura  impugny  et  en  ot  grande 
rémunéracion.  A  ce  respond  saint  Thomas,  disant  que 
Phinées  fist  ce  comme  maistre  de  la  loy,  car  il  estoit 
filz  du  souverain  prestre ,  et  pour  ce  avoit  il  puissance 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  30i 

et  auctorité  publique.  Et  aussi  ce  présent  cas  n'est  point 
pareil  à  cestui,  comme  il  appert  en  l'istoire  regardant. 
La  douziesme  raison  est  fondée  en  ce  que  saint  Mi- 
chel l'arcange  occist  Lucifer  sans  commandement 
divin,  et  pour  ce  fut  il  rémunéré  de  plusieurs  richesses 
et  honneurs ,  comme  dit  le  proposant  de  partie  ad- 
verse. A  ce  je  respons  qu'il  n'occist  pas  Lucifer,  aincois 
ce  dire  est  grand  derrision,  car  Toccision  de  Lucifer 
n'est  autre  chose  que  privacion  de  grâce  divine  et  de 
la  souveraine  gloire  de  Paradis ,  de  laquelle  il  fut  dé- 
jecté  de  Dieu  pour  cause  de  son  orgueil.  O  messei- 
gneurs  !  en  quel  livre  a  trouvé  le  proposant  icelle  tViéo- 
logie  escripte?  Certainement  je  suis  esbahy  oii  il  l'a 
trouvé  ,  car  il  n'est  livre  au  monde  où  ce  soit  contenu 
comme  il  l'a  proposé.  Mais  qui  plus  est,  nous  avons 
en  l'Epistre  saint  Jude,  que  saint  Michel  n'osa  faire  in- 
jure à  Lucifer,  jà  soit  ce  qu'il  eust  puissance  sur  lui , 
ne  de  lui  commander  aucune  chose ,  mais  tant  seule- 
ment lui  dist  :  «  Monseignear  te  commande.  )>  Et  ainsi 
appert  que  les  raisons  dudit  exposant ,  lesquelles  il  a 
alléguées,  ne  font  riens  à  Tapprobacion  de  son  faulx 
et  desléal  propos.  Je  dy  de  rechef  que  telles  occisions 
alléguées  par  partie  adverse  ne  sont  mie  à  prendre  en 
exemple,  ou  conséquence.  Car  en  l'Ancien  Testament 
moult  de  choses  estoient  souffertes  qui  maintenant 
sont  défendues,  comme  il  appert  en  la  seconde  cause 
et  première  question.  Daniel,  combien  qu'il  feust 
homme  d'église,  il  fist  mourir  le  roi  Amalech,  et  main- 
tenant il  ne  loist  point  à  homme  d'église  soy  entre- 
mectre  de  cas  de  crime.  En  oultre  fut  donné  à  Moyse 
le  libelle  de  répudiacion  ou  refus  de  mariage,  laquelle 
maintenant  est  défendue.  Donque  la  doctrine  est  bien 


302  CHRONIQUE  [1408] 

mauvaise ,  par  laquelle  les  occisions  anciennes  sont 
prinses  et  admenées  en  exemple  pour  cause  de  souste- 
nir  icelle  cruelle  mort.  Et  tantost  que  renommée  feust 
ou  seroit  d'ancien  mal  contre  aucun  prince ,  cliascun 
prendroit  de  ce  punicion,  se  ceste  mort  sans  auctoritë 
perpétrée  estoit  approuvée. 

O  vous  princes  !  considérez  que  se  telles  doctrines 
estoient  soustenues,  cliascun  pourroit  dire  :  aussi  bien 
puis-je  occire  comme  fist  tel.  Il  vous  plaise  donques 
condemner  ceste  faulse  et  desloiale  doctrine  comme 
périlleuse,  sédicieuse  et  abhominable.  Et  puis  dira^ 
partie  adverse  et  tous  à  lui  portans  faveur  en  ceste 
partie ,  le  dict  de  Jhérémie,  ou  xx®  chapitre  :  Confun- 
dentur  vehementer  qui  non  intellexçrunt  ohprobrium 
sempiternum  quod  nunquam  delebiiur*  C'est  à  dire , 
ceulx  seront  confondus  grandement  qui  n'auront  point 
entendu  l'obprobre  per durable  qui  jamais  ne  sera 
osté,  ne  pardonné.  Et  c'est  tant  que  ma  première  rai- 
son de  ma  seconde. 

La  seconde  raison  est  fondée  en  ce  que  l'occision 
cruelle  de  monseigneur  le  duc  d'Orléans  ne  fut  point 
exécutée  par  voie  de  justice.  Posé  que  partie  adverse 
eust  eu  auctorité  de  ce  faire,  néantmoins,  estoit  il  tenu 
de  traiter  ledit  mort  par  voie  de  justice ,  ce  est ,  par 
informacion  précédente ,  par  bons  tesmoings  non  re- 
prouchables ,  approuvez  souffisamment.  Mais  icelle 
voie  nullement  il  ne  tint.  Car,  premièrement  il  lit  oc- 
cire monseigneur  d'Orléans,  et  après  il  enquist  les 
voies  par  lesquelles  il  peust  estre  excusé.  O  Dieu, 

i  .  Et  puis  dira  partie  adverse.  Sic  dans  le  ms.  Suppl.  fr.  93  et 
dans  Vérard.  C'est  un  contre-sens.  Il  faut  lire  :  «  Et  puis  dire  à 
partie  adverse  et  à  tous,  etc.  » 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTREJ.ET.  303 

quel  procès  et  quel  juge  !  O  justice  !  fais  ce  que  tu  dois, 
défens  la  propre  cause  à  F  encontre  de  cellui  qui  s'es- 
force  de  te  ramener  à  néant.  En  vérité  tous  les  drois 
enseignent  :  congnoistre  premièrement  les  causes , 
et  après  prononcer  les  sentences ,  et  en  la  fin  mectre 
icelles  à  exécucion.  A  ce  propos ,  comme  raconte  et 
récite  Saluste,  en  son  Calhilinaire ,  de  Jules  César, 
quant  les  juges  avoient  commencié  à  occire  les  hommes 
sans  ce  qu'ilz  l'eussent  condempnez  en  jugement , 
moult  de  maulx  s'en  povoient  ensuyr,  ne  aucuns  ne 
pourroient  seurement  vivre.  Et  met  exemple  des  La- 
cédémoniens,  qui,  pour  la  victoire  eue  contre  ceulx 
d'Athènes,  constituèrent  trente  hommes  à  gouverner  la 
chose  puhlique  ,  lesquels  trente  hommes  firent  mourir 
plusieurs  hommes  sans  pi-ocès ,  dont  s'en  ensuivirent 
et  advinrent  moult  grans  maulx.  Semblablement  moult 
de  maulx  et  sans  nombre  nous  advenront,  se  ces  choses 
estoient  souffertes.  A  ce  propos  est  ce  que  dit  Saluste 
de  Cathiline  et  Favonius  *,  lesquelz  comme  ilz  voul- 

1 .  Le  ms.  8345  porte  :  de  Kathiline  et  de  favourahles.  Le  ins. 
Suppl.  fr.  93  et  Vérard  donnent  :  de  Cathelin  et  ses  favorables  , 
de  Catilina  et  de  ses  partisans.  Ce  qui  fait  un  sens  très-acceptable. 
Toutefois  la  version  de  notre  manuscrit  ne  nous  semble  pas  être  à 
rejeter.  Elle  a  même  cela  de  remarquable  qu'elle  décèle  jusqu'à 
un  certain  point  dans  le  rédacteur  une  érudition  qu'on  n'aurait 
pas  attendue  de  lui.  En  effet,  il  est  question  d'un  Favonius ^  non 
pas  il  est  vrai  dans  la  conjuration  de  Catilina ,  mais  dans  l'un  des 
deux  discours  de  Republica  ordlnanda,  qu'on  a  attribués  à  Salluste. 
Le  passage  est  trop  curieux  pour  que  nous  ne  le  donnions  pas  en 
passant  au  lecteur.  Il  s'agit  de  deux  inutilités  politiques  du  temps. 
L.  Posthumius  et  M.  Favonius  mihi  videntur  quasi  magnm  navis 
supervacua  onera  esse  ;  ubi  salvi  pervenere  ,  usui  sunt  :  si  quid  ad- 
versi  coortum  est,  de  illis  potissumum  jacturajit^  quia  pretii  minumi 
sunt.  (Salluste,  édit.  d'Hackius  de  1677,  p.  563.) 


304  CHRONIQUE  [1408] 

sistent  ardoir  la  très  puissant  cité  de  Rom  me  et  occire 
tous  les  sénateurs  et  conseillers  d'icelle.  Tulles,  qui 
adonc  estoit  sénateur,  jà  soit  ce  qu'il  sceust  toutes  ces 
choses,  toutesfois  il  ne  fist  nulle  accusacion  contre  ces 
malfaicteurs  jusques  à  ce  qu'il  peust  approuver  leur 
vie.  Donques,  niesseigneurs ,  actendu  que  ce  maléfice 
a  esté  fait  et  perpétré  obstinément  contre  Tordre  de 
tout  droit  et  justice ,  sachez  qu'il  ne  demourra  point 
impugni ,  selon  la  parole  de  Nostre  Seigneur  parlant 
par  Ysaye ,  ou  xlvii*  chapitre  dudit  Ysaye  :  Fidehitur 
ohprobriam  tiium,  ulcionem  capiam  et  non  resistet 
mihi  homo.  C'est  à  dire ,  ton  obprobre  sera  veu ,  je 
prendray  vengence  et  homme  ne  me  pourra  résister. 
Et  c'est  tant  qu'à  la  seconde  raison. 

La  tierce  raison  est  fondée  en  ce  que  partie  adverse 
avoit  fait  aliances  avec  monseigneur  d'Orléans,  la  plus 
forte  et  la  plus  certaine  qui  povoit  estre  faicte  ou  traic- 
tée  en  manière  ou  forme  de  promesse  ou  d'aliance, 
présens  à  ce  aucuns  seigneurs  desdiz  pays  d'Orléans 
et  de  Bourgongne  ,  nobles ,  prélas ,  clers  et  conseillers 
d'une  partie  et  d'autre.  Et  après  jurèrent  sur  le  canon 
et  sur  le  crucifix ,  en  atouchant  les  sainctes  Evangiles 
de  Dieu,  et  promirent  par  le  salut  de  leurs  âmes  et 
par  la  foy  et  serement  de  leurs  corps,  que  doresenavant 
ilz  «croient  bons,  loyaulx  et  compaignons  d'armes.  De 
rechef  promirent  que  se  l'un  sentoit  aucun  mal  ou 
dommage  avenir  à  l'autre ,  il  lui  réveleroit  ou  man- 
deroit.  En  après  furent  d'accord  qu'ilz  porteroient 
Tordre  Tun  de  l'autre ,  comme  ils  firent.  De  rechef, 
en  après,  furent  lesdictes  aliances  confermées  en  la 
derrenière  feste  qui  fut  à  Compiengne.  Et  à  plus  grant 
conservacion  des  choses  dessusdictes ,   monseigneur 


[4408]  D'EJsGUERRAN  DE  MOiNSTRELET.  305 

d'Orléans  et  partie  adverse  firent  jurer  plusieurs  che- 
valiers et  serviteurs  d'une  partie  et  d'autre,  que  bien 
et  loyaument  ilz  aideroient  à  maintenir  et  nourrir  les 
promesses  dessusdictes  et  l'amour  desdictes  deux  par- 
ties j  et  feroient  sçavoir  l'un  à  l'autre  se  aucun  mal  lui 
devoit  advenir,  comme  dit  est.  En  oultre  monseigneur 
d'Orléans  et  partie  adverse  firent  entre  eulx  aliances  et 
confédéracions  particulières,  en  promectant  et  jurant 
sur  la  vraie  croix  eulx  garder  l'onneur  et  prouffit  l'un 
de  l'autre ,  et  qu'ilz  résisteroient  à  l'encontre  de  tous 
ceulx  qui  vouldroient  aucune  chose  faire  contre  l'on- 
neur et  prouffit  d'un  cliascun  d'eulx.  Les  choses  des- 
susdictes assez  apparent  par  les  aliances  signées  de 
leurs  mains  et  sur  ce  escriptes  et  scellées  de  leurs  pro- 
pres seaulx.  O  tu  !  partie  adverse ,  que  peuz  tu  dire  à 
ces  choses?  Où  est  ta  foy  ?  qui  est  ce  qui  se  fiera  en  toy, 
comme  tu  ne  puisses  nyer  ces  aliances  que  tu  as  faictes 
devant  tesmoings  qui  sont  encores  vivans?  Tu  as  de 
tous  esté  veu  porter  l'ordre  de  monseigneur  le  duc 
d'Orléans.  Quelle  chose  fist  il  après  ?  Certainement  il 
ne  fist  riens  contre  lui..  Car  du  temps  après  ensuivant, 
entre  lui  et  partie  adverse  ne  furent  aucunes  paroles 
lédengeuses  sur  lesquelles  on  peust  fonder  aucun  mal. 
Il  appert  doncq  que  mauvaisement  il  fist  occire  cellui 
qui  se  fioit  en  lui.  O  partie  adverse!  que  peuz  tu  cy 
respondre?  Se  tu  dis  que  tu  l'as  fait  occire  pour  raison 
des  maléfices  qui  par  ton  commandement  sont  pro- 
posées contre  lui ,  dy  donques  pour  quoy  tu  as  fait  et 
promis  aliances  avec  lui,  que  tu  tenoies  si  mauvais, 
si  faulx  et  si  traistre,  comme  tu  as  fait  proposer.  Tu 
as  congnoissance  que  jamais  loial  homme  ne  feroit 
aliances  avecques  cellui  qu'il  sçavoit  estre  traistre. 
I  *  20 


306  CHRONIQUE  [1408] 

Tu  dis  que  monseigneur  d'Orléans  estoit  au  Roy  traistre. 
Donques  tu  te  faisoies  traistre  en  faict,  promectans 
lesdictes  aliances.  Tu  as  accusé  mondit  seigneur  d'Or- 
léans des  aliances  lui  avoir  eues  avec  Henry  de  Lan- 
castre.  Que  diroies  tu  donques  des  aliances  que  après 
cellui  temps  tu  a  faictes  avecques  monseigneur  d'Or- 
léans? Se  les  choses  par  lesquelles  tu  as  accusé  mondit 
seigneur  d'Orléans,  feussent  advenues  après  les  aliances 
que  tu  as  faictes  avec  lui ,  tu  eussent  (sic)  autrement 
eu  couleur  de  rompre  et  enfraindre  lesdictes  aliances, 
jà  soit  ce  que  celle  couleur  ne  souffîroit  point.  Tu  sces 
bien  toutesfoiz  ton  libelle  diffamatoire,  tu  ne  allègues 
riens  estre  fait  après  lesdictes  aliances.  O  trahison  ab- 
hominable,  qui  te  pourra  excuser  ?  O  tu  chevalerie,  qui 
loyauté  as  par  ta  fondacion ,  jà  Dieu  ne  veuille  que  tu 
seuffres  et  vueilles  approuver  telle  trahison!  O  partie 
adverse  !  tu  as  visité  plusieurs  fois  monseigneur  d'Or- 
léans. Item,  tu  as  mengé  et  beu  avecques  lui  ensemble 
espices  en  un  g  mesme  plat  en  signe  d'amitié  ,  et  en  la 
parfin,  le  mardi,  dont  il  fut  occis  lendemain,  il  te 
pria  amoureusement  que  tu  disnasses  aveques  lui  le 
dimanche  prouchain  ensuivant ,  laquelle  chose  tu  lui 
promeis  en  la  présence  du  duc  de  Berry,  qui  cy  est 
présent.  Certainement  pourroit  dire  monseigneur  d'Or- 
léans la  parole  de  Jhésu  Crist,  laquelle  il  dit  de  Judas. 
Qui  rnittit  manum  mecum  in  par  apside,  hic  me  t rade  t. 
C'est  à  dire ,  cellui  qui  met  la  main  avecques  moy  ou 
plat ,  me  trahira.  O^  messeigneurs ,  considérez  ceste 
grande  trahison  et  y  mectez  remède.  Considérez  de 
rechef  que  chevalerie  soit  gardée  en  foy  et  loyaulté , 
dont  dit  Végèce,  ou  livre  de  Discipline  de  chevalerie  : 
Milites,  inquit,  jurata  sua  omnes  custodiant.  C'est  à 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSÏRELET.  307 

dire ,  que  tous  les  chevaliers  gardent  bien  leur  sere- 
ment.  Et  à  ce,  dessus  tous  les  autres  sont  tenuz  et 
obligez  tous  princes.  Cellui  qui  rompt  et  enfraint  sa 
loyaulté  et  son  serement ,  n'est  point  digne  d'estre 
nomme  chevalier.  Et  ce  suffise  quant  à  la  tierce 
raison. 

La  quarte  raison  est  fondée  en  ce  que  la  manière 
de  la  mort  de  monseigneur  le  duc  d'Orléans  fut  damp- 
nable  et  desloiale ,  et  cellui  qui  soubstendroit  le  con- 
traire ne  seroit  pas  bon  chrestien.  Véons  donques  que 
la  justice  séculière  donne  aux  malfaicteurs  espace  de 
pénitence.  Et  tu,  partie  adverse,  feiz  ledit  seigneur 
mourir  si  soudainement  que  en  toy  ne  demoura  pas 
qu'il  ne  trespassast  sans  pénitence.  Pour  quoy  il  semble 
que  tu  as  mis  et  exposé  toutes  tes  forces  de  procurer 
la  dampnacion  perdurable  de  l'âme  avec  l'occision  du 
corps.  Certainement  à  grant  peine  pourras  tu  faire 
satisfaction  à  Dieu,  car,  en  tant  que  tu  le  cuidoies  plus 
grant  pécheur,  de  tant  lui  estoit  besoing  de  plus  longue 
pénitence,  comme  tu  dévoies  supposer.  S'ensuit  don- 
ques ,  puis  que  tu  l'as  privé  de  temps  et  d'espace  de 
pénitence  selon  ton  povoir,  que  ton  péchié  en  est  plus 
grief  et  plus  inexcusable,  actendu  que  mondit  seigneur 
n'avoit  nulle  doubte  de  sa  mort  et  que  lui  aussi  ramem- 
brable  de  sa  mort  fut  occis  soudainement  et  cruelle- 
ment. Nostre  Seigneur  lui  octroie  par  sa  pitié  qu'il 
soit  trespassé  en  estât  de  grâce,  comme  je  croy  que 
ainsi  fut,  car  ung  peu  de  temps  devant  il  s'estoit  très 
dévotement  confessé. 

Je  dys  en  oultre  que  oeuvre  de  très  mauvais  chres- 
tien est  de  occire  ainsi  homme.  Et  qui  vouldroit  sous- 
tenir  la  manière  de  ceste  mort ,  ou  vouldroit  dire  que 


I 


308  CHRONIQUE  [1408] 

ce  seroit  chose  méritoire ,  je  dy  qu'il  parle  mauv aisé- 
ment ,  et  croy  que  ce  seroit  erreur  selon  les  théolo- 
giens. Oyez  messeigneurs  et  considérez  la  manière  c[ue 
tint  partie  adverse  après  la  mort  de  monseigneur  d'Or- 
léans ,  et  comment ,  lui  vestu  de  noirs  habits ,  com- 
paigna  le  corps  depuis  l'église  des  Blans-Manteaulx 
jusques  aux  Célestins,  démonstrant  signe  de  pleur  et 
de  douleur.  Considérez,  messeigneurs,  quelle  trahison 
et  quelle  faulse  simulacion.  O  sire  Dieu!  quelz  pleurs 
et  quelz  gémissemens!  O  tu  ,  terre,  comment  peuz  tu 
soustenir  ce  péchié  ?  Oeuvre  la  bouche  à  transgloutir 
tous  ceulx  qui  font  semblables  choses.  Considère  com- 
ment le  venredi  ensuivant ,  en  la  maison  et  hostel  de 
monseigneur  de  Berry,  et  en  la  présence  du  roy  de  Cé- 
cile et  dudit  duc  de  Berry,  et  aussi  de  partie  adverse  , 
vindrent  et  approuchèrent  devers  eulx  les  gens  de 
mondit  seigneur  d'Orléans ,  supplians  afin  qu'ilz  en- 
queissent  diligemment  qui  estoit  faiseur  de  cest  homi- 
cide ,  et  qu'ilz  eussent  madame  d'Orléans  et  ses  en  fans 
pour  recommandez.  Adonques  eulx  trois  ensemble, 
parlans  par  la  bouche  de  monseigneur  de  Berry,  veu 
que  ceste  supplicacion  estoit  raisonnable,  respondirent 
qu'ilz  y  feroient  le  mieulx  qu'ilz  pourroient.  O  partie 
adverse  !  tu  promeis  à  faire  le  mieulx  que  tu  pour- 
roies,  et  tu  feiz  le  pis  que  tu  peuz,  et  ne  te  souffist 
point  ladicte  occision ,  mais  avec  ce  tu  te  es  esforcé  de 
destruire  la  renommée  dudit  défunct.  Tu  as  promis 
faire  et  adjousler  diligence  de  savoir  qui  estoit  le  mal- 
faicteur,  comme  toy  mesmes  le  feusses  et  estoies.  En 
oultre ,  considérez  messeigneurs  comment,  après  que 
ladicte  supplicacion  fut  octroiée,  partie  adverse,  c'est 
assavoir  le  duc  de  Bourgongne  congnut  son  péché , 


[4408]  D'EJNGUERRAN  DE  MONSTRELET.  301) 

disant  que  lui  mesmes  estoit  cellui  qui  avoit  (ait  occire 
le  duc  d'Orléans ,  et  en  ce  disant ,  estant  à  genolz , 
requist  au  roy  Loys  et  à  monseigneur  de  Berry  conseil 
et  aide,  affermant  qu'il  avoit  fait  faire  ce  maléfice  par 
Tennortement  du  dyable.  Et  certainement  il  disoit 
vérité ,  car  ce  tant  seulement  fîst  il  par  esmouvement 
d'envie  et  de  convoitise.  O  messeigneurs ,  considérez 
quelle  fut  celle  confession ,  et  comment  icelle  partie 
adverse  contredist  à  lui  mesmes.  Car,  en  la  première 
confession  il  dist  tant  seulement  lui  avoir  fait  par  l'es- 
mouvement  du  dyable ,  et  après  il  fist  dire  qu'il  avoit 
bien  fait  et  à  bon  droit.  Au  moins ,  s'il  n'a  point  de 
honte  de  son  maléfice,  au  moins  doit  il  avoir  honte 
de  ce  qui  est  contraire  à  lui  mesme.  Considérez  de 
rechef  comment  partie  adverse  voult  celer  son  péchié. 
Et  Dieu  scet  que  se  son  fait  eust  esté  tellement  méri- 
toire et  valable  comme  il  Ta  fait  proposer,  il  ne  l'eust 
mie  celé,  mais  de  ce  se  feust  glorifié.  Actendez  et 
volez  pour  quoy  il  recongnut  son  péché.  Certainement 
pour  ce  qu'il  ne  le  povoit  plus  celer.  Et  ce  bien  ap- 
parut, que  quant  il  vit  son  maléfice  descouvert,  il  s'en 
fouy  de  la  cité  de  Paris  comme  désespéré.  Adonc  il 
povoit  dire  avec  Judas,  le  traistre  :  Pecccwi  tradens 
sanguinem  justum  ,  c'est  à  dire ,  j'ay  péchié  en  trahis- 
sant le  sang  juste.  O  Phelippe ,  duc  de  Bourgongne  ! 
se  tu  vivoies  maintenant  que  diroies  tu?  tu  n'approu- 
veroies  pas  partie  adverse ,  et  diroies  que  ton  filz  a 
forligné ,  car  tu  estoies  appelle  Hardi ,  et  cellui  fut 
paoureux,  doubteux  et  traistre.  Tu  vraiemént  lui  pour- 
roies  dire  ce  qui  est  escript  ou  v^  chapitre  des  Fais  des 
apostres  :  Car  tempta^it  sathanas  cor  tuum.^  menti  ri 
Spiritui  SanctOj  non  es  rnentitus  hominibus  sed  Deo. 


310  CHRONIQUE  [1408] 

Pour  quoy  a  lempté  sallian  ton  cuer,  et  as  menti  au 
Saint  Esperit,  tu  n'as  pas  menti  aux  hommes,  mais 
à  Dieu. 

La  quinte  raison  est  fondée  en  ce  que  la  vérité  du 
cas  est  que  partie  adverse  ne  fist  point  mourir  mondit 
seigneur  d'Orléans  à  bonne  fin  ou  intencion ,  mais 
pour  les  occasions  lesquelles  il  a  fait  publier,  c'estas- 
savoir  pour  la  convoitise  de  dominer  et  d'avoir  puis- 
sance et  auctorité  plus  grande  que  devant,  et  afin  qu'il 
eust  plus  largement  des  pécunes  de  ce  royaume ,  à  ce 
que  plus  richement  il  peust  exaulcer  ses  serviteurs.  Et 
ce  appert  évidemment  es  maintiens  que  tint  partie  ad- 
verse devant  et  après  la  mort  de  monseigneur  d'Or- 
léans. Et  est  vérité  que  ung  peu  avant  la  mort  de 
monseigneur  de  Bourgongne ,  son  père ,  il  s'esforça 
de  toutes  ses  forces  d'avoir  en  ce  royaume  semblable 
auctorité ,  telle  pension  et  pareil  estât  comme  avoit 
eu  sondit  père  en  son  temps.  Et  pour  ce  qu'on  ne  lui 
accorda  point ,  pour  ce  que  sondit  père  estoit  oncle  de 
roy  et  filz  de  roy,  et  homme  de  grant  prudence ,  les- 
quelles choses  n'ont  point  leur  lieu  en  partie  adverse, 
adonc  commença  il  à  machiner  comment  il  pourroit 
venir  à  son  intencion.  Et  pour  ce,  devant  la  mort  de 
monseigneur  d'Orléans  ,  fist  il  semer  par  le  royaume 
qu'il  avoit  grande  affection  au  bien  commun ,  cuidant 
que  par  ce  il  deust  gouverner  tout  le  royaume.  Quant 
donques  il  vid  que  non  obstant  ses  fictions ,  monsei- 
gneur d'Orléans  avoit  tousjours  l'auctorité ,  ce  que 
raison  donnoit  pour  ce  qu'il  estoit  filz  de  roy,  et  avec 
ce  estoit  plus  sage  pour  avoir  auctorité  de  gouverner 
que  ledit  duc  de  Bourgongne ,  pour  ce,  partie  adverse 
voiant  de  toutes  pars  ses  intencions  estre  frustrées  et 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  3M 

de  nul  efiect,  conspira  contre  mondit  seigneur  d'Or- 
léans comment  il  le  pourroit  faire  occire,  cuidant  et 
espérant  que  après  sa  mort  nul  n'osast  à  lui  contredire 
qu'il  n'eust  tout  le  gouvernement  de  ce  royaume.  Et 
c'est  la  principale  cause  de  ladicte  conspiracion  et  de 
la  mort  de  mondit  seigneur  d'Orléans,  non  obstant  les 
choses  qui  pour  lui  sont  proposées  à  excuser  son  ma- 
léfice ,  et  qu'il  estoit  venu  à  la  congnoissance  de  tous. 
Et  qu'il  soit  ainsi ,  c'estassavoir  que  pour  les  causes 
dessusdictes  il  feist  mourir  monseigneur  d'Orléans, 
appert  évidemment  par  le  maintieng  qu'il  tint  après 
son  cruel  fait.  Car,  tantost  après  qu'il  fut  retourné  à 
Paris  premièrement  après  la  mort  de  mondit  seigneur 
d'Orléans,  il  commença  à  promovoir  et  exaulcer  ceulx 
qui  tenoient  de  lui ,  et  de  faire  déposer  et  oster  plu- 
sieurs bons  et  vaillans  officiers  du  Roy,  sans  cause, 
tant  de  ceulx  qui  avoient  eu  leur  office  par  le  moien 
de  mondit  seigneur  d'Orléans ,  comme  d'autres ,  et 
donner  lesdiz  offices  à  ceulx  qu'il  lui  plaisoit,  afin  que 
par  iceulx  il  eust  plus  grande  auctorité  et  puissance. 
En  oultre ,  par  sa  grant  puissance  s'est  esforcé  de  tenir 
en  subjection  tous  ceulx  de  l'ostel  et  conseil  du  Roy 
et  tous  ses  officiers,  et  par  espécial  ceulx  qui  ont  eu  le 
gouvernement  sur  les  trésors  et  pécunes  du  Roy,  afin 
que  nul  ne  lui  osast  riens  refuser.  Et  encores  ,  dit-on , 
qu'il  s'esforça  de  tout  son  povoir,  qu'il  eust  tous  les 
trésors  du  Roy,  c'estassavoir  la  somme  de  deux  cent 
mille  frans,  et  de  fait  il  en  eut  grant  partie,  tant  en 
assignacions  comme  autrement.  Et  avecques  ce ,  il  fist 
donner  à  ses  hommes  plusieurs  pécunes  du  trésor  du 
Roy,  comme  bien  scevent  ceulx  qui  ont  le  manyement 
desdiz  trésors.  Et  c'est  la  fin  principale  à  quoy  il  ten- 


342  CHROMQUK  [4408] 

doit  à  venir  par  la  mort  de  mondit  seigneur  d^Orléans, 
c'estassavoir  concupiscence ,  et  pour  dominer,  et  en- 
richir les  siens.  Appert  donques  que  la  racine  et  fon- 
dement de  son  fait  est  orgueil  et  convoitise.  Mais ,  au 
plaisir  de  Dieu,  ce  ne  lui  proufitera  pas,  et  de  fait  sera 
vérifié  le  dit  de  Job ,  ou  vni*  chapitre  :  Cmn  hahueril 
quod  cupierit ,  possidere  non  poterit.  C'est  à  dire , 
quant  il  aura  eu  ce  quil  aura  convoitië,  il  n'en 
pourra  possider.  Et  ce  est  tant  qu'à  la  cinquiesme 
raison . 

La  sixiesme  raison  et  finale,  est  fondée  en  ce  qu'il  ne 
suiïist  pas  à  partie  adverse  priver  de  vie  corporelle  et 
espérituelle,  selon  son  povoir,  monseigneur  d'Orléans, 
mais  avecques  ce  il  voult ,  lui  et  les  siens ,  priver  de 
tout  honneur  et  renommée  en  proposant  libelle  diffa- 
matoire plein  de  mençonges  et  faulsetez ,  en  allégant 
mauvaises  accusacions  sans  approbacion,  et  en  impo- 
sant audit  défunct  crime  de  lèse-majesté  divine  et 
humaine,  duquel  il  estoit  innocent,  comme  il  apperra 
en  la  tierce  partie  deceste  proposicion.  Et  peust  estre 
dit  que  la  juslificacion  de  cest  homicide  est  plus  grant 
péchié  que  ledit  homicide  ,  car  c'est  persévérance  en 
péché  par  obstinacion.  Car  maintenant  péché  est  chose 
humaine ,  mais  persévérance  en  péché  est  chose  pu- 
blique. En  telle  manière  est  justifier  cest  homicide  et 
défendre  son  propre  péché.  Donq,  qui  défend  son 
propre  péchié ,  il  résiste  à  Dieu  en  approuvant  ce  que 
Dieu  hèt.  Et  ne  lait  mie  ce  que  dit  le  prophète  David. 
Non  déclines  cor  meum  in  i>erba  malicie^  ad  excusan- 
dos  excusaciones  in  peccatis.  C'est  à  dire.  Sire,  tu  ne 
déclines  pas  mon  cuer  en  paroles  de  malice,  à  quérir 
excusacions  en  péchié. 


[1408]  D'ENGLERRAN  DE  MONSTRELCT.  313 

De  ce  propos  je  viengs  à  la  tierce  partie,  en  laquelle 
il  me  fault  respondre  aux  accusacions  contenues  ou 
libelle  dinamaloire  qui  fut  proposé  contre  Tonneur  de 
monseigneur  d'Orléans.  Et  est  ceste  partie  divisée  en 
six  poins  selon  six  faulses  accusacions  proposées  par 
partie  adverse ,  à  la  reprouche  desquelles  je  prends  la 
parole  du  prophète,  laquelle  on  peut  raisonnablement 
proposer  et  dire  de  la  partie  monseigneur  d'Orléans  , 
c'estassavoir  :  Judica  me  Domine  secunclum  justiciam 
meam  ,  et  secundum  innocenciam  meam  super  me. 
C'est  à  dire  ,  Sire ,  juge  moy  selon  ma  justice  et  selon 
mon  innocence  sur  moy.  Telle  requeste  fait  le  pro- 
phète à  Dieu,  et  icelle  requeste  fait  à  toy,  Sire,  ma- 
dame d'Orléans ,  laquelle  ne  quiert  fors  jugement  et 
justice.  Il  te  plaise  à  oyr  les  responses  de  madicte 
dame  d'Orléans  ,  par  lesquelles  tu  pourras  veoir  que 
mondit  seigneur  d'Orléans  est  faulsenient  accusé  et 
injustement,  de  partie  adverse,  qui  proposa  contre  lui 
six  accusacions. 

La  première  accusacion  est  telle  :  C'estassavoir  que 
monseigneur  d'Orléans,  encores  vivant,  commist 
crime  de  lèse-majesté  divine  ou  premier  degré ,  en 
commectant  et  faisant  sorceries  et  ydolatries  qui  sont 
contre  la  foy  crestienne  et  l'onneur  de  Dieu.  Et  est 
vérité  que  quant  à  ceste  accusacion  ,  ledit  proposant 
s'arresta  moult  peu ,  disant  que  le  jugement  de  ceste 
accusacion  appartient  à  Dieu  qui  est  roy  souverain  , 
ainsi  comme  s'il  voulsist  dire  que  ce  n'appartient  mie 
à  jugement  humain.  En  laquelle  accusacion  parla  d'un 
religieux  apostat  et  d'autres  sorceries  ausquelles  mon- 
seigneur d'Orléans  donna  et  adjousta  foy  et  consente- 
ment ,  comme  allègue  ledit  proposant.  Mais  pour  ce, 


314  CHRONIQUE  [1408] 

je  respons  à  ce  en  la  tierce  accusacion  en  laquelle  il 
allègue  ledit  religieux ,  pour  ce  que  à  ceste  première 
accusacion  il  ne  allègue  riens,  mais  le  renvoyé  au 
jugement  de  Dieu.  Il  me  souffist  prouver  que  monsei- 
gneur d'Orléans  ayt  esté  bon  et  loyal  chrestien,  et  qu'il 
ne  commist  ne  fîst  onques  tel  fait,  ne  approbacion, 
obstant  Ja  dévocion  qu'il  eut  à  Dieu  dès  sa  jeunesse. 
Car,  non  obstant  les  jeux  et  esbatemens,  toutesfoiz  son 
secours  et  son  retour  estoient  à  Dieu ,  en  soy  confes- 
sant très  souvent.  Car  le  samedi  prouchain  devant  sa 
mort,  très  dévotement  il  s'estoit  confessé  et  démonstra 
à  plusieurs  ,  grans  signes  de  contricion  ,  et  disoit  qu'il 
lairroit  les  jeux  et  oeuvres  de  jeunesse  ,  et  que  du  tout 
il  se  occuperoit  à  servir  Dieu,  et  au  bien  du  royaume. 
Et  afin  qu'on  ne  cuide  point  que  ce  soit  chose  con- 
trouvée,  encores  vivent  les  religieux   qui  le  tesmoi- 
gneront  et  plusieurs  autres  paroles  semblables.  Et  sur 
ce  soit  oy  son  oncle  le  duc  de  Bourbon  ,  qui  bien  scet 
les  promesses  qu'il  fist  à  Dieu  et  à  lui.  Car  ung  peu 
avant  son  trespas ,  il  lui  promist  faire  tant  que  Dieu 
et  les  hommes  seroient  contens  de  lui,  et  que  tous 
ceulx  de  ce  royaume  seroient  tenus  de  prier  Dieu  pour 
lui.  Je  ne  sçay  se  partie  adverse  avoit  oy  les  nouvelles 
de  ce  très  bon  propos ,  et  se  de  ce  il  se  doubtoit ,  car 
c'estoit  contre  la  fin  à  quoy  il  contendoit ,  c'estassa- 
voir  au  gouvernement  de  ce  royaume.  Et  bien  savoit 
partie  adverse  que  se  monseigneur  d'Orléans  se  feust 
gouverné  comme  il  avoit  disposé ,   il  eust  eue  petite 
auctorité  en  ce  royaume.  Il  est  donques  à  pressup- 
poser  que  pour  ceste  cause  il  procura  si  hastivement 
la  mort  d'icellui.  O  sire  Dieu  !  lu  scez  la  bonne  vou- 
lenté  qu'il  a  eue  à  toy  quant  il  fut  occis ,  et  en  ce  j'ay 


L4408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  315 

grant  confidence  de  son  salut.  Car,  comme  dit  TEs- 
cripture  :  Justus  si  morte  preoccupatus  fuerit ,  in  re- 
frigerio  erit.  C'est  à  dire ,  se  le  juste  a  esté  avancé  de 
la  mort,  il  sera  en  refroidement  et  en  repos.  Toutes- 
fois  partie  adverse  fist  ce  qu'il  peut  afin  qu'il  dampnast 
l'âme  de  lui,  comme  cy  après  sera  dit.  Et  après,  il  est 
notoire  à  tous,  que  diligemment  et  notoirement  il  oioit 
messes  en  mectant  toutes  choses  arrière  et  paioit  tous 
les  jours  ses  heures  canoniaulx  ^ans  délaisser.  O  par- 
tie adverse  !  pour  quoy  as  tu  proposé  que  ces  choses 
n'estoient  autre  chose  que  ypocrisie  et  fiction  ?  Qui  a 
révélé  à  toy  les  secrez  des  cuers  ?  Qui  te  fait  juger  des 
pensées  ?  Tu  ensuis  les  pharisiens  appellans  Jhésu-Crist 
déceveur  et  démoniacle.  Tu  scez  que  les  anges  ne 
scèvent  pas  les  secrès  de  noz  cuers,  et  d'iceulx  tu  veulx 
juger.  Oy  que  dit  le  prophète  :  Tu  es  solus  scrutans 
corda  et  renés.  C'est  à  dire ,  ô  Dieu  !  tu  es  cellui ,  et 
nul  autre ,  congnoissant  les  intencions  et  les  cuers.  Il 
est  tout  notoire  comment  il  fonda  messes  et  chapelles 
religieuses  et  fist  moult  de  biens  aux  églises.  Soit  veu 
son  dévot  testament ,  et  par  ce,  et  autres  choses  bien 
consultées ,  chascun  pourra  juger  icellui  avoir  esté  de 
bonne  intencion ,  et  non  ydolatre  ou  sorcier.  Or  est 
vérité  que  le  proposant  de  partie  adverse  renvoie  le 
jugement  de  ce  à  Dieu  en  tant  que  touche  le  crime  de 
lèse-majesté  divine ,  disant  que  de  ce  présent  cas  il  ne 
veult  faire  espécial  article  contre  monseigneur  d'Or- 
léans. Maintenant  donques,  je  demande  pour  quoy 
ledit  proposant  a  ce  fait.  La  cause  si  est  pour  ce  que 
la  principale  intencion  est  mauvaisement  fondée  et 
pleine  de  mençonges  en  plusieurs  lieux.  Certainement 
les  juges  humains  pevent  punir  les  sorciers  et  ydolatres 


316  CHRONIQUE  [1408] 

selon  leur  povoir,  et  est  vérité  que  plusieurs  pour  telle 
cause  ont  esté  condamnez  à  mort  et  en  chartre ,  pour 
ce  que  telz  gens  sont  mauvais  chrestiens,  et  par  telles 
continuacions  s'ensuivent  hérésies,  et  les  erreurs  dont 
il  est  escript  ou  quart  Livre  des  Roys,  ou  xiif  chapitre 
que  Jonatas  extirpa  et  occist  tous  les  divins  et  sorciers. 
Et  est  escript  ou  x^  chapitre  de  Zacharie  :  Dwini  vide- 
runt  mendacium^  sompniatores  loquti  sunt  frustra. 
C'est  à  dire,  les  devins  sont  mençongers  et  n'ont  veu 
autre  chose  que  menterie ,  et  les  songeurs  ont  parlé 
en  vain.  Et  pour  ce  est  il  escript  ou  xix^  chapitre  de 
Lévitique  :  Ne  declinetis  ad  magos  ,  nec  ah  ariolis 
aliquid  sciscitemini.  C'est  à  dire,  ne  va  point  aux 
enchanteurs  ,  et  ne  demande  ne  enquiers  quelque 
chose  aux  devins.  La  cause  pour  quoy  il  passa  si 
briefment  ceste  accusacion  est ,  car  il  ne  sçavoit 
riens  de  monseigneur  d'Orléans  qui  ne  feust  bon 
chrestien  et  ferme  en  la  foy,  sans  erreur.  O  sire  Roy  ! 
madame  d'Orléans  te  supplie  que  la  parole  escripte 
ou  XXII®  chapitre  de  Job  soit  vérifiée  ;  Salvahitur 
innocens  in  rnundicia  manuum  suarum.  C'est  à  dire, 
que  l'innocent  sera  saulvé  en  la  purté  de  ses  œu- 
vres. Et  c'est  tant  qu'à  la  partie  de  la  première  ac- 
cusacion. 

La  seconde  accusacion  de  partie  adverse  *,  est  comme 
dit  le  proposant  de  partie  adverse ,  que  monseigneur 
d'Orléans  estoit  favorable  à  scisme,  et  par  conséquent 
il  avoit  commis  crime  de  lèse-majesté  divine  ou  second 

1 .  Les  premiers  mots  de  cet  alinéa  ,  omis  dans  notre  texte , 
comme  aussi  dans  le  ms.  8345,  rendaient  la  phrase  inintelligible. 
Nous  les  suppléons,  comme  ils  se  trouvent  dans  Suppl,  fr.  93  et 
dans  Vérard. 


[1408]  D'ENGUERR.\N  DE  iMONSTRELET.  317 

degré,  en  démonstrant  et  donnant  faveur  à  Pierre  de 
La  Lune ,  jadis  appelle  pape  Bénédic.  Tant  qu'est  à 
ceste  accusacion,  je  dy  que  monseigneur  d'Orléans 
ne  donna  onques  faveur  à  icellui,  fors  à  bonne  fin  et 
à  conclurre  la  paix  de  l'Eglise,  plus  à  l'onneur  d'icelle 
et  espécialement  de  la  partie  tenant  icellui  pour  ung 
pape  *.  Et  est  tout  notoire  que  plus  grant  honneur  eust 
esté  à  nostre  obédience,  se  Pierre  de  La  Lune  eust  fait 
son  devoir  par  voie  de  cession  pour  l'union  de  l'Eglise, 
que  par  voye  de  substraclion.  Et  ce  considéré,  se 
monseigneur  dist  :  il  seroit  meilleur  d'un  peu  actendre 
afin  que  ledit  Pierre  voulsist  faire  cession  de  sa  vou- 
lenté,  qu'en  trop  hastant  empirer  sa  cause,  en  ce, 
on  ne  peut  nul  mal  entendre.  Et  est  vérité  que  sur 
toutes  choses  il  désiroit  l'union  de  l'Eglise ,  et  créoit 
fermement  que  Pierre  de  La  Lune  '  feust  appareillé  de 
faire  cession  toutes  les  foiz  que  l'autre  Rommain  voul- 
droit  et  seroit  prest.  Et  de  fait,  plusieurs  sont  encores 
vivans  qui  icellui  duc  oyrent  jurer,  que  se  il  sçavoit 
que  Pierre  de  La  Lune  ne  voulsist  faire  cession  ,  ou 
cas  que  l'autre  pape  se  consentiroit  à  ce ,  il  lui  seroit 
plus  contraire  que  aucun  du  monde.  Et  ce  plusieurs 
approuveroient,  se  besoing  estoit.  Item  ,  considérons 
quelle  chose  lui  povoit  proufiter  la  division  de  l'Eglise. 
Il  estoit  assez  sage  pour  considérer  que  tous  maulx 
viennent  de  ce.  Ne  il  n'estoit  point  si  ignorant  de 
mectre  son  espérance  en  homme  si  ancien  comme  est 
Pierre  de  La  Lune.  De  rechef  il  scavoit  bien  que  par 
l'union  de  l'Eglise  plusieurs  biens,    tant  espirituelz 

1.  «  Pour  vray  pape  »  (Ms.  Suppl.  fr.  93  et  Vérard.) 

2.  Notre  texte  passe  les  mots  que  Pierre  de  La  Lune  ,  qui  se 
trouvent  dans  le  ms.  Suppl.  fr.  et  dans  Vérard. 


318  CHRONIQtiE  [1408] 

comme  temporelz ,  povoient  à  lui ,  ne  à  nulz  siens 
venir  et  aux  autres ,  plus  sans  comparoison  que  par  la 
division  d'icelle.  Et  afin  que  je  monstre  évidemment 
l'affection  de  monseigneur  d'Orléans  avoir  esté  sur 
toutes  choses  à  l'union  de  l'Eglise,  je  vueil  raconter 
une  chose  par  lui  offerte  à  l'Université  de  Paris,  trois 
sepmaines  avant  son  trespas.  C'estassavoir  comment 
monseigneur  d'Orléans ,  que  icellui  rommain  ne  vou- 
loit  point  venir  à  Gennes,  ne  à  Venise,  et  ne  vouloit 
point  recevoir  pour  hostages  ceulx  qu'ilz  lui  avoient 
présenté  par  le  mareschal  Bouciquault ,  et  que  autre 
chose  n'empeschoit  l'union  de  l'Eglise,  comme  Pierre 
de  La  Lune  feust  prest  d'aler  ausdiz  lieux,  adonc  dist 
les  paroles  qui  s'ensuivent  :  «  O  Recteur,  et  vous  tous 
mes  amis ,  véez  que  bien  briefment ,  par  la  grâce  de 
Dieu,  nous  aurons  l'union  de  l'Eglise.  Mais  que  nous 
puissions  asseurer  icellui  rommain  afin  qu'il  viengne 
ou  territoire  de  Gennes,  j'ay  proposé  de  lui  offrir  ung 
de  mes  filz  pour  hostage ,  lequel  qu'il  vouldra  eslire  , 
et  suis  prest  de  Tenvoier  à  mes  despens  à  Venise ,  ou 
ailleurs.  Et  sur  ce  faictes  lectres  telles  qu'il  vous  plaira, 
et  je  les  signeray.  Dictes  ce  à  l'Université  en  apportant 
à  moy  leur  opinion.  »  Adonc  les  seigneurs  de  l'Uni- 
versité le  regracièrent  de  ce ,  en  disant  que  plus  ne 
povoit  offrir.  Et  en  ce  il  démonstroit  sa  bonne  affec- 
tion. Et  vivent  encores  ceulx  qu'il  avoit  adonc  or- 
donnez à  ceste  besongne  pour  aler  démonstrer  aux 
Rom  mains  et  Véniciens  icelle  présentacion.  O  vous 
messeigneurs  î  povoit  il  plus  faire  que  mectre  pour 
hostage  sa  char  et  son  sang ,  et  ceulx  qui  sont  prestz  à 
le  tesmoigner  ne  sont  point  fenis  ou  mors ,  et  ne  sont 
point  tesmoings  ignorans,  mais  docteurs  et  maistres.  O 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELEÏ.  519 

partie  adverse  ,  cy  peiiz  tu  veoir  comment  ta  parole 
est  contraire  à  vérité.  De  ce,  te  dévoies  tu  bien  taire , 
comme  toy  mesmes  as  acquis  faveur  vers  Pierre  de  La 
Lune,  autant  ou  plus  que  aucuns  autres.  Car  en  cellui 
temps  que  Pierre  de  La  Lune  estoit  le  plus  accusé  ,  tu 
escripvis  et  envolas  à  lui  afin  que  tu  eusses  éveschez  et 
autres  bénéfices  pour  tes  serviteurs.  Auquel  tu  n'en  • 
voias  point  ton  varlet  ou  ton  page  ,  mais  la  garde  de 
ton  âme,  c*estassavoir  ton  confesseur,  qui  parleroit  plus 
seurement.  Disoit  on  aussi  que  monseigneur  d'Orléans 
s' estoit  consenti  à  la  perverse  excommunicacion  en- 
volée par  Pierre  de  La  Lune  pour  induire  le  Roy  à  son 
obéissance.  Maintenant  il  est  tout  clerc  que  icelle  mau- 
vaise excommunicacion  ne  porte  nul  effect  contre 
Pierre  de  La  Lune ,  fors  ou  cas  que  le  Roy  cesseroit 
de  à  lui  obéir,  comme  il  appert  par  sa  bulle.  Com- 
ment donques  pourroit  estre  que  monseigneur  d'Or- 
léans eust  induit  le  Roy  à  obéir  à  lui,  et  qu'il  eust 
baillé  consentement  à  ladicte  excommunicacion  ,  la- 
quelle, selon  l'intencion  dudit  Pierre  de  La  Lune 
n'avoit  nul  effect,  fors  en  cas  de  substraction  ou  ino- 
bédience. Et  est  tout  certain  que  Pierre  de  La  Lune  est 
d'une  voulenté  assez  obstinée  à  ce  faire,  et  que  point 
ne  se  conseilloit,  fors  à  luy  mesmes.  Et  appert  assez 
bien  que  nionseigneur  d'Orléans  ne  fut  point  favo- 
rable à  ladicte  excommunicacion ,  car  elle  ne  fut  point 
menée  à  effect,  jusques  à  tant  que  monditseigneur 
d'Orléans  fut  mort.  Considérez  donc ,  messeigneurs , 
la  grant  faulte  de  partie  adverse  et  l'innocence  de 
monseigneur  d'Orléans ,  lequel  peut  dire  la  parole  du 
prophète  :  Os  peccatoris  et  os  dolosi  super  me  aper- 
tiim  est  loquti  sunt  advevsum  me  lingua  dolosa  et  ser- 


320  CHROINIQUE  [1408] 

monibus  odii circumdederunt me ,  C'est  à  dire,  la  bouche 
du  pécheur  et  pleine  de  fraude  est  ouverte  sur  moy, 
et  ont  parle  contre  moy  par  leurs  faulx  langaiges ,  et 
par  paroles  de  hayne  me  ont  environne.  Et  ce  suffît 
quant  à  la  seconde  accusacion. 

La  troisiesme  accusacion  de  partie  adverse  est  que 
mondit  seigneur  d'Orléans  s'esforça  par  moult  de 
manières  de  machiner  la  mort  de  son  prince  et  sei- 
gneur le  roy  de  France ,  et  comme  dit  ledit  proposant, 
par  trois  manières.  Premièrement,  comme  il  dit,  par 
sorceries ,  maléfices  et  suggestions.  Secondement,  par 
poisons  et  venins.  Tiercement,  par  occisions;  voulant 
occire  ou  faire  occire  nostresire  le  Roy,  et  ce  par 
armes,  par  feu,  par  eaues  ou  autres  violentes  injec- 
tions. Et  par  ce  veult  conclurre  que  mondit  seigneur 
d'Orléans  a  commis  crime  de  lèze-majesté  humaine  en 
la  personne  de  nostresire  le  Roy.  Quant  à  la  première 
manière,  où  il  parle  de  sorceries  faictes  par  ung  moyne, 
en  une  espée,  en  une  dague,  en  annel  et  en  verge,  et 
pour  ce  faire  mondit  seigneur  d'Orléans  fist  venir  ledit 
moyne,  ung  chevalier,  ung  escuyer  et  ung  varlet, 
auxquelz  il  donna  grand  pécunes ,  comme  dit  partie 
adverse,  c'est  chose  faulse  et  contre  vérité.  Car  mon- 
dit seigneur  d'Orléans  onques  ne  se  consenti  à  sorce- 
ries, ne  à  autres  ars  défendus.  Et  se  ainsi  enst  esté  que 
ledit  moyne  eust  commis  sorceries,  et  que  ce  eust  esté 
par  l'exortacion  de  monseigneur  d'Orléans,  ce  eust 
peuestre  sceu  de  léger.  Car,  contre  ledit  moyne  et  ses 
complices  fut  moult  grant  procès,  en  la  présence  des 
conseillers  du  Roy,  auxquelz  on  en  peut  savoir  la 
vérité.  De  rechef  fut  trouvé  par  la  propre  confession 
dudit  moyne ,  disant  que  mondit  seigneur  d'Orléans 


[i408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSmELEï.  Z±i 

lui  avoit  défendu  que  là  il  ne  ouvrast  point  de  art 
magique  et  que  riens  il  ne  feist  qui  peust  tourner  ou 
préjudice  du  Roy.  Et  comme  Dieu  scet  se  de  ce  eust 
esté  aucune  vérité,  il  n'eust  point  esté  celé  jusques  à 
maintenant.  Par  ce  appert  évidentement  la  faulseté  de 
celle  accusacion.  Et  jà  soit  ce  que  mondil  seigneur 
d'Orléans  eust  aucunes  foiz  parlé  avec  ledit  moyne, 
on  considère  que  mondit  seigneur  estoit  jeune  de 
Faage  de  xvni  ans,  et  que  telz  jeunes  princes  sont  sou- 
vent déceuz  par  telz  Lourdeurs  pour  cause  d'avoir 
pécune  d'iceulx.  Tant  que  de  la  pouldre  des  os  baillée 
à  monseigneur  d'Orléans  enveloppé  dans  ung  petit 
drapelet,  lequel  il  porta  par  aucun  temps  entre  sa 
char  et  sa  chemise ,  comme  dit  partie  adverse ,  jusques 
à  ce  que  ung  chevalier  lui  osta,  et  pour  ce,  le  eust  en 
grant  hayne,  et  tant  qu'il  destruisit  ledit  chevalier  de 
ses  biens  et  procura  son  bannissement  du  royaume, 
certainement  ces  choses  ne  sont  point  véritables.  Mais 
cellui  chevalier  fut  banni  du  royaume  pour  cause 
assez  notoire,  par  procès  et  arrest  de  parlement.  Et 
onques  de  ceste  lède  chose  ne  fut  mencion ,  fors  par 
icellui  chevalier,  selon  le  dict  de  partie  adverse.  Ledit 
chevalier  estoit  souspeçonneux  de  hayne ,  et  par  con- 
séquent personne  inhabile  de  faire  serement  et  porter 
tesmoignage  contre  le  défunct.  Considérez,  Messei- 
gneurs,  comment  la  proposicion  de  partie  adverse  ne 
contient  que  faulsetez  et  mençonges,  et  que  les  lisans 
son  libelle  pourroient  de  léger  cheoir  en  erreur,  dont 
sur  ce  devroient  mectre  remède  les  révérens  maistres 
de  la  faculté  de  théologie  le  plus  lost  que  faire  se 
pourroit;  car,  comme  ilz  scèvent  bien,  telles  choses. 
ne  devroient  point  estre  escriptes,  ne  divulguées.  Mais 
I  Î21 


322  CBRONIQUE  [1408 

plus  merveilleuse  chose  est  que  par  la  bouche  d'un 
théologien  il  a  esté  proféré  que  lesdiz  maléfices  ont 
sorti  leur  effect  en  la  personne  du  Roy.  Nous  sommes 
maintenant  en  telle  comparoison ,  laquelle  fist  l'aigle 
des  théologiens,  monseigneur  saint  Augustin,  du  mé- 
decin et  d'un  astrologien  rendans  la  cause  de  deux 
enfans  nez  d'un  mesme  ventre ,  que  nous  disons  ju- 
meaux. L'un  estoit  moult  maigre,  et  l'autre  très  gras, 
l'astrologien   avoit  recours  à  divers  accidens ,    et  le 
médecin,  à  ce  que  le  gras  eut  premier  l'àme  ou  corps, 
et  pour  ce  qu'il  estoit  plus  fort ,  il  disoit  qu'il  sucçoit 
à  peu  près  toute  la  nourreture  des  deux.  Auquel  est-il 
plus  à  croire  ?  Certainement  au  médecin ,  comme  res- 
pond   saint  Augustin.   Semblablement  nous  povons 
dire  que  plus  grant  foy  doit  estre  adjoustée  à  la  faculté 
de  médecine,  de  ceste  matière,  qu'au  dict  d'un  maistre 
en  théologie  prononcé  sotement.  O  très-doulx  Dieu  ! 
metz  remède  en  ce.  Car  je  vois  théologiens  affermer 
que  sorceries  sortissent  leur  effect ,  certainement  c'est 
erreur  comme  la  saincte  Escripture  die  que  sorcerie 
ne  sont  fors  mençonges,  et  ne  sortissent  quelque  effect. 
Dont  le  sage  Salomon,  auquel  telles  choses  furent  im- 
posées, dit  ou  xxiif  chapitre  de  Ecclésiastique  :  Quod 
dominacio  errons  et  auguria   mendacia  et  sompnia 
maleficium  mnitas  est.  C'est-à-dire ,  divinement  d'er- 
reur, sortilèges  et  mençonges,  c'est  tout  ung,  et  les 
songes  de  maléfice  ne  sont  que  vanité.  Et  ceste  aucto- 
rité  allègue  saint  Thomas  d'Aquin  à  prouver  que  telles 
sorceries  ne  sortissent  nul  effect.  O  toi  Université  de 
Paris!  plaise-toy  ce  corriger.  Car  telles  sciences  abu- 
sives ne  sont  pas  tant  seulement  défendues  pour  ce 
qu'elles  sont  contre  l'onneur  de  Dieu,  mais  avec- 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  3i:^ 

ques  ce  elles  ne  contiennent  riens  de  vérité  ou  d'effect, 
et  ce  est  conféré  et  discuté  par  les  acteurs  qui  onl 
ouvré  d'art  magique.  Ovide  dit  au  livre  de  Remède 
d'amours  :  Fallitur  hermonie  si  quis  main  pahida 
terre  et  magicas  arles  posse  juvore  putat  \  C'est  à  dire, 
celiui  est  deçeu  qui  cuide  que  les  mauvaises  herbes  et 
les  ars  magiques  puissent  aider.  Et  aussi,  maistré  Jehan 
de  Bar,  moult  expert  en  ce  mauldit  art,  lequel  fut  ars 
avec  tous  ses  livres ,  dist  en  sa  derrenière  confession 
que  le  dyable  n'apparut  onques  à  lui,  et  que  ses  invo- 
cacions  ou  sorceries  ne  sortirent  onques  effect,  jà  soit 
ce  que  à  plusieurs  il  eust  paravant  dit  le  contraire ,  et 
espécialement  aux  grans  seigneurs  pour  avoir  leur 
argent.  Et  pour  certain,  c'est  moult  merveilleuse  chose 
de  vouloir  donner  charge  à  monseigneur  d'Orléans 
de  telles  sorceries  vaines  et  faulses,  veu  que  onques 
homme  ne  les  hay  tant  comme  il  faisoit,  en  persécu- 
tant ceulx  qui  usoient  desdiz  ars.  El  scet  bien  chascun 
que  mondit  seigneur  fut  la  cause  principale  du  procès 
et  exécucion  faiz  contre  ledit  maistre  Jehan  de  Barre, 
et  aussi  de  deux  augustins ,  qui  pour  leurs  démérites 
furent  exécutez,  les  gens  d'église  à  ce  appelez  du  con- 
seil du  Boy.  Quant  est  à  ce  dont  le  proposant  de  partie 
adverse  a  fait  mencion,  en  disant  que  monseigneur 
de  Milan,  défunct,  donna  sa  fille  à  monseigneur  d'Or- 
léans sur  espoir  qu'elle  feust  royne  de  France,  et  pour 
ce,  quant  elle  print  congié  de  lui,  il  lui  dist  :  «  Adieu, 
belle  fille,  je  ne  quiers  jamais  à  te  voir  jusqu'à  tant 

1 .  Voici  les  deux  vers  d'Ovide  : 

Viderit,  Haemoniae  si  quis  mala  pabula  terrae 
Et  magicas  artes  posse  juvare  pulat. 


324  CHRONIQUE  [4408] 

que  tu  seras  royne  de  France.  »  Pour  vérité  c'est  faulse 
chose,  car  monseigneur  le  duc  de  Milan  avoit  traictié 
avec  le  duc  de  Gueldres,  frère  du  roy  des  Rommains , 
qu'il  prendroit  à  femme  madame  d'Orléans  sa  fille, 
et  encores  estoient  lesdiz  messagers  faisans  leur  che- 
min à  parfaire   ledit  mariage,  quant  Bertran  Gast, 
pour  lors  gouverneur  du  conté  de  Vertus ,  fiit  envoie 
du  Roy  et  des  ducs  de  Berry  et  de  Bourgongne ,  dont 
Dieux  ait  l'âme,  à  monseigneur  de  Milan,  pour  traic- 
tier  le  mariage  de  sa  fîUe  et  de  monseigneur  d'Orléans. 
Lequel  duc  de  Milan,  pour  l'onneur  du  Roy  et  des 
seigneurs   de    la   maison  de   France,   se   consenti  à 
donner  sa  fille  à  mondit  seigneur  d'Orléans,  et  cessa 
à  traicter  avec  ledit  duc  de  Gueldres ,  révocant  lesdiz 
messagers  par  lui  envoies  à  icellui.   Tant  qu'est  des 
paroles  .-qu'il   dist   à  sa   fille,  comme   il   dist,    c'est 
faulse  chose.  Car  monseigneur  de  Milan  estoit  yssu  de 
Pavie  sans  parler  à  sadicte  fille,  et  ce  fist-il  pour  ce 
qu'il  n'eust  peu  prendre  congié  à  elle  sans  pleurer. 
Tant  qu'est  de  la  parole  que  de  voit  avoir  dicte  mon- 
seigneur de  Milan  à  ung  chevalier  de  France  par  grande 
admiracion  :    «Tu  dis  que  le  roy  de  France  est  en 
bon  eslat  ?  comment  peut  ce  estre  ?  » ,  certainement 
c'est  faulse  chose;  car  monseigneur  de  Milan  estoit 
assez  secret  pour  soy  taire  de  telles  choses,  mesme- 
ment  devant  les  François,  pour  la  relacion  ^  Plusieurs 
sont  qui  bien  sçèvent  que  monseigneur  le  duc  de 
Milan  aymoit  le  roy  de  France  sur  tous  les  princes  du 
monde,  et  l'onneur  de  tout  son  sang  et  de  la  maison 


1 .  Cest-à-dire  de  peur  qu'elles  ne  fussent  redites ,  et  surtout 
devant  des  Français, 


[4408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  325 

de  France  ,  dont  tous  les  ambaxadeurs  du  Roy  et 
autres  nobles  de  France  Irespassans  par  son  pays ,  il 
honnouroit  par  grant  largesse  de  dons,  et  ce  pour 
Tamour  et  honneur  du  Roy  tant  seulement,  et  de  tous 
ceulx  du  sang  royal.  Tant  qu'à  l'istoire  de  Tomme  de 
grant  proesse,  messire  Phelippe  de  Maisières,  lequel  a 
honteusement  difTamé  ledit  proposant,   il  est  vérité 
que  quant  ledit  Phelippe  vint  de  Chipre,  le  roy  Charles, 
que  Dieu  pardoint,  le  retint  et  en  fist  son  chambellan. 
Lequel  après  le  trespas  du  Roy  print  humble  habit  en 
l'église  des  Célestins,  ouquel  lieu  il  persévéra  dévote- 
ment jusques  en  la  fm  *.  Et  pour  ce  que  monseigneur 
de  Bourgongne  trespassé  aymoit  monseigneur  de  Mi- 
lan, voiant  ledit  Phelippe  estre  de  grant  science  et 
proesse,  et  aiant  propos  d'aler  en  aide  de  la  Saincte 
Terre ,  icellui  envoia  à  monseigneur  de  Milan  qui  le 
receut  honnorablement  et  très-voulentiers  le  veoit  et 
oioit  parler.  Et  est  vérité  que  devant  ce  temps  ledit 
Phelippe  onques  n'avoit  demouré  avecques  monsei- 
gneur de  Milan ,  qui  le  receut ,  ne  avec  messire  Bar- 
nabbé  son  oncle.   Item  ledit  Phelippe  s'estoit  parti 
dudit  duc  de  Milan  longtemps  devant  ce  qu'il  feust 
mencion  du  mariage  de  monseigneur  d'Orléans,  ne 
de  sa  femme.  Et  ainsi  appert  que  ledit  proposant  de 
partie  adverse  n'est  point  véritable.  En  oultre ,  quant 
à  ceste  accusacion  regardant  la  personne  du  Roy  que 
monseigneur  d'Orléans,  non  obtenue  la  mort  du  Roy 
par  sorceries ,  appliqua  autre  manière  de  faire  mourir 
le  Roy  pour  parvenir  à  la  couronne  de  France,  et 
pour  ce  promist  à  ung  homme  quatre  mille  frans  et  à 

i.  Il  mourut  en  1403,  comme  nous  l'avons  déjà  dit. 


3«6  CHRONIQUE  [4408] 

ung  autre  cinquante  mille  pour  confire  ladicte  poison 
et  les  bailler,  mais  aucuns  loiaulx  lui  refusèrent  et 
aucuns  lui  accordèrent?  Certainement  c'est  mençonge. 
Car  ceulx  qui  eussent  esté  si  loiaulx  et  qui  eussent 
refusé  la  voulenté  de  mondit  seigneur  d'Orléans  et  les 
pécunes,  en  vérité  par  eulx  eust  esté  révélé  ledit  péché, 
pour  en  ce  mectre  remède.    Et  pour  ce  qu'ilz  n'en 
firent  riens,  s'ensuit  bien  que  c'est  faulse  chose.  En 
après ,  partie  adverse  allègue  (ju'en  l'ostel  de  la  royne 
Blanche,  mondit  seigneur  d'Orléans  gecta  pouldre  en- 
venimée sur  le  plat  du  Roy.  Que  ce  soit  faulse  chose, 
peut  estre  prouvé.  Car  en  cellui  disner  nulle  mencion 
ne  fu  faicte  de  ce  fait.  Aussi  c'est  chose  clère  que  se 
ladicte  Royne  eust  ce  apperçeu  en  sa  maison ,  elle 
l'eust  révélé  à  ses  parens  et  serviteurs  du  Roy,  autre- 
ment elle  n'eust  point  esté  loyale.  Tant  qu'est  de  l'au- 
mosnier  de  ladicte  Royne  qui,  selon  ce  que  dict  partie 
adverse,  se  chey  à  terre  comme  mort,  perdant  ses 
ongles  et  cheveux,  et  de  fait  mouru,  laquelle  chose 
est  faulse ,  car  il  vesqui  depuis  cinq  ou  six  ans.  Dont 
je  puis  dire  vraiement  audit  proposant  de  partie  ad- 
verse ce  qui  est  escript  ou  vu*  chapitre  de  Jérémie  : 
Ecce  i^os  confiditis  in  sermonihus  mendacii  ^  sed  non 
proderunt  vohis.  C'est  à  dire,  vous  vous  fiez  en  paroles 
de  mençonges,  mais  elles  ne  vous  proufiteront  pas. 
De  rechef  ledit  proposant  dist  et  proposa  que  monsei- 
gneur d'Orléans  véant  que  point  ne  povoit  pervenir 
à  la  mort  du  Roy  par  sorceries,  ne  par  poisons,  il 
trouva  une  autre  manière  de  destruire  le  Roy  par  em- 
brasement ou  autrement.  Et  fist  donques  monseigneur 
d'Orléans  certains  jeux,  esbatemens  et  personnages  de 
hommes  sauvages,  vestus  de  toiles  emplies  d'estoupes. 


[4408]  D»RNGUERRA1S  DE  MONSTRELET.  327 

de  poix  et  autres  choses ,  toutes  embrasans  ;  du  nom- 
bre desquelz  estoit  le  Roy.  Et  dit  en  oultre  que  mon- 
seigneur d'Orléans  feignit  que  son  habit  estoit  trop 
estroit  afin  qu'il  feust  excuse  dudit  esbatement.  Et  dit 
que  ung  serviteur  advisa  le  Roy  estre  en  péril  par  ledit 
jeu,  et  pour  ce  monseigneur  d'Orléans  lui  dist  moult 
de  paroles  injurieuses  et  laidengeuses,  comme  dit  par- 
tie adverse.  Et  dit  finablement  que  mondit  seigneur 
d'Orléans  bouta  le  feu  en  la  cotte  de  l'un  d'iceulx, 
dont  le  Roy  fut  en  péril  de  mort,  se  Dieu  et  certaines 
dames  n'y  eussent  remédié.  Quant  à  ce,  c'est  très 
véritable  chose  que  monseigneur  d'Orléans  ne  trouva 
point  lesdiz  habitz,  ne  ces  périlleux  esbatemens,  car 
adonc  il  estoit  moult  jeune,  ne  il  n'eust  lors  sçeu  trou- 
ver telles  choses.  Aussi  monseigneur  de  Bourgongne 
trespassé  et  monseigneur  de  Berry,  ont  bien  sceu,  qui 
trouvèrent  lesdiz  jeux ,  et  que  ce  ne  fut  point  mondit 
seigneur  d'Orléans.  Car  s'il  l'eust  fait  faire,  actendu  la 
commocion  faicte  adonc,  il  n'eust  point  eschapé  de 
mort  ou  de  grant  esclande,  car  pour  lors  il  avoit  petite 
puissance.  Et  combien  que  partie  adverse  die  monsei- 
gneur d'Orléans  non  avoir  esté  vestu  desdiz  habitz, 
feignant  que  son  habit  estoit  trop  estroit,  ce  n'a  au- 
cune apparence  de  vérité ,  parce  que  monseigneur 
d'Orléans  estoit  le  plus  gresle  de  la  compaignie.  Et 
est  vérité  que  monseigneur  d'Orléans  et  sire  Phelippe 
de  Bar,  devant  le  commencement  dudit  jeu ,  yssirent 
pour  veoir  la  dame  de  Clermont,  laquelle  n'avoit  point 
esté  à  Saint- Pol  aux  espousailles  et  nopces  pour  les 
quelles  lesdiz  jeux  avoient  esté  trouvez.  Lesquelz , 
quant  ilz  furent  retournez ,  trouvèrent  tous  les  habiz 
vestus,  et  ce  fut  la  propre  cause  pour  quoy  monsei- 


328  CHRONIQUE  [1408] 

gneur  d'Orléans  ne  se  vesti  point  desdiz  \estemens. 
A  ce  qu'on  dit  que  mondit  seigneur  d'Orléans  volt 
embraser  le  Roy  nostre  sire,   c'est  mençonge.    Car 
mondit  seigneur  d'Orléans  et  Phelippe  de  Bar,  cuidans 
vestir  lesdiz  habiz ,  et  à  nul  mal  pensans ,  dirent  en- 
semble à  Pierre  de  Navarre  que  on  boutast  le  feu  sur 
iceulx  vestus  desdiz  habiz  afin  que  iceulx  ainsi  embra- 
sez courussent  entre  les  dames  pour  icelles  espo ven- 
ter. Et  encores  est  vivant  Pierre  de  Navarre ,  qui  bien 
de  ce  diroit  au  Roy  la  vérité.   Toutesfoiz ,  supposé 
qu'en  ce  fait  de  jeunesse  monseigneur  d'Orléans  eust 
mis  le  feu  sur  l'un  des  habiz  d'iceulx ,  actendu  qu'il 
avoit   ordonné  que  le  feu  feust  mis  aussi  bien  sur 
l'un  que  sur  l'autre ,   il  n'est  point  a  croire  qu'il  le 
feist   à  maie    intencion.    Appert  donques  le    dict  de 
partie  adverse  estre  mençonge.  Mais  je  me  conforte 
en   ce  que  dit  le  prophète  :  Perdes  omnes  qui  lo- 
quuniur  mendacium.  C'est  à  dire,  tu  Dieu,  perdras 
tous  ceulx  qui  parlent  mençonges.  Et  ou  xx*  chapitre 
des  Proverbes  est  escript  :  Qui  profert  mendacia  pe- 
ribit.  C'est  à  dire,  que  cellui  qui  profère  mençonges 
périra. 

Quant  à  ce  que  partie  adverse  veult  dire  que  mon- 
seigneur d'Orléans  ait  fait  aliances  avec  Henry  de  Lan- 
castre,  maintenant  soy  disant  roy  d'Angleterre,  ou 
préjudice  du  Roy  et  de  tout  le  royaume  ,  et  couloure 
son  dict  en  ce  que  Richard,  jadis  roy  d'Angleterre, 
dist  au  roy  de  France  que  les  dessusdiz  seigneurs  de 
Milan  et  d'Orléans  estoient  toute  la  cause  de  sa  mala- 
die, ledit  proposant  a  dit  rnauvaisement  et  contre 
vérité.  Car,  quant  Henry  de  Lancastre  vint  en  France  , 
il  fut  reçeu  honnorablement  de  Dosdiz  seigneurs  comme 


[i408]  DENGUERRAN  DE  iMONSTRELET.  329 

leur  parent,  et  fréquentoit  avecques  monseigneur 
d'Orléans  et  les  autres  du  sang  royal  moult  familière- 
ment. Auquel ,  comme  amy  du  Roy,  il  fist  aliances 
avec  monseigneur  d'Orléans.  Laquelle  convenance  ou 
aliance  feut  leue  et  publiée  en  la  présence  du  Roy  et 
de  plusieurs  seigneurs  du  sang  royal  et  de  son  conseil. 
Et  sembla  la  chose  estre  bonne  ,  licite  et  honneste  pour 
le  bien  du  Roy  et  du  royaume.  Pour  quoy  il  appert 
assez  que  monseigneur  d'Orléans  ne  fîst  aucunes 
aliances  contre  le  roy  Richard  entre  eulx ,  comme 
avoient  fait  ledit  roy  Richard  et  le  roy  de  France.  En 
après  monseigneur  d'Orléans  fut  à  Calais  au  roy  Ri- 
chard, duquel  il  fut  reçeu  bien  honnorablement  comme 
son  très  cher  frère.  De  rechef  après  la  mort  dudit  roy 
Richard,  monseigneur  d'Orléans  eut  et  démonstra 
grant  dueil  et  tristesse  de  sa  mort,  et  pom^  ce  se  rendit 
ennemi  de  Henry  de  Lancastre  par  lectres  de  dé- 
fiances* par  lesquelles  il  arguoit  icellui  de  crime  de  lèse- 
majesté  perpétrée  contre  son  seigneur  le  roy  Richard, 
en  offrant  lui  seul  combatre  contre  ledit  Henrv,  ou 
certain  nombre  ,  tant  contre  tant,  ou  puissance  contre 
puissance ,  pour  venger  la  mort  dudit  roy  ïlichard. 
Et  ces  choses  démonstrent  assez  que  mondit  seigneur 
d'Orléans aymoit  fortle  roy  Richard,  pour  ce  qu'il estoit 
allé  au  roy  de  France  par  le  dessusdit  mariage ,  et  que 
nul  amour  il  n'a  voit  vers  ledit  Henry  de  Lancastre 
pour  ce  qu'il  avoit  estendu  sa  main  contre  ledit  roy 
Richard.  Quant  à  ce  que  ledit  proposant  de  partie  ad- 
verse dit ,  que  mondit  seigneur  d'Orléans  estant  avec- 
ques Pierre  de  La  Lune  ,  s'esforça  d'obtenir  bulles 

1.  On  les  a  vues  plus  haut,  p.  43. 


330  CHRONIQUE  [1408] 

audit  Pierre  de  La  Lune,  ce  n'est  point  vérité.  Car 
adonc  monseigneur  d'Orléans  procura  et  obtint  cer- 
taines aliances  entre  ledit  Pierre,  adonc  nommé  Béné- 
dict,  et  le  roy  de  France,  molt  espéciales  et  notables  , 
par  lesquelles  icellui  Bénédict  promectoit  au  Roy  de 
lui  donner  aide  et  garder  Testât  de  lui  et  de  sa  lignée, 
comme  il  appert  par  les  bulles  sur  ce  faictes.  Il  est 
donques  moult  à  esmerveiller  comment  ung  sage 
homme  ose  proposer  ce  qui  tant  évidemment  est  con- 
traire à  vérité.  Quant  à  ce  que  partie  adverse  dit  qu'il 
soustint  ledit  Pierre  de  La  Lune  ,  à  ce  j'ay  respondu 
cy-dessus.  Et  avec  ce ,  mondit  seigneur  d'Orléans 
trouva  lui  mesmes  que  lesdiz  contendans  de  la  papa- 
lité  ne  vouloient  convenir  prestement  par  procureurs 
à  faire  cession ,  et  ce  despleut  plus  à  Pierre  de  La 
Lune.  Appert  donques  évidemment  que  monseigneur 
d'Orléans  est  innocent  au  regard  des  cas  proposez 
contre  lui.  O  sire  Roy!  il  te  plaise  donques  conserver 
par  justice  son  innocence ,  selon  ce  qui  est  escript  ou 
XIII®  chapitre  de  Job  :  Jasticia  custodit  innocends 
i^iam.  C'est  à  dire,  justice  garde  la  voie  de  l'inno- 
cent. Et  est  quant  à  la  tierce  accusacion  de  partie 
adverse. 

La  quarte  accusacion  de  partie  adverse  si  est ,  que 
par  l'espace  de  trois  ans ,  mondit  seigneur,  par  au- 
cunes inductions  fraudulentes ,  et  par  espoentemens 
qu'il  fist  à  la  Royne  d'aucunes  choses ,  il  cuida ,  elle 
et  ses  en  fans ,  mectre  hors  de  ce  royaume  et  mener  à 
Luxembourg,  afin  qu'il  peust  ce  royaume  mieulx  gou- 
verner à  sa  voulenté.  Quant  à  ceste  accusacion  faulse 
et  perverse,  monseigneur  d'Orléans,  en  toutes  choses, 
servit  et  honnoura  la  Royne ,  donnant  aide  à  garder  et 


[1408]  D'ENGIÎERRAN  DE  MONSTRELET.  334 

soustenir  Testât  du  Roy  et  de  ladicte  Roy  ne.  Et  de  ce 
ne  convient-il  plus  parler.  Car,  par  la  grâce  de  Dieu  , 
elle  estant  présente ,  scet  bien  la  vërilë  ,  laquelle , 
quant  il  lui  plaira  le  pourra  dire  plus  pleinement. 
Toutesfoiz  je  ne  scay  se  de  ce  elle  s'est  complainte 
à  partie  adverse,  ou  aucun  autre.  Je  croy  que  le 
contraire  du  propos  de  partie  adverse  sera  trouve 
véritable ,  et  que  telles  choses  sont  trouvées  pour  la 
diffamation  du  défunct. 

La  quinte  accusacion  dudit  proposant  de  partie  ad- 
verse est  que  monseigneur  d'Orléans  commist  crime 
de  lèse-majesté  ou  tiers  degré.  C'estassavoir  en  la  per- 
sonne de  monseigneur  le  Daulphin,  que  Dieux  ab- 
soille!  et  dit  que  monseigneur  d'Orléans  machina  que 
il  mengast  la  pomme  envenimée,  laquelle  il  envoya 
par  ung  enfant ,  à  qui  le  toly  la  nourrice  d'un  des 
enfans  de  monseigneur  d'Orléans  et  la  donna  audit  filz 
de  mondit  seigneur  d'Orléans  ,  qui  la  menga  et  de  ce 
mourut,  selon  le  dict  dudit  proposant.  Laquelle  chose 
est  faulse  et  controuvée.  Mais  est  vérité  que  l'un  des 
filz  de  monseigneur  d'Orléans  mourut  jà  pièca,  du 
cours  de  ventre  dont  plusieurs  mouroient  à  ce  temps. 
Et  sur  ce,  soient  oys  lesphisiciens,  c'estassavoir  maistre 
Guillaume  le  Boucher  et  maistre  Jehan  de  Beaumont , 
qui  visitèrent  icellui  filz ,  et  ilz  en  dirent  la  vérité , 
c'estassavoir  que  point  il  ne  mourut  par  intoxication. 
Et  considérez ,  messeigneurs,  que  ce  n'est  point  chose 
créable.  Car  jamais  aucune  nourrice  des  filz  monsei- 
gneur d'Orléans  n'eust  osé  donner  à  l'enfant  pomme 
ou  poire ,  sans  le  commandement  de  madame  d'Or- 
léans. Et  aussi ,  quant  ladicte  nourrice  aloit  par  les 
jardins ,  à  tout  l'enfant ,  elle  n'estoit  point  seulement 


332  CHRONIQUE  [1408] 

acompaignée  de  trois  ou  de  quatre  notables  femmes , 
lesquelles  n'eussent  point  souffert  icelle  donner  à  Ten- 
fant  pomme ,  ne  autre  chose  semblable.  O  très  noble 
et  très  amé  duc  d'Aquitaine  !  tandis  que  tu  es  jeune , 
aprens  à  ay  mer  justice  ,  comme  fist  Salomon.  Ad  vise 
les  maulx  qui  pevent  advenir  se  justice  n'est  gardée. 
Car  se  tu  ne  le  fais ,  par  ce  n'auras  aymé  tes  frères. 
Hz  seront  en  péril  de  mort ,  se  ainsi  estoit  fait  comme 
partie  adverse  a  commencé.  Soit  considéré  le  dict  du 
prophète,  qui  dit  :  Justicie  Domini  recte^  letificantes 
corda.  C'est  à  dire,  les  justices  de  Nostre  Seigneur  sont 
droicturières,  esjouissans  les  cuers. 

La  sixiesme  accusacion  et  finale ,  comme  dit  le  pro- 
posant de  partie  adverse ,  est  que  monseigneur  d'Or- 
léans commist  le  crime  de  lèse-majesté  ou  quart  degré 
en  destruisant  le  Roy  de  ses  pécunes ,  et  le  peuple,  en 
tenant  gens  d'armes  sur  les  champs  et  sur  le  pays ,  et 
en  faisant  tailles  intolérables.  Messeigneurs ,  c'est  bien 
merveilles  comment  partie  adverse  a  ce  imposé  à 
mondit  seigneur  d'Orléans.  Car  il  est  notoire  à  chascun 
que  pour  les  choses  advenir  en  ce  royaume  aucunes 
tailles  furent  faictes ,  mais  ce  ne  fut  point  au  prouffit 
de  monseigneur  d'Orléans,  comme  elles  aient  esté  ex- 
posées par  grande  délibéracion  du  Roy  et  de  tous  les 
seigneurs  de  son  sang  et  du  conseil  royal,  mais  pour 
le  fait  de  partie  adverse  ou  royaume  de  Hongrie  *,  et 
pour  sa  raençon  furent  faictes  grandes  tailles  par 
tout  le  royaume  et  grant  somme  d'argent  cueillie  et 
transportée  en  Turquie  et  en  autres  lieux  hors  dudit 

1 .  Il  s'agit  de  la  bataille  de  Nicopoli ,  donnée  le  28  septembre 
1396,  où  Jean  sans  Peur,  qui  n'était  alors  que  comte  de  Nevers 
se  vit  prisonnier  de  Bajazet ,  et  mis  à  une  rançon  énorme. 


[4  408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  333 

royaume.  Laquelle  chose  fu  grant  dommage  irrépa- 
rable. 

Et  quant  est  à  ce  que  partie  adverse  veult  dire  que 
monseigneur  d'Orléans  print  en  la  tour  du  Palais 
quatre  mille  frans,  je  dy  que  c'est  faulse  chose.  Car, 
se  aucunes  pécunes  estoient  en  la  tour  du  Palais, 
elles  furent  distribuées  et  exposées  selon  l'ordon- 
nance du  Roy,  et  ce  peut  estre  sçeu  par  la  garde 
d'icelle  tour  et  par  les  comptes  des  receveurs  à  ce 
ordonnez. 

Partie  adverse  argue  aussi  et  dit  que  mondit  sei- 
gneur print  encores  ou  chastel  de  Meleun  la  somme 
de  cent  mille  frans.  Et  pour  à  ce  respondre ,  il  est  no- 
toire comment  la  Roy  ne  et  monseigneur  d'Orléans 
alèrent  à  Meleun  pour  eulx  esbatre  et  comment  partie 
adverse  virft  à  Paris  irraisonnablement ,  à  tout  grant 
compaignie  de  hommes  d'armes ,  et  par  sa  puissance 
fîst  retourner  monseigneur  d'Acquitaine  alant  après  la 
Royne,  sa  mère\  Conséquemment  il  se  fortifia  de 
hommes  d'armes  soubz  intencion  d'aler  à  Meleun 
contre  la  Royne  et  monseigneur  d'Orléans.  Adonc 
fut-il  nécessaire  à  la  Royne  de  mander  gens  de  guerre 
pour  la  seureté  et  garde  d'elle.  Et  fut  advisé  qu'il  se- 
roit  bon  de  prendre  ledit  trésor  pour  paier  lesdictes 
gens  d'armes  ;  ne  monseigneur  d'Orléans  n'en  appli- 
qua onques  riens  à  son  prouffit.  Et  quant  le  Roy  eut 
de  ce  congnoissance ,  il  fut  bien  content.  Et  ainsi  il 
appert  que  lesdictes  pécunes  furent  despendues  tant 
seulement  à  l'occasion  du  fait  dampnable  de  partie 
adverse ,  et  non  d'autruy. 

1.  Voy.  plus  haut,  p.  108. 


334  CHRONIQUE  [1408] 

Tant  qu'aux  hommes  d'armes  qu'on  dit  monsei- 
gneur d'Orléans  avoir  tenus  sur  le  pays ,  il  est  vérité 
que  aucuns  hommes  d'armes  estans  sur  le  pays  di- 
soient eulx  estre  à  monseigneur  d'Orléans  afin  que 
aucun  ne  leur  osast  nul  mal  faire ,  et  si  n'a  voient  ne 
lectres,  ne  mandement  de  lui,  mais  lui  desplaisoit  des 
maulx  qu'ilz  faisoient  aucunes  fois.  Dont  de  ce,  quant 
il  en  fut  parlé  au  conseil  du  Roy,  lui  mesme  procura 
lectres  du  Roy  envoiées  à  tous  haillis  et  officiers  du 
royaume ,  qu'ils  appellassent  tous  les  nobles  et  gens 
du  pays  pour  contraindre  lesdiz  malfaicteurs  de  yssir 
du  royaume ,  en  punissant  iceulx  de  leurs  mauvaises 
œuvres.  Et  par  ce  il  appert  que  sans  cause  on  a  donné 
charge  à  mondit  seigneur  d'Orléans  desdictes  gens 
d'armes. 

O  tu  1  partie  adverse ,  considère  les  dommages  très 
grans  et  irréparables  qui  ont  esté  en  plusieurs  lieux  en 
ce  royaume  par  les  hommes  d'armes  lesquelz  tu  as 
tenus  et  fait  venir,  entre  lesquelz  estoient  estrangers, 
sans  estre  paiez,  gastans  et  destruisant  tous  lieux  en  ce 
royaume  où  ils  passoient.  Et  chascun  doit  avoir  com- 
passion des  cas  advenus ,  si  piteux  que  nul  n'en  por- 
roit  assez  pleurer. 

O  tu  roy  de  France!  prince  très  excellent,  pleure 
donques  ton  seul  frère  germain  que  tu  as  perdu,  l'une 
des  précieusez  pierres  de  la  couronne ,  duquel  toy 
mesmes  devroies  faire  ou  procurer  la  justice.  O  toy! 
Roy  ne  très  noble ,  pleure  le  prince  qui  tant  te  hou- 
nouroit,  lequel  tu  vois  mourir  si  piteusement.  O  tu, 
mon  très  redoublé  seigneur,  monseigneur  d'Acqui- 
taine  ,  pleure  !  qui  as  perdu  le  plus  beau  membre  de 
tout  ton  sang,  de  conseil  et  de  seigneurie,  pour  quoy 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  335 

tu  escheu  de  paix  en  très  grande  tribulacion.  Otoy, 
duc  de  Berry,  pleure  !  qui  as  veu  le  frère  du  Roy,  ton 
nepveu ,  fmer  sa  vie  par  grief  martire  pour  ce  qu'il 
estoit  filz  et  frère  de  Roy  et  non  pour  autre  chose.  O 
tu ,  duc  de  Bretaigne  !  pleure  l'oncle  de  ton  espouse , 
qui  grandement  t'amoit.  O  tu ,  duc  de  Bourbon , 
pleure  !  car  ton  amour  est  enfouye  en  terre.  Et  vous 
tous  autres ,  nobles  princes ,  pleurez ,  car  le  chemin 
est  ouvert  pour  vous  faire  mourir  traitreusement  et 
sans  défier.  Pleurez ,  hommes  et  femmes ,  povres  et 
riches ,  jeunes  et  vieulx ,  car  la  doulceur  de  paix  et  de 
transquilité  vous  est  ostée  estant,  que  le  chemin  vous 
est  monstre  d'occire  et  mectre  guerre  entre  les  princes, 
par  lequel  vous  estes  en  guerre  et  en  misère  et  en  voie 
de  toute  destruction.  O  vous!  hommes  d'église  et 
sages,  pleurez  le  prince  qui  très  grandement  vous 
aymoit  et  honnouroit.  Et  pour  l'amour  de  Dieu,  vous 
clercs,  et  nobles  hommes  de  tous  et  divers  estats,  con- 
sidérez comment  en  ces  choses  doresenavant  vous  fe- 
rez. Car  jà  soit  ce  que  partie  adverse  vous  ait  déceuz 
par  sa  faulse  induction  et  pour  ce  avez  esté  à  lui  favo- 
rables ,  néantmoins  puisque  vous  congnoissez  cel  ho- 
micide, lequel  partie  adverse  a  perpétré,  les  faultes  et 
mençonges  en  son  libelle  diffamatoire  proposées,  et 
conséquemment  l'innocence  de  monseigneur  d'Or- 
léans, et  doresenavant  vous  lui  baillez  faveur  en  quel- 
que manière,  sachez  ce  estre  contre  le  Roy,  et  par  ce 
vous  encherrez  en  péril  de  perdre  corps  et  biens , 
comme  autre  foiz  on  a  veu  en  cas  semblable.  Entendez 
donques,  princes  et  hommes  de  quelque  estât  que  vous 
soiez,  à  soustenir  justice  contre  ledit  de  Bourgongne  , 
qui  par  l'omicide  par  lui  commis  a  usurpé  la  domina- 


336  CHRONIQUE  [4408] 

cion  et  auctorité  du  Roy  et  de  ses  fîlz ,  et  a  soustrait 
grant  aide  et  consolacion,  car  il  a  mis  le  bien  commun 
en  grande  tribulacion  ,  en  confundant  les  bons  status 
sans  vergongne ,  en  soustenant  son  péchë  contre  no- 
blesse ,  parenté ,  serement ,  aliances  et  asseurances , 
contre  Dieu  et  la  court  de  tous  ses  sains.  Cest  incon- 
vénient ne  peut  estre  réparé  ou  apaisé  fors  par  le  bien 
de  justice.  Et  c'est  la  cause  pour  quoy  madame  d'Or- 
léans et  ses  filles  vinrent  à  toy,  sire  Roy,  et  à  vous  tous 
du  sang  et  conseil  royal ,  à  vous  supplians  que  vous 
vueillez  considérer  l'injure  faicte  à  iceulx ,  icelle  ré- 
parer par  la  manière  qui  tantost  vous  sera  requise  par 
son  conseil ,  et  par  toutes  autres  manières  qu'il  pourra 
estre  fait,  afin  que  par  tout  le  monde  soit  divulgué  que 
monseigneur  d'Orléans  fiit  occis  cruelement  et  injus- 
tement, et  diffamé  faulsement.  Et  en  ce  faisant,  vous 
ferez  vostre  devoir  comme  vous  y  estes  tenus,  et  dont 
vous  pourrez  acquérir  la  vie  éternelle ,  selon  ce  qui 
est  escript  ou  xxi®  chapitre  du  livre  des  Proverbes  : 
Qui  sequitur  justiciam  inveniet  çitam  etgloriam.  C'est 
à  dire ,  qui  ensuivra  justice ,  il  trouvera  vie  et  gloire. 
Laquelle  nous  octroit,  cellui  Dieu  qui  vit  et  règne  sans 
fin  par  tous  les  siècles  des  siècles*  Amen. 

/» 

CHAPITRE  XLV. 

Comment  les  conclusions  se  prindrent  contre  le  duc  de  Bourgongne  à 
cause  de  la  complainte  faicte  par  la  duchesse  d'Orléans  et  ses  enfans. 
Et  la  response  qui  leur  fut  faicte  par  le  chancelier  de  France. 

S'ensuivent  les  conclusions  de  ladicle  proposicion , 
laquelle  prestement  [fut]  faicte  par  ledit  maistre  Guil- 
laume Gousinot,  leur  advocat  et  conseiller,  auquel  fut 


[1408]  D'ENGLERRAN  DE  MONSTRELET.  <  337 

adjoinct  le  chancelier  de  France,  de  par  le  Roy,  afin 
qu'il  feist  telles  conclusions  qu'il  plairoit  à  ladicte 
dame  et  audit  seigneur  d'Orléans  son  filz.  Lequel  ad- 
vocat,  après  plusieurs  excusacions,  afin  qu'il  venist 
ausdictes  conclusions  et  monstrast  le  cas  estre  piteux 
et  favorable ,  print  le  theume  qui  s'ensuit  :  ffec  vidua 
erat  ^  quam  ciim  vidisset  Dominus ^  misericordla  motus 
est  super  eam.  Ces  paroles  sont  escriples  en  l'évangile 
du  dimanche  ensuivant,  ou  vn^  chapitre  de  saint  Luc. 
Et  est  à  dire  :  qu'il  estoit  une  vesve ,  et  quant  Nostre 
Seigneur  la  vyt,  il  fut  meu  de  miséricorde  sur  icelle. 
Très  noble  prince*,  quant  Nostre  Seigneur  entra  en 
une  cité  nommée  Naym,  voiant  le  corps  d'un  jeune 
homme  porté  en  sépulture ,  et  quant  il  ot  regardé  la 
mère  dudit  jeune  homme ,  qui  vesve  estoit ,  il  fut  meu 
de  pitié  sur  icelle  pour  ce  qu'elle  estoit  vesve  ,  et  lui 
restitua  son  filz. 

Très  véritablement  je  puis  dire  de  ma  dame  d'Or- 
léans les  paroles  dessusdictes ,  c'estassavoir  qu'elle 
estoit  vesve ,  laquelle  plaint  et  gémit  la  mort  de  son 
seigneur  et  mary,  de  laquelle  et  de  son  fait  doit  après 
ensuivir.  Et  Nostre  Seigneur  fut  meu  sur  icelle.  C'est 
le  Roy,  qui  est  nostre  sire ,  tant  qu'à  la  dominacion 
terrienne.  Et  non  mie  tant  seulement  icellui,  mais 
aussi  le  seigneur  d'Acquitaine  et  autres  princes  et  sei- 
gneurs terriens  de  tout  le  monde  et  gens  quelconques, 
voians  madame  d'Orléans  ainsi  desconfortée  doivent 
estre  meuz  à  compassion ,  en  lui  donnant  confort  et 
aide  et  lui  faire  bonne  justice  de  la  cruelle  mort  de 

1.  C'est  la  leçon  du  ms.  Suppl.  fr,  93.  Le  nôtre  et  celui  qui 
porte  le  n°  8345 ,  mettent  :  princesse» 

1  22 


?>38  CHRONIQUE  [U08] 

son  mary.  Et  jà  soit  ce  que  en  tous  cas  et  en  tous 
temps  justice  doye   eslre  observée  à  ung  chascun, 
pour  tant  que  c'est  bonne  œuvre  et  méritoire ,  selon 
ce  qu'il  est  escript  ou  c  et  v®  pseaume  :  Bead  qui  eus- 
todiunt judicium  et  faciunt  justiciam  in  omni  tempo re  ; 
c'est  à  dire,  bien  eureux  sont  ceulx  qui  gardent  juge- 
ment et  font  justice  en  tous  temps;  toutesfoiz,  au 
regard  des  vesves  qui  ont  perdu  leurs  maris  et  des  or- 
phenins  qui  sont  privez   de  leur  père ,    justice  doit 
veiller  plus  diligemment  et  plus  habundamment  que 
es  autres  cas.  Et  selon  tous  les  drois  divins  ,  canoni- 
ques et  civilz ,  justice  doit  secourir  aux  vesves  et  en- 
fans  orphenins ,  sur  tous  autres.  Nous  avons  ce ,  pre- 
mièrement en  la  saincte  Escripture,  ou  xxii'  chapitre 
de  Jhérémie  :  Facite  judicium  et  justiciam  et  libérale 
vi  oppressum  de  manu  calumpniatoris  pupillum  et  vi- 
duam.  C'est  à  dire ,  faictes  jugement  et  justice ,  et  dé- 
livrez celui  qui  est  opprimé  par  force ,  de  la  main  de 
l'imposant  faulsement  par  péchié  d'aultrui,  et  délivrez 
l'orphenin  et  la  vesve.  Tant  qu'au  droit  canon ,  les 
décrets  dient  que  c'est  propre  chose  aux  roys  faire  ju- 
gement et  justice ,  et  délivrer  de  la  main  des  oppres- 
sans  les  orphenins  et  les  vesves ,  qui  plus  légièrement 
sont  opprimez  des  puissans.  Tant  qu'est  au  droit  civil, 
il  est  tout.cler  que  l'orphenin  et  la  vesve  sont  espécia- 
lement  privilégiez  en   plusieurs  cas,  comme   il  est 
escript  en  plusieurs  lieux.  Maintenant,  madame  d'Or- 
léans a  perdu  son  mary,  ses  fîlz  ont  perdu  leur  père. 
Certainement,  s'il  feust  trespassé  de  mort  naturelle,  le 
cas  ne  feust  point  si  piteux.  Mais  il  leur  est  osté  mali- 
cieusement en  la  fleur  de  sa  jeunesse.  Et  en  vérité  ce 
présent  cas  est  si  piteux  que  toutes  lois,  usages  et 


[1408]  D'ENGLERRAN  DE  MONSTRELET.  339 

sliles  doivent  estre  interprétés  et  exposez  en  la  faveur 
d'iceulx  contre  partie  adverse.  Et  premièrement,  tant 
qu'est  au  Roy,  nostre  souverain  seigneur,  il  y  est  tenu 
et  obligié  espécialement  du  commandement  de  Dieu , 
auquel  il  ne  peut ,  ne  doit  estre  inobédient  sur  peine 
de  péché  mortel  et  mectre  sa  dominacion  en  voye  de 
perdicion  ,  comme  il  est  escript  en  Jliérémie ,  ou  cha- 
pitre dessusdit  :  In  memetipso  juraçi .  dicil  Dominas  , 
quia  in  solitudine  erit  domus  vestra.  C'est  à  dire ,  j'ay 
juré  par  moy  raesmes ,  dist  Nostre  Seigneur,  que ,  si 
vous  ne  faictes  justice,  vostre  maison  sera  en  désert.  Et 
ce  se  concorde  assez  à  la  response  que  fist  saint  Remy 
au  roy  Clovis  quant  il  le  baptisa.  Ledit  Roy  demanda 
à  saint  Remy  com  longuement  durroit  le  royaume  de 
France ,  et  saint  Remy  lui  respondi  qu'il  durroit  ainsi 
longuement  que  justice  en  icellui  régneroit.  Donques, 
au  sens  contraire,  quant  justice  cessera,  la  dominacion 
fînera.  Dont,  du  Roy  peut  estre  dit  ce  qui  est  escript 
ou  droit  canon  :  Quod justicia  est  illud  quod  confirmât 
imper ium.  C'est  à  dire ,  que  justice  est  la  chose  qui 
conferme  tout  empire  ou  royaume.  Et  toy,  duc  d'Ac- 
quitaine,  tu  es  cellui  qui  est  tenu,  après  le  Roy,  à 
faire  bonne  justice,  selon  ce  qui  est  escript  en  la 
pseaulme  :  Deus^  judicium  tuum  régi  da^  et  jiisticiam 
tuam  filio  régis.  C'est  à  dire,  ô  tu,  Dieu,  donne  au 
Roy  ton  jugement,  et  au  filz  du  Roy  ta  justice.  Tu  es 
l'ainsné  filz  du  Roy,  auquel,  par  la  grâce  de  Dieu  tu  es 
à  succéder  et  à  estre  nostre  roy  et  seigneur.  Entens  à 
ce,  pour  l'amour  de  Dieu,  car  à  toy  espécialement 
appartient.  Se  tu  n'y  mets  la  main,  quant  tu  vendras  à 
ta  dominacion,  par  aventure  tu  trouveras  icelle  des- 
truicte  et  désolée ,  car  chascun  prendra  sa  part ,  chas- 


340  ^CHRONIQUE  [1408] 

cun  à  son  tour  vouldra  estre  maistre ,  se  ce  cas  par  ta 
défaulte  demouroit  impuny.  Vous  aussi ,  seigneurs , 
ducs  et  contes  de  ceste  maison  de  France  ,  parens  du 
défunct ,  et  les  autres  nobles ,  qui  aymez  l'onneur  et 
la  seigneurie  du  Roy ,  vous  devez  poursuir  ceste  que- 
relle, car  vous  estes  obligez  au  Roy  garder  son  hon- 
neur contre  tous ,  ainsi  que  par  la  grâce  de  Dieu  vous 
avez  fait  ou  temps  passé  ,  dont  ce  royaume  est  loé  et 
exaulcié  sur  tous  les  royaumes  des  chrestiens,  en  tant, 
que  les  Anglois ,  Alemans  et  autres  estrangers ,  sont 
jadis  venus  querre  justice  en  ce  présent  royaume. 
Messeigneurs  ,  pour  Famour  de  Dieu  acquitez  voz 
loyautez  et  seremens  envers  madame  d'Orléans,  selon 
sa  parfaicte  confidence,  car,  après  Dieu  et  le  Roy, 
vous  estes  son  souverain  refuge.  Ne  on  ne  doit  point 
doubter  à  faire  justice  pour  paour  de  l'esclande  ou  de 
persécucion.  Car,  comme  il  est  escript  en  la  reigle  de 
droit  :  Utilius  est  quod  scandalum  nasci  pevmictatui,, 
quant  méritas  relinquatur.  C'est  plus  prouiïilable  chose 
qu'on  laisse  venir  esclande ,  que  vérité  soit  laissée.  Et 
jà  soit  ce  qu'il  feust  certain  que  par  ceste  exécucion  de 
justice  grans  maulx  et  griesves  persécucions  deussent 
ensuir,  pourtant  celle  justice  ne  doit  estre  laissée; 
mais  ainçois  seroit  vice  reprouchable,  se  pour  la  crainte 
du  péchant  on  n'osoit  faire  justice.  Car  en  nulle  ad- 
versité de  temps  justice  ne  doit  point  estre  délaissée. 
Pour  ce,  messeigneurs,  faictes  ce  que  dit  le  prophète  : 
Viriliter  agite  et  confortatur  cor  i^estruni,  et  sustinete 
Dominum,  C'est  à  dire ,  faictes  vigoreusement  et  soit 
vostre  cuer  conforté ,  et  soustenez  Notre  Seigneur, 
Car,  en  vérité  je  dy  hardiement  que  contre  un  incon- 
vénient qui  pourra  advenir  par  exécucion  de  justice  , 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  341 

cent  en  advenront  se  on  procède  par  aultre  voye,  par 
défaulte  de  justice  :  Judicate  pupillo  et  humili  ^  ut  non 
apponat  magniflcare  se  homo  super  terram.  C*est  à 
dire,  jugez  à  l'orphelin  et  à  Tumble  afin  que  Tomme 
ne  se  ose  plus  enorgueillir  sur  terre.  C'est  que  la  puni- 
cion  de  ce  cas  soit  si  grande  et  si  notoire,  que  doresen- 
avant  nul  n'ose  commectre  sur  terre  si  grant  et  si 
horrible  pëchié,  et  que  ce  soit  mémoire  perdurable. 
C'est  la  fin  à  laquelle  tendent  madame  d'Orléans  et 
ses  filz.  Et  est  assavoir  qu'il  convient  que  ce  malélice 
soit  tellement  réparé  et  si  grandement  qu'il  peut  estre 
en  ce  monde.  Pour  laquelle  réparacion  estre  faicte , 
madame  et  ses  enfans  prendroient  voulentiers  conclu- 
sion criminelle  tendant  à  la  punicion  du  corps ,  s'il 
povoit  estre  fait  par  bonne  manière.  Mais  pour  ce  que 
lesdictes  conclusions  appartiennent  au  procureur  du 
Roy  seulement ,  selon  la  coustume  de  France ,  elle 
descend  à  la  manière  qui  s'ensuit  :  c'est  assavoir  que 
par  le  jugement ,  et  de  vous ,  il  soit  ordonné  que  à 
certain  jour,  quant  il  plaira  au  Roy  et  à  vous,  ladicte 
partie  adverse,  c'estassavoir  le  duc  de  Bourgongne, 
soit  admené  dans  ce  chastel  du  Louvre,  ou  ailleurs,  là 
où  il  plaira  au  Roy  et  à  vous  ordonner,  et  en  la  pré- 
sence du  Roy  ou  de  monseigneur  d'Acquitaine  et  de 
tous  ceulx  du  sang  de  la  maison  de  France  et  du  con- 
seil du  Roy  et  de  tout  le  peuple ,  ledit  duc  de  Bour- 
gongne ,  sans  ceinture  et  sans  chaperon  ,  estant  à 
genoulz  devant  madame  et  ses  enfans,  accompaignée 
d'autant  et  de  telles  personnes  qu'il  leur  plaira  ,  con- 
fesse publiquement  et  à  haulte  voix  que  malicieuse- 
ment et  par  agait  il  a  fait  occire  monseigneur  d'Orléans, 
par  hayne  ,  envie  et  convoitise,  et  non  pour  autre 


342  CHRONIQUE  [U08] 

chose,  nonobstant  lesdictes  choses  qui  par  lui  ont  esté 
proposées  et  divulguées  au  contraire  après  ledit  cas 
advenu.  Et  que  à  justifier  et  couvrir  son  péché ,  il  a 
fait  proposer  contre  vérité  les  choses  contenues  en  sa 
proposicion.  Et  die  que  de  toutes  ces  offenses  et  chas- 
cune  d'icelles  il  se  repent  et  lui  desplaist ,  et  demande 
pardon  à  madame  d'Orléans  et  mon  seigneur  d'Orléans 
son  filz ,  en  suppliant  humblement  à  iceulx  qu'ilz  lui 
vueillent  pardonner  ses  offenses.  En  proposant  en 
oultre ,  lui  riens  savoir  contre  le  bien  et  honneur  de 
monseigneur  d'Orléans  défunct,  et  qu'il  rappelle  toutes 
choses  qu'il  a  dictes.  Lesquelles  choses  ainsi  parfaictes 
en  Testât  dessusdit ,  soit  mené  en  la  court  du  Palais , 
et  après  à  Saint-Pol ,  en  l'ostel  du  Roy.  Esquelz  lieux, 
sur  haulx  estaiges  pour  ce  appoinctez,  il  die  publique- 
ment les  paroles  dessusdictes ,  en  la  présence  de  ceulx 
que  à  ce  vouldront  commectre  et  ordonner  madame 
d'Orléans  et  son  filz.  Et  semblablement  soit  mené  ou 
lieu  où  le  cas  fu  commis.  Ouquel  lieu ,  lui  estant  à 
genoilz,  soit,  jusques  à  tant  que  certains  prestres  qui  à 
ce  seront  ordonnez ,  auront  dictes  les  sept  pseaulmes 
et  la  letanie  avec  toutes  les  choses  appartenans  ,  pour 
l'âme  dudit  défunct.  Et  que  après  ce ,  il  baise  la  terre 
en  demandant  pardon  à  Dieu,  à  madame  d'Orléans  et 
à  ses  filz,  des  offenses  contre  eulx  commises.  Et  que 
de  la  forme  des  paroles  que  là  et  es  autres  lieux  dessus- 
nommez ,  et  aussi  de  la  manière  de  l'amende ,  soient 
faictes  lectres  royales,  tant  et  en  tel  nombre  qu'ilz  en 
seront  contens ,  qui  soient  envoiées  par  toutes  les 
bonnes  villes  de  ce  royaume  en  enjoingnant  aux  juges 
qu'elles  soient  publiées  au  son  de  la  trompeté,  afin 
que  de  ce  soit  faicte  mencion  par  tout  le  royaume  et 


[1408]  D'ENGIJERRAN  DE  MOISSTRELRT.  343 

dehors.  En  oultre  pour  les  réparacions  des  dessusdictes 
offenses  et  afin  que  de  ce  soit  mémoire  pardurable, 
les  maisons  appartenans  audit  duc  de  Bourgongne 
dedens  Paris  soient  desmolies  et  destruictes  et  demeu- 
rent en  parduraljle  ruine ,  sans  réparacion  ou  édifica- 
cion  ou  temps  avenir.  Et  que  es  lieux  de  chascune 
maison  soit  faicte  une  haulte  et  notable  croix  de  pierre 
gravée  et  en  chascune  d'icelle  soit  fait  un  g  grant  et 
fort  tableau  *  ouquel  soit  escripte  la  cause  de  ladicte 
destruction.  Et  que ,  ou  lieu  où  monseigneur  d'Or- 
léans fut  occis,  soit  faicte  une  croix  semblable  aux 
autres  dessusdictes ,  en  laquelle  soit  mis  ung  tableau 
ou  sera  escript  ce  que  dit  est.  Et  que  la  maison  dont 
yssirent  les  homicides ,  en  laquelle  ilz  furent  mussez 
pour  certain  temps,  soit  destruicte.  Lequel  lieu,  et 
des  maisons  voisines,  ledit  duc  de  Bourgongne  soit 
contraint  de  acheter,  et  à  ses  dépens  y  soit  édifié  ung 
notable  chapitre  de»chanoines  de  six  vicaires  et  de  six 
chappellains ,  duquel  la  collacion  appartiengne  à  ma- 
dame d'Orléans  et  à  ses  successeurs.  Ouquel  collège 
soient  dictes  chascun  jour  six  messes  pour  l'âme  dudit 
défunct ,  et  la  plus  grande  messe  sera  du  Temps  avec- 
ques  toutes  les  heures  canoniaulx.  Lequel  collège  sera 
fondé  de  mil  livres  parisis  de  rente  amortie.  De  rechei 
soit  garny  de  vestemens ,  livres,  aournemens  et  autres 
choses  neccessaires,  et  tout  aux  despens  dudit  duc  de 
Bourgongne.  Et  soit  escripte  sur  l'entrée  dudit  lieu  en 
grosse  lectre  la  cause  de  la  fondacion  d'icellui.  En 
oultre,  ledit  duc  de  Bourgongne  pour  le  salut  de  l'âme 
dudit  défunct ,  soit  condempné  à  fonder  un  collège  de 

4 .  Il  faut  entendre  par  là  un  bas-reliel  en  pierre. 


344  CHRONIQUE  [1408] 

douze  chanoines,  de  douze  vicaires  et  de  douze  clercs 
de  la  ville  d'Orléans ,  de  laquelle  prenoit  son  nom 
ledit  défunct,  duquel  colliege  les  bénéfices  apparlien- 
gnent  à  la  collacion  de  madame  d'Orléans  et  de  ses 
successeurs  les  ducs  d'Orléans.  Lequel  collège  soit 
notablement  édifié  et  assigné  en  tel  lieu  où  il  sera  bon, 
de  deux  mille  livres  parisis  de  rente ,  et  soit  gariiy  de 
livres,  vestemens,  calices,  croix  et  aournemens,  avec 
autres  choses  utiles  et  neccessaires  à  tel  collège  ,  sur 
la  porte  duquel  soit  escripte  la  cause  de  la  fondacion 
d'icellui.  Et  afin  que  de  ce  soit  mémoire  aux  estran- 
gers  de  nacion ,  ledit  duc  de  Bourgongne  soit  con- 
demné  à  faire  édifier  deux  chapelles,  l'une  à  Jhérusa- 
salem,  au  saint  Sépulchre,  et  T autre  à  Romme,  et 
assigner  icelles  de  rente  ou  valeur  de  cent  livres  pa- 
risis selon  la  monnoie  du  pays  ,  et  des  choses  necces- 
saires et  propres  à  telles  chapelles.  Et  en  chascune 
d'icelles  soit  dit  perpétuellement  chascun  jour  une 
messe  pour  l'âme  du  défunct ,  et  à  l'entrée  d'icelles 
soit  escripte  la  cause  de  la  fondacion  ,  comme  es  col- 
lèges dessusdiz.  En  après  ledit  duc  de  Bourgongne,  de 
fait  soit  contraint  à  paier  la  somme  d'un  million  d'or, 
non  mie  au  proufit  de  madame  d'Orléans ,  ne  de  ses 
filz,  mais  à  faire  hospitaux,  collèges  de  religieux,  cha- 
pelles, aumosnes  et  autres  œuvres  de  pitié  pour  le 
salut  et  remède  de  l'âme  dudit  défunct.  Et  que  pour 
acomplir  les  choses  dessusdictes  toutes  les  terres  et 
seigneuries  que  ledit  duc  de  Bourgongne  a  en  ce 
royaume,  de  fait  soient  mises  en  la  main  du  Roy,  afin 
qu'elles  soient  vendues  pour  l'acomplissement  des 
choses  dessusdictes.  Après  ce ,  que  ledit  duc  de  Bour- 
gongne soit  condemné  à  tenir  prison  fermée  tout  par- 


[1408]  D'ENGUKRRAN  DE  MONSTRELET.  345 

tout  et  en  quelconque  lieu  qu'il  plaira  au  Roy,  jusques 
à  ce  que  les  choses  dessusdictes  soient  soufTisamment 
acoinplies.  Et  après  toutes  ces  choses  faictes,  ledit  duc 
de  Boiirgongne  soit  envoie  oultre  mer  en  exil  pardu- 
rable ,  ou  au  moins  y  demeure  l'espace  de  vingt  ans  , 
à  pleurer  et  gémir  son  péchié  ,  ou  jusques  à  tant  que 
bon  semblera  estre  fait.  Et  après  ce  qu'il  sera  retourne, 
il  lui  soit  enjoint  sur  les  peines  qui  pevent  estre  dictes 
qu'il  n'aprouche  jamais  la  Royne ,  ne  les  filz  de  mon- 
seigneur d'Orléans  trespassé ,  à  cent  lieues  près ,  en 
quelque  lieu  qu'ilz  soient,  ou  il  soit  condemnë  faire 
telles  rèparacions  ou  si  grandes  amendes  l^onnorables, 
fondacions  et  voyages ,  pour  le  cas  par  lui  commis , 
selon  la  quantité  et  énormité  dudit  cas ,  et  tellement 
que  de  ce  soit  mémoire  pardurable.  Et  aussi  soit  con- 
dempné  es  dommages  et  despens  que  ont  porté ,  por- 
tent et  porteront  madame  d'Orléans  et  ses  filz,  pour 
l'occasion  des  choses  dessusdictes.  Et  dient  aussi  que 
selon  raison ,  maintenant  il  leur  doit  estre  fait  et  ad- 
jugié  ,  sans  procès  ou  dilacion  ,  actendu  que  le  cas  est 
si  notoire,  tant  de  fait  comme  de  droit.  Car  il  est 
certain  que  le  cas  advint,  et  que  ledit  de  Bourgongne 
a  confessé  icellui  publiquement,  tant  en  jugement 
comme  dehors.  Premièrement ,  il  confessa  purement 
et  nuemeiit  icellui  cas  en  la  présence  du  roy  de  Cécile 
et  monseigneur  de  Berry,  assignant  nulle  cause,  fors 
qu'il  avoit  ce  fait  par  l'ennort  du  dyable.  Ce  mesme 
fait  a  confessé  en  plusieurs  lieux  devant  plusieurs  no- 
tables personnes.  Et  ainsi  par  icelle  confession  appert 
que  selon  raison  doit  valoir  en  son  préjudice  qu'il  doit 
estre  tenu  pour  convaincu  dudit  cas ,  et  sans  procès 
seulement  doit  estre  condtmpné  ;  ne  il  ne  doit  point 


346  CHRONIQUE  [1408] 

estre  reçeu  selon  raison  à  dire  Topposite ,  ne  à  cou- 
lourer  ou  couvrir  aucunement  sadicte  confession ,  el 
sy  ne  doit  point  estre  oy  autrement  qu'il  l'a  fait  pre- 
mièrement ,  veu  qu'en  icelle  confession  il  s'est  arresté 
et  que  icelle  plusieurs  foiz  il  l'a  récité.  Ce  approuve 
Innocent ,  ou  premier  chapitre  de  Election ,  et  Guil- 
laume de  Montelau ,  ou  chapitre  des  Constitutions ,  et 
ce  avons  nous  en  la  trente-uniesme  cause  et  seconde 
question ,  ouquel  lieu ,  le  pape  Nicolas  tint  le  roy 
Lotaire  pour  convaincu  en  son  préjudice  d'un  certain 
cas  duquel  il  avoit  escript  audit  pape,  comme  il  appert 
oudit  chapitre.  Et  toutefois  icelle  confession  avoit  esté 
faicte  tant  seulement  en  une  lectre  envolée  hors  juge- 
ment. Doncques  par  plus  forte  raison  ledit  de  Bour- 
gongne  doit  estre  convaincu  dudit  cas  par  la  confes- 
sion de  sa  propre  bouche,  faicte  et  récitée  en  plusieurs 
lieux,  sans  neccessilé  d'autre  inquisicion  ou  procès. 
Toutesfoiz  il  convient  parler  de  confession  faicte  en 
jugement.  Il  est  vérité  qu'il  a  confessé  le  cas  dessusdit 
en  jugement.  Car,  en  la  présence  de  toy,  sire  d'Acqui- 
taine ,  quant  tu  séois  en  justice ,  représentant  la  per- 
sonne du  Roy,  et  devant  les  seigneurs  du  sang  royal 
et  devant  tous  ceulx  du  conseil  du  Roy,  et  devant 
grant  multitude  de  peuple  assemblé  à  la  requeste  du- 
dit duc  de  Bourgongne ,  il  a  confessé  ledit  cas.  Et 
ainsi  ne  peut-il  point  dire  qu'il  n'ait  confessé  icellui 
cas  en  jugement  et  devant  juges  compétens.  S'ensuit 
donques  qu'il  ne  convient  faire  autre  procès  ou  exti- 
macion  de  cause,  ne  pronunciacion  de  sentence,  selon 
aucun.  Car  la  confession,  en  droit  doit  estre  pour 
adjugée  selon  les  lois  en  plusieurs  lieux  ,  et  espéciale- 
ment  en  la  première  loy  pourquoy  n'est  point  requise 


[4408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  847 

pronunciacion  de  sentence  contre  celliii  qui  a  confessé 
son  pécliié  en  jugement.  Car  cellui  qui  Ta  confessé 
aucunement  est  condempné  par  sa  sentence ,  selon  la 
dessusdicte  loy.  It  m  ,  dit  la  loy  :  In  confitentem  sunt 
nulle  partes  judicands.  C'est  à  dire,  nulles  parties  sont 
du  jugement  contre  le  confessant.  Et  supposé  que  sui- 
vant aucuns,  la  prononciacion  de  la  sentence  soit 
requise,  actendu  que  ce  présent  cas  est  moult  notoire. 
Ainsi  autrefois  a  esté  déterminé  par  la  sentence  et  ju- 
gement des  roys  du  temps  passé  contre  aucuns  grans 
seigneurs  du  temps  de  adonc ,  c'estassavoir,  puis  que 
les  fais  estoient  notoires,  autre  procès  ne  inquisicion 
n'estoit  point  requise.  Et  ainsi  sera  fait  de  ce  présent 
cas,  car  raison  le  requiert.  Toutesfois  il  est  trouvé 
qu'en  ceste  présente  matière  il  convenist  faire  inquisi- 
cion ou  procès ,  qu'il  ne  convient  pas ,  comme  il  est 
dit  cy-dessus,  en  ce  cas  madame  d'Orléans  est  appa- 
reillée de  prouver  s'il  estoit  besoing ,  toutes  les  choses 
de  par  elle  proposées ,  tellement  que  selon  raison  il 
devra  suffire.  Et  par  ce  que  dit  est,  ma  dicte  dame  ne 
peut  eu  ceste  matière  faire  fors  tant  seulement  con- 
clusions civiles  ,  et  que  les  conclusions  criminelles , 
lesquelles  voulentiers  feroit  se  elle  povoit ,  appartien- 
nent au  procureur  du  Roy  tant  seulement,  selon  la 
cousturae  de  France.  Pour  ce,  madame  supplie  et 
requiert  que  le  procureur  du  Roy  se  vueille  adjoindre 
avecques  elle ,  et  qu'elle  face  conclusions  criminelles 
par  le  conseil  des  seigneurs  selon  que  le  cas  le  re- 
quiert. Et  ainsi ,  comme  elle  dit ,  il  lui  doit  estre  fait 
selon  raison.  » 

Jusques  cy  a  esté  récité  le  transcript  des  conclusions 
de  la  duchesse  d'Orléans  et  de  ses  filz. 


348  CHRONIQUE  [1408] 

Après  lesquelles  conclusions,  par  le  conseil  des  sei- 
gneurs du  sang  royal  et  d'autres  du  conseil  du  Roy 
qui  là  estoient  présens ,  le  duc  d'Acquitaine  fist  res- 
pondre  par  le  cliancelier  à  madame  d'Orléans  que  lui, 
comme  lieutenant  du  Roy  en  ceste  partie  et  représen- 
tant sa  personne  et  les  personnes  du  sang  royal  et  du 
conseil  du  Roy,  estoient  bien  contens  d'elle  pour  le 
fait  de  son  seigneur  et  mary,  jadis  duc  d'Orléans,  et 
que  icellui  tenoient  pour  bien  excusé  et  descliargé,  et 
que  des  choses  dessusdictes  par  elle  requises,  on  lui 
feroit  bonne  et  briesve  expédicion  de  justice,  tant 
que  de  ce  par  raison  elle  devroit  estre  contente. 

Et  bien  peu  après ,  cellui  mesmes  jeune  duc  d'Or- 
léans ,  Charles ,  fist  hommage  au  Roy  de  la  duché 
d'Orléans  et  de  ses  contez  et  autres  terres.  Puis,  pre- 
nant congié  à  la  Royne,  au  Dauphin  son  filz  et  aux 
princes  du  sang  royal  estans  adonc  à  Paris ,  se  party 
avec  ses  gens  d'armes,  retournans  à  Blois ,  dont  il 
estoit  venu.  Et  la  duchesse  douairière  ,  mère  dudit 
duc  d'Orléans ,  et  sa  femme ,  demourèrent  pour  lors 
la  cité  de  Paris. 


CHAPITRE   XLVI. 

Comment  l'arcevesque  de  Reims  appella  des  constitucions  faictes  à  Paris 
par  l'Université. 

En  ce  temps  mesmes ,  Guy  de  Roye,  arcevesque  de 
Reims,  qui  très  espécialement  avoit  esté  mandé  à  Paris 
de  par  le  Roy  pour  estre  au  conseil  des  prélas  qui  là 
se  tenoit  pour  l'union  de  l'universelle  Eglise,  n'y  ala, 
ne  envoya.  Et  avecques  ce  ne  volt  point  bailler  son 


[i408j  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  349 

consentement  audit  conseil,  mais  par  ung  sien  chap- 
pellain  et  procureur  par  lui  envoyé ,  à  tout  ses  lectres 
scellées  de  son  seel  et  signées  de  son  seing  manuel  et 
corroborées  par  ung  publique  notaire,  appella  d'icellui 
conseil  et  de  toutes  les  ordonnances  et  estatus  d'icellui 
fais  et  à  faire,  tant  pour  lui  et  sa  diocèse,  comme  pour 
sa  province  et  subjectz.  De  laquelle  appellacion  ,  le 
Roy  et  tout  le  clergié  furent  très  mal  contens,  et  pour 
tant,  prestement,  à  Finstance  et  recjuesle  de  l'Univer- 
sité de  Paris,  ledit  procureur  fut  prins  et  mené  prison- 
nier en  une  cruelle  chartre  où  il  fut  moult  longue- 
ment. OuqUel  temps  ,  le  cardinal  de  Bordeaulx  ,  natif 
d'Angleterre  \  vint  à  Paris ,  en  partie  pour  ladicte 
union  de  l'Eglise.  Et  adonc  retournoient  audit  lieu  de 
Paris,  maistre  Pierre  Paoul  et  le  patriarche  d'Alixandre 
nommé  maistre  Simon  Cramault,  lesquelz  deux  avoient 
esté  envoyez  en  Ytalie  comme  ambaxadeurs  du  roy 
de  France  et  de  l'Université  de  Paris  aux  deux  conten- 
dans  à  la  papalité,  desquelz  les  prélats  assemblez  au 
conseil  dessusdit  désiroient  grandement  la  venue  afin 
qu'ilz  feussent  advertis  par  iceulx  de  aucunes  beson- 
gnes  qu'ilz  avoient  à  faire.  Lequel  maistre  Pierre 
Paoul,  docteur  en  théologie,  chevauchoit  moult  sou- 
vent en  habit  de  docteur  avecques  ledit  cardinal ,  tout 
d'un  lez  comme  chevauchent  les  nobles  femmes.  De- 
vant lesquelz  cardinal  et  docteur,  l'abbé  de  Caulde- 
becque,  de  l'ordre  de  Cisteaulx,  proposa  de  par  l'Uni- 
versité  pour   l'union   de   l'Eglise.  Et  après ,    icellui 

1 .  «  Ce  cardinal  estoit  natif  d'Urbin  en  Italie  et  non  d'Angle- 
terre. En  1409  il  prenoit  encore  qualité  de  cardinal  deBourdeaux. 
C'est  pourquoy  je  crois  qu'il  faut  rayer  le  mot  r/afif.  »  (Notes  de 
Ducange.) 


350  CHRONIQUE  [1408] 

cardinal,  lui  partant  de  Paris,  par  Boulongne  sur  mer 
s'en  ala  à  Calais ,  et  puis  en  Angleterre  au  concile  qui 
dedens  brief  temps  y  devoit  estre  assemblé.  Et  lors 
l'abbé  de  Saint-Denis  et  ung  docteur  en  théologie,  qui 
estoient  en  prison  au  Louvre  par  le  commandement 
du  Roy,  furent  mis  dehors  à  la  requeste  du  cardinal 
de  Bar,  et  furent  du  tout  délivrez  contre  la  voulenté 
de  l'Université  de  Paris.  Et  pareillement,  maistre  Pierre 
d'Ailly,  excellent  docteur  en  théologie ,  évesque  de 
Cambray,  lequel  estoit  arresté  à  l'instance  de  ladicte 
Université  pour  tant  qu'il  n'estoit  point  à  elle  favo- 
rable ,  fut  aussi  délivré  par  le  pourchas  du  conte  Wa- 
leran  de  Saint-Pol  et  du  grant  conseil  du  Roy. 

Si  estoient  lors  par  toutes  les  parties  de  chrestienté 
grans  divisions  entre  les  gens  d'église  par  le  moien 
des  deux  contendans  à  la  papalité ,  lesquelz  on  ne  po- 
voit  concorder,  ne  faire  renoncer  à  l'Église  univer- 
selle. 

CHAPITRE  XLVII. 

Comment  le  duc  Jehan  de  Bourgongne  vint  en  aide  de  Jehan  de  Bavière, 
évesque  de  Liège,  son  beau-frère,  où  il  se  combati  contre  les  Liégois, 
lesquelz  il  vainqui  en  bataille. 

Or  est  ainsi  qu'en  ce  temps  le  duc  Jehan  de  Bour- 
gongne dessusnommé,  estoit  moult  ententif  et  curieux 
d'assembler  gens  de  guerre  pour  secourir  et  aider  son 
beau-frère  l'évesque  dé  Liège  \  lequel ,  comme  dit  est 
ailleurs ,  les  Liégois  avoient  débouté  de  son  pays  et 

4 .  Il  se  nommait  Jean  de  Bavière ,  et  le  duc  Jean  sans  Peur 
avait  épousé  sa  sœur,  Marguerite  de  Bavière; 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  831 

icelliii  asségié  en  la  ville  de  Trect*.  Et  pour  tant,  pour 
lui  faire  secours  manda  de  tous  ses  pays  le  plus  de 
gens  qu'il  pot  finer,  et  aussi  en  autres  lieux  voisins 
ses  amis  et  allez ,  c'estassavoir  ceulx  de  la  duché  et 
conté  de  Bourgongne,  de  Flandres,  d'Artois  et  des 
marches  de  Picardie,  lesquelz  y  vindrent  en  très  grant 
nombre  et  noble  appareil.  Vindrent  aussi  plusieurs 
Savoyens  ;  et  avecques  ce ,  manda  le  conte  de  Ma- 
reuse%  escoçois,  lequel  estoit  à  Bruges,  à  tout  environ 
quatre  vingts  combatans,  prest  pour  retourner  en  Es- 
coce ,  lequel  y  vint.  Et  s'assemblèrent  tous  environ  le 
Tournésis.  Auquel  lieu  ledit  duc  vint  devers  eulx ,  et 
ot  aucun  parlement  avecques  ses  plus  léables  capi- 
taines en  la  ville  de  Tournay.  Et  de  là ,  le  onziesme 
jour  du  moys  de  septembre  ^  se  tira ,  à  tous  ses  gens 
d'armes,  en  grant  nombre  de  charroy  chargez  de  vivres 
et  d'artillerie  vers  Engien  \  ouquel  lieu  il  fut  reçeu  par 
le  seigneur  dudit  lieu  très  joieusement.  Et  lendemain 
ala  à  Nivelle  en  Brabant,  à  une  lieue  près  de  Pierrelves, 
appartenant  héréditablement  au  seigneur  de  Pierrelves 
dessusnommé,  gouverneur  du  pays  de  Liège.  Et  de  là 
se  tira  en  la  ville  de  Florines  ^  Auquel  lieu  vindrent 
devers  lui ,  envolez  de  par  le  roy  de  France  comme 
ambaxadeurs,  messire  Guichard  Daulphin  et  sire  Guil- 
laume de  Tignonville ,  naguères  prévost  de  Paris , 
avecques  lesquelz  estoient  messire  Guillaume  Bourra- 

i,  Maestricht. 

2.  Ducange  propose  "de  lire  Mara  ou  Murray,  deux  comtés 
d'Ecosse. 

3.  En  1408  le  11  septembre  tombait  un  mardi, 

4.  Enghien. 
o.  Florennes. 


332  CHRONIQUE  [1408] 

tier,  secrétaire  dudit  roy.  Lesquelz,  après  qu'ilz  eurent 
audience  de  parler  audit  duc ,  lui  remonstrèrent  com- 
ment ilz  estoient  là  envoiez  de  par  le  Roy  et  son  grant 
conseil  pour  deux  choses  :  la  première ,  afin  que  les 
Liègois  dessusdiz  et  leur  évesque  se  voulsissent  sub- 
mectre  du  discord  qu  ilz  avoient  l'un  contre  l'autre 
sur  le  Roy  et  sur  son  grant  conseil;  secondement,  le 
Roy  signifioit  au  duc  de  Bourgongne  par  ses  lectres 
royaulx,  la  poursuite  que  la  duchesse  d'Orléans  doua- 
gère  et  ses  enfans  faisoient  contre  lui  pour  la  mort 
du  duc  d'Orléans  défunct ,  et  les  responses  que  fai- 
soient iceulx  ses  adversaires  contre  les  accusa cions 
que  autrefois  il  avoit  faictes  à  l'encontre  d'icellui  duc 
d'Orléans,  et  comment  elle  requéroit  très  instamment 
justice  et  ses  conclusions  lui  estre  adjugées  contre 
ledit  duc  de  Bourgongne ,  en  disant  que  le  droit  lui 
devoit  estre  fait ,  et  par  nulles  raisons  le  Roy  ne  se 
devoit  ne  povoit  excuser  qu'il  n'en  feist  justice.  A  quoy 
fut  respondu  en  brief  par  ledit  duc  de  Bourgongne, 
quant  à  la  première  requeste  ,  qu'il  vouloit ,  pour  tant 
qu'il  lui  touchoit ,  obéir  au  Roy  et  à  ses  commande- 
mens ,  mais  son  beau-frère ,  Jehan  de  Bavière ,  du- 
quel il  avoit  la  seur  espousée  \  lui  avoit  requis  à  grant 
instance  qu'il  lui  feist  et  donnast  secours  à  l'encontre 
des  communes  et  subjectz  du  pays  de  Liège,  qui  contre 
lui  s'estoient  rebellez,  et  de  fait  l'avoient  asségé.  Et  en 
avoit  eu  pareillement  requeste  du  duc  Guillaume , 
conte  de  Ilaynau,  son  beau-frère,  et  aussi  frère  à  Jehan 
de  Bavière.  Pour  quoy,  quant  à  ce  ne  povoit  dissi- 
muler, ne  rompre  son  armée ,  pour  ce  que  entretant 

i .  Voy.  la  note  de  la  page  330. 


[4408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  353 

que  ambaxadeurs  yroient  d'un  coslé  et  d'autre ,  iceulx 
communes  pourroient  mectre  ledit  Jehan  de  Bavière , 
leur  évesque ,  en  trop  grant  danger  et  neccessilë ,  qui 
en  conclusion  pourroit  estre  exemple  à  telles  manières 
de  gens  que  sont  communaultez  ,  commencement  de 
rébellion  universelle  ;  et  que  avecques  ce ,  le  Roy  et 
les  seigneurs  de  son  grant  conseil ,  légèrement  et  sans 
préjudice  se  povoit  (sic)  bien  déporter  de  telles  et  pa- 
reilles requestes,  actendu  que  nulles  des  parties  dessus- 
dictes  n'estoient  subjectes  au  royaume  de  France. 

Et  quant  au  second  point,  icellui  duc  Jehan  de 
Bourgongne  fist  sa  response ,  que  lui  retourné  de  ce 
voiage  et  entreprinse  il  yroit  devers  le  Roy,  et  feroit 
envers  lui  et  tous  autres  tout  ce  qu'à  bon  subject  et 
si  prouchain  parent  du  Roy  comme  il  estoit ,  appar- 
tenroit. 

Après  lesquelles  responses,  iceulx  ambaxadeurs 
voians  qu'ilz  ne  po voient  pour  lors  avoir  autre  provi- 
sion sur  le  contenu  de  leur  dessusdicte  ambaxade , 
furent  assez  conlens ,  et ,  enfin ,  se  conclurent ,  les 
deux  chevaliers  dessusdiz ,  d'estre  à  la  journée  que 
actendoit  le  dessusdit  duc  de  Bourgongne  d'avoir  à 
rencontre  d' iceulx  Liégois.  Durant  lequel  temps ,  vint 
devers  ledit  duc  de  Bourgongne,  du  pays  de  Haynau, 
ledit  Guillaume,  son  sérourge*,  acompaigné  des  contes 
de  Conversen ,  de  Namur  et  de  Salmes  en  Ardenne, 
avec  plusieurs  notables  seigneurs,  tant  chevaliers 
comme  escuiers ,  de  ses  pays  de  Haynau ,  Hollande , 
Zélande,  Ostrevant  et  autres  lieux,  jusques  au  nombre 
de  douze  cens  bacinès  ou  environ ,  et  deux  mille  pié- 

1 .  Son  beau-frère ,  sororius. 

i  23 


354  CHROINIQUE  [1408] 

tons  bien  habillez  avecques  lui ,  et  de  cinq  à  six  cens 
chariots  et  charètes  chargées  de  vivres  et  habillemens 
de  guerre.  Et  après  que  audit  lieu  de  Florines  et  en  la 
marche  d'environ,  ilz  eurent  eu  plusieurs  consaulx  l'un 
avec  l'autre  pour  savoir  comment  ilz  se  auroient  à 
gouverner  et  conduire  en  cel  exercite,  se  conclurent 
en  fin  qu'ilz  se  tireroient,  chascun  à  tout  sa  puissance, 
par  deux  divers  chemins  en  approuchant  leurs  enne- 
mis ,  et  que  à  certain  jour  se  trouveroient  tous  en- 
semble pour  iceulx  combatre,  se  ilz  les  vouloient  ac- 
tendre.  Et  fut  ordonné  que  ledit  duc  Guillaume  yroit 
pardevers  Huy,  en  dégastant  le  pays  par  feu  et  par 
espée.  Et  le  duc  de  Bourgongne^  avec  lui  le  conte  de 
Mareuse  et  toute  leur  puissance ,  chevauch croient  par 
aucuns  jours  tout  le  chemin  de  la  chaucée  Brunehault, 
laquelle  mène  tout  droit  à  Tongre  et  à  Trect^  Ouquel 
lieu  de  Trect ,  le  seigneur  de  Pierrelves  et  les  Liégois 
avoient ,  comme  dit  est ,  asségé  leur  évesque  et  sei- 
gneur, Jehan  de  Bavière.  Et  ainsi  les  deux  ducs  des- 
susdiz,  chevauchans  par  divers  chemins,  en  dégastant 
le  pays  ,  le  mardi ,  mercredi ,  jeudi  et  vendredi ,  vin- 
drent  le  samedi  au  vespre ,  loger  en  ville  de  Monte- 
nay  ^,  assise  sur  ladicte  chaucée ,  et  en  icelle  et  à  l'en- 
viron  se  logèrent  tous  ensemble ,  faisans  un  seul  et 
singulier  ost ,  pour  lequel  conduire  et  loger  estoient 
ordonnez  deux  mareschaulx ,  c'estassavoir,  par  le  duc 
de  Bourgongne,  le  seigneur  de  Vergy,  et  de  par  le 
duc  Guillaume ,  le  seigneur  de  Jumont.  En  laquelle 

4 .  A  Tongres  et  à  Maëstricht. 

2.  Peut-être  Monttnaken  sur  les  liiuites  du  Brabant  et  du  pays 
de  Liège.  Par  une  date  donnée  plus  bas ,  on  voit  que  ce  samedi , 
jour  où  ils  y  arrivèrent,  était  le  22  septembre  4408. 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  iMONSTRELET.  355 

compaignie  estoienl  bien  cinq  mille  bacinets,  sept  cens 
arbalestriers  et  quinze  cens   archers,    toute  gent  de 
bonne  estoffe,  avecques  bien  seize  cens,  tant  cbariolz 
que  charectes,  chargez  d'armeures  et  vivres,  artilleries 
et  plusieurs  autres  choses  neccessaires  à  guerre,  comme 
dessus  est  dit.  Ouquel  jour  de  samedi,  le  dessusdit  sei- 
gneur de  Pierrelves ,  et  son  filz  qui  estoit  ëvesque  de 
Liège,  par  Taccord  de  iceulx  du  pays  tenans  leur  siège 
devant  la  ville  de  Trect,  oyrent  certaines  nouvelles 
par  leurs  espies  et  autres  gens  qu'ilz  avoient  à  ce  com- 
mis ,  que  les  deux  ducs  dessusdiz ,  très  puissamment 
acompaignez,  les  approuchoient  en  destruisant  leur 
pays.  Et  pour  ce,  tantost  et  hastivement  se  départirent 
de  leurdit  siège  et  s'en  retournèrent,  bien  quarante 
mille  hommes,  en  la  cité  de  Liège,  et  là  se  logèrent. 
Laquelle  cité  est  à  cinq  lieues  ou  environ ,  de  celle 
ville  de  Trect.  Et  eulx  là  venus  tindrent  moult  grant 
parlement  avecques  les  autres  Liégois  qui  point  n'a- 
voient  esté  audit  siège.  Après  lequel  parlement,  fut  crié 
publiquement  en  plusieurs  lieux  de  la  ville  de  par 
ledit  seigneur  de  Pierrelves,  leur  maieur  et  gouver- 
neur,  et   de   par  son  filz ,   leur  évesque ,   que   tout 
homme  qui  pourroit  armes  porter,  lendemain  bien 
matin  ,  au  son  de  la  cloche ,  feussent  prestz  et  appa- 
reillez pour  yssir  d'icelle  ville  avecques  les  dessusdiz, 
et  aler  où  ilz  les  vouldroient  mener  et  conduire.  La- 
quelle chose  fut  ainsi  faicte.  Car  lendemain,  xxiu^  jour 
du  moys  de  septembre ,   mil  quatre  cens  et  huit  *, 
yssirent  de  ladicte  cité ,  comme  on  povoit  estimer  à 
la  veue  du  monde ,  bien  cinquante  mille  hommes  ou 

i .  C'était  un  dimanche. 


3S6  CHRONIQUE  [1408] 

environ,  entre  lesquelz  estoienl  de  cinq  à  six  cens 
hommes  de  cheval  bien  armez  selon  la  coustume  des 
François.  Et  si  avoit  de  cent  à  six  vingts  archers  d'An- 
gleterre qui  là  estoient  venus  servir  en  soldées,  et  avec 
ce  grant  multitude  de  chars  et  de  charètes ,  ribaude- 
quins  et  coule  vrines^  chargez  et  troussez  de  plusieurs 
et  divers  habillemens  à  eulx  duisibles  et  neccessaires. 
Et  ainsi  comme  il  leur  avoit  esté  mandé  au  son  de  la 
cloche ,  s'en  yssirent  dès  le  point  du  jour,  tous  en- 
semble ,  en  belle  ordonnance ,  aians  grant  désir  de 
eulx  assembler  à  bataille  contre  leurs  adversaires,  et 
en  ensuivant  leur  maieur,  et  évesque ,  dessusdit ,  les- 
quelz pour  vray  y  alèrent  très  enuis  et  en  partie  comme 
contrains.  Et  leur  avoit ,  le  damoisel  de  Pierrelves ,  en 
plusieurs  de  leurs  consaulx  remonstré  moult  bien  que 
ce  leur  povoit  estre  grant  péril  de  eulx  assembler  en 
bataille  contre  leurs  adversaires,  pour  ce  que  c'estoient 
en  la  plus  grant  partie  tous  nobles  hommes,  usagez  et 
esprouvez  en  fait  de  guerre,  et  d'une  seule  mesme  vou- 
lenlé  et  concorde  sans  diverses  opinions  les  ungs  avec  - 
ques  les  autres,  ce  que  point  n'estoient  lesdiz  Liégois, 
comme  il  leur  disoit  ;  et  leur  valoit  mieulx  demourer 
en  leurs  villes  et  fortresses,  gardans  icelles,  et  traveiller 
leursdiz  adversaires  par  diverses  manières  en  les  ren- 
contrant à  leur  avantage,  et  iceulx  par  longue  continua- 
cion  débouter  de  leur  pays.  Lesquelles  remonstrances 
ne  furent  point  agréables  ausdictes  communes,  et  leur 
sembloit  que,    veu  le  grant  nombre  qu'ilz  estoient, 

1 .  Petites  pièces  de  campagne  ,  qui  se  portaient  à  dos  de  che- 
val. Voy.  l'ouvrage  intitulé  Etudes  sur  le  passé  et  P avenir  de  l'ar- 
tillerie. (Paris,  1846,  in-4.)  Et  plus  particulièrement  le  t.  I", 
p.  46,  où  il  est  parlé  de  cette  affaire.  Voy.  aussi,  plus  bas,  p.  359. 


[1408]  D'EÎSGUERRAN  DE  MONSTRELET.  357 

leurs  ennemis  ne  pourroient  résister  contre  eulx ,  et 
ne  prenoient  point  en  gré  icelles  remonstrances.  Et 
pour  tant ,  icellui  leur  maieur,  voiant  iceulx  Liégois 
par  signes  et  par  paroles  ardamment  désirer  ladicte 
bataille,  les  mena  en  pleins  champs,  et  les  mist  tous 
en  bonne  ordonnance  ,  en  les  exortant  et  les  admon- 
nestant  moult  souvent  et  amiablement,  qu'à  ce  jour  ilz 
voulsissent  estre  d'une  mesme  Youlenté  à  eulx  bien 
entretenir  tous  ensemble  pour  vivre  et  mourir  tous 
ensemble  delez  Fun  l'autre  en  défendant  leur  vie  et 
leurs  pays  contre  leurs  adversaires,  qui  les  venoient 
assaillir.  Et  en  ce  faisant  et  remonstrant ,  furent  menez 
et  conduiz  jusques  assez  près  de  Tongres,  à  cinq  lieues 
de  ladicte  cité  de  Liège.  Auprès  de  laquelle  ville  de 
Tongres  estoient  arrivez  et  venus  le  samedi  au  soir  * 
les  deux  ducs  dessusnommez  avec  leur  puissance,  qui 
desja  estoient  advertis  que  lesdiz  Liégois  avoient  levé 
leur  siège  pour  les  venir  rencontrer  et  combatre.  Et 
pour  ce ,  après  qu'ilz  eurent  euz  plusieurs  consaulx 
avecques  leurs  capitaines  et  autres  des  plus  expers  de 
leur  compaignie,  envoi èrent  le  dimanche,  très  matin, 
environt  deux  cens  chevaucheurs,  que  conduisoit  Ro- 
bert le  Roux  et  autres  gentilz  hommes  de  la  marche 
d'environ  ,  pour  enquerre  la  vérité ,  de  leurs  adver- 
saires. Lesquelz,  assez  tost  après  retournans,  rapor- 
tèrent  pour  vray  à  iceulx  deux  princes  qu'ilz  avoient 
veuz  lesdiz  Liégois  en  très  grant  nombre ,  venans  en 
ordonnance  de  bataille.  Lesquelz  oyans  ces  nouvelles, 
firent  hastivement  et  diligemment  préparer  toutes 
leurs  gens  et  les  mectre  en  belle  et  bonne  ordonnance 

1 .   22  septembre. 


358  CHRONIQUE  [1408] 

pour  aler  contre  iceulx  et  les  rencontrer.  Et  quant  ilz 
eurent  chevauché  environ  demie  lieue  ilz  les  apper- 
ceurent  tout  à  plain ,  et  aussi  les  povoient  veoir  lesdiz 
Liégois  estans  assez  près  de  Tongres.  Et  adonc  s'ap- 
prouchèrent  assez  près  les  ungs  des  autres,  et  se  mirent 
les  deux  ducs  et  toutes  leurs  gens,  à  pie,  en  une  place 
assez  avantageuse ,  pensans  que  lesdiz  Liégois  ven- 
roient  à  eulx  pour  les  envayr,  et  ne  firent  que  une 
seule  bataille  afin  de  mieulx  soustenir  le  fès  de  leurs 
adversaires,  laissans  derrière  eulx  leurs  chevaulx,  cha- 
riotz  et  charètes,  et  mirent  par  manière  de  eles  ^  grant 
partie  d'archers  et  d'arbalestriers.  Lesquelz  archers 
conduis!  ce  jour  très  sagement,  de  par  le  duc  de  Bour- 
gongne ,  le  sire  de  Miraumont.  Lequel  duc  de  Bour- 
gongne  estoit  à  destre  de  la  bataille,  et  le  duc  Guil- 
leume  à  senestre ,  chascun  d'iceulx  ducs  acompaigné 
de  ses  gens.  Et  là,  après  qu'ilz  eurent  fait  leurs  ordon- 
nances et  mis  leurs  gens  en  conduite  selon  l'opinion 
des  plus  expers  de  la  compaignie ,  furent  fais  de  ceste 
partie  grant  quantité  de  nouveaulx  chevaliers.  Et  assez 
tost  après  les  dessusdiz  Liégois,  enflez  et  remplis  d'or- 
gueil, réputans  lesdiz  ducs  et  leurs  gens  peu  de  chose, 
s'approuchèrent  assez  près  d'iceulx ,  et  eulx  traians  , 
sur  le  droit  lez ,  vers  une  place  haulte  nommée  com- 
munément le  Champ  du  Comble  de  Hasebain ,  et  là 
s'arrestèrent  en  moult  belle  ordonnance,  aians  avecques 
eulx  l'estandart  Saint-Lambert  et  plusieurs  bannières 
de  leurs  mestiers.  Et  la  cause  pour  quoy  là  s'arrestè- 
rent ,  si.  fut  pour  ce  que  les  plus  anciens  de  leurs  gens 
disoient  qu'en  ce  mesme  lieu  leurs  ancestres  avoient 

1 .  C'est-à-dire  sur  les  ailes  de  leur  corps  de  bataille. 


[1408]  D'RNGUERRAN  DE  MONSTRELET.  359 

autre   foiz  eu   victoire,   et  pour  tant  présentement 
creoient  l'avoir  de  rechef.  Et  là  incontinent  commen- 
cèrent à  eulx  mectre  en  très  belle  ordonnance  de  ba- 
taille ,  et  gectèrent  plusieurs  canons  contre  leurs  ad- 
versaires*, desquelz  grandement  les  travaillèrent.  Et 
est  assavoir  que  entre  ces  deux  batailles  y  avoit  une 
petite  valée ,  et  ou  fons  et  milieu  d'icelle  avoit  un  g 
petit  fossé  par  lequel  couroient  les  eaues  en  temps  de 
pluye.  Et  quant  lesdiz  ducs  et  leurs  gens  eurent  ung 
petit  actendu,  voians  que  lesdiz  Liégois  ne  se  par- 
toient  du  lieu  et  place  pour  les  approucher,  prindrent 
brief  conseil  avec  aucuns  de  leurs  chevaliers ,  expers 
et  sachans  en  armes,  pensans  que  plus  hardis  sont  en 
bataille  les  envaïssans  que  ne  sont  les  actendans ,  se 
conclurent  et  délibérèrent  tous  d'un  commun  accord 
que  prestement  ilz  yroient  assaillir  lesdiz  Liégois  tous 
ensemble  en  bonne  ordonnance ,  par  pauses  et  repo- 
semens  pour  le  fès  de  leurs  armeures,  et  iceulx  comba- 
troient  en  leur  dicte  place  avant  qu'ilz  se  fortifiassent, 
ne  acreussent  plus  par  nombre  de  combatans.  Toutes 
fois  en  ceste  mesme  heure  ordonnèrent  pour  rompre 
Tost  desdiz  Liégois  et  iceulx  envaïr  par  derrière ,  cinq 
cens  hommes  d'armes  à  cheval ,  ou  environ ,  avecques 
mil  combatans.  Desquelz  furent  conducteurs  et  capi- 
taines de  par  le  duc  de  Bourgongne  les  seigneurs  de 
Crouy,  de  Heilly,  de  Neufville  et  de  Rasse ,  chevaliers, 
et  avecques  eulx  Enguerran  de  Bournonville,  escuier. 
Et  de  par  le  duc  Guillaume  furent  commis  et  ordon- 
nez ,  avecques  les  dessusdiz ,  les  seigneurs  de  Le  Ha- 
meide  et  de  Ligne  ,  chevaliers ,  avecques  eulx  Robert 

i.  Tirèrent  plusieurs  volées  de  canon. 


360  CHRONIQUE  [1408] 

le  Roux ,  escuier,  qui  tous  ensemble  se  tirèrent  aux 
plains  champs,  ainsi  comme  il  leur  a  voit  esté  ordonné. 
Et  adonques,  iceulx  Liégois  véans  la  dessusdicte  com- 
paignie  départir  de  l'ost  des  deux  ducs  et  aler  au 
loing,  comme  dit  est,  cuidèrent  pour  vray  qu'ilz  s'en- 
fuissent pour  doubte  de  ce  qu'ilz  les  véoient  en  si 
grant  nombre.  Si  commencèrent  de  toutes  pars  à  crier 
à  haulte  voix  en  leur  langaige  :  Fuio  !  fuiol  en  répétant 
par   plusieurs   foiz  ladicte  parole.  Mais  incontinent 
ledit  seigneur  de  Prerelves ,  comme  sage  et  bien  en- 
seigné en  fait  de  guerre ,  les  retrahit  bénignement  et 
doulcement  de  leur  cry,  noise  et  violence ,  disant  : 
«  Mes  très  chers  amis ,  telle  compaignie  à  cheval  que 
vous  véez  devant  vous  ne  s'enfuit  point  comme  vous 
cuidez ,  mais  quant  la  compaignie  à  pié ,  moult  plus 
grande  comme  vous  povez  veoir,  sera  ententive  à  vous 
envayr  et  encombrer,  prestement  ceulx  que  vous  véez 
à  cheval  survendront  de  travers  par  bataille  instruite 
et  ordonnée,  et  s'esforceront  de  vous  ouvrir  et  séparer 
par  derrière  tandis  que  les  autres  vous  assauldront 
par  devant.  Et  pour  tant,  très  chers  amis,  nous  avons 
la  bataille  devant  noz  yeulx ,  que  je  vous  avoie  tous 
jours  desconseillé ,  laquelle  de  tout  vostre  cuer  vous 
désirez  à  avoir  comme  se  desjà  feussiez  seurs  de  la 
victoire.  N^antmoins ,  comme  autre  foiz  vous  ay  dit , 
pour  ce  que  je  ne  suis  pas  si  bien  exercité  en  armes , 
ne  ne  sommes  pas  ainsi  armez  comme  sont  noz  en- 
nemis ,  lesques  à  peu  près  sont  tous  fais  et  aprins  de 
la  guerre ,  vous  avoie  conseillé  et  dit ,  que  tarder  la 
bataille  vous  estoit  prouffitable,   et  que  vous  eussiez 
gardé  vostre  pays ,  vos  villes  et  fortresses ,  et  iceulx 
voz  ennemis  envays  et  diminuez  petit  à  petit.   Peut 


[1408J  D'KNGUERRAN  DE  MONSTRELFT.  361 

estre  qu'ilz  se  feussent  lannez  et  retraiz  en  leurs  mar- 
ches, ou  au  moins  on  eust  peu  trouver  aucun  bon 
appoinctement,  toutesfoiz  le  jour  est  venu  que  avez 
tant  désiré ,  si  vueillez  tous  d'une  mesme  voulenté 
mectre  toute  vostre  espérance  en  Dieu,  et  envayr  bar- 
diement  et  courageusement  vos  adversaires  pour  dé- 
fendre vostre  pays  et  garder  vos  francbises.  » 

Après  lesquelles  paroles  par  lui  dictes  et  remon- 
strées,  il  voult  mectre  une  compaignie  à  cheval  de 
ses  meilleurs  hommes  pour  aler  contre  les  autres  des- 
susnommez.  Mais  à  vérité  dire ,  lesdictes  communes 
ne  le  vouldrent  point  laisser  monter  à  cheval ,  ains 
lui  dirent  moult  de  lédenges  et  reprouches,  icellui 
réputans  pour  traistre.  Lequel,  souffrant  paciemment 
leur  forte  et  rigoreuse  rudesse ,  ordonna  briefment  son 
ost  en  quarrure,  et  par  devant  estoit  en  triangle,  c'est 
a  dire  à  trois  costez.  Après  ordonna  au  dos,  au  destre 
et  senestre  costé  de  l'ost,  ses  chariotz  et  charètes  très 
bien  establies  et  par  belle  ordonnance  ;  et  estoient  les 
chevaulx  sur  le  derrière  par  ung  des  costez.  Et  par 
dedens  estoient  leurs  archers  et  leur  arbalestriers,  des- 
quelz  le  traict  estoit  de  petite  valeur,  exceptez  les 
archers  d'Angleterre,  qui  bien  furent  mis  et  ordonnez 
es  lieux  plus  convenables  et  neccessaires.  Et  ledit  sei- 
gneur de  Pierrelves,  acompaigné  de  son  filz,  évesque, 
et  d'aucuns  de  sa  compaignie  les  plus  excellens  en 
armes ,  en  manière  de  bon  meneur,  se  mist  ou  front 
devant  contre  ses  adversaires.  Durant  lequel  temps,  en 
ce  mesmes  dimanche*,  environ  une  heure  après  midi, 
les  deux  ducs  dessusnommez,  semblablement  en  mar- 

1 .  23  septembre. 


36!2  CHRONIQUE  [4  408] 

chant  avant  pour  aler  à  l'encontre  de  leursdiz  adver- 
saires, exonèrent  leurs  gens  chascun  endroit  soy  moult 
amiablernent ,  disans  qu'ilz  envaïssent  vigoreusement 
et  hardiement  iceulx,  et  qu'ilz  se  combatissent  de 
courage  ferme  et  estable  contre  ceste  sote  gent,  qui 
estoient  rebelles  à  leur  seigneur  et  moult  rudes ,  en 
eulx  confians  en  leur  grant  nombre  et  multitude, 
disans  que  se  ainsi  le  faisoient  ilz  auroient  la  victoire, 
et  emporteroient  sans  faillir  honneur  perdurable. 
Après  lesquelles  choses  et  autres  semblables  dictes  et 
remonstrèes  par  lesdiz  ducs ,  chascun  à  sa  gent,  ilz  se 
retrahirent  chascun  en  leurs  lieux  auprès  de  leurs 
bannières.  Et  tantost,  par  reposées,  comme  dit  est, 
s'^approuchèrent  moult  fort  de  leurs  ennemis,  lesquelz 
commencèrent  moult  fort  à  gecter  et  à  traire  de  ca- 
nons. Si  portoit ,  la  bannière  du  duc  de  Bourgongne , 
ung  gentil  chevalier  nommé  messire  Jaques  de  Cour- 
tramblé,  lequel  à  Taproucher  chey  à  genolz,  dont 
aucuns  eurent  grant  desplaisance,  doubtans  que  ce  ne 
feust  signe  d'aucun  mal  à  venir.  Mais  il  fu  tost  relevé 
a  l'aide  de  ceulx  qui  estoient  emprès  lui  pour  la  garde, 
et  se  porta  et  maintint  ce  jour  très  prudentement.  Et 
estoit  ledit  chevaher  natif  du  pays  dudit  duc  de  Bour- 
gongne. Et  la  bannière  du  duc  Guillaume  fut  poatée 
en  ceste  besongne  par  ung  gentil  chevalier  nommé 
Othe  d'Escaussure ,  qui  bien  la  maintint. 

En  après,  les  deux  osts  joignans  l'un  contre  l'autre, 
y  eust  très  aspre,  horrible  et  espoventable  bataille 
commencée  d'une  partie  et  d'autre ,  laquelle  dura  par 
l'espace  d'une  heure  ou  environ,  en  frapant  et  doublant 
cops  merveilleusement  et  souvent,  les  ungs  sur  les 
autres.  Et  ce  pendant,  la  compaignie  à  che\al  dessus- 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  363 

dicte,  si  comme  il  leur  avoit  esté  commandé  et  en- 
joinct,  prestement  que  lesdictes  batailles  furent  assem- 
blées ,  vindrent  et  assaillirent  au  dos  lesdiz  Liégois , 
lesquelz  par  Fempeschement  des  chariotz  et  charètes , 
a  très  grant  peine  entrèrent  en  eulx.  Mais  en  la  fin, 
par  leur  force  et  vaillance  firent  tant  qu'ilz  eurent  en- 
trée ,  et  par  moult  grant  entente  les  commencèrent  à 
séparer,  diviser  et  ouvrir,  abatre  et  occire.  Et  ainsi 
qu'ilz  estoient  de  ce  faire  très  ententifz,  les  aucuns 
d'iceulx  eslevans  leurs  yeux,  virent  bien  six  mille 
Liégois  partans  de  leur  ost  et  bataille ,  lesquelz,  à  tout 
leurs  enseignes  et  bannières  de  mestiers ,  s'en  alèrent, 
moult  légèrement  fuians  vers  une  ville  champestre 
estant  à  demie  lieue ,  ou  environ,  de  ladicte  bataille. 
Après  lesquelz  ladicte  compaignie  à  cheval,  voians 
iceulx  ainsi  fuir,  délaissèrent  ce  qu'ilz  avoient  encom- 
mencé  et  chacèrent  iceulx  et  les  envayrent  très  aspre- 
ment ,  non  mie  tant  seulement  une  foiz  ,  mais  plu- 
sieurs, iceulx  abatans  et  occians  très  terriblement, 
sans  en  avoir  mercy.  Et  furent  là  adonc  faictes  si 
grans  douleurs ,  gémissemens  et  complaintes  d'iceulx 
ainsi  prosternez  et  abatus ,  que  ce  seroit  longue  chose 
à  dire.  Et  finablement  furent  mis  en  si  grant  desroy  et 
desconfiture,  que  pour  crainte  de  la  mort  aucuns  s'en 
fiiioient  es  bois,  et  les  autres  en  autres  lieux  où  ilz  se 
povoient  musser  et  saulver.  Ainsi  donques,  icelle  com- 
paignie du  tout  desconfite,  occis,  navrez,  prins  et 
despoullez  par  ceulx  de  cheval ,  comme  dit  est ,  s'en 
retournèrent  lesdiz  de  cheval,  de  rechef,  en  la  grosse 
bataille,  pour  secourir  leurs  gens  qui  se  combatoient 
par  merveilleuse  vertu  et  puissance  contre  leurs  enne- 
mis qui  se  défendoient  et  les  assailloient  très  puissam- 


364  CHRONIQUE  [U08] 

ment.  Et  pour  vérité  ceste  bataille  fut  moult  doubteuse. 
Car,  par  espace  de  demie  heure  on  ne  povoit  point 
cognoistre  ne  parcevoir,  laquelle  compaignie  estoit  la 
plus  puissante   en   combatant.    Si   estoit  lors  grant 
cruaulté  de  oyr  le  grant  bruit  que  faisoient  là  les  deux 
parties  Tune  contre  l'autre  ;  et  crioient  à  haulx  cris 
les  Bourguignons  et  Hennuiers,  chascun  dessoubz  sa 
bannière  ,  Nostre  Dame  Bourgongne  !  et  Nostre  Dame 
Haynau  !  Et  les  dessusdiz  crioient  :  Saint  Lambert , 
Pierelves  !  Et  peust  estre  que  iceulx  Liégois  eussent  eu 
la  victoire,  se  celle  compaignie  de  cheval,  retournée  de 
l'occision  des  dessusdiz  fuians,  ne  feust  seurvenue  au 
dos  desdiz  Liégois.  Laquelle  compaignie  se  porta  si 
vaillamment  en  ceste  besongne,  que  leurs  adversaires 
furent  incontinent  par  eulx  trespercez,  jà  soit  ce  qu'à 
leur  povoir  ilz  résistassent  contre  eulx.  Et  adonô,  en 
assez  brief  terme  fu  faicle  de  eulx  grant  occision,  sans 
prendre  nullui  à  raençon.  Et  là ,  pour  vray,  par  la 
force  et  vigueur  des  dessusdiz  de  cheval  commencèrent 
à  cheoir  gens  sans  nombre  Tun  sur  Vautre ,  car,  avec 
ce ,  le  fès  de  la  bataille  des  gens  de  pié  tourna  sur 
eulx.  Pour  quoy  ilz  furent,  en  assez  brief  terme ,  du 
tout  tournez  à  desconfiture ,  et  cheurent  par  millers, 
mors  et  navrez,  en  grant  confusion  et  désolacion,  Tun 
sur  l'autre,  en  telle  manière  qu'ilz  gisoient  là  par 
grans  monceaulx.  Et  de  ce  on  ne  doit  point  avoir 
grant  merveille.  Car  assemblées  de  communes,  petite- 
ment armez  et  pleines  de  leurs  voulentés  irraisonna- 
bles, non  obstant  qu'ilz  soient  grant  nombre ,  à  peine 
pevent  ils  résister  contre  multitude  de  nobles  hommes, 
acoustumez  et  esprouvez  en  armes,  mesmement  quant 
Dieu  le  souffre  ainsi  estre  fait.  Et  en  icelle  heure, 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  365 

assez  près  de  la  bannière  du  duc  de  Bourgongne ,  où 
estoit  le  plus  grant  fès  de  ladicte  bataille ,  clieirent  le 
seigneur  de  Pierelves  et  ses  deux  filz ,  c'estassavoir 
cellui  qui  estoit  esleu  évesque ,  et  ung  autre ,  lesquelz 
prestement  furent  mis  à  mort.  Et  là  furent  mors  le 
damoisel  de  Salmes,  qui  portoit  l'estandart  Saint-Lam- 
bert, c'estassavoir  le  filz  ainsné  du  conte  de  Salmes 
dessusdit ,  qui  se  combatoit  aux  deux  ducs,  sire  Jehan 
Collet  et  plusieurs  autres  chevaliers  et  escuiers  jusques 
au  nombre  de  cinq  cens,  et  les  archers  Anglais,  et 
bien  vingt  huit  mille  desdictes  communes  ou  au  des- 
sus. Messire  Bauldouyn  de  Montjardin  *,  pour  saulver 
sa  vie  se  rendit  au  duc  de  Bourgongne  et  fut  mené  et 
conduit  hors  de  la  bataille ,  et  depuis  fut  donné  par 
ledit  duc  à  messire  Guichard  de  Boves^ 

Tant  qu'est  à  parler  de  la  constance  et  hardiesse 
d'icellui  duc  de  Bourgongne  et  comment  en  sadicte 
bataille ,  au  commencement  d'icelle ,  en  décourant  de 
lieu  à  autre  sur  ung  petit  cheval ,  exortant ,  et  baillant 
à  ses  gens  couraige,  et  comment  il  se  maintint  jusques 
en  la  fm ,  nul  besoing  d'en  faire  longue  déclaracion. 
Car,  pour  vray  il  le  feist  lors  si  grandement,  qu'il  en 
fut  lors  prisié  et  honnoré  de  tout  chevaliers  et  autres 
de  ses  gens.  Et  onques  de  son  corps  sang  ne  fut  traict 
pour  ce  jour,  combien  qu'il  feust  plusieurs  foiz  ti;a- 
veillée  et  actaint  de  traict  et  d'autres  dars.  Toutesfoiz 
quant  il  lui  fut  demandé  après  la  desconfiture  se  on 
cesseroit  de  plus  tuer  iceulx  Liégois,  il  respondi  qu'ilz 
mourroient  tous  ensemble,  et  que  point  ne  vouloit 
qu'on  les  preist  à  raençon ,  ne  meist  à  finance.  Pareil- 

1.  Messire  Bauldin  de  Montgardin,  chevalier  {Suppl.  fr.  93). 

2.  Messire  Wicart  de  Bours  (Suppl.  fr,  93). 


366  CHRONIQUE  [1408] 

lement  le  duc  Guillaume  et  tous  les  autres  princes 
avecques  toute  la  chevalerie  et  noblesse  d'icelles  deux 
parties,  soy  portèrent  très  vaillamment.  Et  y  furent 
mors  de  leurs  gens  en  celle  journée ,  environ  de  cinq 
à  six  cens  hommes,  entre  lesquelz  furent  mors,  Jehan 
de  La  Chapelle,  chevalier,  conseiller  du  duc,  messire 
Florimont  de  Brimeu  ,  Jehan  de  La  Trimoulle  ,  qui  ce 
jour  avoit  esté  fait  chevalier,  Hugotin  de  Nanton , 
Jehan  de  Thouenne ,  viconte  Brunequel  *,  natif  d'Ac- 
quitaine ,  Daniel  de  Lampoule  *,  natif  de  Haynnau  , 
Roland  de  La  Mote  et  aucuns  autres  jusques  au  nombre 
de  cent  à  six  vingts  hommes ,  et  le  surplus  varlets.  Et 
adonc  que  les  dessusdiz  ducs  furent  demourez  victo- 
riens ,  yssirent  de  la  ville  de  Tongres  environ  deux 
mille  hommes,  pour  cuider  aider  leurs  gens.  Mais 
quant  ilz  les  virent  de  loin  g  ainsi  desconfis ,  ilz  se 
commencèrent  à  retraire  vers  leur  ville,  mais  ilz  furent 
poursuivis  de  la  compaignie  de  cheval,  dont  est  faicte 
mencion ,  et  de  rechef  en  occirent  grant  quantité ,  et 
puis  retournèrent  devers  lesdiz  ducs.  Lesquelz ,  après 
qu'ilz  virent  tout  à  plain  qu'ilz  estoient  demourez  vic- 
toriens sur  la  place  et  que  leurs  ennemis  estoient  du 
tout  desconfis,  s'assemblèrent  ensemble,  et  là,  en  re- 
graciant humblement  leur  Créateur  de  leur  glorieuse 
fortune  ,  firent  grant  joye  les  uns  avecques  les  autres. 
Et  tantost  se  logèrent  en  leurs  tentes  auprès  du  lieu 
où  ladicte  bataille  avoit  esté,  et  là  demourèrent  quatre 
jours  et  trois  nuis  \  Duquel  lieu  les  ambaxadeurs  du 

i.  Jehan  de  Theuenne,  visconte  de  Brunequet  {Suppl.  fr.  93), 
lis.  BruniqueL 

2.  Daniel  de  La  Poulie  {ibid.). 

3,  La  chronique,  Cord,  10,  donne  sur  cette  bataille  quelques 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  3C7 

Roy  dessusnommez,  se  départirent  dudit  duc  de  Bour- 
gongne,  et ,  par  Tournay  et  autres  lieux,  s'en  retour- 
nèrent à  Paris  devers  le  Roy  et  son  grant  conseil.  Mais 
para  vaut  leur  venue  ,  ledit  duc  de  Bourgongne  avoit 
envoie  ung  sien  chevaucheur  portant  ses  lectres  et  la 
nouvelle  de  sa  victoire  devers  le  dessusdit  Roy  et 
autres  ses  bons  amis.  Pour  lesquelles  nouvelles  plu- 
sieurs grans  seigneurs  et  autres  ses  adversaires ,  qui 
estoient  à  Paris,  en  entencion  de  faire  poursuite  devers 
le  Roy  contre  ledit  duc  pour  la  mort  du  duc  d'Orléans 
défunct,  ne  furent  point  de  ce  grandement  resjouys, 
mais  en  eurent  grant  desplaisir  en  cuer,  et  par  le  con- 
traire ,  ceulx  tenans  son  party  en  eurent  grant  joye. 

Or  est  ainsi  que  le  lundi ,  lendemain  de  ladicte  ba- 
taille, ainsi  qu'à  xii  heures,  Jehan  de  Bavière,  évesque 
de  Liège ,  et  avecques  luy  le  damoiseau  de  Hainse- 
berge^   et  plusieurs  autres,   nobles  et  non  nobles, 

détails  intéressants  que  nous  reproduisons  ici.  «  Et  fu  celle  ordon- 
nance et  bataille  le  xxiii"  jour  du  mois  de  septembre.  Ledit  jour,  à 
beure  de  tierce  (neuf  heures  du  matin)  se  mirent  ensemble  les  deux 
parties  dessusdictes,  et  à  l'assambler  commenchèrent  Liégois  à 
traire  leurs  canons  et  leurs  trébus ,  mais  ilz  les  avoient  si  hault 
assis  que  ilz  passèrent  par  dessus  la  bataille  de  leurs  anemis  et  ne 
firent  gaires  de  maulx.  Et  après  le  trait  desdiz  canons ,  assam- 
blèrent  les  deux  batailles  l'une  contre  l'autre  et  commenchèrent  à 
combattre  main  à  main.  Là  y  eubt  grant  eslequis  et  grande  occi- 
sion ,  et  se  frappèrent  Bourguignons ,  Flamens ,  Piccars  et  Hen- 
nuyers  es  Liégois  moult  raddement.  Et  ilz  se  défendirent  au 
mieulx  que  il/  porrent  de  leurs  planchons  à  longues  pointes.  Et 
ainsi  que  la  bataille  estoit  en  ce  point ,  frappèrent  ceulx  de  cheval 
es  Liégois,  par  derière ,  par  tel  manière  que  ilz  furent  incontinent 
desconfiis.  «  (Bibl.  imp.,  Cord.  16,  fol.  334  v"}.  Cette  chronique 
porte  la  perte  des  Liégeois  à  vingt-huit  mille  hommes. 
1 .  Le  damoisiau  de  Hinsberch  {Suppl.  fr,  93). 


368  CHRONIQUE  [1408] 

jusques  au  nombre  de  six  cens  bacinets  ou  environ , 
vindrent  de  la  yille  de  Trect^  où  ilz  avoient  esté  assé- 
gez,  en  l'ost  des  deux  ducs  dessusnommez  ,  lesquelz  il 
remercia  très  humblement  du  secours  qu'ilz  lui  avoient 
fait,  et  fut  d'iceulx  et  de  leur  chevalerie  reçeu  à  très 
grant  joye.  Si  lui  fut  à  sa  venue  fait  présent  de  la  teste 
du  damoisel  de  Pierelves^,  lequel  avoit  esté  trouvé 
mort  avecques  ses  deux  filz  dessusdis.  Et  fut  ladicte 
teste  mise  au  bout  d'une  lance  pour  icelle  monstrer  à 
tous  ceulx  qui  la  vouldroient  veoir.  Et  le  mardi  en- 
suivant,  le  jour  de  Saint  Fremin  martir%  la  cité  de 
Liège,  Huy,  Dinaht  et  Tongres ,  avecques  toutes  les 
autres  bonnes  villes  de  la  terre  et  de  l'évesché  de 
Liège ,  excepté  le  chastel  de  Buillon  *,  voians  et  oyans 
la  graude  destruction  de  leurs  gens  et  la  puissance  de 
leurs  ennemis,  actains  de  paour,  non  voians  espérance 
de  quelque  secours ,  se  rendirent  en  l'obéissance  des- 
diz  ducs  de  Bourgongne  et  de  Hollande,  par  le  rapport 
de  leurs  ambaxadeurs ,  lesquelz  à  ce  faire  ilz  envoiè- 
rent  à  iceulx ,  en  suppliant  aussi  très  humblement 
audit  Jehan  de  Bavière  ,  leur  seigneur  et  évesque,  qu'il 
les  voulsist  recevoir  à  mercy  et  miséricorde,  requérans 
très  humblement  sa  grâce.  Laquelle  chose  ledit  évesque 
leur  octroya  par  le  moien  des  deux  ducs  dessusdiz , 
pourveu  toutesfoiz  que  tous  les  coulpables  de  la  sédi- 
cion  mauvaise  et  perverse  ,  desquelz  plusieurs  estoient 
encores  vivans ,  qu'on  leur  dénommeroit ,  ilz  les  ren- 
droient  et  délivreroient  en  la  main  desdiz  ducs,  pour 

1.  Maastricht. 

2.  Dudit  sire  de  Pierwez  (^tt/?/?.  fr.  93). 

3.  Le  mardi  25  septembre  1408,  jour  de  la  Saint-Firmin. 

4.  Bouillon,  en  Luxembourg. 


[1408J  D'ENGUERKAIN  DE  MONSTRELET.  300 

en  faire  ce  que  par  eulx  en  seroit  appoincté  par  justice. 
Et  pour  ce ,  cliascune  d'icelles  bonnes  villes  bailla 
bons  hostaiges  et  bonne  seurté  telle  qu'ilz  voldrent 
avoir.  Et  lors  les  deux  ducs,  avec  eulx  l'ëvesque,  et 
tout  leur  ost,  partans  dudit  lieu,  alèrent  vers  Liège.  Et 
se  loga  ledit  duc  en  une  ville  nommée  Flavie  *  sur  la 
rivière  de  Meuse ,  à  une  lieue  près  de  ladicte  cité  de 
Liège.  Et  le  duc  Guillaume  et  l'évesque  son  frère  se 
logèrent  assez  près  ,  es  montaignes.  Le  dimenclie  en- 
suivant, iceulx  ducs  et  l'évesque,  avec  tous  les  con- 
seillers desdicles  parties,  se  mirent  ensemble,  et  y  eut 
plusieurs  propos  mis  avant ,  et  furent  en  conseil  sur 
les  besongnes  dessusdictes  jusques  au  mardi  ensuivant. 
Auquel  jour  l'évesque  dessusnommé  ala  en  la  cité  de 
Liège,  et  fut  reçeu  du  remenant  des  habitans  en 
grande  liumilité.  Et  desjà  estoient  prins  en  icelle  et 
dans  toutes  les  autres  villes,  et  mis  en  prison,  les  plus 
coulpables  de  ladicte  conspiracion.  Si  ala  première- 
ment à  l'église  cathédrale  de  Saint-Lambert  faire  son 
oraison  ,  et  icelle  réconsilier,  et  après  ala  au  palais, 
où  il  fut  très  humblement  requis  de  tout  son  peuple 
généralement,  qu'il  eust  de  eulx  miséricorde,  laquelle 
requeste  il  accorda ,  et  tost  après  retourna  aux  champs 
devers  les  ducs.  Lendemain  ,  environ  deux  heures 
après  midi ,  s'assemblèrent  iceulx  ducs  et  l'évesque  en 
ung  lieu  assez  hault  qui  estoit  auprès  de  leur  ost , 
avecques  eulx  plusieurs  nobles  de  leur  compaignie. 
Et  là,  par  messire  Jehan  de  Jumont',  mareschal  du 
duc  Guillaume ,  comme  dessus  est  dit,  et  selon  l'or 

4.  ^hvye  (Suppl.  /r.  93). 
2.  Jehan  de  Jeumont(jè/c?.) 

1  24 


370  CHRONIQUE  [1408] 

donnance  descliz  ducs  et  évesque ,  fist  amener  de  la- 
dicte  cité  le  damoiseau  de  Rochefort,  noble  homme  *, 
et  Jehan  de  Saraine  %  chevalier,  et  autres  jusques  à 
quinze  bourgois,  lesquelz  par  le  bourrel,  les  ungs 
après  les  autres,  eurent  les  cols  coppez.Et  pareille- 
ment, plusieurs  hommes  d'église,  et  aussi  aucunes 
femmes ,  à  cause  de  ceste  conspiracion,  furent  mortes 
et  noiées  en  la  rivière  de  Meuse'.  Et  lendemain  lesdiz, 
et  aussi  F  évesque ,  à  tout  leur  ost ,  tous  ensemble  se 
tournèrent  vers  Huy  et  se  logèrent  à  trois  lieues  près 
en  une  ville  nommé  Beaucloquier.  Ouquel  lieu  ilz 
eurent  plusieurs  parlemens  ensemble  sur  les  afaires  du 
pays ,  et  là  vint  le  conte  de  Nevers ,  qui  venoit  au 
secoiu-s  de  son  frère  le  duc  de  Bourgongne ,  à  tout 
quatre  cens  combatans.  Ouquel  lieu  pareillement  fu- 
rent amenez  par  ledit  seigneur  de  Jeumont ,  dix-neuf 
bourgois  de  ladicte  ville  de  Huy,  qui,  comme  les 
autres  et  pour  pareil  cas  furent  décapitez  ,  et  comme 
devant  furent  noiez  plusieurs  gens  d'église  et  aucunes 
femmes.  Vint  aussi  au  lieu  dessusdit  devers  icellui  duc 
de  Bourgongne,  Amé  de  Viri,  Savoisien,  noble  homme, 
et  très  expert  en  armes,  pour  le  servir,  acompaigné 
de  trois  cens  bacinès  du  pays  de  Savoye.  En  après 

i.  Noble  homme  et  riche  {Suppl.  fr.  93.) 

2.  Jehan  de  Sarrainye  {ibid.) 

3.  La  chronique,  Cord.  IG,  (fol,  335)  confirme  ces  détails. 
Œ  Après  ces  choses  ainsi  faictes ,  fu  commis  messire  Jehan  de  Jeu- 
mont  de  aller  en  la  ville  de  Liège,  et  autres  avoec  luy,  et  de  faire 
faire  justice  de  tous  ceulx  qui  seroient  trouvez  couppables  de 
la]  traison  et  rébellion  dessusdicte.  La  furent  pluiseurs  hatriaux 
coppés(cols  couppés)  et  pluiseurs  gens  noyez,  tant  hommes 
comme  femmes.  Et  entre  les  aultres  y  fu  le  demoisel  de 
Rochefort  décelez  » . 


[1408]  D'ENGUEPxRAN  DE  MONSTRELET.  371 

lesdiz  ducs,  l'évesque  et  leurs  conseillers,  eurent  plu- 
sieurs parlemens  et  par  plusieurs  journées  sur  les 
afaires  du  pays  de  Liège.  Et  en  fin  conclurent  tous 
ensemble,  aveeques  Jehan  de  Bavière ,  lequel  fut  lors 
appelle  Jehan  sans-Pitiè,  qu'ilz  s'assembleroient  tous 
ensemljle  en  la  cité  de  Tournay,  le  jour  Saint-Luc  * 
ensuivant,  pour  là  conclurre  et  délibérer  sur  toutes 
les  besongnes  qu'ilz  avoient  à  faire  touchans  ceste 
matière.  Et  après  qu'ilz  eurent  fait  faire,  ou  pays,  plu- 
sieurs justices  de  très  grant  nombre  de  gens  à  cause 
des  conspiracions  dessusdictes,  et  aussi  qu'ilz  y  eurent 
fait  abatre  et  démolir  les  fortifications  de  la  ville  de 
Huy,  Dinant  et  d'aucunes  autres  places,  se  départirent 
iceulx  ducs  du  pays  pour  retourner  en  leurs  lieux,  et 
amenèrent  avec  eulx  très  grant  nombre  de  Liégois, 
lesquelz  estoient  baillez  en  hostage  de  par  les  bonnes 
villes  du  pays  de  Liège,  afin  de  entretenir  entièrement 
les  traictiez  qui  leur  seroient  appoinctez  à  faire.  Des- 
quelz  hostages  une  partie  furent  envoiez  à  Mons  en 
Haynau  et  à  Valenciennes,  de  par  le  duc  Guillaume. 
Et  l'autre  partie  fut  menée  à  Lisle,  à  Arras  et  es  autres 
places  du  duc  de  Bourgongne.  Lequel  duc  s'en  ala  en 
son  pays  de  Flandres,  et  le  duc  Guillaume,  enHaynnau, 
après  ce  qu'ilz  eurent  donné  congé  à  leurs  gens 
d'armes,  dont  la  plus  grant  partie  retournèrent  es 
lieux  dont  ilz  estoient  venus ,  remplis  et  enrichis  très 
habondamment  des  biens  desdiz  Liégois.  Lesquelz 
Liégois  généralement  demourèrent  en  leur  pays  très 
dolens  et  amatis  de  la  meschance  qui  leur  estoit  ad- 
venue. 

1 .  Le  1 8  octobre. 


372  CHRONIQUE  [1408] 

Si  furent  en  cest  exercite  *  avecques  le  duc  de  Bour- 
gongne  plusieurs  grans  seigneurs  de  ses  pays.  C'estas- 
saYoir,  des  pays  de  Bourgongne  :  messire  Jehan  de 
Châlon ,  messire  Gautier  de  Hurpes  ",  le  seigneur  de 
Vergi,  maresclial  de  Bourgongne,  le  seigneur  de  Saint- 
George  ,  Jehan  de  La  Balme  ,  messire  Guillaume  de 
Champdivers ,  messire  Jacques  de  Courtramblé  ,  le 
seigneur  de  Montagu  et  plusieurs  autres.  Et  des  marches 
de  Picardie ,  les  seigneurs  de  Croy,  de  Heilly,  de  Fos- 
seux  ,  de  Waurain  '',  sire  Boort  Quieret  et  ses  frères , 
le  seigneur  d'Ancy  \  le  seigneur  de  Basse  ^,  le  seigneur 
de  Bremeu^,  messire  Benauld  de  Créqui,  seigneur  de 
Couches  \  Enguerran  de  Bournonville ,  le  seigneur  de 
Ront,  messire  Raoul  de  Flandres,  le  seigneur  de  Poix, 
messire  Guichard  de  Bours^,  le  seigneur  de  Mailli,  le 
seigneur  de  Chièvres  et  le  seigneur  d'Azincourt.  Et  du 
pays  de  Flandres ,  messire  Jehan  et  messire  Loys  de 
Guistelle ,  le  seigneur  de  Hames ,  messire  Jehan  de 
BailloeP  et  messire  Colars  de  Fosseux.  Et  en  général 
toute  la  plus  grant  partie  de  tous  les  nobles  des  des- 
susdictes  marches  de  Picardie.  Et  pareillement  y  a\  oit, 
icellui  duc  Guillaume ,  assemblé  tous  les  nobles  et  sei- 
gneurs de  ses  pays  avecques  plusieurs  autres  ses  allez. 
Si  y  fut  aussi  Jehan  de  Béthune ,  frère  au  \icomte  de 

1.  En  cette  expédition.  (V.  le  Rel.  de  S.  Denis,  IV,  152  et  153.) 

2.  Gaultier  de  Rulpes  {Suppl.  fr.  03.) 

3.  De  Waurin  (ibid.) 

4.  Le  seigneur  d'Inchi  {ibid.)  • 

5.  Le  seigneur  de  Raisse  {ibid.) 

6.  Le  seigneur  de  Brimeu  {ibid.) 

7.  Seigneur  de  Contes  {ibid.) 

8.  Le  seigneur  d'Auxi  {ibid.) 
8.  Jehan  de  Bailleul  {ibid.) 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTREJ.ET.  373 

Meaulx.  A  laquelle  assemblée  ne  se  vouldrent  point 
trouver,  comme  il  fut  commune  renommée,  Anthoine 
de  Brabant ,  frère  au  duc  Jelian  de  Bourgongne ,  ne 
^Yaleran  de  Luxembourg,  conte  de  Saint-Pol,  pour  ce 
qu  ilz  scavoient  aucunement  les  paroles  et  convenances 
qui  avoient  esté  entre  ledit  Jehan  de  Bavière  d'une 
part ,  et  le  seigneur  de  Pierrelves  et  son  filz  d'autre 
part ,  pour  la  résignacion  de  ladicte  évescliié ,  comme 
en  autre  lieu  est  plus  à  plain  déclairé,  ju  soit  ce  qu'ilz 
y  meissent  autres  excusacions. 

En  après  les  dessusdiz  ducs  et  toutes  leurs  gens  partis 
et  retournez  hors  du  pays  de  Liège ,  environ  le  jour 
qu'ilz  se  dévoient  assembler  en  la  cité  de  Tournay , 
avec  eulx  Jehan  de  Bavière,  pour  rendre  leur  sen- 
tence à  rencontre  des  communaultez ,  bonnes  villes 
et  pays  de  Liège ,  leur  furent  envoiez  ambaxadeurs 
notables  et  solemnelz  d'icelle  cité,  lesquelz  leur  requi- 
rent instamment  qu'il  leur  pleust  à  eulx  assembler  et 
convenir  en  aucune  autre  bonne  ville ,  disant  et  en 
eulx  excusant  que  telle  et  si  grande  assemblée  leur 
pourroit  porter  grant  préjudice  pour  la  petite  provi- 
sion des  vivres  et  autres  choses  nécessaires  qu'ils 
avoient  de  présent.  Laquelle  requeste  leur  fut  desdiz 
seigneurs  accordée  assez  bénignement,  et  en  lieu 
d'icelle,  s'assemblèrent  en  la  ville  de  Lisle,  au  jour 
qui  estoit  prins  par  eulx,  comme  dessus  est  dit.  Et  là 
furent  amenez  en  la  présence  des  dessusdilz  ducs  tous 
les  Liégeois ,  ou  au  moins  la  plus  grant  partie ,  qui 
avoient  estes  baillez  en  ostaige,  et  aussi  plusieurs 
autres ,  lesquels  estoient  commis  à  y  estre  pour  oyr 
ladite  sentence  que  dévoient  déterminer  les  dessusdiz. 
Laquelle  fut  telle  que  cy-endroit  sera  déclairée. 


374  CHRONIQUE  [1408] 

S'ensuit  la  sentence  dicte  et  prononcée  par  escript 
aux  dessusdiz  hostagers  et  commis  dudit  pays  de 
Liège,  selon  l'ordonnance  des  ducs  de  Bourgongne 
et  de  Holande,  laquelle  ilz  veulent  que  selon  la  déclai- 
ration  d'icelle,  elle  soit  de  tout  fermée  et  accomplie 
sans  quelque  faulle  ou  interdict,  quant  à  présent,  et 
le  surplus  retiennent  à  eulz  à  déclairer  et  faire  déter- 
minacion  entière,  toutes  et  quantes  foiz  qu'il  leur 
plaira. 

Premièrement.  Ils  mectront  en  leurs  mains  toutes 
les  franchises,  coustumes  et  privilèges  que  avoient  et 
ont  les  habitants  de  la  cité  de  Liège  et  des  villes  et 
pays  de  l'évesché  situées  en  icelui  pays  de  Liège,  de 
la  conté  de  Los ,  du  pays  de  Hasebain ,  de  Saintron , 
la  terre  de  Buillon  *,  et  des  appartenances,  aians  lois, 
privilèges ,  franchises  et  coustumes.  Et  ordonnent  de 
présent  que  les  bourgeois  de  la  cité  de  Liège  et  les 
autres  dessusnommez  apportent  en  la  ville  de  Mons 
en  Haynnau ,  lendemain  de  la  Saint-Martin  prochain 
venant,  au  monastère  des  escoliers  de  ladicte  ville, 
toutes  leurs  lectres ,  privilèges ,  lois ,  libertez  et  fran- 
chises qu'ils  ont ,  et  icelles  bailleront  es  mains  d'au- 
cunes personnes  qui  audit  jour  et  lieu  seront  com- 
mises et  députées  de  par  lesdiz  seigneurs  à  icelle  rece- 
voir. Et  ceulx  qui  apporteront  lesdictes  lectres  seront 
tenus  de  jurer  sur  leurs  âmes  et  sur  les  âmes  de  ceulx 
qui  les  envoieront ,  qu'ils  n'ont  point  laissé  aucunes 
lectres  de  leursdiz  privilèges,  lois,  libertez  et  fran- 
chises frauduleusement.  Et  ordonnent  lesdiz  seigneurs, 
que  se  aucune  desdictes  lectres  de  privilèges,  lois,  fran- 

1.  Saint-Tron,  au  pays  de  Liège.  Bouillon,  en  Luxembourg. 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  375 

chises  et  libériez  estoient  délaissées  à  apporter  devant 
les  dessusdis  commis,  deslors  ceulx  des  dessusdictes 
citez,  villes,  terres  et  pays  de  Liège  et  des  apparte- 
nances, qui  ne  les  auroient  envoies,  en  sont  privez 
pardurablement. 

Item,  Ordonnent  et  establissent  lesdiz  seigneurs, 
que  es  mains  de  leursdiz  commis ,  au  jour  et  lieu  des- 
susdit, toutes  aliances  ou  convenances  pour  eulx  tou- 
chans  icelles  villes ,  citez  et  pays ,  soient  apportées  et 
baillées  ausdiz  commis,  sur  peine  et  seremens  sem- 
blables, comme  dessus  est  dit  en  deux  autres  articles 
touchans  iceulx  privilèges  et  aliances. 

Item,  Veulent  que  après  la  visitacion  desdictes 
lectres  de  privilèges ,  de  là  en  suivant  celles  dont  sera 
appoincté  et  ordonné,  ne  puissent  donner  nouvel  pri- 
vilège révesque  de  Liège  et  son  chapitre  aux  habi- 
tans  desdictes  cités,  villes  et  pays,  ne  à  aucune  d'icelles, 
que  ce  ne  soit  par  le  consentement  et  conseil  de  iceulx 
ducs  dessusnommez  ou  de  leurs  successeurs. 

Item.  Ordonnent  que  doresenavant  en  la  cité,  villes 
et  pays  dessusdiz  ne  seront  fais  aucuns  officiaulx^ 
nommez  maistres,  jurez,  gouverneurs  et  ducteurs  des 
arts  et  mestiers,  ou  autres  officiers  quelconques, 
créez  ou  constituez  par  la  communaulté.  Mais  dores- 
navant  seront  telles  offices  adnuUées ,  et  les  exercices 
d'icelles. 

Item,  Ordonnent  et  establissent,  qu'en  ladicte  cité 
et  es  autres  villes  des  pays  dessusdiz,  les  baillis,  pré- 
vostz,  maieurs  et  autres  noms  d'offices  seront  créez 
et  instituez  par  leur  évesque ,  et  conte  de  Los  et  des 

1 .  Aucuns  de  ces  officiers  que  l'on  nomme  maîtres,  jurés,  etc. 


37G  CHRONIQUE  [1408] 

apartenances.  Et  aussi  les  eschevins  seront  renouvelez 
ciiascun  an  en  chascune  ville  où  il  est  coutume  de 
avoir  eschevins,  jusques  à  certain  nombre,  selon  l'exi- 
gence et  grandeur  des  villes.  Auquel  esclievinage  estant 
en  ville  notable  et  fermée ,  ne  seront  point  mis  en- 
semble le  père  et  le  fils,  deux  frères,  deux  serourges, 
deux  cousins  germains,  l'oncle  et  le  nepveu,  ou  cellui 
qui  auroit  espousé  la  mère  de  l'un  d'iceulz,  afin  d'es- 
chever  les  faveurs  des  ordonnances  qui  y  pourroient 
estre.  Et  seront  tenus  les  officiers,  et  cbascun  d'iceulx, 
de  jurer  à  leur  crèacion'  et  constitution  solemnelle- 
ment ,  à  maintenir  et  acomplir ,  cbascun  selon  lui , 
tous  les  articles  et  poins  contenus  es  ordonnances 
faictes  par  iceulx  devant  déclairez. 

Item,  Veulent  et  ordonnent  que  ledit  évesque  ou 
seigneur  de  Liège ,  cbascun  an ,  en  la  fin  de  cbascun 
escbevinage  pourra  créer  et  establir  telz  escbevins 
qu'il  lui  plaira,  ou  ceulx  qui  auront  esté  escbevins  en 
l'an  précédent,  ou  autres,  selon  son  bon  plaisir ,  pour- 
veu  qu'ils  ne  soient  de  lignage  ou  affinité,  comme  dit 
est  devant.  Par  lesquels  escbevins  seront  jugées  les 
causes,  et  déterminées,  appartenans  audit  escbevinage, 
et  les  biens  communs  appartenans  aux  villes  où  ils 
seront  instituez.  Et  que  les  escbevins  de  ladicte  cité 
seront  tenus  rendre  compte  en  la  fin  de  cbascun  an 
de  leur  administracion  devant  leur  seigneur  et  évesque 
de  Liège  et  ses  commis  ou  députez,  et  devant  ung 
commis  et  député  par  cbapitre  et  ung  de  par  les 
autres  églises.  Et  ceux  des  autres  villes  seront 
tenus  de  rendre  compte  devant  leur  seigneur  de 
Liège  tant  seulement,  ou  devant  ses  députez  ou  com- 
mis à  ce. 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  377 

Item.  Ordonnent  et  establissent  que  toutes  les  con- 
fraries  des  mestiers  eslans  en  la  cité  et  villes  dessus- 
dictes  cesseront  doresnavant,  icelles  ramenant  à  néant. 
Et  si  ordonnent  que  les  bannières  d'icelles  confraries 
et  mestiers,  c'estassavoir  celles  de  la  cité ,  seront  ap- 
portées par  les  habitans  d'icelle  ou  palais  du  seigneur 
de  Liège  et  baillées  à  ses  commis  à  tel  jour  qu'ils  leur 
feront  savoir.  Et  les  bannières  des  mestiers  des  autres 
villes  seront  apportées  par  les  habitans  d'icelles  à 
certain  jour  et  lieu  que  ordonneront  à  ce  les  commis, 
pour  ordonner  desdictes  bannières  par  iceulx  comme 
il  leur  semblera  bon  et  expédient. 

Item.  Ordonnent  que  en  ladicte  cité  et  aucunes  autres 
villes  de  ce  mesme  pays  de  Liège  et  des  appartenances 
aucun  ne  sera  réputé  bourgois  s'il  ne  demeure  sans 
fraude  en  ladicte  cité  ou  es  villes  desquelles  il  vouldra 
avoir  la  bourgoisie.  Et  se  aucun  a  bourgoisie  pour  le 
présent  en  ladicte  cité  ou  es  autres  dictes  villes,  ilz 
adnullent  icelles.  Et  toutefois ,  posé  qu'ilz  feussent 
bourgois  des  villes  où  ils  seront  demeurans,  ils  ne  se 
pourront  aider  par  ladicte  bourgoisie  de  cas  nouvaulx 
pour  raison  des  héritages  de  eulx  et  autres ,  tant  de 
personnes  et  actions  personnelles,  comme  des  héritages, 
que  la  cognoissance  n'appartiengne  aux  seigneurs 
soubz  lesquelz  icelles  personnes  seront  demourans  et 
lesdiz  héritages  situez. 

Item^  Ordonnent  que  maintenant  et  au  temps  avenir 
ladicte  cité  de  Liège  et  les  villes  de  Huy  et  de  Dinant 
et  autres  villes  du  pays  de  Liège,  de  la  conté  de  Los, 
du  pays  de  Hazebain  et  autres ,  appartenans  à  la  cité 
de  Liège ,  ne  soient ,  ne  facent  assemblées ,  ne  con- 
saulx  ensemble ,  ne  quelque  ville  avec  autre  ne  face 


378  ,  CHRONIQUE  [1408] 

aucunes  congrégacions  ne  assemblées,  et  ainsi  les 
habitans  de  ladicte  cité  les  aucuns  avec  les  autres, 
et  pareillement  de  chacune  des  autres  villes ,  que  ce 
ne  soit  de  l'auctorité  ou  consentement  de  leurdit  éves- 
que,  ou  du  chapitre  de  Liège  quant  le  siège  de  l'é- 
vesque  sera  vacant. 

Item,  Ordonnent  et  établissent  que  ledit  évesque 
de  Liège  ou  autres  du  pays  de  Liège ,  de  la  conté  de 
Loz,  du  pays  de  Hazebain,  aians  administracion  dudit 
éveschié,  ceulx  du  chapitre  de  Saint-Lambert  de  Liège, 
ceulx  de  ladicte  cité  ou  autres  d'iceulx  pays,  dès  main- 
tenant et  à  toujours  mais ,  ne  seront ,  ne  se  porteront 
en  armes  contre  le  roy  ou  roys  de  France,  contre  eulx 
ou  Tun  d'iceulx ,  contre  les  ducs  ou  contes  dessus- 
nommez,  ne  aussi  contre  le  conte  de  Namur  qui  pour 
lors  sera,  ne  contre  le  pays,  fors  pour  Tempereur  en 
sa  compaignie ,  et  que  icellui  mesme  empereur  y  soit 
en  propre  personne.  Se  n'estoit  que  le  roy  de  France, 
ou  les  dessusnommez  ou  Tun  d'iceulx ,  envayssent 
comme  ennemis  ledit  pays  de  Liège. 

Item,  Ordonnent  et  establissent  par  durablement 
en  mémoire  pardurable  de  ladicte  victoire  et  en  signe 
de  conqueste  desdiz  pays  faicte  par  lesdiz  seigneurs , 
que  quant  iceulx  ducs  ou  seigneurs  vouldront  passer 
la  rivière  de  Meuse  par  aucune  partie  dudit  pays  de 
Liège  et  la  conté  de. Los,  Talée  ou  retour  leur  sera 
ouverte  soit  par  quelzconques  villes  fermées  ou  autres 
lieux  et  passages  telz  qu'il  leur  plaira  ou  à  l'un  d'iceulx, 
soit  qu'ils  viengnent  pour  passer,  à  tout  gens  d'armes 
ou  autrement,  pourveu  toutefois  qu'ils  ne  souffreront 
aux  gens  desdictes  villes  et  passages  faire  aucun  grief, 
et  que  vivres  leur  seront  administrez  pour  leur  argent 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  379 

sans  ce  qu'on  leur  vende  plus  cher  qu'on  a  acoustumé 
pour  cause  de  ce. 

Item.  Ordonnent  et  establissent  que  leurs  monnoies 
et  de  l'un  d'iceulx  ou  de  leurs  successeurs  ducs  ou 
contes  dessusdiz ,  duchez  ou  contez,  es  diz  pays  et 
seigneuries,  auront  leurs  cours  et  seront  aloués  comme 
en  leur  pays,  ou  de  leurs  successeurs  ou  de  l'un 
d'iceulx. 

Item,  Ordonnent  et  establissent  que  ou  lieu  et  en  la 
place  où  ilz  obtindrent  victoire  soit  fondée  et  édifiée 
ime  église,  en  laquelle  seront  quatre  chapelains  et 
deux  clercs,  et  sera  garnie  de  chasubles,  calices,  et 
autres  aournements  à  dire  et  célébrer  messes,  et  autres 
telz  services  divins  qui  sera  ilec  fait  perdurablement 
pour  le  salut  de  ceulx  qui  moururent  en  ladicte  ba- 
taille. Desquels  chappellains  la  collacion  apparlendra 
à  ceulx ,  successivement  par  ordonnance  et  ainsi  qu'il 
sera  advisé.  Et  feront  faire  à  leurs  dépens  la  collacion 
de  ladicte  église,  et  icelle  pourveoir  tant  seulement 
pour  une  fois  de  chasuble,  calice  et  autres  aourne- 
ments à  ce  appartenans.  Et  l'évesque  de  Liège  ordonne 
sur  les  constitucions  *  à  lui  revenans,  deux  cens  escus 
d'or  de  rente  annuelle  pour  lesdiz  chappellains  et 
clercs ,  c'estassavoir  pour  chascun  chappellain  qua- 
rante escus  et  pour  chascun  clerc  dix  escus  et  pour 
retenir  ladicte  église  ,  vingt  escus. 

Item,  Feront  nosdiz  seigneurs,  que  le  xxin®  jour  de 
septembre,  ouquel  jour  fu  faicte  ladicte  bataille  ,  qu'a 
tel  jour  chascun  an  pardurablement  une  messe  de  la 
Vierge  Marie  sera  solemnellement  célébrée  et  chantée 

\.   »  Confiscacions  »  (Ms.  Suppi,  fr,  93). 


380  CHRONIQUE  [1408] 

par  le  prévost  ou  doien  de  Tëglise  Saint-Lambert  de 
Liège  ou  cueur  et  au  grant  autel  de  ladicte  église,  et 
en  ce  mesme  jour  après  vespres  seront  dictes  et  chan- 
tées \igiles  de  mors ,  et  lendemain  sera  dicte  une 
messe  de  Requiem  solemnellement  oudit  cuer  et  oudit 
grant  autel ,  pour  les  âmes  des  trespassez  en  ladicte 
bataille  et  de  tous  autres.  Et  requerront  nosdiz  sei- 
gneurs, de  ce  faire  ausdictes  églises  collégiales  et  mo- 
nastères de  ladicte  ville  et  cité  et  à  tous  autres  collèges 
et  abbayes,  tant  de  hommes  comme  de  femmes,  dudit 
pays,  de  la  conté  de  Los  et  des  appartenances. 

Item,  Requerront  nosdiz  seigneurs  à  l'évesque  de 
Liège  et  à  sondit  chapitre ,  que  sur  eulx  et  sur  toutes 
autres  églises  ilz  enjoingnent ,  commandent  et  ordon- 
nent par  estatus  lesdiz  services  estre  célébrez  en  chas- 
cune  desdictes  églises  collégiales  et  monastères,  comme 
dessus  est  dit ,  pour  pardurable  mémoire,  et  que  pour 
celle  victoire  toute  personne  d'église  des  pays  dessus- 
nommez  furent  et  sont  remis  en  leurs  lieux  paisible- 
ment. 

Item,  Ordonnent  et  establissent  nosdiz  seigneurs 
que  doresenavant  l'évesque  de  Liège  qui  maintenant 
est ,  et  ses  successeurs  évesques  de  Liège  ,  ou  aians 
l'administracion  dudit  éveschié  quant  le  siège  sera 
vacant,  ceulx  du  chapitre  de  Saint-Lambert  de  Liège, 
institueront  et  mectront  tel  chastellain  et  cappitaine, 
de  telle  nacion  qu'il  leur  plaira ,  ou  chastel  de  Huy, 
ouquel  aussi  mectront  telle  garnison  de  gens  d'armes 
et  provision  de  vivres  comme  il  leur  semblera  bon  et 
expédient  et  comme  seigneur  franc  peut  et  doit  faire. 
Et  auront  franchement  entrée  et  yssue  vers  la  ville  de 
Huy,  ne  ceulx  dudit  pays  ne  pourront ,  ne  devront 


[1408]  D'ENGUKRRAIV  DE  MONSÏRELKT.  381 

mectre  aucun  empescîiement  qu'ilz  ne  ayent  leur  entrée 
et  yssue  vers  les  champs.  Pareillement  et  semblable- 
ment  ordonnent  estre  fait  du  cliastel  d'Estoquillon* 
et  de  Buillon,  quant  à  la  constitucion  desdiz  chastel- 
lains  et  garnisons. 

Item.  Ordonnent  nosdiz  seigneurs,  que  ou  cas  que 
aucuns  quelz  qu'ilz  soient,  s'esforceroient  ou  venroient 
par  voie  de  fait  ou  de  molestacion,  ou  travail  irraison- 
nable ,  aucunement  contre  les  dons  d'église  ou  autres 
dons  d'offices  qui  ont  acoustumez  estre  donnez  à  vie 
par  ledit  évesque  de  Liège ,  seront  tenus  à  résister  et 
défendre  de  tout  leur  povoir,  sans  fraude  aucune. 

Item,  Et  pour  ce  que  encores  sont  vivans  des  mau- 
vais et  pervers  conspirateurs,  et  fuilifz  hors  desdiz 
pays  de  Liège  et  des  contez  de  Los ,  et  se  sont  retraiz 
et  reçeuz  es  pays  voisins  ilz  ordonneront  et  commec- 
tront  certaines  personnes  à  ce  habiles  et  ydoines,  par 
lesquelles  diligemment  on  enquerra  où  telles  personnes 
seront  et  les  noms  d'iceulx,  et  soubz  quelz  seigneurs  ilz 
se  sont  transportez.  Et  quant  ce  sera  sçeu,  les  sei- 
gneurs des  lieux  dessoubz  qui  lesdiz  conspirateurs  se 
seront  retrais ,  seront  requis  à  fin  qu'ilz  les  prengnent 
ou  facent  prendre  pour  bailler  à  la  justice  dudit 
évesque  de  Liège  afin  qu'ilz  soient  punis  comme  il 
sera  de  raison ,  ou  au  moins  que  iceulx  seigneurs  cha- 
çent  lesdiz  fiiitifz  hors  de  leur  pays,  ou  facent  cliaçer 
et  contraignent  à  yssir  telz  conspirateurs.  Et  se  on 
povoit  obtenir  vers  iceulx  seigneurs  que  desdiz  con- 
spirateurs ilz  voulsissent  faire  justice,  tant  vauldroit 
mieulx;  et  que  tous  telz  conspirateurs  comme  con- 

1.   ce  Du  chastel  ^'Eslocquilien  »  (Ms.  SuppU  fr.  93). 


382  CHRONIQUE  [1408] 

traires  et  rebelles  à  leur  seigneur  et  esmouveurs  de 
peuple,  soient  bannis  hors  du  pays- de  Liège  ,  de  la 
conté  de  Los  et  des  apartenances.  Et  en  oultre ,  sera 
crié  par  tous  les  pays  de  Liège  et  de  la  conté  de  Los , 
que  aucuns  ne  reçoivent  lesdiz  conspirateurs  ou  aucuns 
d'iceulx,  mais,  s'il  est  aucun  qui  sache  quilz  soient 
èsdiz  pays ,  il  sera  tenu  de  iceulx  prendre  et  amener  à 
la  plus  prouchaine  justice  du  seigneur,  le  plus  tost  qu'il 
pourra  ,  sur  peine  d'estre  puni  de  semblable  punicion 
en  corps  et  en  biens  comme  seroient  ou  devroient 
estre  telz  conspirateurs  punis.  Et  en  cas  que  en  fai- 
sant ou  voulant  faire  leur  devoir  mort  s'en  ensuivroit, 
pour  ceste  cause  riens  ne  leur  en  sera  demandé  du 
tout  en  tout. 

Item,  Ordonnent  que  les  murs  du  chastel  de  Re- 
nin  *,  les  portes  et  les  tours ,  seront  abatues  et  des- 
truictes  ,  tant  en  la  valée  comme  en  la  montaigne ,  et 
les  fossez  remplis.  Et  ne  sera  icelle  ville,  plus  réparée 
ne  restorée  ou  temps  avenir,  de  murs,  de  tours,  ne 
de  fossez. 

Item.  Pareillement  sera  fait  de  la  ville  ,  chastel  et 
fortresse  de  Commun  ^  ?  tous  les  murs ,  tours  et  portes 
seront  abatues  et  destruictes  ;  et  ainsi  tous  les  murs 
des  autres  garnisons  et  défenses  estans  sur  la  rivière 
de  Sambre.  Tous  les  fossez  seront  remplis  ,  et  plus  ne 
seront ,  ne  villes ,  ne  chasteaulx ,  ne  autres  défenses 
ou  retrais,  aux  habitans  desdictes  villes  ne  autres  quelz- 
conques  par  quelque  manière ,  ou  au  temps  avenir  ne 
seront  plus  fortresses ,  ne  les  fossez  plus  refaiz. 

1.  Lis.  Thuin,  comme  dans  Suppl.  fr.  93.  Thuin  est  situé  sur 
la  Sambre  à  quelques  lieues  en  amont  de  Charleroy. 

2.  Sic  dans  Suppl  fr.  93. 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  383 

Item.  Que  les  portes  de  Dinant ,  les  murs  et  toutes 
les  tours ,  soient  destruictes  et  abatues  tout  oultré  le 
fleuve  de  Meuse  et  dedens  ladicte  ville ,  et  qui  par  les 
habilans  de  ladicte  ville,  ou  par  autres  quelzconques, 
ne  pourront  pardurablement  estre  réédifiez  par  quelque 
manière. 

Item,  Que  ceulx  de  ladicte  ville  de  Culvin^,  de 
Fossez  ',  Commun  et  Dynant ,  ne  autres  quelzconques 
des  autres  villes  ,  cité  et  pays ,  dès  maintenant  et  par- 
durablement  ne  pourront  estre  réédifiez  par  eulx ,  ne 
par  autre  les  faire  refaire  ,  ne  réédifîer  les  villes  fer- 
mées, défenses  et  garnisons,  en  montant  de  Namur 
en  Haynnau,  entre  les  deux  fleuves  de  Meuse  et  de 
Sambre. 

Item,  Sera  abatue  et  destruicte  une  des  portes  de 
la  ville  de  Tongres ,  c'estassavôir  celle  qui  regarde  la 
ville  de  Trect  ^,  avec  quarante  piez  du  mur  de  cbascun 
costé  de  ladicte  porte  ,  sans  ce  que  jamais  puist  estre 
réédifiée.  Et  avecques  ce,  ceulx  de  ladicte  ville  de 
Tongre  seront  tenus  de  remplir,  ou  faire  remplir  à 
leurs  despens  les  fossez  par  eulx  fais  devant  ladicte 
ville ,  en  laquelle  ils  asségèrent  leurdit  seigneur. 

Item,  Pour  ce  que,  à  moult  grans  despens,  coustez, 
mises  et  fraiz  ,  ilz  ont  subjugué  et  mis  en  leur  obéis- 
sance le  pays  de  Liège  dessusdit ,  et  avecques  ce  ont 
eu  en  leurs  pays  grans  pertes  pour  cause  de  faire  ladicte 
subjection ,  comme  il  est  assez  notoire ,  ilz  veulent  et 
ordonnent  que  sur  les  héritages  de  ladicte  cité  ,  villes 
et  pays  dessusnommez ,  sera  imposé ,  ceuilli  et  levé 

4 .  Couvin ,  entre  Rocroy  et  Marienbourg. 

2.  Fosse,  à  l'Est  de  Charleroy. 

3.  Maestricht. 


384  CHROISIQUE  [1408] 

une  aide  de  deux  cens  et  vingt  mille  escus  d'or*,  à 
icelle  lever  le  plus  tost  que  faire  se  pourra ,  eue  pre- 
mièrement considéracion  sur  la  faculté  et  richesse  de 
cliascun  desdiz  habitans. 

Item.  Pour  ce  que  plusieurs  liostages  sont  baillez 
en  leurs  mains  à  tenir  leurs  ordonnances ,  faictes  et  à 
faire ,  ilz  ordonnent  que  si  aucuns  desdiz  hostages 
trespassoient  avant  que  les  choses  dessusdictes  feussent 
acomplies ,  ceulx  de  la  ville  ou  villes ,  de  laquelle  ou 
desquelles  estoient  les  dessusdiz  hostages  mors  ,  ilz 
seroient  tenus  de  renvoier  et  remetre  personnes  en  tel 
nombre  et  en  telle  suffisance  que  cellui  ou  ceulx  qui 
seroient  mors,  avoient  esté. 

Item,  Ordonnent  que  quant  les  lectres  seront  faictes 
contenans  les  promesses  et  obligacions  à  tenir  toutes 
les  choses  par  eulx  ordonnées ,  l'évesque  de  Liège , 
son  chapitre ,  et  tous  les  habitans  qui  se  sont  submis , 
venront  et  consentiront ,  prometront  et  octroieront 
pour  eulx  et  pour  les  autres  desdiz  pays ,  que  ou  cas 
que  les  choses  ordonnées  pour  le  temps  avenir  ou 
aucunes  d'icelles  ne  seront  gardées  sans  violer  ne  tres- 
passer,  et  que  le  dessusdit  évesque  de  Liège ,  ses  suc  - 
cesseurs  évesques  ou  esleus  de  Liège ,  le  chapitre 
dessusnommé,  ou  ceulx  desdictes  villes ,  cité  et  pays , 

d .  a  Deux  cens  mille  escus  sans  partie  —  paieront  pour  leur  mef- 
faiture.  »  Est-il  dit  dans  la  pièce  intitulée  :  La  bataille  du,  Liège ^ 
(Voy.  La  Barre ,  Méni,  pour  servir  à  Vhist.  de  France  et  de  Bour- 
gogne,  p.  378.)  Par  suite  d'une  erreur  de  chiffre  qui  se  trouvait 
dans  le  manuscrit,  cette  pièce  porte  la  date  de  1468.  Mais  elle  se 
rapporte  si  bien  à  la  bataille  de  Tongres  ,  qu'on  y  lit  la  date  pré-, 
cise  du  jour,  qui  est  le  23  septembre.  De  plus  on  y  trouve  les 
noms  de  Jean  de  Bavière  et  de  la  plupart  des  seigneurs  mention- 
nés par  Monstrelet. 


[1408]  DTNGUERRAN  DE  MONSTRELKT.  385 

yroient  ou  feroient  autant  de  foiz  qu*ilz  encherroienl , 
et  pour  chascune  foiz.  Ce  que  feroient  en  la  peine  de 
deux  cens  mil  escuz  d'or  du  coing  for*^é  et  enseigné  * 
du  roy  de  France,  ou  d'autres  florins  d'or  de  France, 
à  la  valeur  desdiz  escuz.  C'estassavoir,  cinquante  mil 
escuz  à  l'Empereur  ou  Roy  Rommain  qui  sera  pour 
le  temps  ;  cinquante  mil  escuz  au  roy  de  France  ;  et  à 
chascun  desdiz  ducs  ou  à  leurs  successeurs  es  duchez 
et  contez  dessusnommées,  cinquante  mil;  à  prendre 
et  lever  ladicte  somme  sur  iceulx  Liégois,  par  l'appré- 
hension de  leurs  biens  et  de  leurs  corps ,  en  quelque 
lieu  qu'ilz  pourront  estre  trouvez.  Et  avec  ce,  se 
consentiront  et  octroieront  ceulx  dudit  pays  de  Liège, 
que  s'il  advenoit  qu'on  alast  au  contraire  desdictes 
ordonnances  ou  d'aucunes  d'icelles,  comme  dessus  est 
dit ,  que  dès  maintenant  et  lors ,  l'évesque  ou  esleu  de 
Liège  et  l'arcevesque  de  Coulongne,  qui  sont  pour  le 
présent  ou  qui  seront  lors  et  chascun  d'iceulx ,  puis- 
sent mectre  interdict  généralement  èsdictes  cité,  villes 
et  pays  de  Liège  et  des  appartenances.  Et  en  oultre , 
aussi  tost  que  en  la  saincte  Eglise  de  Dieu  ung  seul  et 
vray,  non  doubteux,  pape  sera,  que  semblablement 
^ar  icellui  puissent  estre  interditz.  Lequel  ne  devra 
estre  osté ,  ne  relasché ,  que  aincois  ne  soit  réparé  ce 
qui  aura  esté  fait  au  contraire  desdictes  ordonnances, 
et  que  lesdictes  peines  pécuniaires  ne  soient  aincois 
paiées,  comme  dit  est  dessus.  Et  s'il  advenoit  que 
aucune  partie  des  dessusnommez,  aucunes  villes  ou 
aucun  particulier  d'iceulx  pays,  feissent  au  contraire 

4.  On  disait  aussi  scigné,  qui  porte  le  signe  ,  la  marque  ;  mar- 
qué au  coin  du  roi  de  France. 

I  25 


386  CHRONIQUE  [j408] 

desdictes  ordonnances  ou  d'aucunes  d'icelles,  et  après, 
que  par  iceulx  ducs  ou  par  l'un  d'iceulx  ou  par  leurs 
successeurs,  l'ëvesque   du  Liège   ou   esleu,   ou  son 
\icaire  en  son  lieu ,  ceulx  du  chapitre,  et  les  bourgois 
de  ladicte  cité  ,  pour  eulx  et  pour  tous  les  autres  ha- 
bitans  desdiz  pays ,  auront  esté  requis  et  sommez  de 
faire  contraindre  lesdiz  empescheurs  et  alans  au  con- 
traire desdictes  ordonnances  ou  d'aucunes  d'icelles,  à 
réparer  ce  qu'ilz  auront  forfait  dedens  ung  mois  prou- 
chain  ensuivant,  et  que  icellui  ou  ceulx  ne  se  désis- 
toient  ne  réparoient  le  forfait  ledit  mois  ainsi  passé 
après  ladicte  sommacion ,  le  dessusnommé  encourroit 
es  peines  des  amendes  et  des  interditz  cy-dessus  dé- 
clairez.  Et  néantmoins  seront  réparez  et  remis  au  pre- 
mier estât  et  deu  ce  qu'ilz  auront  fait  au  contraire 
après  l'intencion  de  nosdiz  seigneurs.  Et  aussi  ilz 
ordonnent  et  establissent  que  doresenavant  leurs  sen- 
tences et  ordonnances  seront  faictes  et  tenues  entière- 
ment et  mises  en  escript,  et  en  seront  lectres  faictes  et 
séellées  de  leurs  seaulx,  et  baillées,  au  seigneur  évesque 
de  Liège  et  à  son  chapitre  unes,  à  la  cité  de  Liège 
unes ,  et  pareillement  à  chascune  des  villes ,  unes. 
Lesquelz  seigneurs,  l'évesque  et  son  chapitre,  ceulx  d& 
ladicte  cité  et  des  villes ,  bailleront  lectres ,  chascune 
d*icelles  ainsi  qu'il  appartendra ,  ausdiz  ducs,  c'estas- 
savoir,  ledit  évesque  et  le  chapitre  soubz  leurs  grans 
seaulx,   d'avoir  eu  et  receu  agréablement  lesdictes 
ordonnances.  Et  ceulx  de  ladicte  cité  et  des  villes, 
pareillement  bailleront  leurs  lectres  séellées  des  grans 
seaulx  de  ladicte  cité  et  de  chascune  desdictes  villes , 
en  eulx  obligant  à  iceulx  ducs  es  peines  contenues 
èsdictes  ordonnances. 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  387 

Item.  Pour  ce  que  plusieurs,  tant  ecclésiastiques 
comme  séculiers,  personnes  nobles  et  non  nobles,  ont 
baillé  plusieurs  requestes  et  supplicacions  contenant , 
que  pour  l'occasion  desdictes  rebellions  lesquelles  sont 
advenues  oudit  pays ,  ilz  ont  eu  plusieurs  dommages 
déclairez  en  leursdictes  supplicacions ,  et  pour  ce  que 
nosdiz  seigneurs  n'y  ont  peu  encores  entendre  à  pré- 
sent, ilz  adviseront  ou  feront  adviser  sur  les  clioses 
contenues  en  leursdictes  supplicacions ,  le  plus  tost 
qu'ils  pourront. 

Toutes  les  cboses  dessusdictes  mises  par  escript , 
furent  prononcées  par  le  commandement  desdiz  ducs 
et  en  leur  présence ,  en  la  ville  de  Lisle  ,  en  la  grant 
sale ,  le  xxini*  jour  du  mois  d'octobre ,  l'an  de  grâce 
mil  quatre  cens  et  liuit. 

CHAPITRE   XLYIII. 

Comment  grande  assemblée  fut  faicte  pour  procéder  contre  le  duc  de 
Bourgongne  ,  et  comment  tout  fut  délaissé  pour  les  nouvelles  de  la 
victoire  qu'il  avoit  eue  contre  les  Liégois. 

Or  est  ainsi  que  durant  le  voiage  que  fist  le  duc  de 
Bourgongne  ou  pays  de  Liège ,  comme  dessus  est  dit , 
s'assemblèrent  à  Paris  au  mandement  du  Roy  très 
grant  nombre  de  seigneurs ,  c'estassavoir  le  roy  de 
Cécile,  Charles,  roy  de  Navarre,  le  duc  de  Bretaigne, 
le  duc  de  Bourbon ,  avec  plusieurs  autres ,  lesquelz , 
pour  la  plus  grant  partie,  estoient  aidans  et  favorables 
à  la  duchesse  d'Orléans  doagère^  et  ses  enfans  pour  la 
mort  du  feu  Loys,  duc  d'Orléans.  Et  furent  tenus  plu- 

4.  Valentine  de  Milan. 


388  CHRONIQUE  [1408] 

sieurs  consaulx  sur  cette  matière  pour  savoir  comment 
le  Roy  se  auroit  à  gouverner  à  l'encontre  du  duc  Jehan 
de  Bourgongne,  qui  estoit  principal  facteur  de  cest 
homicide  ,  comme  en  autre  lieu  est  plus  à  plain  dé- 
clairé.  Esquelz  consaulx  fmablement  fut  conclud  qu'on 
procéderoit  contre  lui  en  toute  rigueur  selon  les  termes 
de  justice,  et  que  ,  se  il  ne  vouloit  obéir,  le  Roy,  tous 
ses  vassaulx  et  subgetz ,  se  mectroient  sus ,  à  tout  la 
plus  grant  puissance  qu'ilz  pourroient  fmer,  et  yroit 
contre  lui  pour  le  subjuguer  et  tous  ses  aidans.  Et 
mesmement ,  en  ces  propres  jours  ,  au  pourchas  de 
ladicte  duchesse  d'Orléans  et  ses  enfans,  en  la  pré- 
sence de  la  Royne,  du  duc  d'Acquitaine  et  de  tous  les 
princes  là  estans  avecques  le  conseil  royal ,  le  Roy 
révoqua  et  adnulla  du  tout  les  lectres  de  pardon  qu'il 
avoit  autre  foiz  données  et  octroiées  à  icellui  duc  de 
Bourgongne  pour  la  mort  dudit  défunct,  et  icelles  juga 
estre  de  nulle  valeur.  De  laquelle  révocacion  ,  ladicte 
duchesse  ,  pour  elle  et  sesdiz  enfans,  demanda  lectres, 
lesquelles  elle  obtint.  Et  tantost  après,  se  parti  de  Paris, 
avec  elle  sa  belle  fille  ,  femme  au  jeune  duc  d'Or- 
léans *,  et  retourna  à  Blois.  Et  tost  après  vindrent  cer- 
taines nouvelles  devers  le  Roy  et  tous  les  seigneurs 
estans  à  Paris ,  comment  le  duc  de  Bourgongne  avoit 
victorieusement  desconfit  les  Liégois.  Et  retournèrent 
devers  le  dessusdit  roy  de  France  les  ambaxadeurs 
qu'il  avoit  envoiez  devers  lui,  c'estassavoir  messire 
Guichard  Daulphin ,  et  messire  Guillaume  de  Tignon- 
ville,  dont  dessus  est  faicte  mencion,  lesquelz,  comme 
dit  est,  avoient  esté  en  ceste  besongne.  Et  racontèrent 

4 .  Isabelle ,  veuve  de  Richard  II. 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELKT.  3£9 

de  point  en  point  toute  la  manière  et  conduicte  qui 
avoit  esté  faicte.  Pour  lesquelles  nouvelles,  plusieurs 
qui  paravant  avoient  esté  fort  enclins  et  volentifz  de 
eulx  monstrer  en  rigueur  au  dessusdit  duc  de  Rour- 
gongne,  commencèrent  à  baisser  les  lestes  et  estre 
d'opinion  contraire  que  paravant  avoient  esté ,  doub- 
tans  la  constance,  hardiesse  et  puissance  que  avoit  lors 
icellui  duc,  lequel,  comme  on  leur  disoit,  estoit  recon- 
forté, à  tous  périlz,  fortunes  et  aventures  qui  lui  pour- 
roient  advenir,  de  résister  contre  tous  ceulx  général- 
ment  qui  se  vouldroient  trouver  ses  adversaires.  Et  à 
la  vérité ,  tantost  après ,  toutes  les  conclusions  qui 
paravant  avoient  esté  prinses  contre  lui  furent  mises  à 
néant  et  dérompues ,  sans  icelles  poursuir  ne  mectre  à 
effect.  Et  fut  ordonné  que  toutes  gens  de  guerre  s'en 
retourneroient  es  pays  dont  ilz  estoient  venus. 

Et  adonc  les  ambaxadeurs  de  Henry  de  Lenclastre , 
roy  d'Angleterre  \  qui  estoient  venus  à  Paris  devers  le 
roy  de  France  pour  impétrer  trêves  durant  ung  an 
entier,  lesquelles  ilz  obtinrent,  s'en  retournèrent  dudit 
lieu  de  Paris,  par  Amiens,  à  Boulongne  sur  la  mer  et 
delà  à  Calais.  Ouquel  chemin,  de  rechef  oyrent  nou- 
velles de  la  victoire  que  ledit  duc  de  Bourgongne  avoit 
eue  en  Liège ,  comme  dessus  est  dit ,  dont  ilz  se  don- 
nèrent grant  merveille ,  et  le  nommèrent  Jean  Sans- 
Paour. 

Lequel  duc  de  Bourgongne,  en  ce  temps,  estoit 
moult  curieux  et  ententif  de  actraire  de  son  parti  plu- 
sieurs nobles  hommes  et  gens  de  guerre  de  tous  ses 
pays ,  à  fin  de  se  fortifier  contre  ses  adversaires  ,  des- 

4 .  Henri  IV. 


390  CHRONIQUE  [1408] 

quelz  il  pensoit  avoir  plusieurs.  Et  avec  ce ,  tint  plu- 
sieurs consaulx  avecques  ses  deux  frères  et  ses  deux 
sérourges,  c'estassavoir  le  duc  Guillaume  et  Jehan  de 
Bavière ,  et  plusieurs  autres  ses  féaulx  amis  et  conseil- 
lers ,  pour  avoir  advis  et  dèlibéracion  comment  il  se 
auroit  à  conduire  et  gouverner  sur  les  grans  afaires 
qu'il  avoit  touchans  ceste  matière.  Esquelz  consaulx 
fut  finablement  conclud  de  résister,  à  toute  puissance, 
contre  tous  ceulx  qui  nuire  lui  vouloient ,  réservé  le 
Roy  en  sa  personne  ,  et  le  duc  d'Acquitaine.  Et  aussi 
lui  promirent  ses  deux  frères  et  ses  deux  sérourges 
dessusdiz ,  de  lui  faire  toute  l'aide  et  assistence  qu'ilz 
pourroient ,  tant  de  leurs  personnes  comme  de  leurs 
subgetz,  en  réservant  tant  seulement  le  Roy  et  ses 
enfans. 

CHAPITRE  XLIX. 

Comment  le  roy  Charles  se  parti  de  Paris  et  ala  à  Tours  en  Touraine. 
De  la  paix  qui  se  fîst  des  enfans  d'Orléans  et  du  duc  de  Bourgongne 
en  la  ville  de  Chartres.  Et  de  la  mort  de  la  vesve  du  duc  d'Orléans. 

Or  est  vérité  qu'en  ce  temps,  Charles,  roy  de 
France ,  partant  de  Paris  acompaigné  des  roys  de  Cé- 
cile et  de  Navarre ,  de  la  Royne ,  sa  femme ,  du  duc 
d'Acquitaine ,  des  ducs  de  Berry  et  de  Bourbon ,  ses 
oncles,  et  plusieurs  autres  seigneurs  du  sang  royal, 
avec  grant  nombre  de  gens  d'armes ,  fut  conduit  et 
mené  en  la  cité  de  Tours  en  Touraine,  pour  là  faire 
sa  demeure  et  ^a  résidence.  Laquelle  départie  despleut 
moult  aux  bourgois  et  habitans  de  Paris  et  en  furent 
fort  troublez  et  esmeuz ,  et  tant  qu'ilz  tendirent  leurs 
chaynes.  Et  avec  ce  ,  envoièrent  hastivement  devers 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  391 

le  duc  de  Bourgongnej  qui  lors  se  tenoit  à  Lisle,  lui 
noncier  comment  le  Roy  dessusdit  s^estoit  départi ,  et 
qu'ilz  entendoient  que  la  plus  grant  partie  des  sei- 
gneurs qui  l'emmenoient  ne  l'avoient  point  bien  pour 
agréable*.  Lesquelles  nouvelles  oyes  d'icellui  duc  ,  ne 
lui  fureiît  point  plaisans ,  et  doubta  qu'on  eslongnast 
le  Roy  de  la  ville  de  Paris  pour  lui  faire  contraire , 
pour  ce  que  les  seigneurs  qui  le  gouvernoient  sentoient 
assez  que  les  Parisiens  aymoient  très  fort  icellui  duc 
de  Bourgongne,  et  ne  désiroient  que  autre  eust  le  gou- 
vernement du  royaume  ne  du  Roy,  ^non  lui ,  parce 
qii'ilz  entendoient  et  leur  avoit-on  donné  à  entendre , 
que  ou  cas  qu'il  auroit  ledit  gouvernement,  il  mectroit 
jus  par  tout  le  royaume  toutes  gabelles ,  imposicions , 
quatriesmes  et  autres  subsides ,  qui  couroient  au  pré- 
judice du  menu  peuple.  Lequel  duc  eut  premièrement 
conseil  avecques  les  ducs  de  Rolande  et  de  Brabant  et 
autres  ses  féaulx ,  et  remanda  ses  gens  d'armes ,  de 
Bourgongne,  qui  jà  estoient  en  Laonnois  pour  retour- 
ner en  leurs  pays ,  et,  avec  plusieurs  autres  qu'il  avoit 
fait  assembler  de  tous  ses  pays,  se  tira  en  Vermendois, 
où  il  fist  passer  ses  monstres  *.  Et  après,  à  fout  iceulx, 
cbevaucbant  vers  Paris,  se  loga  le  xxuf  jour  de  no- 
vembre en  la  ville  de  Saint-Denis  en  France ,  et  ses 
gens  ou  plat  pays  et  là  environ.  Et  lendemain,  en 
cbevaucbant  vers  ladicte  ville  de  Paris,  toutes  ses  gens 
d'armes,  en  belle  ordonnance  de  bataille  ,  yssirent  de 
celle  ville  et  vindrent  au  devant  de  lui  bien  deux  mille 
combatans  ou  environ ,    lesquelz  le  conduirent  et 


1 .  Lui ,  le  duc  de  Bourgogne. 

2.  Où  il  pass!»  ses  troupes  en  revue. 


392  CHRONIQUE  [1408] 

acompaignèrent  très  honnourablement  jusques  à  son 
hostel  d'Artois  en  Paris  \  Si  crièrent  plusieurs  Parisiens 
à  sa  venue ,  par  plusieurs  quarrefours ,  à  haulte  voix 
Noël.  Toutesfoiz  en  aucuns  lieux  il  leur  fut  défendu 
qu'ilz  ne  criassent  plus  ainsi,  pour  cause  de  l'envie  des 
seigneurs  du  sang  royal.  Et  furent  aucuns  serviteurs 
du  Roy  qui  dirent  à  aucuns  d'iceulx  crians  Noël,  vous 
lui  povez  démonstrer  et  faire  bonne  chère  et  lie,  mais 
pour  lui ,  ne  à  sa  venue ,  vous  ne  devez  point  ainsi 
crier.  Mais  ce  non  obslant ,  de  tous  notables  hommes 
et  gens  d'auctorité  lui  fut  faicte  aussi  grant  honneur 
et  réception  comme  ilz  eussent  fait  au  Roy  leur  sou- 
verain seigneur.  Et  aucuns  briefz  jours  ensuivans,  le 
duc  Guillaume ,  conte  de  Haynnau ,  qui  estoit  venu 
audit  lieu  de  Paris  bien  acompaigné ,  sans  demeure , 
à  la  requeste  et  instance  dudit  duc  de  Bourgongne , 
ala  audit  lieu  de  Tours,  bien  acompaigné  des  seigneurs 
de  Saint-George ,  de  Croy,  de  La  Vielz ville  et  de  Dol- 
hain ,  avec  aucuns  du  conseil  dudit  duc  de  Bour- 
gongne, sur  intencion  de  traicter  sa  paix  envers  le 
Roy  et  les  seigneurs  là  estans.  Lequel  conte  de  Hayn- 
nau ,  venu  audit  lieu  de  Tours ,  fut  par  le  Roy,  la 
Royne  et  autres  grans  seigneurs,  très  honnorablement 
reçeu  et  festié.  Car  déjà  le  mariage  estoit  fait  de  Jehan, 
duc  de  Touraine ,  second  filz  du  Roy,  et  de  la  fille 
dudit  duc ,  et  aussi  il  estoit  prouchain  parent  à  ladicte 
Royne.  Tantost  après  laquelle  récepcion,  icellui  conte 
de  Haynnau,  et  avecques  lui  ceulx  qu'il  avoit  amenez, 
ouvrirent  la  matière  en  plein  conseil  pour  laquelle  ilz 
estoient  venus ,  c'estassavoir  pour  faire  la  paix  du  duc 

4.  Rue  Manconseil. 


L1408J  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  393 

de  Bourgongne ,  comme  dit  est  dessus.  Et  après  que 
plusieurs  offres  et  traictiez  eurent  esté  mis  avant  devers 
le  grant  conseil  du  Roy,  finablement  fut  ordonné  que 
le  Roy  envoieroit  certains  ambaxadeurs  à  Paris ,  in- 
struis de  sa  voulenté,  pour  parler  à  icellui  duc  de 
Bourgongne  et  lui  dire  la  fui  par  laquelle  il  povoit 
retourner  en  la  grâce  du  Roy.  Et  furent  à  ce  commis, 
le  duc  Loys  en  Bavière ,  frère  de  la  Royne ,  Montagu , 
grant  maistre  d'oslel  dudit  Roy  et  aucuns  autres  ex- 
pers  conseillers.  Lesquelz ,  avec  le  duc  Guillaume , 
conte  de  Haynnau ,  et  les  autres  qui  estoient  venus 
avecques  lui ,  retournèrent  en  la  cité  de  Paris  ,  et 
furent  iceulx  traictiez  monstrez  et  déclairez  au  duc 
de  Bourgongne.  Et  pour  ce  que  du  tout  ne  lui  furent 
point  agréables,  et  qu'il  avoit  en  suspicion  ledit  Mon- 
tagu ,  ne  fu  point  content  de  les  passer,  ne  accorder, 
par  la  manière  qu'ilz  lui  avoient  esté  envoiez.  Et  lui 
mesmement,  de  sa  personne  dist  plusieurs  injures  et 
reprouches  à  la  personne  dudit  Montagu ,  lequel  les 
receut  assez  paciemment,  en  soy  excusant.  Et  depuis 
fut  icellui  traictié  aucunement  corrigé,  et  reporté  audit 
lieu  de  Tours  devers  le  Roy,  et  en  la  fin  fut  accordé 
en  la  manière  que  cy-après  sera  déclairé.  Car,  devant 
le  temps  que  lesdiz  traictiez  se  pourparloient  et  qu'ilz 
feussent  paraccordez ,  la  ducbesse  d'Orléans  doagère, 
femme  du  duc  Loys  d'Orléans  défunct,  et  fille  Galéas, 
duc  de  Milan  ,  trespassa  en  la  ville  de  Blois  *,  comme 
on  disoit,  de  courroux  et  de  déplaisance  de  ce  qu'elle 
ne  povoit  avoir  droit  ne  justice  de  la  mort  de  son  feu 
mary,  envers  le  Roy  et  son  conseil ,  contre  le  duc 

1.  Le  4  décembre  i408. 


394  CHRONIQUE  [1408] 

Jehan  de  Bourgongne.  Pour  laquelle  mort,  icellui  duc 
fut  assez  joyeulx,  pour  ce  que  icelle  duchesse  conti- 
nuoit  moult  asprement  et  diligemment  à  l'encontre  de 
lui.  Et  fut  son  cuer  enterré  à  Paris  avec  ledit  duc  d'Or- 
léans son  mari ,  et  son  corps  à  Blois.  Après  la  mort 
de  laquelle  ,  Charles ,  son  premier  filz ,  demoura  fran- 
chement duc  d'Orléans  et  de  Valois ,  conte  de  Blois  et 
de  Beaumont,  seigneur  de  Coucy  et  d'Ast,  avec  plu- 
sieurs autres  seigneuries  ,  et  Phelippe  ,  le  second  filz , 
fut  conte  de  Vertus ,  et  Jehan,  qui  estoit  mainsné  ,  fut 
appelle  conte  d'Angoulesme.  Lesquelz  trois^frères  des- 
susdiz,  avec  une  seur  qu'ilz  avoient,  demourèrent 
moult  jeunes ,  orphelins  de  père  et  de  mère  *.  Toutes- 
foiz  ilz  avoient  esté  jusques  à  ce  temps  moult  notable- 
ment conduis  et  endoctrinez ,  mais  à  la  vérité  dire , 
tant  pour  la  mort  du  dessusdit  duc  d'Orléans  leur 
père ,  et  de  la  duchesse  leur  mère ,  ilz  assemblèrent 
gens  de  conseil  et  d'aide ,  et  par  espécial  y  furent  plu- 
sieurs seigneurs ,  tant  du  sang  royal  comme  du  grant 
conseil  du  Roy,  lesquelz  ne  furent  point  si  obstinez  ne 
enclins  à  poursuir  contre  le  duc  de  Bourgongne  qu  ilz 
estoient  paravant.  Et  ce  apparut  clèrement  es  jours 
ensuivans ,  tant  par  les  traictiez  qui  se  firent  entre 
iceulx  enfans  d'Orléans  et  ledit  duc,  comme  autre- 
ment. Car,  non  obstant  que  iceulx  traictiez  ne  feussent 
point  du  tout  à  la  plaisance  dudit  duc  de  Bourgongne, 
comme  dit  est  devant ,  toutesfoiz  furent-ilz  corrigez 
par  telle  manière  que  icelles  parties  vindrent  à  con- 

i,  Charles,  duc  d'Orléans,  était  né  en  1391,  Philippe,  comte 
de  Vertus,  en  1396,  Jean,  comte  d'Angouléme,  en  1404,  et  Mar- 
guerite d'Orléans,  en  1406.  Elle  épousa  Richard  de  Bretagne, 
comte  d'Étampes. 


[1408]  D'ENGUERRA^N  DE  MONSTRELET.  395 

cliision ,   selon  la  teneur  et  les  poins  cy-après  dé- 
clairez. 

Premièrement ,  fut  ordonné  de  par  le  Roi  et  son 
grand  conseil  que  ledit  duc  deBourgongne  separtiroit 
de  Paris,  à  tous  ses  gens  d'armes,  et  i^etourneroit  en 
son  pays  jusques  à  certain  jour ,  c'estassavoir  le  pre- 
mier merquedi  de  février  *,  qu'il  retournerait  devers 
le  Roy  en  la  ville  de  Chartres,  accompaigné  tant  seule- 
ment de  cent  gentils  hommes  armez,  et  les  enfans 
d'Orléans  en  auroient  cinquante.  Auquel  jour  fut 
ordonné  que  le  duc  Guillaume,  conte  de  Hayn- 
nau,  auroit  quatre  cens  hommes  d'armes  de  par  le 
Roi  pour  la  seureté  du  lieu.  En  oultre  fut  ordonné 
que  icellui  duc  de  Bourgogne,  quant  il  viendra  de- 
vant le  Roi ,  aura  un  homme  de  son  conseil  qui  dira 
les  paroles  que  devroit  dire  ledit  duc ,  et  pour  icelles 
conformer  ledit  duc  respondra  :  u  Nous  le  voulons  et 
accordons  ainsi.  »  En  après,  selon  la  teneur  dudit  traie- 
tié,  le  Roy  dira  audit  duc  de  Bourgogne  :  «  Nous  vou- 
lons que  le  conte  de  Vertus,  notre  nepveu,  ait  l'une 
de  vos  filles  en  mariage.  »  Et  par  ce  traictié  ledit  duc 
de  Bourgogne  lui  doit  assigner  trois  mille  livres  pari- 
sis  de  rente ,  et  pour  une  fois ,  doit  payer  cent  et  cin- 
quante mille  francs  d'or. 

Après  icellui  traicté  accordé ,  le  duc  Guillaume  se 
parti  de  Paris  et  ala  en  Haynau ,  et  bien  peu  après 
ledit  duc  de  Bourgongne  donna  congié  à  tous  gens 
d'armes ,  et  se  parti  de  Paris  pour  aler  en  la  ville  de 
Lisle ,  auquel  lieu  il  manda  le  duc  de  Brabant ,  son 
frère,  le  duc  Guillaume ,  et  Tévesque  de  Liège,  ses 

4.  Répondant  au  1"  féviier  1409  (N.  S.) 


39G  CHRONIQUE  [1408] 

sérourges ,  avec  plusieurs  autres  grans  seigneurs.  Et 
estoit  pour  lors  grant  discord  entre  le  duc  de  Brabant 
et  le  duc  Guillaume ,  pour  tant  que  le  père  d'icellui 
duc  Guillaume  a\oit  emprunté  au  temps  passé  à  la 
duchesse  de  Brabant  défuncte ,  cent  cinquante  mille 
florins  pour  mener  guerre  à  aucuns  qui  lui  avoient 
esté  rebelles  ou  pays  de  Holande.  Laquelle  somme 
ledit  duc  de  Brabant  disoit  à  lui  appartenir,  et  pour 
ceste  cause,  par  Fennortement  de  ses  Brebançons, 
avoit  prins  ung  chastel  nommé  Houdain ,  séant  entre 
Brabant  et  Holande.  Lequel  discord,  ledit  duc  de  Bour- 
gongne  appaisa  entre  les  princes  dessusdiz ,  et  mist 
grant  peine  à  ce  faire,  afin  que  d'eulx  se  peust  mieulx 
aider  es  afaires,  qu'il  avoit  moult  grans. 

Après  lesquels  traictiez  finez,  et  qu'ils  se  furent  par- 
tis l'un  de  l'autre ,  ledit  duc  Guillaume  assembla  en 
Haynau,  selon  l'ordonnance  du  Roy  nostresire,  quatre 
cens  bacinets  et  autant  d'archers,  entre  lesquels  es- 
toient  principaulx  les  contes  de  Namur,  de  Gonversen 
et  de  Salme  ^  Le  duc  de  Bourgongne  pareillement,  le 
comte  de  Penthièvre,  son  beau  filz  en  sa  compaignie, 
se  party  de  Lisle,  et  lendemain  du  jour  des  Gendres  ' 
vindrent  au  giste  à  Bapaumes  et  de  là  à  Paris ,  en- 
semble le  duc  Guillaume  et  autres  dessusnommez ,  le 
conte  de  Saint-Pol,  le  conte  de  Vaudémont  et  plu- 
sieurs autres  grans  seigneurs.  Après   ce,  le  samedi 

i.  Salm. 

2.  Le  lendemain  du  jour  des  Cendres,  correspondant  au  7  mars 
1409(N.  S.)  j  mais  il  y  a  ici  une  erreur  de  date,  ainsi  qu'on  va  le 
voir  par  les  deux  suivantes,  lesquelles  sont  exactes,  et  qui  pour- 
tant se  rapportent  à  des  faits  annoncés  comme  postérieurs  à 
celui-ci. 


[4408]  D'ENGUERKAN  DE  MONSTUELET.  397 

second  jour  de  mars*,  vindrent  tous  ensemble  en  la 
ville  de  Galardon,  séant  à  quatre  lieues  près  de  Char- 
tres. Le  mercredi  ensuivant',  Guillaume,  duc  de  Ho- 
lande,  ala,  à  tout  ses  quatre  cens  bacinets,  par  devers 
le  Roy,  qui  lors  estoit  en  ladicte  ville  de  Chartres.  Le 
samedi  ensuivant',  ledit  duc  de  Bourgongne  se  parti 
de  Galardon  pour  aler  devers  le  Roy,  accompaigné 
de  six  cens  hommes  d'armes,  et  quant  il  vint  assez 
près  de  Chartres,  il  envoia  toutes  ses  gens  d'armes  en 
ladicte  ville  ,  fors  cent  chevaucheurs  qu'il  retint  en  sa 
compalgnie  selon  le  traictié  fait  paravant ,  et  entra  à 
Chartres  environ  dix  heures  avant  midi ,  chevauchant 
jusques  à  l'église,  devers  le  cloistre  des  chanoines, 
auquel  lieu  il  se  loga. 

Or  est  ainsi  que  le  duc  d'Orléans  et  le  conte  de 
Vertus,  son  frère,  acompaignez  tant  seulement  de 
cinquante  chevaucheurs  selon  le  contenu  du  traictié 
dessusdit,  entrèrent  en  l'église  de  Nostre-Dame  de 
Chartres  avec  le  Roy,  leur  oncle ,  la  Reyne,  le  duc  d'Ac- 
quitaine,  leur  filz,  et  plusieurs  autres  princes.  En  la- 
quelle église,  pour  icelles  besongnes  acomplir ,  fut  fait 
et  charpenté  unhault  plancher  d'aiz,  et  là  estoit  le  Roy 
assis  près  d'un  crucifix,  et  entour  lui  estoient  assistans, 
la  Royne ,  le  Daulphin  et  sa  femme ,  fille  au  duc  de 
Bourgongne,  les  roys  de  Cécile  et  de  Navarre,  les 
ducs  de  Berry  et  de  Bourbon ,  le  cardinal  de  Bar,  le 
marquis  du  Pont,  son  frère,  l'arcevesque  de  Sens, 
et  l'évesque  dudit  lieu  de  Chartres.  Et  aucuns^autres 
contes  et  prélats  estoient  derrière  le  Roy  avec  lesdits 

4.  Date  exacte.  En  1409  (N.  S.)  le  samedi  tombait  le  2  mars. 

2.  Le  6  mars  4 409  (N.  S.) 

3.  Le  9  mars  1409  (N.  S.) 


398  CHRONIQUE  [1408] 

enfans  d'Orléans.  Et  à  l'entrée  de  l'église  estoient  or- 
donnez de  parle  Roy  plusieurs  hommes  d'armes  estans 
comme  en  une  bataille.  Et  fut  fait  ledit  solier  afin 
que  le  peuple  là  venant ,  ne  traveillast  point  lesdiz 
seigneurs ,  et  afin  que  on  peust  veoir  apertement  ce 
qu'on  devoit  là  besongner.  Tantost  après ,  ledit  duc 
de  Bourgongne  venant  devers  le  Roy,  prestement  tous 
se  levèrent  à  l'encontre  de  lui  les  seigneurs  devant  diz, 
réservé  le  Roy,  la  Royne  et  le  Daulphin.  Et  inconti- 
nent ledit  duc  et  le  seigneur  de  Loliaing\  son  advo- 
cat,  approuclians  le  Roy,  s'agenouillèrent.  Et  là  par 
ledit  de  Lohaing  furent  dictes  au  Roy  les  paroles  qui 
s'ensuivent  :  «  Sire  veez  cy  le  duc  de  Bourgongne,  vostre 
serviteur  et  cousin,  venu  pardevers  vous  pour  ce  qu'on 
lui  a  dit  que  vous  êtes  indigné  sur  lui  pour  le  fait 
qu'il  a  commis  et  fait  faire  en  la  personne  de  monsei- 
gneur d'Orléans,  vostre  frère  ,  pour  le  bien  de  vostre 
personne  et  de  vostre  royaume ,  comme  il  est  prest  de 
vous  dire  et  de  vous  faire  véritablement  sçavoir  quant 
il  vous  plaira.  Et  pour  tant ,  vous  prie ,  mondit  sei- 
gneur, tant  et  si  humblement  comme  il  peut ,  qu'il 
vous  plaise  à  oster  vostre  yre  et  indignacion  de  vostre 
cuer,  et  le  tenir  en  vostre  bonne  grâce.  » 

Après  ces  paroles  dictes  par  ledit  seigneur  de  Lo- 
haing, icellui  duc  de  Bourgongne  dist  de  sa  bouche  au 
Roi  :  «  Sire  !  de  ce  je  vous  prie.  «  Et  prestement  après 
ces  paroles,  le  duc  de  Berry  dist  au  duc  de  Bour- 

1.  Dans  l'état  de  la  maison  de  Jean,  duc  de  Bourgogne,  donné 
par  La  Barre  ,  on  ne  trouve  de  nom  se  rapprochant  de  Lohaing, 
que  celui-ci  :  «  Messire  Jean  de  Loyn,  chevalier,  conseiller,  cham- 
bellan. î>  {Méni.  pour  servir  à  Vhist.  de  France  et  de  Bourgogne, 
t.  II,  p.  409.) 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTRELET.  399 

goiigne,  avant  que  le  Roy  respondist  onques,  qu'il  se 
tirast  ung  peu  arrière.  Et  ainsi  le  fist.  De  reclief,  le 
duc  de  Berry  s'agenouilla  devant  la  Royne  et  lui  dit 
en  brief  aucunes  paroles  en  bas  ,  et  tantost  après  son 
filz,  leDaulpbin,  les  deux  roys  de  Cécile  et  de  Navarre 
et  le  duc  de  Berry  s'agenoillèrent  devant  le  Roy,  en 
disant  :  «  Sire  !  nous  vous  prions  qu'il  vous  plaise  à 
passer  la  prière  et  requeste  de  vostre  cousin  de  Bour- 
gongne  » .  Àusquelz  le  Roy  respondit  :  a  Nous  le  voulons 
et  accordons  pour  l'amour  de  vous.  »  Adonc  le  duc  de 
Bourgongne  approucba  le  Roy,  lequel  lui  dist  :  «  Beau 
cousin ,  nous  vous  accordons  vostre  requeste  et  vous 
pardonnons  tout.  )>  Après  ce,  ledit  duc  de  Bourgongne 
et  ledit  de  Lobaing  vindrent  devers  les  deux  enfans 
d'Orléans   dessusnommez ,    estans   derrière   le   Roy, 
moult  fort  pleurans ,  ausquelz  dist  le  seigneur  de  Lo- 
baing :  «  Messeigneurs,  vecy  le  duc  de  Bourgongne 
qui  vous  prie  qu'il  vous  plaise  à  oster  de  vostre  cuer 
se  vous  avez  aucune  vengence  ou  bayne  pour  le  fait 
qui  fut  perpétré  en  la  personne  de  monseigneur  d'Or- 
léans vostre  père  ,  et  que  dores  en  avant  vous  demou-^ 
rez  et  soiez  bons  amis  ensemble  ».  Après  lesquelles 
parolles  dictes  ledit  de  Bourgongne  parla  de  sa  boucbe 
disant  :  «  Et  de  ce  je  vous  en  prie.  »  Et  lesdiz  enfans 
riens  ne  respondirent.  Dont  leur  commanda  le  Roy 
qu'ilz  accordassent  la  requeste  de  leur  beau  cousin  de 
Bourgongne.  Et  ilz  respondirent  :  «  Sire  !  puisqu'il 
vous  plaist  ce  nous  commander,  nous  lui  accorderons 
sa  requeste  et  lui  pardonnons  toute  la  malévolence 
que  nous  avons  encontre  lui.  Car  en  riens  ne  voulons 
désobéir  à  cbose  qui  soit  à  vostre  plaisir.  »  Et  là  tan- 
tost ,  par  le  commandement  du  Roy,  le  cardinal  de 


400  CHRONIQUE  [1408] 

Bar  apporta  ung  messel  ouvert  sur  lequel  jurèrent  les 
deux  parties.  C'estassavoir,  les  deux  enfans  d'Orléans 
d'une  part ,  et  le  duc  de  Bourgongne  d'autre  part,  sur 
les  sainctes  évangiles ,  en  les  atoucbant ,  promirent 
tenir  perdurablement  et  garder  ferme  paix  et  entière 
l'un  avecques  l'autre,  sans  en  riens  aler  au  contraire, 
en  appert  ne  en  couvert.  Et  là  fut  dit  par  la  bouche 
du  Roy  ausdictes  parties  :  «  Nous  voulons  que  dores 
mais  en  avant  vous  demourez  et  soiez  bons  amis  en- 
semble ,  et  vous  défendons  estroictement  par  nostre 
auctorité  royale  que  vous  ne  faciez ,  ne  pourcbaciez 
grief,  ne  dommage  l'un  à  l'autre,  ne  à  quelconque 
autre  personne  qui  à  vous  deux  ont  esté  favorables , 
porté  ou  donné  conseil  ou  aide ,  et  n'aiez  à  eulx ,  ne 
monstrez  quelconque  hayne,  sur  quanque  vous  pour- 
riez mesprendre  et  forfaire  envers  nous ,  excepté  les 
facteurs  de  l'omicide  devant  dis,  qui  à  tous  jours  sont 
et  seront  bannis  de  nostre  royaume.  »  Après  les  pa- 
roles du  Roy  dictes  en  la  forme  que  vous  oez ,  iceulx 
princes  promirent  et  jurèrent  féablement  et  véritable- 
ment entretenir  ledit  traictié.  Et  lors  le  duc  de  Bour- 
gongne ala  baiser  sa  fille,  femme  du  duc  d'Acquitaine, 
Daulphin  \  Et  environ  une  heure  après  que  les  be- 
songnes  orent  esté  traictées  ainsi  que  dit  est ,  icellui 
duc  de  Bourgongne  print  congié  au  Roy  et  à  la  Royne, 
et  à  tous  les  seigneurs  là  estans,  très  joieux  d'icelle 
paix  ainsi  faicte,  et  se  partit  de  la  ville  de  Chartres,  et 
s'en  ala  disner  à  Galardon.  Et  les  aucuns  desdiz  sei- 
gneurs furent  d'icelle  paix  moult  desplaisans  et  fort 

i .  Marguerite  de  Bourgogne ,  accordée  le  5  mai  i  403  et  mariée 
le  31  août  1404,  à  Louis  de  France,  duc  de  Guienne,  dauphin  de 
\iennois. 


[1408]  D'ENGUKRRAN  DE  MONSTRRLET.  40i 

murmurans  en  secret,  disans  que  doresenavant  on 
auroit  bon  marché  de  murdrir  les  seigneurs  puisqu'on 
en  estoit  quicte  sans  faire  autre  réparacion. 

En  oultre  les  deux  enfans  d'Orléans  dessusdiz  et 
toutes  leurs  gens ,  après  qu'ilz  eurent  prins  congié  au 
Roy,  à  la  Roy  ne,  au  Daulphin  et  aux  autres  seigneurs, 
s'en  retournèrent  à  Blois ,  dont  ilz  estoient  venus ,  et 
n'estoient  bien  contens,  ne  ceulx  de  leur  conseil  aussi, 
de  celle  paix.  Le  marquis  du  Pont,  filz  au  duc  de  Bar, 
cousin  audit  duc  de  Bourgongne ,  qui  para  van  t  ce 
jour  n' estoit  point  aymé  pour  la  cause  du  duc  d'Or- 
léans avant  trespassé ,  vint  après  lui  audit  lieu  de  Ga- 
lardon ,  et  là  disnèrent  ensemble  en  grande  concorde 
et  union  comme  on  peut  veoir.  Et  environ  deux  heures 
après  midi,  le  duc  Guillaume,  le  conte  de  Saint-Pol 
et  plusieurs  autres  grans  seigneurs,  vindrent  devers 
ledit  duc  de  Bourgongne  à  son  logis  de  Galardon ,  et 
puis  tous  ensemble  retournèrent  à  Paris.  Et  après ,  le 
Roy,  la  Royne  etleur  filzle  Daulphin,  lesroys,  princes 
et  cardinal  dessusnommez  vindrent  audit  lieu  de  Pa- 
ris, au  jour  de  la  my-quaresme.  A  l' encontre  desquelz 
vindrent  hors  de  ladicte  ville  les  ducs  de  Bourgongne 
et  de  Zélande ,  le  cardinal  de  Bordeaulx ,  qui  pour  ce 
temps  estoit  à  Paris  pour  aler  au  concile  à  Pise.  Et 
pareillement  ceulx  de  Paris,  jusques  au  nombre  de 
deux  cent  mille  ,  tant  hommes  comme  femmes ,  vin- 
drent à  rencontre  de  leur  Roy,  crians  à  l'entrée  de  la 
porte  à  liaulte  voix  :  Noël  !  et  menans  très  grant  joie 
pour  le  retour  du  Roy  à  Paris  ,  et  avecques  ce ,  pour 
paix  faicte  ,  comme  dit  est  devant,  de  la  mort  du  duc 
d'Orléans ,  et  leur  sembloit  que  Dieu  y  avoit  estendu 
grandement  sa  grâce  et  sa  miséricorde  d'avoir  consenti 
ï  26 


402  CHRONIQUE  [1408] 

que  une  si  grande  besongne  et  apparence  de  guerre 
estoit  si  tost  estainte  et  appaisée.  Mais  ilz  n'avoient 
point  regard  ne  considéracion  à  ce  que  depuis  il  en 
advint.  Toute foiz  la  plus  grant  partie  des  Parisiens 
estoient  obstinez  et  du  tout  afTectez  avec  ledit  duc  de 
Bourgongne.  Car  ilz  espéroient  que  par  ses  moiens 
toutes  tailles  et  subsides  seroient  mises  jus.  Mais  ilz  ne 
veoient  pas  clèrement  tous  les  mescbefz  et  adversitez 
qui  depuis  en  advinrent  ou  royaume  et  à  eulx  mesme, 
pour  les  besongnes  dessusdictes.  Car  bien  tost  après 
la  guerre  se  resmut  entre  lesdictes  parties,  très  cruelle, 
comme  cy-après  sera  remonstré. 

CHAPITRE  L. 

Comment  la  royne  d'Espaigne  mourut ,  et  du  mariage  du  roi  de  Dace 
et  de  Norvège. 

En  cest  an  mouru  la  royne  d'Espaigne ,  seur  de 
Henry,  roi  d'Angleterre ,  mère  du  jeune  roy  d'Es- 
paigne et  de  la  royne  de  Portugal.  Après  la  mort  de 
laquelle,  les  Espaignolz  donnèrent  congié  à  tous  les 
Anglois ,  hommes  et  femmes ,  serviteurs  de  ladicte 
royne  ;  lesquelz  retournèrent  en  Angleterre  tristes  et 
envieux  de  cuer. 

Et  d'autres  part,  en  ceste  mesmes  saison,  très  grant 
nombre  de  prélas  ,  arcevesques ,  évesques  et  abbés  se 
partirent  de  plusieurs  et  divers  lieux  de  clirestienté 
pour  aler  au  concile  de  Pise  *,  sur  intencion  de  mectre 

4.  Il  s'ouvrit  le  25  mars  d409  (N.  S.)  Le  5  juin  suivant,  on  y 
prononça  la  sentence  définitive  contre  les  deux  contendans  à  la 
papauté,  Grégoire  XII  et  Benoît  XIII,  et  le  26  du  jnéme  mois,  on 


[1408]  D'ENGUERRAN  DE  MONSTOELET.  403 

paix  et  union  universelle  en  l'Église,  laquelle  par  moult 
longtemps  avoit  este  en  grande  perplexité ,  dont  les 
princes  de  plusieurs  royaumes ,  et  aussi  les  prélas  et 
les  autres  gens  d'auctorité  estoient  très  desplaisans. 

En  après,  en  ce  mesme  temps,  Henry,  roy  de  Dace* 
et  de  Norvège  et  d'Esclavonnie,  print  à  femme  la  fille 
du  roy  Henry  d'Angleterre.  Lesquelz  royaumes  avoient 
esté  mis  en  la  main  dudit  roy  de  Dace  par  la  royne 
d'iceulx  pays,  laquelle  se  dèmist  de  sa  propre  voulenté, 
du  tout ,  de  l'onneur  et  prouffit  d'iceulx  royaumes  en 
en  revestant  ledit  roy  Henry. 

y  élut  pape  Pierre  de  Candie ,  qui  prit  le  nom  d'Alexandre  V. 
(Voy.  Raynaldi,  t.  VIII,  p.  283  et  suiv.) 

1.  C'est  Eric  IX  ,  roi  de  Danemark,  lequel  épousa  Philippine, 
fille  de  Henri  IV,  roi  d'Angleterre.  Mais  Monstrelet  se  trompe  de 
beaucoup  sur  la  date  de  ce  mariage.  Il  est  du  7  décembre  4405. 
Voy.  Rym.,t.  IV,  p.  92. 


FIN    DU    TOMF    PREMIER. 


APPENDICE. 


LETTRES  DE  REMISSION 

ACCORDÉES  PAR  HENRI  VI,  ROI  D'ANGLETERRE,  , 
A  ENGUERRAN  DE  MONSTRELET. 

1424.  / 

Henry,  par  la  grâce  de  Dieu ,  roy  de  France  et  d'Angle- 
terre. Savoir  faisons  à  tous  présents  et  avenir ,  Nous  avoir 
esté  humblement  exposé  de  la  partie  de  Enguerran  de  Mons- 
trelet,  cappitaine  du  chastel  de  Frevench  *  pour  nostre  très- 
cher  et  très  amé  cousin  le  conte  de  Saint-Pol  :  comme 
environ  le  mois  de  février,  Tan  mil  un*  xxii ,  ouquel  temps 
les  villes  de  Crotoy,  Noielle ,  Rue  et  Maisons  lez  Ponthieu , 
tenoient  parti  contraire  à  nous,  desquelles  villes  issoient 
souvent  plusieurs  gens  d'armes  Armignaz,  pour  aller  à 
Guise  et  es  mectes  d'environ ,  et  passoient  parmy  les  pais 
obéissans  à  nous ,  un  nommé  Jehan  le  sergent ,  parent  dudit 
Enguerran ,  feust  venu  audit  chastel  de  Frevench  pour  le 
veoir,  et  arriva  avec  lui,  Jehan  de  MoUiens,  qui  long  temps 
a  suy  les  guerres  de  Nous  et  de  nostre  très  cher  et  très  amé 
cousin  le  duc  de  Bourgogne.  Etjeurent  la  nuitié  audit  chastel 
de  Frevench.  Et  landemain,  au  matin,  ledit  Jehan  de  Mol- 
liens  dist  audit  Enguerran  :  «  Enguerran ,  se  vous  voulez 

i .  Aujourd'hui  Frévent. 


406  APPENDICE. 

estre  prest,  vous  m®,  quant  vous  manderay,  je  vous  feray 
gangnier  bon  bustin  et  de  bonne  prise,  car  j'ay  aucuns  qui 
sont  mes  féables,  qui  m'ont  promis  de  moy  livrer  Armignaz 
portant  grans  finances  d'or  et  d'argent.  »  Et  ledit  Enguer- 
ran  lui  respondit  qu'il  seroit  tout  prest  et  qu'il  lui  fist  savoir 
le  jour.  Et  environ  six  ou  huit  jours  après,  revint  ledit  Mol- 
liens  parler  audit  Enguerran ,  et  lui  dist  qu'il  avoit  parlé  à 
son  homme,  nommé  Colinet  de  Grandcliamp  dit L'eschopier, 
et  qu'il  serait  heure  de  partir  au  bout  de  deux  jours.  Et  dist 
ledit  Molliens  qu'il  orroit  certaines  nouvelles  à  Lisle.  Et  sur 
ce ,  parti  ledit  Enguerran ,  Guilbin  de  Croix ,  son  frère,  et 
Jacob  de  Croisectes,  son  varlet,  et  ledit  Molliens,  lui  ii",  et 
alèrent  droit  à  Lisle.  Et  là  vint  ledit  Colinet  de  Grandchamp 
et  dist  ausdiz  Molliens  et  Enguerran ,   que  ceulx  qui  qué- 
roient  passeroient  à  venir,  de  Guise  à  Tournay,  et  de  Tournay 
au  Pont  à  Vendin,  et  de  là  au  Crotoy  ou  es  places  ennemies 
d'entour.  Et  fut  par  lesdiz  Molliens,  Enguerran  et  Colinet, 
conclud  que  le  dit  Colinet  les  yroit  garder,  et  il  les  acten- 
droit  au  Pont  à  Vendin.  Et  au  second  jour  ou  environ , 
vindrent  passer  ceulx  mesmes  et  ledit  Colinet  avec,  qu'il 
fist  les  signes  tels  que  diz  estoient.  Et  tantost  eulx  passez, 
ledit  Molliens  et  ledit  Enguerran  et  leurs  gens,  vindrent 
montez  à  cheval ,  et  à  demie  lieue  dudit  pont  les  vindrent 
ataindre,  et  destrousser  de  un  à  v*^  escuz  d'or,  et  avec  ce  leur 
ostèrent  plusieurs  bouges  esquelles  il  avait  pluseurs  menues 
besoingnes,  et  leur  décoppèrent  leurs  sangles  et  brides.  Et 
lors  ceste  chose  ainsi  faicte,  vindrent  chevauchier  lesdiz 
Enguerran  et  Molliens,  vers  Saint  Pol,  et,  environ  de  iiii  à 
six  lieues,  partirent  leur  bustin,  et  s'en  ala  chascun  ou  bon 
lui  sembla.  Et  quant  est  dudit  Enguerran  il  tira  au  chastel 
de  Frevench,  dont  il  estoit  capitaine.  Et  au  bout  de  huit 
jorn-s  après,  vint  Colart  Janglet,  qui  avoit  espousé  la  seur 
dudit  Colinet Eschoppier,  audit  chasteau  de  Frevench,  devers 
ledit  Enguerran ,  et  lui  dist  comment  ledit  Colinet  avoit  fait 


APPENDICE.  407 

destrouçer  Jehan  le  Vaasseur ,  son  beau-frère ,  et  m  ou  im 
marchans  d'Abbeville ,  et  dist  audit  Enguerran  qu'il  estoit 
renommé  de  y  avoir  esté.  Et  lors  ledit  Enguerran  lui  dist  la 
vérité,  et  comment  ledit  Molliens  et  ledit  Colinet ,  son  beau 
frère,  lui  avoient  donné  à  entendre  que  ceuls  estoient  des 
places  ennemis  à  nous ,  et  nonobstant ,  se  ledit  Molliens  et 
ledit  Colinet  lui  avoient  donné  bourdes  à  entendre,  et  que 
se  ilz  n'estoient  de  bonne  prise,  il  estoit  prest,  se  il  l'avoit 
mauvaisement  pris,  de  bien  rendre,  et  que  ceulx  qui  avoient 
fait  ceste  perte  ne  se  soussiassent  de  ce  que  ledit  Enguerra»^ 
son  frère,  et  varlet,  en  avoient  eu,  et  que  ils  ne  perdroient 
riens.  Et  après  ce,  feust  Hue  le  Sergent,  parent  duditEnguer- 
ran,  et  Colart  Jouglet,  alez  à  Ligny  sur  Canche,  et  ledit 
Enguerran  avecques  eulx ,  et  là  lui  distrent  qu'ils  estoient 
mauvaisement  trahis ,  et  que  ceulx  que  on  avoit  destroussé 
estoient  de  la  ville  d'Abbeville.  Et  lors  ledit  Enguerran  fut 
de  ce  grandement  courroucé,  et  dist  qu'il  courrouceroit  ledit 
Molliens  et  ledit  Colinet  qui  ce  lui  avoient  donné  à  entendre. 
Et  depuis  ce,  feust  mandé  Jehan  le  Vaasseur,  Jehan  Brunet, 
et  ceulx  qui  ceste  perte  avoient  faicte,  par  ledit  Hue  le  Ser- 
gent, et  vindrent  à  Arras ,  et  là  frit  ledit  Enguerran  parler  à 
eulx,  et  conclud  icellui  Enguerran  de  eulx  récompenser  de 
ce  que  lui,  son  frère,  et  varlet,  en  avoient  eu.  Dont  ledit 
Jehan  le  Vaasseur  et  ledit  Brunet  dirent ,  présent  ledit  Hue 
le  Sergent  :  «  Enguerran  1  nous  sommes  bien  acertenez  que 
vous  avez  esté  trahi,  et  ce  vous  a  fait  ledit  Jehan  de  Molliens, 
et  faictes  bien  pour  vostre  descharge,  de  prendre  ledit  Mol- 
liens et  le  nous  livrer.  »  Et  adont  ledit  Enguerran  dist  aux 
dessusdiz  qu'il  le  prendroit  de  bon  cœur,  et  mectroit  grant 
peine  de  à  eulx  le  livrer.  Et  depuis  fut  ledit  Enguerran , 
bien  accompaigné,  en  la  maison  dudit  Molliens  pour  le 
prendre  et  livrer  audit  Vaasseur  et  Brunet.  Mais  il  sailli  par 
une  petite  fenestre  et  s'en  fouy,  et  ne  l'a  depuis  ledit  Enguer- 
ran peu  prendre,  combien  qu'il  s'en  est  rais  en  grant  peine. 


408  APPENDICE. 

Et  depuis 'toutes  ces  choses  ainsi  faictes,  fut  traictié  par  Jehan 
de  Maillefeu ,  parent  dudit  Enguerran,  à  Abbeville ,  ausdiz 
Jehan  le  Vaasseur,  Jehan  Brunet  et  autres,  que  pour  tout  ce 
que  ledit  Enguerran,  Guillebin  son  frère,  et  Jacob  son  varlet, 
avoient  eu,  furent  lesdiz  marchans  récompensez  tout  plaine- 
ment.  Et  passa  ledit  Jehan  le  Vaasseur  lettres  obligatoires 
royaulx,  lui  faisant  fort  de  tous  ceux  qui  perle  avoient  eu  à 
ceste  besoingne,  et  qui  en  quicta  ledit  Enguerran,  sondit 
frère,  et  varlet,  promectant  de  eulx  en  jamais  poursuir,  en 
disant  qu'il  estoit  d'eulx  bien  récompensé.  Mais  non  obstant 
toutes  les  choses  ainsi  faictes,  a  esté  faicte  informacion  par 
nos  officiers ,  des  choses  dessusdictes.  Pour  laquelle  chose 
ledit  Enguerran  doubte  que  nostre  procureur  ou  autres  le 
veulent  de  ce  poursuir,  qui  seroit  en  son  grand  préjudice. 
En  nous  humblement  suppliant ,  que  actendu  que  ledit 
Enguerran  cuidoit  certainement  que  les  choses  dessusdictes 
ainsi  prises  feussent  à  noz  ennemis ,  et  ainsi  lui  avoit  esté 
donné  à  entendre,  et  que  quant  la  vérité  est  venue  à  sa 
congnoissance  il  a  restitué  ce  que  lui,  sesdiz  frères  et  varlet, 
en  avoient  eu,  et  se  sont  lesdiz  marchans  tenuz  pour  con- 
tens,  comme  dit  est.  Nous,  sur  ce  vueillons  audit  Enguerran 
nostre  grâce  et  miséricorde  impartir.  Pourquoy,  Nous  ces 
choses  considérées ,  et  actendu  les  bons  et  aggréables  ser- 
vices faiz  à  Nous  et  à  nostre  dit  cousin  de  Bourgogne  par 
ledit  Enguerran ,  en  nos  guerres  et  autrement ,  et  espérons 
que  face  ou  temps  à  venir,  audit  Enguerran  de  Monstrelet, 
ou  cas  dessus  dit,  avons  remis ,  quicté  et  pardonné ,  remec- 
tons,  quictons  et  pardonnons,  de  nostre  grâce  espécial, 
plaine  puissance  et  auctorité  royal,  le  fait  et  cas  dessusdit, 
avec  toute  peine ,  amende  et  offense  corporelle ,  criminelle 
et  civile ,  en  quoy  il  puet  estre  encouru  envers  nous  et  jus- 
tice pour  occasion  des  choses  dessusdictes,  et  le  remectons 
et  restituons  à  sa  bonne  famé  et  renommée ,  au  pais  et  à  ses 
biens  non  confisqués ,  satisfaction  faicte  à  partie ,  civilement 


APPENDICE.  409 

tant  seulement,  se  faicte  n'est,  et  aucune  en  y  a  qui  se  plaigne. 
Et  sur  ce  imposons  silence  perpétuel  à  nostre  procureur.  Si 
donnons  en  mandement  par  ces  présentes,  aux  bailli 
d'Amiens  et  sénéchal  de  Pontieu  et  à  tous  nos  autres  justi- 
ciers et  officiers  ou  à  leurs  lieuxtenans  présens  et  avenir  et 
ad  chacun  d'eulx  si  comme  à  lui  appartiendra,  que  de  nostre 
présente  grâce  et  rémission,  facent,  seuffrent  et  laissent  ledit 
Enguerran  joir  et  user  paisiblement,  sans  le  molestier,  tra- 
vaillier  ou  empeschier ,  ne  souffrir  estre  molesté ,  travaillié 
ou  empeschié,  en  corps  ne  en  biens,  en  aucune  manière. 
Mon  (^lis.  mais)  son  corps  et  ses  biens  non  confisqués,  se 
aucuns  en  sont  pour  ce  prins ,  saisiz,  levez  ou  arrestez,  lui 
mectent  ou  facent  mectre  sans  délay  à  plaine  délivrance.  Et 
afin  que  ce  soit  chose  ferme  et  estable  à  toujours,  nous  avons 
fait  mectre  nostre  séel  à  ces  présentes,  sauf  en  autres  choses 
nostre  droit,  et  l'autrui  en  toutes.  Donné  à  Paris,  ou  mois 
de  novembre ,  l'an  de  grâce  mil  cccc  xxiiii,  et  de  nostre 
règne  le  tiers.  Ainsi  signé  :  Par  le  Roy ,  à  la  relacion  du 
Conseil. 

G.  Ferrebouc. 
(Arch.  inap.  Très,  des  ch.,  reg.  J,  173,  n°  13.) 


TABLE. 


Préface Pages       i 

Tableau  chronologique  des  faits  compris  dans  ce  volume.  . . .    xxv 
Prologue i 

CHAPITRE  I. 

1400.  —  Comment  le  roy  Charles  le  Bien-Aymé  régna  en  France, 
après  qu'il  eust  esté  sacré  à  Reims,  l'an  mil  trois  cens  quatre- 
vingts  ;  et  des  grans  inconvéniens  qui  lui  survindrent 6 

CHAPITRE  II. 

Comment  un  escuier  d' Arragon ,  nommé  Michel  d'Oris ,  envoia  en 
Angleterre  lectres  pour  faire  armes,  et  la  response  qu'il  eut  d'un 
chevalier  dudit  pays  d'Angleterre 11 

CHAPITRE  III. 
Comment  les  grans  pardons  furent  à  Romme 31 

CHAPITRE  IV. 

1401.  —  Comment  Jehan  de  Montfort,  duc  de  Bretaigne  ,  mourut; 
et  du  partement  de  l'empereur  de  Constantinoble  de  Paris;  et  le 
retour  de  la  royne  d'Angleterre 32 

CHAPITRE  V. 

Comment  le  duc  Phelippe  de  Bourgongne,  oncle  du  roy  de  France, 
ala  en  Bretaigne  ,  et  le  duc  d'Orléans ,  frère  du  Roy,  à  Luxem- 
bourg ;  et  du  discord  qu'ilz  eurent  ensemble 34 

CHAPITRE  VI. 

Comment  Clément ,  duc  en  Bavière ,  fut  par  les  électeurs  d'Ale- 
maigne  esleu  à  estre  Empereur,  et  comment  il  fut  à  grant  puis- 
sance mené  à  Franquefort 36 

CHAPITRE  VII. 

Comment  le  roy  Henry  d'Angleterre  combati  ceulx  de  Persiaque 
et  de  Gales ,  qui  estoient  entrez  en  son  pays 38 


ki2  TABLE. 


CHAPITRE  VIII. 

14:02.  —  Comment  Jehan  de  Verchin  ,  séneschal  de  Haynnau, 
envoya  ses  lectres  en  divers  pays  pour  faire  armes. ..... .  Pages     39 

CHAPITRE  IX. 

Comment  Loys ,  duc  d'Orléans ,  frère  du  roy  de  France ,  envoya 
lectres  au  roy  Henry  d'Angleterre  pour  faire  armes ,  et  de  la 
respouse  qu'il  eut \43 

CHAPITJIE  X. 

Comment  le  conte  Waleran  de  Saint-Pol  envoia  lectres  de  défiance 
au  roy  Henry  d'i\ngleterre ,  et  la  teneur  d'icelles 67 

CHAPITRE  XI. 

Comment  messire  Jaques  de  Bourbon ,  conte  de  La  Marche ,  il  et 
ses  frères ,  furent  envolez  de  par  le  roy  de  France  en  l'aide  des 
Galois 69 

CHAPITRE  XII. 

1403.  —  Comment  l'admirai  de  Bretaigne  et  autres  seigneurs  com- 
batirent  les  Anglois  sur  mer  ;  et  de  Gilbert  de  Fretin  qui  fist 
guerre  au  roy  Henry  d'Angleterre 71 

CHAPITRE  XIII. 

Comment  l'Université  de  Paris  eut  grant  discord  entre  messire 
Charles  de  Savoisy,  et  pareillement  contre  le  prévost  de  Paris 
qui  lors  estoit * 73 

CHAPITRE  XIV. 

Comment  le  séneschal  de  Haynau ,  lui  quatriesme ,  fist  armes,  pré- 
sent le  roy  d'Arragon  ;  et  du  voyage  que  l'admirai  de  Bretaigne 
fist  en  Angleterre 76 

CHAPITRE  XV. 

Comment  le  mareschal  de  France  et  le  maistre  des  arbalestriers 
alèrent  en  Angleterre  en  l'aide  du  prince  de  Gales Pages     81 

CHAPITRE  XVI. 

Comment  ung  puissant  Sarrasin ,  nommé  le  grant  Tamburlan  , 
entra  à  puissance  en  la  terre  du  roy  Basach 84 


TABLE.  413 

CHAPITRE  XVII. 

Comment  Charles ,  roy  de  Navarre ,  traicta  avec  le  roy  de  France 
et  eut  la  ducliié  de  Nemoux Pages     86 

CHAPITRE  XVIII. 

1404.  —  Comment  le  duc  Phelippe  de  Bourgongne  ,  oncle  du  roy 
Charles,  VI*  de  ce  nom,  trespassa  en  la  ville  de  Haulz  eu  Haynnau.     87 

CHAPITRE  XIX. 

Comment  Waleran ,  conte  de  Saint-Pol,  à  tout  grant  compaignie 
de  gens  d'armes,  ala  par  mer  en  l'isle  de  Wisque  ,  pour  faire 
guerre  au  roy  Henry  d'Angleterre 91 

CHAPITRE  XX. 

Comment  le  duc  Loys  d'Orléans  ala  de  par  le  Roy  à  Marseille  de- 
vers le  pape;  le  duc  de  Bourbon,  en  Languedoc;  et  le  con- 
nestable ,  en  la  duchié  d'Aquitaine 93 

CHAPITRE  XXI. 

Comment  le  duc  Aubert ,  conte  de  Haynnau  ,  trespassa,  et  pareille- 
ment la  duchesse  Marguerite  de  Bourgongne ,  \esve  du  duc 
Phelippe ,  jadis  fille  du  conte  Loys  de  Flandres 95 

CHAPITRE  XXII. 

1405.  —  Comment  le  duc  Jehan  de  Bourgongne,  après  le  décès  de 
la  duchesse ,  sa  mère,  fut  receu  es  bonnes  villes  de  la  Conté  de 
Flandres  comme  seigneur 97 

CHAPITRE  XXIII. 

Comment  le  duc  Guillaume  ,  conte  de  Haynnau  ,  tint  en  cel  an  un 
champ  mortel  en  la  ville  du  Quesnoy 99 

CHAPITRE  XXIV. 

Comment  le  conte  W^aleran  de  Saint-Pol  mena  son  armée  devant 
le  chastel  de  Merck  où  il  fut  desconfit  des  Anglois 100 

CHAPITRE  XXV. 

Comment  le  duc  Jehan  de  Bourgongne  ala  à  Paris  et  fist  retourner 
la  Royne  et  le  Daulphin  que  le  duc  d'Orléans  emmenoit 108 


414  TABLE. 


CHAPITRE  XXVI. 

1406.  —  Comment  le  duc  Jehan  de  Bourgongne  eut  le  gouverne- 
ment du  pays  de  Picardie.  —  De  l'ambaxade  d'Angleterre,  et 
de  Testât  Clugnet  de  Brabant Pages  125 

CHAPITRE  XXVII. 

Comment  la  guerre  se  meut  de  rechef  entre  les  ducs  de  Bar  et  de 
Lorraine,  et  des  mariages  faiz  à  Compiengne  ,  et  des  aliances 
entre  les  ducs  d'Orléans  et  de  Bourgongne 1 :28 

CHAPITRE  XXVIII. 

Comment  le  duc  d'Orléans  ala  à  puissance  de  par  le  Roy  en  la 
duchié  d'Aquitaine 132 

CHAPITRE  XXIX. 

Comment  le  duc  Jehan  de  Bourgongne  eut  licence  du  Roy  et  de 
son  grant  conseil  d'assembler  gens  de  guerre  pour  aler  mectre  le 
siège  devant  la  ville  de  Calais 133 

CHAPITRE  XXX. 

Comment  les  prélats  et  gens  d'église  du  royaume  de  France  furent 
mandez  à  Paris  pour  l'union  de  saincte  Eglise 139 

CHAPITRE  XXXI. 

Comment  les  Liégois  déboutèrent  Jehan  de  Bavière  leur  évesque , 
pour  ce  qu'il  ne  vouloit  estre  ordonné  pour  consacrer  et  faire 
l'office  de  l'Eglise 141 

CHAPITRE  XXXII. 

Comment  Anthoine ,  duc  de  Ijembourc,  eut  la  possession  de  la 
duchié  de  Brabant  et  depuis  de  la  ville  de  Trect ,  à  la  desplai- 
sance des  Liégois 144 

CHAPITRE  XXXIII. 

Comment  les  ambaxadeurs  du  pape  Grégoire  vindrent  à  Paris  de- 
vers le  Roy  et  l'Université ,  portans  bulles  d'icellui  pape  ;  et  la 
teneur  d'icelles 146 


TABLE.  415 


CHAPITRE  XXXrV. 

1407.  —  Comment  le  duc  Loys  d'Orléans  eut  la  duchié  d'Acqui- 
taine.  Des  trêves  entre  les  deux  royaumes  de  France  et  d'Angle- 
terre  Pages  151 

CHAPITRE  XXXV. 

Comment  le  prince  de  Gales,  ainsné  filz  du  roy  d'Angleterre,  ala 
en  Ecosse  pour  faire  guerre i33 

CHAPITRE  XXXVI. 

Comment  le  duc  Loys  d'Orléans,  frère  du  roy  Charles,  fut  mis  à 
mort  piteusement  dedens  la  cité  de  Paris 134 

CHAPITRE  XXXVII. 

Comment  la  duchesse  d'Orléans  et  son  filz  moins-né  vindrent  à 
Parir  devers  le  Roy  pour  faire  plainte  de  la  piteuse  mort  de  son 
feu  seigneur  et  mary 1 67 

CHAPITRE  XXXVIII. 

Comment  le  duc  Jehan  de  Bourgongne  fîst  grant  assemblée  de  ses 
nobles  en  la  ville  de  Lisle  lez  Flandres  pour  avoir  conseil  sur  la 
mort  du  duc  d'Orléans,  et  autres  matières  suivans 171 

CHAPITRE  XXXIX. 

Comment  le  duc  Jehan  de  Bourgongne  fist  proposer  devant  le  Roy 
et  son  grant  conseil  ses  excusacions  sur  la  mort  du  dessusdit  duc 
d'Orléans 177 

CHAPITRE  XL. 

Comment  le  Roy  euvoia  ses  ambaxadeurs  devers  le  pape  Bénédic, 
lequel  envoya  audit  Roy  lectres  d'excommunication 244 

CHAPITRE  XLI. 

1408.  —  Comment  l'Université  de  Paris  fîst  proposer  devant  le  Roy 
contre  le  pape  de  La  Lune.  Et  du  parlement  du  roy  Loys  de  Se- 
cile.  Et  du  voiage  du  Borgne  de  La  Heuze 255 

CHAPITRE  XLII. 

Comment  le  duc  de  Bourgongne  se  parti  de  Paris  pour  le  fait  du 
Liège.  Du  roy  d'Espaigne  ,  et  du  roy  de  Hongrie  qui  escripvy  à 
l'Université  de  Paris 259 


446  TABLE. 


CHAPITRE  XLIII. 

Comment  les  prélas  et  gens  d'église  de  toutes  les  parties  de  France 
furent  mandez  à  Paris.  Et  de  la  venue  de  la  Royne  et  de  la  du- 
chesse d'Orléans Pages  263 

CHAPITRE  XLIV. 

Comment  la  duchesse  d'Orléans  et  son  filz  firent  proposer  à  ren- 
contre du  duc  Jehan  de  Bourgongne  pour  la  mort  du  duc  d'Or- 
léans deffunct 268 

CHAPITRE  XLV. 

Comment  les  conclusions  se  prindrent  contre  le  duc  de  Bourgongne 
à  cause  de  la  complainte  faicte  par  la  duchesse  d'Orléans  et  ses 
enfans.  Et  la  response  qui  leur  fut  faicte  par  le  chanceUer  de 
France 336 

CHAPITRE  XLVI. 

Comment  l'arcevesque  de  Reims  appella  des  constitucions  faictes  à 
Paris  par  l'Université 348 

CHAPITRE  XLVII. 

Comment  le  duc  Jehan  de  Bourgongne  vint  en  aide  de  Jehan  de 
Bavière,  évesque  de  Liège,  son  beau-frère,  où  il  se  combati  contre 
les  Liégois,  lesquelz  il  vaiuqui  en  bataille 350 

CHAPITRE  XLVIIT. 

Comment  grande  assemblée  fut  faicte  pour  procéder  contre  le  duc 
de  Bourgongne ,  et  comment  tout  fut  délaissé  pour  les  nouvelles 
de  la  victoire  qu'il  avoit  eue  contre  les  Liégois 387 

CHAPITRE  XLIX. 

Comment  le  roy  Charles  se  parti  de  Paris  et  ala  à  Tours  en  Tou- 
raine.  De  la  paix  qui  se  fîst  des  enfans  d'Orléans  et  du  duc  de 
Bourgongne  en  la  cité  de  Chartres.  Et  de  la  mort  de  la  vesve  du 
duc  d'Orléans 390 

CHAPITRE  L. 

Comment  la  royne  d'Espaigne  mourut.  Et  du  mariage  du  roy  de 
Dace  et  de  Norvège ^^'^ 

Appendice "^03 


FIN    DE    LA    TABLE. 


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